Introduction

 

Il me semble que chacun de nous a beaucoup à gagner en prenant le temps de décrire en quelques pages ses choix métaphysiques, sa marche vers Dieu s’il est croyant et son éventuel engagement religieux. Si on veut progresser dans un domaine difficile, quel qu’il soit, on ne peut pas faire l’économie, à certaines étapes, d’un effort de synthèse et de rédaction. Comment un chercheur pourrait-il –individuellement ou en équipe– approfondir ses travaux et ouvrir des nouvelles pistes s’il se refusait à faire des publications sur les résultats qu’il a obtenus ? Il en est de même dans le domaine religieux où chacun de nous est un chercheur, dont la quête est indissociable de sa propre histoire et des ses propres expériences. C’est pourquoi j’ai ressenti le besoin d’écrire ce témoignage que je remets à jour périodiquement et qui fait une large place à un ensemble hétéroclite d’événements, d’enseignements et de rencontres qui me semblent avoir forgé mes convictions ou développé mon scepticisme. Certains de ces faits pourront paraître anecdotiques ou mineurs, voire éloignés des conséquences que j’en ai tirées ; cela n’enlève rien à leur influence sur mon cheminement personnel. Et, à propos de mes conclusions, je parodierai Bernadette Soubirous en affirmant : « J’ai envie de vous les faire partager, je ne suis pas chargé de vous les faire croire ».

 

La première question à laquelle j’ai été personnellement confronté et qui s’est étendue sur toute mon enfance, toute mon adolescence et au-delà, c’était d’accepter ou de refuser un vaste ensemble de dogmes et d’affirmations qui m’étaient présentés comme indissociables mais dont beaucoup me paraissaient absurdes ou inspirés par une intolérance inacceptable. J’étais alors élève de l’école des Francs-Bourgeois, établissement d’enseignement libre tenu par les Frères des écoles chrétiennes, que j’ai fréquenté jusqu’au baccalauréat, de 1948 à 1959, donc de 6 à presque 17 ans. Je précise que l’attitude parfois critique que j’exprime ici ne me fait pas oublier que je dois beaucoup à cette école qui m’a fortement aidé à développer mon goût du travail et le sens des valeurs qui sont les miennes. Sur le plan religieux, elle m’a fait découvrir certains textes magnifiques de la Bible, notamment du Nouveau Testament, que je considère comme d’inépuisables trésors. Mon enthousiasme pour cette littérature devait sans doute se remarquer, puisque les aumôniers de l’école me demandaient très fréquemment d’assurer des lectures à la messe (malgré ma timidité maladive). Au Vésinet, où j’allais fréquemment en vacances chez Suzanne, la sœur de ma grand-mère, le curé me sollicitait de la même manière. La préparation de ces lectures, évidemment fondée sur une méditation aussi sérieuse que possible, constitue pour moi un magnifique souvenir d’enfance.

 

I – Rebelle à la foi

 

Mais beaucoup d’autres aspects de l’instruction religieuse étaient moins enthousiasmants. « Hors de l’église, point de salut », était-il écrit, çà et là, dans notre volumineux catéchisme. De quel droit cette église catholique pouvait-elle considérer que le Dieu juste et bon dont elle se réclamait refusait le salut à des femmes et à des hommes qui, par ignorance ou par simple désaccord, n’adhéraient pas aux dogmes qu’elle avait inventés ? Je me souviens en particulier d’un cours d’instruction religieuse où un frère nous avait expliqué que les communistes étaient excommuniés, ce qui les conduisait automatiquement en enfer. Ce devait être fin 1949 ou début 1950.

J’en avais été profondément choqué. Il y avait alors dans la rue Crémieux, où habitaient mes parents, dans le douzième arrondissement de Paris, un communiste convaincu qui s’était courageusement engagé dans la résistance sous l’occupation allemande. Cet homme, d’une modestie profonde, s’était toujours attaché à préserver les compagnons avec lesquels il travaillait, surtout en anticipant les actions qui, en cas de grave menace, pouvaient permettre de les cacher, à Paris puis en province. C’est dans ce cadre qu’il avait coopéré avec mes parents dont il était devenu un ami particulièrement cher et qui m’avaient parlé de son action ; je nourrissais déjà pour lui une admiration profonde. Un soir, après le dîner, j’ai exposé très franchement à mon papa le profond dégoût que je ressentais pour des principes religieux qui vouaient un tel homme au feu éternel. Mon papa m’a alors félicité chaleureusement de ma réflexion, en ajoutant que sans doute j’entendrai encore dans ma vie quelques conneries du même niveau. Et la lueur d’estime que j’ai observée à ce moment-là dans son regard a probablement renforcé ma tendance au scepticisme, mon tempérament quelque peu rebelle et mon rejet systématique des dogmes et des contraintes qui me paraissent néfastes ou simplement inutiles.

 

Dans cette période de l’enfance et de l’adolescence, j’ai été perturbé, scandalisé, par le besoin frénétique qu’avait alors une partie de l’Eglise catholique d’accoler au message de l’Evangile et aux éléments essentiels de la foi tout un fatras d’absurdités. L’image d’un dieu qui sait tout de chacun de nous, dans les moindres détails, dans le passé, le présent et l’avenir, qui nous envoie des épreuves, souffrances et tentations, et qui, si nous défaillons, nous prépare pour l’éternité des tourments si épouvantables que nous refuserions d’y soumettre notre pire ennemi, ne serait-ce qu’une seconde, cette image d’un dieu pleinement sadique m’a toujours été insupportable. C’est pour moi le blasphème absolu.

 

J’ai assez rapidement compris que la trop grande proximité entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel avait, au fil des siècles, instrumentalisé la religion pour en faire un outil de gouvernement, un moyen de terroriser les pauvres gens et de disposer ainsi de sujets parfaitement soumis. Bien qu’en France l’Eglise ait été libérée depuis longtemps de son rôle d’auxiliaire du pouvoir gouvernemental (comme, symétriquement, l’Etat avait été libéré de l’appétit de puissance des hommes d’église), elle véhiculait encore l’image d’un dieu totalitaire et terrifiant. Les familles n’étaient pas épargnées de cette représentation. Dans certains milieux catholiques, les parents et les éducateurs continuaient –consciemment ou non–  à se servir de la religion pour museler les enfants dont ils étaient responsables et les réduire à l’obéissance. Il est probable que dans la France d’aujourd’hui cette déviance a presque disparu, mais elle sévissait encore assez largement dans les années 1950. Pour prendre un exemple banal et relativement anodin, il était fréquent, dans les milieux catholiques, d’entendre une maman ou un papa dire à son petit qui rechignait à obéir : « Tu vas faire de la peine au petit Jésus ». Mes indignations et mes réflexions m’ont permis de ressentir simultanément la valeur de la laïcité… et la lenteur des évolutions sociologiques.

 

Quand j’évoque ma révolte, je pense aussi au péché originel. Je reviendrai plus loin sur cette question qui, pour moi, est importante. J’ai le sentiment d’avoir compris très tôt que le drame de l’homme, c’est la perversion de la parole. Le chapitre 3 de la Genèse est clair : c’est en utilisant la parole que le serpent suscite la méfiance et l’envie, dénigre Dieu et dresse l’homme contre Lui. Je suis d’ailleurs reconnaissant aux Frères de m’avoir permis d’aboutir à cette conclusion sans m’avoir trop égaré vers d’autres interprétations, telles que l’attrait du sexe ou la transgression de l’interdit. Ceci étant, je veux bien admettre qu’Eve et Adam ont engagé leur responsabilité en adhérant au discours du serpent. Mais pourquoi l’église cherchait-elle à culpabiliser tous les êtres humains sur un événement dont ils ne sont pas responsables ? J’ignore si la perversion de la parole est un bug de la création. Ce que j’ai compris très tôt, c’est que –comme tout homme, toute femme, tout enfant– j’en suis doublement victime. D’une part parce qu’il m’est difficile de m’exprimer, sur quelque sujet que ce soit, en évitant les jugements hâtifs, les propos blessants, les incitations qui ne vont pas dans le sens de l’amour. D’autre part parce que, réciproquement, je suis vulnérable aux propos des autres, à leurs maladresses, à leurs condamnations, à leurs agressions verbales, à leurs calomnies. Comme Adam et Eve, je me sens nu face aux conséquences de la perversion de la parole. Doublement victime, donc, mais certainement pas coupable.

 

Voilà ma rébellion d’enfant ! Je refusais l’intolérance de l’Eglise catholique ; je refusais l’image du dieu sadique qu’elle véhiculait ; je refusais la culpabilisation qui accompagnait le concept de péché originel. Et mon initiation à la foi s’est heurtée à un quatrième obstacle : la défiance de l’église à l’égard de la sexualité. Je ne prétends pas que j’avais, dans les premières années de ma scolarité, une vision large de ce domaine. Mais j’avais vite compris d’où venaient les enfants ; à moins d’être un imbécile complet, il suffit d’écouter une seule fois le Je vous salue, Marie pour savoir qu’on est le fruit des entrailles de sa maman et de feuilleter l’Ancien Testament (ou beaucoup d’autres livres !) pour imaginer tout le reste. De plus, mes parents me parlaient librement de ces questions ; ils m’avaient expliqué très tôt leurs hésitations à concevoir un enfant dans le Paris occupé du second semestre de 1941, alors que l’on découvrait l’ampleur des horreurs du nazisme. Mais alors mon papa avait presque 48 ans, malgré un optimisme d’homme jeune, et –heureusement pour moi– l’espérance avait triomphé de la noirceur des perspectives. Quand, dans un cours d’instruction religieuse, j’ai entendu un frère expliquer que la mère de Jésus était la seule qui eût conçu un bébé sans pécher, j’ai été révolté. En quoi mes parents avaient-ils pu déplaire à Dieu en m’amenant au monde ? Mon indignation, sur ce point, reste totale.

 

Je ne comprenais pas non plus le besoin d’interpréter tous les textes de manière littérale, en refusant leur dimension symbolique. Heureusement, mes parents m’avaient expliqué que la Bible était née dans des pays où l’expression écrite ou orale utilisait, plus que chez nous, les formes poétiques, imagées, allusives ; en prenant en compte ces dimensions, on n’enlevait rien à la puissance du message et on évitait de le ridiculiser. J’avais d’autant plus adhéré à cette vision que, très jeune, j’appréciais beaucoup la poésie. Quand, par exemple, on me demandait d’admettre que le monde avait été créé en une semaine et d’interpréter de manière littérale la description des différentes étapes de cette création, telle qu’elle figure dans le chapitre 1 de la Genèse, je sentais monter en moi une révolte profonde. Si on m’avait simplement expliqué­­, par exemple :

 

  • que ce texte avait été conçu à un moment où l’élite juive était déportée à Babylone ; si le soleil et la lune y étaient présentés comme objets de création, c’était par opposition aux prêtres babyloniens qui les considéraient comme des dieux,
  • que les auteurs avaient fait référence à ­­­­un temps liturgique –les sept jours– pour montrer leur incapacité à dater les différentes étapes de leur scénario,

 

je n’aurais eu aucune peine à adhérer. Mais il m’a fallu attendre que les loisirs de la retraite me donnent le temps de suivre des cours à la Sorbonne (Ecole pratique des hautes études) pour qu’Anne-Marie Pelletier m’ouvre un peu l’esprit sur ce sujet.

 

Pour prendre un autre exemple, je me souviens qu’en marge de l’histoire de Saint Tarcisius on nous avait raconté qu’un soldat romain avait écrasé dans une tenaille une hostie consacrée et qu’il en avait coulé du sang. Pourquoi pas ? Mais faire de ce récit une preuve irréfutable de la transsubstantiation –au sens le plus littéral du terme– me paraissait à la fois très contestable et tout à fait inutile.

 

Il y avait aussi les anges, avec leurs grades : les chérubins, les séraphins, les anges, les archanges, les puissances, les trônes et les dominations (pour autant que mes souvenirs soient exacts). Je me demandais à quoi la connaissance de cette hiérarchie (qui figurait dans notre catéchisme) pouvait bien servir, d’autant plus qu’aucune description d’organisation sociale n’y était associée. Et puis il y avait cette foutaise de l’ange gardien ; j’ai toujours eu l’impression que, si j’en avais un, ce n’était pas un très bon coach spirituel. Pourtant, en vieillissant j’ai considéré cette problématique avec plus de sérénité. Très souvent, l’ange symbolise joliment le messager de Dieu dans certains aspects de la révélation. D’autre part, il se pourrait que l’existence des anges signifie à l’homme que dans l’univers il n’est pas la seule créature dotée de raison ni la plus parfaite. Lui qui s’estime façonné à l’image de Dieu pourrait y puiser une modestie salutaire.

 

Pendant très longtemps, compte tenu de ces révoltes et de ces doutes, je me suis considéré comme plutôt incroyant. C’est la raison pour laquelle, bien qu’ayant été parfaitement intégré dans l’école catholique que je fréquentais et toujours respectueux de l’Eucharistie et des textes sacrés, j’ai refusé obstinément de participer au service de l’autel. A une seule exception près, pour répondre à une demande explicite du Frère Noé-Joseph, directeur de cette école, un homme admirable auquel je dois beaucoup et pour lequel j’ai toujours éprouvé une estime absolue. L’école allait accueillir ce jour-là le cardinal Roncalli, nonce apostolique à Paris. Elle avait déployé pour l’occasion un faste particulier et tenait à associer un grand nombre d’enfants à la célébration eucharistique. Ainsi, dans ma famille et chez mes proches, la petite histoire pourra retenir que j’ai revêtu une seule fois l’aube d’enfant de chœur… et que le prélat qui présidait la cérémonie allait être élu pape quelques années plus tard (Jean XXIII) !

 

Je quitte l’anecdote et retrouve un ton plus sérieux. Je puis avouer que mon incrédulité vis-à-vis des dogmes a suscité chez moi, pendant très longtemps, de la gêne et une certaine culpabilisation. J’ai traîné l’idée que, si je n’adhérais pas à l’ensemble de l’enseignement qui m’avait été donné, je n’avais pas la foi, j’étais un incroyant et que, dans une certaine mesure, je trahissais les Ecritures que j’avais eu la chance de découvrir. Je dois au Père Denis, prêtre dans notre paroisse Saint Germain l’Auxerrois à Châtenay-Malabry, la parole libératrice. « La foi est une attitude de confiance, qui vient du cœur, dans la rencontre de l’A(a)utre », a-t-il dit dans une homélie du dimanche. C’est une de ces phrases qui peuvent influencer une vie quand elles font écho à une recherche, qu’elles apportent un autre regard et qu’elles permettent de dépasser des doutes.

 

 

II – Dieu et transcendance

 

Dieu existe-t-il ? C’est évidemment la question première, plus fondamentale que toutes celles qu’on peut se poser à propos d’une religion ou d’un dogme. Y répondre, c’est peut-être faire un pari. Non pas au sens du pari de Pascal que je résume de la manière suivante, sciemment irrévérencieuse : « Si je crois en un dieu qui n’existe pas, je me livrerai à quelques pitreries inutiles, ce qui n’est pas bien gênant à l’échelle d’une vie. Mais si je ne crois pas en un dieu qui existe, j’endurerai des tourments pendant toute l’éternité, ce qui est beaucoup plus grave. Donc je crois. » C’est une approche indissociablement liée à l’image du dieu sadique que j’évoquais précédemment et pour laquelle j’éprouve le plus profond dégoût.

 

La réponse à la question de l’existence de dieu ne peut pas surgir d’un raisonnement scientifique. Pourtant, l’éclairage donné par la science me paraît essentiel. D’une part, l’évolution des connaissances permet de revenir sur des conceptions ou des représentations erronées et ainsi de progresser. D’autre part, la science conduit à prendre conscience de la distance qui sépare Dieu –s’il existe– de l’homme.

 

Je noterai d’abord que la négation de l’existence de Dieu au nom d’arguments prétendument scientifiques résulte souvent d’une curieuse démarche, consistant à imaginer a priori quels pourraient être les attributs de Dieu, puis à montrer l’absurdité de croire en l’existence d’un être suprême qui serait doté de ces attributs. Je prendrai, comme exemple distrayant, une anecdote historique. Au lendemain du premier vol humain dans l’espace, Nikita Khrouchtchev, président du conseil des ministres de l’URSS, déclarait pouvoir enfin affirmer que Dieu n’existe pas puisque, de son satellite, Youri Gagarine, ne l’avait pas vu dans le ciel. Evidemment… si on se représente Dieu comme un homme d’âge mûr en habit de majesté, à la longue barbe blanche, trônant sur un nuage et entouré d’angelots qui chantent ses louanges, on ne risque pas de le trouver. Et la stupidité de l’argument du premier soviétique (qui pourtant ne manquait ni d’intelligence ni d’ouverture d’esprit) renvoie à la stupidité d’une image dont il faut bien reconnaître qu’elle est assez répandue. D’autres représentations moins frustes –et les réfutations correspondantes– relèvent de la même logique. Dans l’inconscient de nos concitoyens, ces représentations sont souvent induites ou renforcées par une iconographie particulièrement riche. Ce constat me permet de comprendre la réticence de l’Islam à représenter Dieu.

 

A l’époque des Lumières, une partie notable de l’élite intellectuelle a eu l’intime conviction que tôt ou tard la science donnerait une réponse rationnelle –c’est-à-dire déterministe– aux questions fondamentales que l’homme se pose sur lui-même et sur l’univers dans lequel il vit. Il deviendrait alors aussi inutile de recourir à la religion que de prier une quelconque divinité pour que le soleil se lève demain matin ou que le printemps succède à l’hiver. Mais la science moderne montre qu’une telle réponse est impossible. Il me semble qu’on ne peut pas échapper au raisonnement probabiliste (pour lequel j’ai toujours eu un certain penchant) et que la probabilité d’occurrence des scénarios susceptibles d’aboutir à la vie est inimaginablement faible.

 

A cet égard, j’évoquerai une théorie scientifique pour laquelle j’ai eu une curiosité d’homme du monde et qui m’a frappé ; il s’agit du big bang. J’en ai retenu en particulier qu’à l’instant t1 = 10-43 seconde le diamètre de l’univers aurait été de 10-33 centimètre et qu’il serait impossible de représenter ce qui s’était passé avant t1 (mur de Planck). Mais à t1, il aurait suffi d’un écart relatif de 10-60 sur la densité de l’univers pour qu’aucune forme de vie n’y fût jamais possible. Il me semble qu’une théorie de ce type, sans résoudre la question de l’existence d’un créateur, éclaire la nature de ce choix métaphysique fondamental :

 

  • La probabilité a priori d’un scénario qui aboutit à l’apparition de la vie est si vertigineusement faible qu’il est largement aussi risqué de croire que ce scénario est le fruit du hasard que de faire intervenir une volonté créatrice.
  • Ce qui s’est passé (10-43 seconde, 10-33 centimètre !), bien que totalement inaccessible à nos représentations humaines, pourrait faire penser à un acte de création. S’il y a un dieu créateur, il est infiniment éloigné de toute image que nous pourrions construire.

 

Depuis, la théorie du big bang a sans doute évolué et d’autres théories sont apparues. Mais je doute qu’en méditant sur ces derniers apports je modifierais profondément les conclusions que je viens d’exposer.

 

Une approche qui m’a beaucoup marqué, vers les années 1970, est celle du Père Jean Moussé, que nous avions connu, ma femme Martine (Tinou) et moi, comme aumônier de différentes instances du Mouvement des cadres, ingénieurs et dirigeants chrétiens (MCC) dans lequel nous militions. Cet homme admirable, quand il était très jeune résistant, avait été arrêté par les Allemands et déporté au camp de Buchenwald ; c’est là qu’il avait pris conscience de sa vocation de prêtre avant de devenir jésuite. Dans son approche philosophique, théologique et religieuse, il privilégiait systématiquement les valeurs de liberté et d’engagement. Je résume brièvement une partie de cette approche, telle que je l’ai comprise, de la manière suivante : Tout être humain reconnaît qu’il existe une transcendance qui l’appelle au dépassement de soi. Si par définition nous considérons que cette transcendance, c’est Dieu, le problème éminemment abstrait de l’existence de Dieu ne se pose plus. Mais chacun est alors confronté à une question majeure : Quel nom donne-t-il à Dieu ? Ce n’est plus de l’abstraction mais du concret. Car chacun est libre dans le choix de sa réponse, mais sa réponse engage sa liberté. On ne peut pas dire dans le fond de son cœur « Dieu est juste » ou « Dieu est bon » ou « Dieu est amour » et laisser simultanément l’égoïsme et la cupidité conduire sa vie.

 

Cette approche ne me paraît pas contradictoire avec les trois étapes de la révélation de l’alliance, telles que je les perçois dans les Ecritures :

 

  • l’alliance entre le Dieu unique et le peuple issu d’Abraham : « J’établirai mon alliance entre moi, toi et après toi les générations qui descendront de toi ; cette alliance perpétuelle fera de moi ton Dieu et Celui de ta descendance après toi » (Gn 16, 7) ;
  • la nouvelle alliance inscrite dans l’être intime de chaque membre de la communauté d’Israël : « Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être [et] ils me connaîtront tous, petits et grands » (Jr 31, 33-34) ;
  • l’abolition de la différence entre juifs et païens : « Tous ont le même Seigneur » (Rm 10, 12).

 

L’appel de la transcendance que chacun de nous peut ressentir ne serait-il pas la conséquence des directives que Dieu a déposées au fond de nos cœurs ?

 

Mon adhésion à cette approche doit être accompagnée de quelques commentaires. Je comprends que cette notion de transcendance ne soit pas universellement admise. Dans ma vision extrêmement simpliste, une question se pose : les hommes et les femmes qui, individuellement ou collectivement, ont réalisé ou réalisent des œuvres admirables le font-ils sous l’influence directe de phénomènes physiques, chimiques, biologiques… ou bien répondent-ils à l’appel d’une transcendance ? La première de ces hypothèses supposerait que, après un phénomène initial de type big bang qui se serait produit sans cause, tout ce qui est advenu, tout ce que nous connaissons, toutes les constructions humaines, y compris les plus belles œuvres d’art, l’humanisme le plus noble, les témoignages les plus sublimes de l’amour et de l’altruisme, trouvent leur origine dans le fonctionnement des cellules qui nous constituent et qui elles-mêmes seraient le résultat de processus de sélection et d’évolution. La science nous fait prendre conscience qu’un scénario de ce type est affecté a priori d’une probabilité encore beaucoup plus faible que l’apparition de la vie. De plus, cette hypothèse supposerait que l’espèce humaine a intégré, au fil des générations, le besoin de vivre en harmonie avec ses semblables ; un processus d’apprentissage aurait alors modifié nos comportements pour les rendre cohérents avec cette recherche commune d’harmonie. Pour accepter cette explication, il faudrait au moins démontrer qu’au fil des siècles nous avons progressé dans la généralisation de l’état de bonheur partagé. J’avoue ma perplexité ! Dès lors, quand j’évoque l’existence d’une volonté créatrice et l’appel d’une transcendance, il me semble que je formule des hypothèses qui correspondent au maximum de vraisemblance.

 

On m’a parfois dit que mon approche –notamment ma vision de la transcendance et de ses liens avec les valeurs humanistes, ainsi que les critiques que je formulais à l’égard de la religion traditionnelle– avaient quelques points communs avec la démarche maçonnique. Peut-être, mais il y a une différence fondamentale. Aujourd’hui, la franc-maçonnerie est envahie d’individus cupides qui estiment –hélas à juste titre– que les réseaux liés à leur obédience seront plus efficaces que leur talent propre pour mener leur carrière et se faire une place au soleil. L’église catholique de la France du début du XXIème siècle offre au moins un avantage : parmi les fidèles qui s’approchent des sacrements, peu le font par cupidité !

 

 

III – Nommer Dieu

 

Donner un nom à Dieu… Bien sûr, chacun de nous est libre de son choix puisqu’il le fait au fond de son cœur et que rien ne l’oblige à en rendre compte à qui que ce soit. Mais cette liberté est limitée par l’influence de l’héritage culturel et historique et par l’expérience évidemment limitée que chacun de nous a pu acquérir. La Bible le montre amplement ; les auteurs des textes conçus dans une des nombreuses périodes où le peuple d’Israël était humilié sous le joug de puissances étrangères décrivent volontiers un dieu de vengeance. La même démarche se rencontre à notre époque dans une partie du monde arabo-musulman humilié par un occident qui pille ses richesses, qui l’a colonisé avant de lui imposer des frontières absurdes et qui –malgré ses propres échecs– lui donne en permanence des leçons, prétend lui imposer ses valeurs, le menace de sanctions, l’agresse militairement en utilisant des moyens de destruction effroyables. De mon point de vue, le « Allah Akbar » qu’ont souvent scandé les foules musulmanes dans les périodes de tension internationale ou les terroristes islamistes au moment de commettre des attentats-suicides n’est pas très différent du dieu de vengeance de l’Ancien Testament. Ces exemples extrêmes font pressentir les risques que l’on prend en se donnant la liberté de nommer Dieu : fabriquer le dieu qui nous arrange, l’instrumentaliser au profit d’une cause politique et sacraliser ainsi cette cause.

 

En proclamant : « Dieu est amour », je me sens à l’abri de ces risques et surtout je suis en parfaite symbiose avec mon expérience personnelle, une expérience qui remonte au plus jeune âge. Mes parents et mes grands-parents n’avaient qu’un intérêt limité pour les questions métaphysiques. Mon papa nourrissait à l’égard des religions un profond scepticisme, qu’il résumait ainsi, en citant –je crois– Ernest Renan : « Dieu existe-t-il ? Oui. Comment est-il ? Lui seul pourrait nous le dire. » Il lui arrivait cependant de se référer à des passages de l’Evangile selon Saint-Jean. Ma maman regrettait que, dans les débats entre athéisme et monothéisme, il n’y eût aucune place pour le polythéisme qui lui paraissait correspondre à certains aspects de son expérience personnelle. Mais l’un et l’autre, qui étaient musiciens, étaient marqués par la transcendance de la beauté et de l’amour. Leur couple était radieux, la tendresse qu’ils se manifestaient illuminait tous ceux qu’ils côtoyaient. Sans doute l’approche de Jean Moussé les aurait-elle profondément séduits.

 

Ce que j’expérimentais dans mon enfance près de mes parents et de mes grands-parents rejoignait, pour l’essentiel, l’enseignement des Evangiles que simultanément les cours d’instruction religieuse me permettaient de découvrir. Toute ma vie d’adulte m’a confirmé dans ma vision de ce que j’appellerais deux vérités essentielles :

Dieu est amour et nous invite à partager son amour.

L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont indissociables.

 

Dans cette perspective, je léguerai ici un témoignage que m’a rapporté mon grand-père et pour lequel j’éprouve toujours une émotion poignante. Pendant la première guerre mondiale, cet homme merveilleux était téléphoniste ; son rôle consistait à installer les lignes téléphoniques et à réparer celles qui avaient été endommagées au cours des combats (dont, d’ailleurs, il n’était pas dispensé). Après avoir participé à la bataille de la Marne et passé l’année 1915 sur les fronts de Champagne et d’Argonne, il se trouve dans les tranchées de Verdun pendant la quasi-totalité de l’année 1916. Verdun, l’enfer, l’horreur absolue, le concentré de toutes les souffrances ! En rampant la nuit entre les tranchées pour assurer la maintenance ou la rénovation de son réseau téléphonique, au milieu des cadavres et des rats, il lui arrivait de rencontrer un soldat allemand qui faisait le même travail. Alors chacun des deux hommes rampait vers l’autre en éclairant une photo qu’il avait sortie de sa poche, la photo de sa femme, de sa copine ou de ses enfants. On me dira que l’utilisation de telles photos était courante en période de guerre. C’est vrai. Les soldats y avaient naturellement recours lorsqu’ils voulaient donner une bonne image aux yeux de civils effrayés ou bien susciter la pitié d’un adversaire à la merci duquel ils étaient tombés. Et, entre camarades, on peut aussi utiliser des photos de jolies filles pour frimer. Mais, dans le cas que j’évoque ici, c’est différent. Il s’agit de deux hommes qui ne se connaissent pas et qui ne se reverront sans doute jamais, qui se sont affrontés quelques heures auparavant dans un épouvantable carnage et qui se rencontrent par hasard alors que leurs camarades tentent de dormir. Ils sont l’un et l’autre submergés par l’horreur, ivres de souffrances et n’aspirent qu’à sortir de l’enfer, ne serait-ce qu’un instant. Et spontanément, oubliant même toute prudence, ils vont l’un vers l’autre et mettent en commun la quintessence de leur amour. Ce témoignage renforce ma conviction que l’amour, c’est la transcendance !

 

J’ai conscience que mon ressenti précède ma logique. Dès que j’évoque la transcendance, le mot amour me vient immédiatement à l’esprit sans que je m’arrête vraiment à l’étape du « nommer Dieu ». Plusieurs expériences m’ont montré que, lorsqu’on demandait à des personnes de culture chrétienne d’associer des mots à « Dieu », les termes retenus évoquaient le plus souvent des valeurs humanistes, parfois la soumission ou la peur. Mais le mot amour n’était pas le plus souvent retenu. Je reviens donc à la transcendance en évoquant une expérience récente, acquise dans une activité catéchistique. Dans l’un des documents que les animateurs utilisaient, l’alliance de Dieu avec l’homme était caractérisée par six mots-clés : amour, vie, tendresse, pardon, paix, joie… Or, quinze jours auparavant, nous avions invité des enfants de CM1 à s’exprimer spontanément et librement sur la naissance et le développement d’une amitié. Au fur et à mesure, je notais sur un tableau les mots les plus significatifs qui sortaient de leurs bouches. J’ai constaté a posteriori que les six mots-clés précédemment cités figuraient tous sur le tableau. Ainsi, des enfants de dix ans, dès lors qu’ils acceptaient de prendre un peu de temps pour scruter le fond de leur cœur, portaient témoignage de l’appel de la transcendance et/ou des valeurs que Dieu avait déposées au fond d’eux-mêmes.

 

Je ne sombre pas pour autant dans l’angélisme… Bien sûr, l’être humain, collectivement comme individuellement, sait produire des merveilles. Par exemple, il parvient progressivement à vaincre la douleur. Peut-on rêver plus belle action que de soulager son prochain ? Mais, au même moment, d’autres personnes ayant quelques connaissances dans le domaine de la souffrance physique ou psychologique utilisent leur savoir pour rendre plus efficaces les tortures qu’ils font subir à d’autres êtres. Pour illustrer ce fait, il n’est pas nécessaire de remonter aux camps de concentration nazis ou de se tourner vers des pays soumis à des tyrans sanguinaires. Ainsi, j’ai été sensibilisé, au cours de ma vie professionnelle, à la pratique de la garde à vue qui, en France, n’a été humanisée qu’assez récemment ; c’est une loi du 14 avril 2011 qui en donne enfin une définition précise et qui énonce expressément le principe fondamental du respect de la dignité de la personne gardée à vue (et qui lui donne aussi le droit de s’entretenir avec un avocat pendant trente minutes). Il s’agissait jusque-là d’une méthode inquisitoriale où des gendarmes et des policiers utilisaient leurs compétences et leur expérience pour obtenir des aveux des personnes qu’ils suspectaient. Chaque jour, plus de mille innocents étaient soumis en toute légalité et pratiquement sans contrôle à ces actes de torture psychologique.

 

La science et la connaissance, qui permettent d’expliquer, de maîtriser, de prévoir et d’agir peuvent donc être utilisées dans un bon sens ou dans un mauvais sens… J’ai conscience de la banalité de ce constat et du caractère trop manichéen de ma formulation. Mais tout de même… On peut suspecter l’appel de la transcendance d’être bien trop timide pour que, à un même moment, dans des environnements sociétaux relativement comparables et avec les mêmes connaissances technoscientifiques, des êtres humains puissent opérer des choix éthiques aussi différents ! Terrible question… à laquelle je vois pourtant un élément de réponse encourageant. Il se peut qu’à un certain moment les comportements individuels soient très différents mais, au moins avec un certain recul, après avoir pris le temps nécessaire, les appréciations que nous portons sur ces comportements convergent largement. Ainsi, il y a aujourd’hui un accord unanime pour considérer que le Docteur Schweitzer utilisait ses compétences médicales dans un bon sens et le Docteur Mengele dans un mauvais sens, que Martin Luther King faisait agir son charisme dans un bon sens et Hitler dans un mauvais sens etc. De même, les Français, dans leur majorité, considèrent aujourd’hui que la peine de mort est inacceptable ; ils donnent même des leçons aux nations qui n’en sont pas encore convaincues… en oubliant que l’abolition n’a été décidée qu’en 1981, grâce à l’opiniâtreté et au charisme de Robert Badinter et malgré une opinion publique fortement défavorable.

 

Au plan individuel comme au plan collectif, je suis convaincu que chaque être humain, à condition de prendre le temps d’écouter et de se rendre disponible, peut entendre l’appel de la transcendance, donc l’appel de Dieu, à agir selon les valeurs humanistes. Le problème, c’est qu’il nous est très difficile de consacrer un peu de temps à cette démarche compte tenu des multiples sollicitations qui nous assaillent. Et la prégnance de la culture de l’immédiateté n’améliore pas la situation.

 

Le manichéisme simplificateur ne me fait pas oublier qu’entre le bon sens et le mauvais sens il existe une zone grise. Mais il ne faut pas en exagérer l’étendue. Même lorsqu’on s’attache au respect des valeurs humanistes, il y a parfois des décisions difficiles à prendre ; on n’est jamais certain du résultat ; on ne peut pas faire plaisir à tout le monde etc. C’est, par exemple, le lot quotidien de tous les parents soucieux de l’éducation de leurs enfants. Mais, pour moi, ce n’est pas vraiment la zone grise ; on est encore dans le domaine où s’appliquent les encouragements de Mère Teresa : « Quand on peut s’endormir en se disant qu’on a fait du mieux qu’on pouvait, on n’est pas loin de la sainteté. »

 

 

IV – Tolérance ?

 

Personnellement, quand je donne un nom à Dieu, je m’inscris dans une démarche de distanciation et de tolérance. Distanciation car je prends acte de l’impossibilité d’appréhender Dieu dans sa globalité, de l’enfermer dans un dogme ou un credo ; je m’adresse à Lui sous un angle particulier, celui qui me permettra de progresser un peu dans Sa direction. Tolérance car je ne prétends pas détenir la vérité ; les femmes et les hommes qui s’adressent à Dieu au même moment peuvent utiliser d’autres noms ou suivre d’autres démarches aussi sincères, aussi riches et aussi incomplètes que la mienne. Si nous confrontons nos approches et nos expériences, ce n’est pas pour savoir qui détient la vérité ni pour créer des conflits, mais pour mettre en commun notre émerveillement et permettre à chacun de progresser dans sa propre voie en s’enrichissant de l’expérience des autres. Nous sommes comparables à des alpinistes qui disposeraient de nombreux chemins, parfois difficiles mais toujours magnifiques, pour s’élever un peu en direction d’un sommet manifestement inaccessible.

 

Je pense qu’en se posant honnêtement la question de la transcendance et de Dieu on ne peut que progresser dans la voie de la tolérance. Et pourtant, les religions véhiculent une image d’intolérance. Quelle est la source de cette contradiction ? Il y a bien sûr, comme je l’ai déjà évoqué, la tendance des responsables politiques à instrumentaliser la religion pour en faire un outil de gouvernement et maintenir les peuples en état de soumission (ou au moins renforcer leur adhésion). Et lorsque lesdits responsables veulent mener des guerres, ils le font au nom de Dieu pour justifier leurs turpitudes et stimuler les combattants. Il n’est pas nécessaire, pour s’en persuader, de remonter aux croisades. Le Président GW Bush a invoqué Dieu, avec des accents messianiques, en entraînant les Etats-Unis et une grande partie de leurs alliés dans l’infâme guerre d’Irak (dont les conséquences risquent d’ailleurs de conduire à la quasi-disparition des chrétiens qui auparavant vivaient en paix dans ce pays).

 

Je crois que les chapitres 2 et 3 de la Genèse illustrent assez bien les origines de l’intolérance des êtres humains, laquelle ne se limite pas au domaine religieux. Il y avait deux arbres remarquables dans le jardin d’Eden (Gn 2, 9) : l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal (de ce qui est bon ou mauvais). La symbolique de l’arbre de vie ne me semble pas poser de problème. Dans la tradition égyptienne, qui avait profondément marqué le peuple juif, seul Pharaon pouvait manger les fruits de cet arbre grâce auxquels il revivifiait sa nature divine et renforçait ses pouvoirs. A l’inverse, dans le jardin d’Eden, chacun peut accéder aux bienfaits de l’arbre de vie ; le Dieu de la Genèse partage ; il ne cherche pas à soumettre le peuple. Peut-être, au plan politique, ne serait-il pas illégitime d’y voir un appel à l’idéal démocratique.

 

En ce qui concerne l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est plus compliqué. Deux représentations, parmi les plus fréquentes, me paraissent inacceptables :

 

  • La première, c’est celle qui transforme l’arbre en pommier et son fruit en tentation sexuelle, justifiant éventuellement cette grossière manipulation du symbole phallique qu’on prête au serpent. Je comprends fort bien que cette image puisse satisfaire quelques obsédés sexuels (dont certains s’autoproclament docteurs de la loi) ou inspirer des poètes et des artistes. C’est d’ailleurs elle qui, dans des périodes d’extrême pudeur, a permis à des peintres de représenter une jolie femme nue tout en étant subventionnés par le clergé !
  • La seconde se réfère au mythe de l’interdit et de la transgression. Elle fait penser à un piège tendu par Dieu et renvoie à l’image empreinte de sadisme dont j’ai déjà parlé.

 

Très jeune, j’ai opté pour une interprétation moins métaphorique. Consommer les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est tout simplement s’arroger le droit de décider ce qui est bon et ce qui est mauvais, donc de juger et de critiquer autrui. C’était par exemple l’attitude du Président GW Bush quand il se permettait de définir un axe du mal pour stigmatiser des pays qui ne partageaient pas sa vision de l’ordre du monde. C’est aussi l’attitude de la très grande majorité de nos femmes et de nos hommes politiques lorsqu’ils s’empressent de condamner n’importe quelle décision, déclaration ou proposition dès lors qu’elle vient d’un autre bord que le leur. Mais la consommation desdits fruits n’est pas l’apanage des religions ou du fonctionnement des Etats ; on la retrouve partout : en famille, sur les lieux de travail, dans les relations de voisinage etc. La vie quotidienne nous montre les ravages de la consommation des fruits de l’arbre funeste : l’intolérance alors qu’il faudrait dialoguer, l’affrontement alors qu’il faudrait construire ensemble.

 

Réciproquement, si chacun de nous peut consommer les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il sait aussi que les êtres humains qui l’entourent ont la même possibilité. Dès lors, il se sent personnellement observé, jugé, critiqué sans bienveillance. La peur de l’autre l’atteint ; il est tenté de mettre en place des mécanismes de défense et trouve parfois des arguments logiques pour se venger. La consommation des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal conduit alors inexorablement à la perversion de la parole que j’évoquais précédemment.

 

La peur de l’autre existe… même quand elle n’est pas justifiée. J’en ai pris conscience, pour la première fois, à l’occasion d’une anecdote d’enfance apparemment anodine et que je me remémore avec une certaine tendresse. C’était l’année de ma communion privée. La cérémonie était suivie d’un petit déjeuner rassemblant les nouveaux communiants. Dans les deux ou trois mois qui ont précédé la cérémonie, ma grand-mère m’a littéralement harcelé sur ma tenue à table. Elle me disait que, si je n’étais pas impeccable au cours de ce petit déjeuner, mes camarades se moqueraient de moi. J’en étais étonné mais je lui faisais confiance, d’autant que mes parents et mes grands-parents s’étaient toujours gardés de m’asséner des principes d’éducation stupides. J’ai donc enregistré ; le grand jour, j’ai fait de mon mieux. Mais, en même temps, j’ai observé. Et –bien évidemment– j’ai constaté que la plupart de mes camarades se tenaient comme de véritables cochons. Dans les années qui ont suivi, j’ai beaucoup réfléchi à cette anecdote. J’ai compris progressivement que, comme tout homme, toute femme, tout enfant, ma grand-mère redoutait le jugement des autres. Je me souviens d’une interrogation qu’elle formulait parfois : « Que vont dire les gens ? » De plus, l’extrême pauvreté qu’elle avait connue dans son enfance l’avait marquée et elle en avait gardé un certain complexe vis-à-vis des classes aisées. Alors, quand elle réalisait que son petit-fils, son trésor absolu, allait être immergé dans un réfectoire rempli d’enfants issus de la bourgeoisie, ses craintes devenaient paroxystiques et les mécanismes de défense qu’elle développait la conduisaient à me dire des conneries.

 

En s’arrogeant le droit de juger, l’homme se fait à la fois bourreau et victime ; il dénigre mais, face aux dénigrements d’autrui, il se sent nu ; et l’expérience confirme que, dans chacune de ces postures, il développe des mécanismes qui pervertissent sa parole et tarissent la source d’amour que la transcendance –ou Dieu– lui a confiée. C’est le drame de l’humanité et il se transmet de génération en génération. Quand Dieu met en garde contre les méfaits de l’arbre : « Tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais » (Gn 2, 17), il prononce certes un interdit mais surtout il nous appelle à des précautions de bon sens, comme le père ou la mère, le grand-père ou la grand-mère qui exhorte le tout jeune enfant à ne pas toucher la plaque brûlante de la cuisinière. Accessoirement, il est intéressant de voir comment Eve transforme l’ordre divin dans sa discussion avec le serpent : « Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas », dit-elle (Gn 3, 3). Je serais tenté d’y voir une marque de l’irrésistible tendance des êtres humains à introduire, dans leurs lois et leurs règlements, des dispositions peu importantes qui manifestement seront transgressées. Ce processus conduit à banaliser la transgression et affaiblit considérablement la portée des règles essentielles.

 

A contrario, qu’il me soit permis de faire part d’une expérience très personnelle que je renouvelle à chaque fois que je participe à une messe. Lorsque le prêtre, peu après le Notre Père, invite les participants à se tourner les uns vers les autres pour partager un signe de paix, j’ai l’impression soudaine de ressentir une grande détente. Je crois avoir compris quelle était l’origine de ce sentiment. Les fidèles se rendent à l’église avec toutes leurs qualités et toutes leurs faiblesses, mais avec un objectif commun : se rapprocher un peu de Dieu en célébrant Jésus. On peut imaginer qu’à ce moment de la cérémonie ils se sont suffisamment libérés de la fascination de l’arbre funeste pour que chacun puisse se tourner vers ses voisins sans qu’aucun n’ait à craindre le venin du jugement inutile ou du verbe acéré. Malheureusement, une expérience familiale particulièrement douloureuse m’a récemment montré que ce n’était pas toujours le cas.

 

Cette réflexion sur l’intolérance, sur la connaissance du bien et du mal, sur la perversion de la parole débouche sur une question beaucoup plus générale qui a sans doute hanté nombre d’entre nous : Pourquoi Dieu a-t-il créé l’homme aussi imparfait ? Je me suis toujours senti incapable d’y apporter des éléments de réponse satisfaisants et, d’autre part, je ne pense pas que ce soit très utile. Je préfère ajouter une troisième vérité essentielle aux deux que j’ai exprimées en III :

Nos imperfections font aussi notre grandeur
car elles nous donnent la possibilité de progresser.

Les références ne manquent pas pour appuyer cette affirmation ; on peut citer des personnalités aussi différentes que Saint-Paul (« Ma puissance donne toute sa mesure dans ma faiblesse ») ou Honoré de Balzac (« Un homme n’est bien fort que quand il s’avoue ses faiblesses »).

 

 

V – Et verbum caro factus est

 

Je me souviens des toutes premières messes –en latin naturellement– auxquelles j’assistais dans mon école des Francs-Bourgeois. La célébration de la parole se situait comme aujourd’hui en début de cérémonie, mais selon un rituel différent. L’officiant et les fidèles commençaient par s’échanger quelques répliques. Un moment, notre aumônier, le brave chanoine Klein, disait : « Et verbum caro factus est. » Et nous répondions : « Et habitat in nobis. ». Cette phrase Et verbum caro factus, qui figure au début de l’Evangile selon Saint-Jean (Jn 1, 14) m’a toujours rempli d’une grande émotion et elle est devenue l’élément structurant de mes convictions.

 

Dans les cours de catéchisme, j’avais découvert très tôt ce qu’on appelait les trois grands mystères : l’Incarnation, la Rédemption et aussi la Sainte Trinité. Mais j’étais révolté par ce que j’entendais parfois. Comment peut-on admettre que Dieu le Père a, de toute éternité, prévu de laisser tuer son Fils pour sauver les hommes et les femmes du péché originel, donc pour corriger imparfaitement un défaut de sa propre création ? Comment peut-on admettre ce scandale, quelle que soit l’interprétation qu’on donne de ce funeste péché ? Personnellement, je n’ai jamais supporté les discours qui véhiculaient cette image d’un dieu non seulement sadique mais encore stupide.

 

Heureusement, j’ai dépassé cette révolte. Pour porter témoignage de ce que je crois aujourd’hui, je reviens encore une fois à la Genèse. Au tout début, donc au commencement ; l’univers est un tohu-bohu (en hébreu dans le texte !) et Dieu dit : « Que la lumière soit ! » (Gn 1, 3). Peut-on imaginer manière plus saisissante d’affirmer que le verbe est créateur ? Puis (quelques jours plus tard !) Dieu crée l’homme et le dote de la parole. Il lui donne ainsi l’outil magnifique qui lui permettra, en toute liberté, de participer à une création en perpétuel devenir et de partager Son amour avec Lui et avec les autres hommes. Malheureusement, comme je l’ai exposé en III, l’homme s’arroge le droit de décider ce qui est bon et ce qui est mauvais. Il est alors submergé par la frénésie de juger et la crainte d’être jugé. Et il fait appel à la parole, son outil le plus efficace, à la fois pour démontrer le bien-fondé de ses propres jugements et pour prévenir les souffrances que pourraient lui infliger les jugements d’autrui. Le verbe est alors détourné de sa mission première : participer à l’œuvre de création en puisant à la source d’amour que Dieu a confiée à chacun de nous. La parole est pervertie et cette perversion conduit à rompre la relation de confiance qui unit l’homme à Dieu.

 

Par amour, Dieu décide alors de révéler à l’homme comment il agirait si la parole était restée pure, c’est-à-dire au service de l’amour. Il s’incarne, il incarne son esprit, son verbe totalement divin dans un corps totalement humain. Ainsi naît Jésus, pleinement Dieu et pleinement homme. En Marie, Jésus trouve une mère admirable, dont je me fiche éperdument de savoir si elle est restée vierge. Cette mère a participé au dessein divin, notamment en protégeant son enfant de la perversion de la parole, faisant accessoirement la nique au serpent, conformément aux Ecritures (Gn 3,15) ! Puis, par son enseignement et par son exemple, Jésus nous a montré qu’en délivrant une parole de vérité dans un monde perverti, on prenait des risques, que ces risques pouvaient devenir considérables, conduire aux pires supplices et à la mort. Mais en même temps, il nous a révélé que le partage de l’amour de Dieu est un trésor tellement précieux qu’il justifie de prendre les risques les plus fous. Le mystère de l’Incarnation, qui est le fondement du christianisme, constitue ma quatrième vérité essentielle et je l’ajoute aux trois déjà citées :

 

Par amour pour nous, Dieu s’est incarné en Jésus, pleinement homme et pleinement Dieu.

 

J’ai reçu une clé me permettant d’aborder plus facilement le mystère de l’incarnation. Un soir, avec un proche, nous parlons d’un ami commun qui souffre depuis longtemps d’une sclérose en plaque et subit les dégradations progressives, inéluctables et irréversibles qui en résultent. Mon interlocuteur me dit : « Je voudrais être quelque temps dans sa peau pour savoir ce qu’il ressent et pouvoir l’aider. » Je reçois cette phrase alors que ma pensée suit le même cheminement, avec les mêmes mots. L’incarnation, nous y pensons donc naturellement, l’imaginant comme un moyen efficace d’aider ceux que nous aimons. Ce moyen nous est inaccessible, mais le Créateur, lui, en a le pouvoir.

 

Ne suis-je pas ici en contradiction avec moi-même ? J’ai exprimé une certaine rébellion contre ce qu’on m’avait appris sur le mystère de la Rédemption. Mais, quand je déclare croire que l’homme dans lequel s’est incarné le verbe divin a pris des risques extrêmes et subi une mort atroce pour nous porter témoignage de l’amour de Dieu, je suis au cœur du mystère de la Rédemption. En fait, deux éléments m’ont révolté dans la présentation qui m’avait été faite de ce mystère ; D’une part, l’image du dieu sadique et stupide dont j’ai déjà parlé. D’autre part, la culpabilisation permanente dans laquelle beaucoup de chrétiens semblaient se complaire : ils étaient co-responsables de la mort du Christ ! Soyons clairs. Bien évidemment, je ne rejette pas l’idée de péché. Comment pourrais-je le faire quand je suis confronté à ce constat vertigineux : sans cesse se présentent à moi des occasions de répondre à l’appel de l’amour de Dieu et du prochain… et je n’en saisis qu’une infime partie ? Mais je refuse –et je trouve parfaitement inutile– de culpabiliser sur des événements vis-à-vis desquels je n’ai et n’ai jamais eu aucune responsabilité ni aucun pouvoir.

 

D’ailleurs, ce qui m’a très vite séduit dans les Evangiles, c’est l’appel à l’action, l’incitation positive, dans un style très direct, dépouillé de fioritures inutiles… et d’orientalisme. Cesse de te lamenter. Brave les interdits. « Lève-toi et marche ! ».

 

Mais c’est surtout par rapport au troisième des grands mystères, celui de la Sainte Trinité que se manifeste mon caractère rebelle. On est dans le domaine de l’insondable, bien sûr, comme pour tout ce qui vise à connaître Dieu. Si je pars de la problématique de « nommer Dieu » et si je crois que Dieu a incarné son esprit en Jésus, il est tout à fait logique que je L’honore en tant que père, en tant que fils et en tant qu’esprit. L’importance de ces trois aspects est suffisamment évidente pour que le chrétien tourne vers eux la flamme de la méditation. De plus, quand Jésus, en tant qu’homme (enfermé dans un corps d’homme), s’adresse à Dieu en l’appelant Père, je suis d’autant moins étonné que je ne trouve pas, dans notre vocabulaire humain, de mot simple susceptible de constituer une alternative. Cependant, la représentation père-fils (avec tout ce que l’imaginaire humain peut y mettre) n’est pas nécessairement pertinente. Et l’introduction de la troisième personne de la Trinité nous oriente vers le polythéisme. Des esprits facétieux pourraient d’ailleurs affirmer qu’en donnant à Satan une grande importance, les catholiques traditionnels en font une sorte de dieu du mal et ajoutent ainsi une quatrième divinité à leur panthéon. Que, pour conserver notre fondement monothéiste, notre catéchisme ait été contraint de préciser « un seul Dieu en trois personnes » me paraît hallucinant. Pour moi, ces trois aspects de père, fils et esprit, aussi pertinents soient-ils individuellement, ne peuvent pas permettre de définir Dieu ni de L’appréhender dans sa globalité. Le concept de sainte Trinité constitue pour moi l’exemple du dogme inutile, voire nuisible.

 

J’évoquerai maintenant une rencontre qui m’a fortement marqué. Il s’agit de Sœur Nicole, peut-être la personne qui m’est apparue la plus pleinement pénétrée par l’enseignement de Jésus. Nous sommes en Malaisie, à Penang, en 1982. Tinou et moi participons à un voyage d’études organisé dans le cadre du MCC par le Père Gonzague Callies qui, comme d’autres jésuites, dispose au plan international d’un vaste réseau de relations. Nous venons de passer deux semaines et demie en Thaïlande et nous faisons notre première escale en Malaisie, avant de poursuivre vers Kuala Lumpur, Malacca et Singapour. A ce moment, une affaire tragique fait la une de l’actualité dans tous les médias français. Une très jolie compatriote d’environ 20 ans, Béatrice Saubin, a été arrêtée à l’aéroport de Penang par la police malaisienne alors qu’elle transportait dans sa valise une quantité considérable de drogue. Condamnée à mort, elle est incarcérée dans la prison de Penang ; son procès en appel, qui se tiendra quelques semaines plus tard, risque fort de confirmer sa peine, la pendaison. Béatrice prétend, pour sa défense, que la drogue a été introduite dans sa valise à son insu et qu’elle est totalement innocente. Comme souvent, dans des situations de ce type, la presse française prend le parti de notre ressortissante ; on brandit les droits de l’homme et on accuse le régime malaisien des pires turpitudes. Sœur Nicole, qui apporte son assistance à Béatrice, est présentée tour à tour comme avocate, interprète, infirmière, voire intermédiaire entre les gouvernements ; elle devient une véritable icône. Le gouvernement de Kuala Lumpur fait observer que le cursus de Béatrice ne la prédispose pas au rôle d’oie blanche ; elle aurait vécu dans l’entourage d’une personne richissime et voyagé beaucoup ; elle aurait fait, dans les douze mois précédant son arrestation, une dizaine de séjours en Malaisie et aurait toujours refusé de donner la moindre indication sur l’objet de ces séjours, sur ses itinéraires et sur ses contacts. Il rappelle aussi les nombreuses exhortations des gouvernements occidentaux, français notamment, pour que la Malaisie intensifie son action contre les trafiquants de drogue et fasse preuve d’une sévérité accrue envers les coupables. Je rappelle qu’à ce moment-là la France n’avait pas encore aboli la peine de mort.

 

Sous l’impulsion du Premier Ministre malaisien, le remarquable Docteur Mahathir, qui s’efforce d’apaiser les tensions avec le France, les autorités locales nous invitent à rencontrer les acteurs de cette tragédie. Une partie de notre groupe visitera Béatrice ; par pudeur, nous avons strictement limité cette délégation à trois personnes, dont un avocat. Mais, la veille de cette visite, nous avons la chance de recevoir à notre hôtel Sœur Nicole, ainsi qu’un père jésuite. Ils arrivent, comme une grand-mère et un grand-père revenant du marché ; elle s’installe dans un fauteuil du salon après avoir posé à terre un grand cabas rempli de provisions. Une immense bonté émane de son visage et son regard pétille d’une vive intelligence que la modestie ne parvient pas à masquer. Pendant une demi-heure peut-être, nos interlocuteurs parlent de la Malaisie, de son démarrage évidemment difficile sur la voie du développement économique, de la lutte contre la lèpre qui constitue encore un fléau épouvantable, de leur propre intégration dans des populations qu’ils côtoient maintenant depuis de nombreuses années, des tensions entre les différentes communautés, de l’énergie et de l’intelligence que déploie le gouvernement pour aplanir ces tensions. Puis viennent les questions sur Béatrice. Tous les regards se tournent vers Sœur Nicole.

 

  • « Comment faites-vous pour convaincre les autorités de son innocence ? » La réponse fuse : « Innocente ou coupable ? Comment me permettrais-je de juger ? Je n’en ai aucun droit, je n’ai aucune information particulière et ce n’est pas mon rôle. » Il ne s’agit pas d’un propos de circonstance ; à l’évidence, sœur Nicole sait se garder de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

 

  • « Alors, quel sera votre rôle pendant le procès ? » Là, le ton devient profondément déterminé. « Un simple rôle d’interprète. Je veux que, malgré les barrières de la langue et de la culture, chacun comprenne exactement les positions et les arguments de toutes les parties. J’y consacrerai toute mon énergie. Je ne lâcherai sur rien. » Magnifique exemple de tolérance active !

 

  • « Que pouvez-vous dire à une jeune femme de vingt ans qui est emprisonnée dans un pays très éloigné du sien et terrorisée par la perspective d’une pendaison prochaine ? » Sœur Nicole réfrène un geste d’impuissance. « Une seule chose : Où que tu sois, tu trouveras toujours une personne plus malheureuse, plus démunie que toi et tu pourras l’aider.» Beaucoup d’années ont passé, mais je me remémore très souvent cette phrase qui me remplit toujours du même émerveillement. C’est la meilleure arme contre le suicide.

 

  • « Est-ce que ça marche ? – Oui. » Et Sœur Nicole explique : « Ici, les prisons sont, d’une certaine manière, des petites communautés où chaque détenue est invitée à participer à la vie du groupe et à développer des valeurs de solidarité. Béatrice se met pleinement au service des autres ; de plus, elle déploie une énergie considérable pour maîtriser la langue du pays. »

 

  • « Est-ce que la religion l’aide ? » Sœur Nicole hésite. « Aller vers les autres, c’est déjà l’essentiel de la religion. Mais Béatrice n’est pas croyante au sens habituel du terme. Quand je lui dis : aider une personne plus démunie, j’aimerais ajouter ne serait-ce que par la prière. Mais aujourd’hui elle ne recevrait pas ce message. »

 

  • Et Sœur Nicole poursuit en parlant de sa propre foi : « Quand, dans des moments de détresse, je me tourne vers le Christ, je ne peux pas lui dire : « Je suis si triste ; c’est impossible que tu comprennes ! » Car je sais qu’Il a été plus malheureux, plus démuni qu’aucun être humain. Cette conviction, c’est pour moi un trésor, mais je ne peux le partager qu’avec des chrétiens qui ont parcouru un certain itinéraire de foi. » C’est ce témoignage de Sœur Nicole qui me permet de comprendre pourquoi Dieu incarné en Jésus a accepté de tant souffrir.

 

La condamnation à mort a été commuée en réclusion à perpétuité. Après huit années de prison, Béatrice a été graciée, en raison notamment de sa conduite exemplaire. A son retour en France, elle a écrit un livre, l’Epreuve, que j’ai lu. Elle y réaffirme son innocence. Elle décrit sa terreur face aux perspectives de la pendaison ; elle explique comment elle voit son corps éclaté au bout d’une corde, ses entrailles répandues sur le sol. Elle parle de Sœur Nicole, de son message –confirmant ce que j’avais compris lors de notre rencontre– et de la manière dont elle l’a reçu. Elle décrit sa vie en prison, son engagement au service de ses co-détenues. C’était, bien sûr, la meilleure manière de passer le temps ; mais elle ajoute aussi : « C’est là que j’ai appris à aimer les autres. La prison m’a sauvée. »

 

 

VI – Révélations et religions

 

Passant de la thématique « Dieu et transcendance » (II) à la thématique « et verbum caro factus est » (V), il me semble avoir opéré un virage considérable. J’ai quitté un domaine qui me semble largement relever de la philosophie pour entrer dans celui, exclusif, de la religion. La démarche qui me conduit à conclure que les hommes sont appelés par une transcendance à agir individuellement ou collectivement selon des valeurs telles que la bonté, la compassion, la fraternité, la solidarité ou –disons plus largement– l’amour me paraît de nature philosophique. Le musulman, le juif, le bouddhiste, l’agnostique, l’athée… peuvent faire une démarche de même nature et en débattre. En revanche, quand j’évoque les mystères de l’Incarnation, de la Rédemption et de la Sainte Trinité, je m’adresse à des initiés qui connaissent le christianisme. Les autres n’y comprendraient rien ! Quand je crois que Dieu s’est incarné en Jésus, pleinement homme et pleinement Dieu, je suis évidemment dans le domaine de la religion.

 

Bien sûr, on peut n’être pas chrétien et considérer simplement Jésus comme un prophète ou un philosophe. Cet aspect aussi est fascinant car Jésus a toujours refusé d’assumer une responsabilité temporelle ; quand des foules éblouies par ses paroles ou ses miracles voulaient le faire roi, il s’échappait discrètement. De ce fait, son enseignement est très cohérent, ce qui n’est pas le cas pour d’autres prophètes.

 

 

  • Quand je lis des textes de l’Ancien Testament, je suis certes ébloui par la beauté de certains d’entre eux, mais je suis souvent heurté par la violence qu’ils expriment. Ce n’est pas étonnant. L’Ancien Testament, qui pour les chrétiens relate des paroles ou des faits qui (d’une manière ou d’une autre) préparent la venue du Sauveur, est essentiellement le porteur des mythes fondateurs du peuple juif et de son histoire dans des périodes souvent difficiles.

 

  • De même, quand des personnes qui ne sont pas d’obédience musulmane s’aventurent dans le Coran, elles sont choquées par la violence qu’elles y découvrent. Là non plus, ce n’est pas étonnant car Mohammed, qui s’était fait connaître à La Mecque par la beauté de son message (et aussi détester par son côté dérangeant), a accepté de prendre la responsabilité de la communauté de Médine ; dans le contexte d’alors, cet engagement lui a imposé d’agir avec une grande fermeté en tant que chef civil et de revêtir les habits de chef de guerre. Sans un travail herméneutique important (qui d’ailleurs ne ferait pas l’unanimité parmi les autorités du monde musulman), il est très difficile de distinguer, dans les paroles, faits et gestes du Prophète, ceux qui fondent une religion et ceux qui sont imposés par les réalités temporelles.

 

A l’inverse, les paroles, faits et gestes de Jésus sont toujours fidèles à l’esprit des Béatitudes !

 

J’en reviens à la question de la frontière entre la philosophie et la religion ; j’estime qu’elle est importante et que l’absence de réponse satisfaisante est un des problèmes de notre époque. Il faut bien reconnaître que, d’une manière générale et depuis de nombreuses décades, la philosophie n’occupe pas la place qui conviendrait dans notre bagage intellectuel. Mais il se peut aussi que le philosophe, au nom de l’idéal laïc qu’il défend généralement (ce dont je lui sais gré), se tienne volontairement éloigné de cette frontière. Dans le large domaine qui leur est commun, la philosophie devrait cependant aider les religions à comprendre qu’elles partagent le même idéal et les mêmes valeurs humanistes et qu’à ce titre elles doivent travailler ensemble pour promouvoir la dignité de l’homme face à la dictature de l’argent et aux appétits de puissance. Ce serait, de plus, un excellent moyen de lutter contre les dérives intégristes… A cet égard, le pape Benoît XVI avait apporté une lueur d’espoir en organisant à Assise, le 27 octobre 2011, à l’occasion du 25ème anniversaire d’une initiative de Jean-Paul II, une rencontre autour du thème de la paix, rassemblant des représentants de diverses religions et plusieurs philosophes éminents, agnostiques ou athées. Il faut saluer cette initiative tout en notant que paradoxalement elle émane, non pas d’un philosophe neutre, mais d’une personnalité engagée plus que toute autre dans le fonctionnement d’une religion particulière.

 

Dans l’important virage que je viens d’évoquer (entre philosophie et religion), il y a la référence à une révélation et à un travail plus ou moins important d’initiation. L’apport du christianisme constitue pour moi un trésor. Mais quand on me dit que c’est la vérité, la seule, je suis scandalisé. Pourquoi Dieu aurait-il réservé l’exclusivité de sa révélation à une partie de l’humanité qui, au fil de l’histoire, n’a pas particulièrement brillé par sa bonté et sa compassion ? De quel droit peut-on considérer que la tradition judéo-chrétienne a donné naissance à des valeurs supérieures aux autres ? De quel droit un peuple (fût-il juif !) peut-il se proclamer élu ?

 

Pour moi, la réponse s’impose. Il y a eu plusieurs révélations. Chacune éclaire un aspect particulier d’une vérité qui dépasse la compréhension humaine. Elle est exprimée de telle sorte que celle ou celui qui la reçoit puisse la comprendre ou, plus précisément, en déduire une représentation qui, à un moment particulier, fait sens pour lui et pour l’entourage auprès duquel il diffusera la bonne nouvelle. Qui fasse sens et qui permette d’agir. Ensuite, il faudra adapter cette représentation, sans en trahir l’essentiel, à d’autres groupes humains, sans doute très différents, et à d’autres époques, peut-être de nombreux siècles plus tard. Cette démarche est nécessaire et passionnante mais risquée ; heureusement, la science, notamment l’archéologie, la philologie et l’herméneutique, vient en aide aux religions. Elle ne donne pas toujours les solutions mais elle peut éviter beaucoup d’erreurs. Sur ce point aussi, opposer science et religion est totalement absurde.

 

Me voici aux antipodes de l’affirmation « Hors de l’église, point de salut » qui figurait dans le catéchisme de mon enfance. L’église catholique a beaucoup évolué depuis, mais je ne suis pas sûr que ses dirigeants soient en avance par rapport à des personnalités marquantes d’autres religions. J’évoquerai par exemple le Dalaï-Lama, quand il se moque gentiment du prosélytisme : « Pourquoi changer de religion ? C’est déjà tellement difficile de pratiquer celle qu’on a ! » Je ferai ici une parenthèse ; j’admire le Dalaï-Lama pour son enseignement philosophique et religieux, mais je déplore qu’il ait été présenté à la fois comme maître religieux et chef d’un gouvernement en exil. Je déplore encore plus que des politiciens et des journalistes qui, par ailleurs, se prétendent laïcs, aient joué de cette ambiguïté pour mobiliser une partie de l’opinion occidentale contre le gouvernement chinois d’alors.

 

J’évoquerai maintenant une rencontre avec une personnalité musulmane. Nous sommes en décembre 2004, à la grande mosquée de Paris. Je fais partie d’un groupe de travail créé par mon ministre pour réfléchir au thème états religieux – états laïcs. Le docteur Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée et futur président du Conseil français du culte musulman, a accepté que nous l’auditionnions. Il sort d’une rencontre avec des jeunes musulmanes qui l’ont beaucoup retardé et il est très énervé. Il leur a parlé du voile, il leur a expliqué que ça n’avait aucune signification religieuse et qu’en tant que signe d’identification l’importance était mineure ; que ça ne justifiait pas une loi, mais que « si la société française le vivait mal, il fallait tout simplement ne pas le porter ». Les filles lui ont alors affirmé que le voile était un pilier de l’Islam. Il leur a rappelé quels étaient les cinq piliers. Et l’une de ces idiotes lui a rétorqué : « Alors, c’est le sixième ! » De manière prémonitoire, les jeunes filles l’ont questionné aussi sur la burka. Ça ne justifie pas non plus une loi, mais « tant la femme que l’islam méritent mieux que les figures de guenon que nous livre cet accoutrement. » Le ton est donné et la colère se calme.

 

Je recopie ici quelques brefs extraits des notes que j’ai prises au cours de cet entretien et que j’ai conservées, contrairement à mon habitude :

 

  • « Toute vérité religieuse est relative et partielle. Le fait religieux est universel et de nature transcendantale, mais aucune religion ne peut prétendre détenir la vérité. Ceux qui se réclament du Coran pour prôner le sectarisme font toujours référence à des sourates très particulières et méconnaissent le sens profond du Livre. »

 

  • « La rationalité ne couvre pas tout le champ du réel. L’amour n’est pas du domaine du rationnel. Les religions apportent un complément d’humanité au rationnel pour trouver la voie du véritable humanisme… Mais, en regard de cet humanisme, différencier la croix et le croissant, c’est secondaire. »

 

  • « Il faut que chaque religion apporte son éclairage là où elle excelle : le bouddhisme pour l’éveil, le christianisme pour la charité… »

 

  • « La première qualité d’un imam, c’est d’avoir réalisé qu’il faut vivre avec son temps. Ce n’est pas parce qu’on est religieux qu’il faut être borné. Les musulmans doivent comprendre que le monde a changé depuis l’écriture du Coran et qu’il a connu quatre révolutions fondamentales : la révolution copernicienne : la terre n’est plus le centre du monde ; la révolution darwinienne : l’homme n’est plus le centre de la nature ; la révolution freudienne : la liberté de l’homme est obérée par son inconscient ; et la révolution biologique : l’homme est pour une part le fruit de l’évolution de mécanismes complexes dont il est la synthèse. Ceux qui s’en remettent au Coran sans connaître ces évolutions deviennent des abrutis».

 

  • « Certains pays musulmans sont dans une position antédiluvienne. Considérons par exemple l’adultère, celui de la femme (naturellement !), catalogué comme le pire péché. C’est un péché bien agréable à commettre et moins facile à prouver et à punir que le meurtre ou le vol. Il faut donc tout faire pour l’éviter ; dans ces pays, toute l’organisation de la société en découle. Comme les femmes sont faites pour le mal, elles sont enfermées et non instruites, puis livrées à un mari et voilées. Une société ne peut pas fonctionner avec des bêtises de ce genre. L’Islam doit s’appuyer sur les droits de l’homme et revoir le statut de la femme. Toutes les lois qui tournent autour de ce statut ou en découlent sont malsaines. ça suffit ! Nous avons assez payé pour Adam et Eve dans cet univers machiste… »

 

Je partage évidemment les positions du docteur Boubakeur. De même que j’adhère à l’analyse qu’il allait ensuite nous livrer en matière de politique internationale, en particulier sur le fait que « l’Occident est largement responsable du développement de l’islam extrémiste. Il a fructifié sur des politiques égoïstes visant à satisfaire des besoins invétérés de matières premières au mépris des populations locales. Ces politiques ont engendré des pauvretés, des insatisfactions que les extrémistes n’ont eu aucune peine à récupérer… Il n’est pas inutile de rappeler aussi que les Talibans et Oussama ben Laden sont des créations des Américains et non des musulmans. »

 

Je reviens maintenant sur la phrase de Renan transmise par mon papa et citée plus haut : « Comment [Dieu] est-il ? Lui seul pourrait nous le dire. » Personnellement, je crois qu’Il nous le dit beaucoup plus que nous l’imaginons, mais que nous ne nous rendons pas capables de L’entendre.

 

  • Il nous le dit par l’appel de la transcendance.

 

  • Il nous le dit par le témoignage des personnes rayonnantes d’amour que nous avons la chance de côtoyer dans notre vie ; elles son nombreuses, il suffit de regarder. « Comment Hélène nous parle-t-elle de Dieu ? », s’interrogeait Monseigneur François Dubost au début de son homélie lors de la messe de funérailles d’une amie commune. Celle-ci, profondément marquée dans son enfance par la présence d’un frère handicapé, s’était orientée vers une carrière médicale ; de plus, elle avait fondé et dirigé l’association qui allait devenir Handi’chiens.

 

  • Il nous le dit par les révélations qui sont à l’origine des grandes religions, mais il faut souvent épousseter les transmissions qui en sont faites pour les libérer des absurdités maintenues par paresse ou par refus d’évoluer.

 

  • Il nous le dit par les exemples des saints (et de leurs équivalents d’autres religions), même s’il est souvent difficile de transposer ces exemples et de les libérer de toutes les légendes dont on les a affublés.

 

  • J’ai aussi l’intuition que chacun d’entre nous peut accéder personnellement à la révélation, via la prière et la méditation, grâce à ce sens particulier qu’est le mysticisme. Je pressens que ce sens existe mais il faudrait le cultiver –comme n’importe lequel des autres sens– pour qu’il se développe. Attention cependant aux risques de dérives sectaires !

 

Qu’est-ce qu’une une religion ? Pour moi, ce n’est qu’une représentation, mais cette représentation est mise au service du plus ambitieux des projets : se rapprocher un peu de Dieu. Une telle représentation est relative mais considérablement utile. Celui ou celle qui refuse d’utiliser une religion (même sans la pratiquer) pourra certes réfléchir à la transcendance, nommer Dieu et en déduire des règles de vie éthiques, ce qui n’est déjà pas si mal. Mais il ne réinventera pas l’Evangile ni le Coran ni la Torah ni le Mahayana. Il ne refera pas à lui seul le travail d’exégèse qui a été réalisé sur ces textes.

 

En parlant de représentation, le terme de modèle me vient à l’esprit et me renvoie à ma culture d’ingénieur. Et je demande aux docteurs de la loi de faire mieux (ou, au minimum, aussi bien) que les ingénieurs dans leur travail de représentation, de modélisation. En matière scientifique ou technique, ce travail me semble exiger trois qualités essentielles :

 

  • La modestie : On ne prétend pas tout traiter ; la question du domaine de validité d’un modèle est centrale.

 

  • Un mélange de pragmatisme et d’adaptabilité : On s’appuie certes sur des lois physiques fondamentales ; mais on intègre aussi des résultats de l’expérience, des astuces pour représenter les phénomènes mal connus et des données exogènes qui caractérisent l’environnement. Quand l’expérience s’enrichit, quand on trouve de meilleures astuces ou quand l’environnement change, on fait évoluer le modèle.

 

  • La traçabilité : Le modèle est mis à jour en respectant les règles fondamentales de la qualité ; on garde soigneusement en mémoire toutes ses évolutions successives, ainsi que toutes les données qui ont conduit à ces évolutions.

 

Je pense qu’une religion, dans son expression et dans son évolution, doit présenter ces mêmes qualités :

 

  • La modestie : Une religion doit admettre qu’elle ne détient qu’une part de la vérité ; même si elle constitue une source inépuisable d’amour, cette part n’est qu’infime.

 

  • Le pragmatisme et l’adaptabilité : Une religion s’appuie sur une révélation (au sens large), mais elle doit l’extraire du folklore et des absurdités dans lesquels la tradition et certains scribes, religieux ou artistes ont pu l’emballer. Elle doit intégrer totalement les apports de la science. Elle doit se garder de donner une valeur dogmatique à des rites, à des formulations ou à des images qui ont pu ou peuvent correspondre aux besoins d’une culture, en un lieu et à une époque bien particuliers, mais qui ne sont pas généralisables. Ses pratiques et son enseignement doivent être adaptés à l’état de la société dans laquelle elle agit et aux problèmes qui s’y posent réellement. Elle se doit de faire périodiquement un bilan lucide de son action, de tirer les leçons de ses échecs et d’évoluer profondément si c’est nécessaire.

 

  • La traçabilité : Une religion doit garder soigneusement la mémoire de toutes les évolutions qu’elle a introduites dans l’interprétation de la révélation, dans ses pratiques, dans son enseignement, dans ses rites, dans les formulations et les images qu’elle utilise. Elle doit aussi garder la mémoire des arguments qui ont conduit à ces évolutions ou qui s’y sont opposés. On ne peut pas faire abstraction du passé si on veut s’adapter à la société réelle et aux évolutions de la science.

 

Il est nécessaire d’évoluer, mais il faut prendre le temps nécessaire et éviter toute agitation désordonnée. On n’est pas en politique et le problème ne se traite pas sur internet ni sur les réseaux sociaux ni par des tweets !

 

 

VII – Le catholicisme aujourd’hui

 

Pour ce qui est du positionnement de l’Eglise catholique dans le monde actuel, il y a quatre points sur lesquels je suis profondément révolté :

 

1-Le refus de la contraception et de la PMA

 

Le refus de la contraception s’appuie souvent sur la Genèse, où Dieu dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre. » (Gn 1, 28). Mais, au moment où ces paroles ont été prononcées, notre planète ne comptait peut-être que quelques milliers d’êtres humains. Il serait temps de comprendre que le contexte a changé. D’ailleurs, je note que Dieu précise : « remplissez la terre et dominez-la ». Les exégètes s’accordent à reconnaître que la domination est un attribut royal et que Dieu demande ainsi à l’homme, collectivement, non pas d’exploiter la terre comme bon lui semble, mais de la maintenir et d’œuvrer pour son bien, comme un bon roi doit le faire pour son peuple. Au moment où certaines régions de notre terre sont très gravement malades de leur surpeuplement, la contraception, plus qu’une tolérance, devient un devoir. Bien sûr, Mère Teresa contribuait à distribuer la pilule à Calcutta… mais les mouvements hostiles à la contraception restent très présents dans le catholicisme, qu’ils contribuent à discréditer. Je note par ailleurs que la contraception, en permettant d’éviter les grossesses non désirées, constitue la meilleure arme contre l’IVG.

Par ailleurs, j’ai été profondément choqué par la prise de position de nombreux responsables catholiques contre la procréation médicalement assistée (PMA) lors des débats qui avaient précédé la loi bioéthique de 2011. Je me suis posé cette question simple : des prêtres ou des religieux qui ont tourné le dos à la création d’une famille sont-ils fondés à donner des leçons à ceux qui n’aspirent qu’à avoir des enfants et à leur transmettre les valeurs dont ils sont porteurs ? Aujourd’hui, nous connaissons tous des couples hétérosexuels infertiles qui, après avoir essayé en vain des méthodes de stimulation ovarienne, ont eu recours à l’insémination artificielle ou à la fécondation in vitro. Les enfants venus au monde grâce à ces interventions, particulièrement attendus, ont été accueillis avec la plus grande joie et la plus grande attention au sein de leurs familles ; leur avenir se présente de manière radieuse ; aucun handicap particulier ne les menace. Cette expérience me donne à penser que la pratique de la PMA doit être étendue, au moins en autorisant le double don d’ovocyte et de sperme.

 

Quant à la gestation pour autrui (GPA), j’y suis personnellement très opposé. L’idée qu’une femme porte un bébé pendant neuf mois et soit ensuite contractuellement obligée de s’en séparer pour satisfaire deux personnes qui veulent un enfant sans chercher à se soumettre aux lois naturelles m’est insupportable. Il faut d’ailleurs s’interroger sur les motivations possibles d’une mère-porteuse :

  • L’appât du gain ? Dans ce cas, l’enfant est considéré comme une simple marchandise.
  • Les menaces ou les pressions de tel ou tel réseau criminel, agissant sans doute par personnes interposées ? C’est une cause vraisemblable.
  • La pauvreté, si la vente d’un nouvel enfant permet de nourrir ceux qui le précèdent ? Il serait étonnant que cette cause se manifeste indépendamment de la précédente ; nous connaissons tous l’habileté des réseaux criminels pour exploiter la détresse des femmes et des hommes.

Il me semble que la GPA débouche inéluctablement sur la marchandisation de l’être humain, conséquence inéluctable de l’importance que notre société accorde à l’argent.

 

Bien sûr, on pourra m’objecter que la PMA ouvre déjà la porte à un risque de marchandisation. Dans certains pays, dont les Etats-Unis, une femme peut choisir le géniteur rémunéré de son futur bébé à partir d’une photo (craquante, bien sûr) censée représenter le mâle candidat lorsqu’il était enfant… Des photos de ce genre sont parfois rassemblées dans des catalogues. Il me semble que les Etats peuvent et doivent lutter contre cette marchandisation en faisant appliquer le principe que le don de sperme ou d’ovocyte est un acte bénévole donc gratuit.

 

En France, la partie la plus difficile du débat actuel concerne la mise en œuvre de la PMA par des couples de lesbiennes. Les opposants mettent en avant le fait que l’image paternelle est très importante pour le développement des enfants. J’en suis intimement convaincu et, plus généralement, je pense que l’homosexualité des parents est un handicap pour les enfants. Mais il faut relativiser : c’est un handicap parmi une multitude d’autres handicaps possibles et ce n’est pas nécessairement le plus grave. Certains parents sont matériellement trop riches ou trop attachés à l’argent pour donner à leurs enfants les meilleures chances de s’épanouir dans l’amour du prochain, d’autres sont trop pauvres pour subvenir correctement à leurs besoins. Certains sont trop rigides ou trop intolérants, d’autres trop laxistes. Certains sont traumatisés par l’expérience ou le risque du chômage, d’autres se laissent submerger par leur travail. Certains ont des enfants dont ils ne voulaient pas ; certains sont violents car ils ont été frappés par leurs propres parents ; certains sont porteurs de fragilités génétiques ; certains ont été terrassés par les accidents de la vie ; certains sont immigrés dans un monde qui, au départ, n’était pas le leur ; certains sont trop préoccupés par la réussite scolaire… On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Pourtant ni l’Eglise ni la société n’ont jamais envisagé d’interdire à ces « parents à risques » d’accueillir des enfants dans leur foyer et de les éduquer. Alors, pourquoi interdire à une lesbienne de recourir à la PMA ? Je ne me hasarderai pas davantage sur ce sujet où j’avoue ne pas me sentir directement concerné.

 

2-La dévalorisation de la sexualité

 

La dévalorisation de la sexualité, indissociable de l’antagonisme introduit entre le corps (ou la chair) et l’esprit, remonte aux origines du christianisme. Saint-Paul écrivait dans son épitre aux Galates : « Qui sème dans sa chair récoltera de la chair la corruption ; qui sème dans l’esprit récoltera de l’esprit la vie éternelle ».

 

Si on en croit la plupart des exégètes, les Pères de l’Eglise considéraient que la fornication (union sexuelle accomplie avec consentement mutuel par deux personnes libres de lien) constituait une profanation de ce temple du Seigneur qu’est le corps humain. Pourtant, quelques théologiens chrétiens ont rejeté ce point de vue, considérant que la fornication peut être source de plaisir et qu’on ne peut pas traiter de la sexualité en négligeant le rôle du plaisir dans l’équilibre et l’épanouissement humain. Ainsi, Martin Le Maistre, recteur de l’Université de Paris au XVème siècle, affirmait que chacun est autorisé à jouir de sa sexualité, « premièrement par pur goût du plaisir et deuxièmement pour échapper au dégoût de l’existence et aux tourments de la mélancolie qui accompagnent le manque de satisfaction des sens ».

 

La sexualité fait partie des dons que Dieu nous offre par sa création. Le regard des religions sur la sexualité est donc lié à celui qu’elles portent sur la planète que le Créateur nous a confiée et sur la vie que nous y menons. Or les premières initiations religieuses que j’ai personnellement reçues (sans doute marquées par la guerre qui s’était achevée trois ans auparavant) présentaient notre vie terrestre comme une suite d’épreuves. Nous étions ici-bas pour résister à la tentation, éviter l’enfer et gagner le paradis pour la vie éternelle ; accepter nos souffrances et les offrir au Christ constituaient le meilleur moyen d’y parvenir. De cet enseignement, on pouvait conclure que le plaisir sexuel devait être rejeté, mais aussi que la création était globalement perverse ; dans ce contexte, la lecture du chapitre 1 de la Genèse dans lequel chaque étape est scandée par l’affirmation : « Et Dieu vit que cela était bon », me semblait renforcer l’image du dieu sadique qu’on s’acharnait à nous imposer. Heureusement, le témoignage de mes parents nourrissait ma réflexion avec un peu de cohérence ; ils considéraient que leur métier de musiciens consistait à réaliser de la beauté pour s’associer à l’œuvre du Créateur… et ils ne rejetaient pas le charme et l’attrait des corps. Leur influence m’a aidé à prendre du recul par rapport à l’instruction religieuse et j’ai considéré la création avec un regard plus optimiste. Très jeune, j’ai acquis la conviction que la sexualité est l’un des domaines où l’amour de l’autre peut s’exprimer avec la plus grande intensité.

 

La position des hautes autorités de l’Eglise vis-à-vis de la sexualité me semble avoir fortement évolué au cours des dernières années. Le Catéchisme de l’Eglise catholique précise que les époux ne font rien de mal s’ils recherchent le plaisir et s’ils en jouissent ; c’est clair, même si je regrette que la formulation ne soit pas plus positive. Mais surtout, certains observateurs ont noté que le Pape Jean-Paul II a commenté, dans environ 130 discours, toute la beauté de la théologie du corps, telle qu’elle ressort des Ecritures. Il a affirmé que l’acte sexuel est « hautement religieux » puisqu’il reflète la relation d’amour de Dieu et participe à son acte créateur ; c’est un chemin privilégié pour comprendre le mystère de l’être intime de Dieu à travers le don de soi-même. Je regrette que ces prises de position parfois jugées révolutionnaires aient été peu relayées dans les homélies de nos paroisses.

 

En juillet 2018, j’ai eu la chance de participer, dans la presqu’île de Crozon, à une marche spirituelle rassemblant des protestants et des catholiques sur le thème « l’Evangile de la création ». Dans un paysage magnifique, nous avons médité sur les splendeurs du don que Dieu nous avait fait en nous confiant notre planète ; bien sûr, nous avons évoqué l’encyclique Laudato si, la sauvegarde de notre maison commune et l’écologie humaine. Mais nous avons compris dans nos échanges que la répétition de la phrase « Dieu vit que cela était bon » est une invitation à goûter pleinement la beauté de la création. Pour moi, ce fut l’occasion de sceller ma conviction sur la finalité de notre passage sur cette terre : l’émerveillement doit primer sur la souffrance (que, bien sûr, il n’est pas question de nier et qui doit être résolument combattue). En particulier, le Créateur nous a donné l’instinct sexuel comme un instinct d’amour qui contribue à épanouir la vie. Bien sûr, lorsque cet instinct est coupé de l’amour, il mène au désastre, mais on peut faire un raisonnement analogue à propos de toutes les capacités de l’être humain.

 

Après cette marche, j’ai repris quelques recherches qui m’ont montré que la condamnation aveugle de la sexualité n’avait pas disparu de notre horizon catholique. Ainsi, j’ai découvert un site dénommé (en toute modestie !) jésusmarie.com ; les affirmations que j’y ai trouvées m’ont rempli de stupeur et d’indignation. Je cite quelques exemples :

  • « Les unions libres constituent un attentat direct au droit naturel, un désordre essentiellement criminel. »
  • « La fornication lèse directement les droits de l’homme. »
  • « La fornication est plus grave que le vol. Celui-ci trouble l’homme dans la possession des biens temporels ; la fornication porte atteinte aux droits supérieurs de l’âme. »
  • « Le péché de fornication est toujours mortel, considéré objectivement. »

Je comprends mal qu’on puisse se proclamer chrétien et consommer aussi allègrement les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (au sens que j’ai exposé en IV). De la même manière, je suis atterré quand je lis, sous la plume de Christopher West, conférencier américain catholique réputé spécialiste de la sexualité, que le rapport bucco-génital allant jusqu’à l’éjaculation ne produit aucune communion de personnes entre les partenaires et qu’il renforce la tendance du mari à chosifier sa femme.

 

A l’opposé, j’ai découvert avec beaucoup d’intérêt un article de René Poujo intitulé « Sexualité : et Dieu vit que cela était bon ». L’auteur, ancien rédacteur en chef du Pèlerin, y souligne une responsabilité immense de l’Eglise catholique : Par leur obsession du contrôle du sexe, les prêtres ont provoqué la rupture de catholiques loyaux avec leur religion et avec Dieu. Il est vrai qu’en dépit des déclarations du Pape, une proportion très importante des catholiques continue à penser que leur religion est hostile à la sexualité. René Poujo souligne aussi l’absurdité de la condamnation morale des relations sexuelles prémaritales dans nos pays où l’on se marie en moyenne à l’âge de 30 ans, alors que la maturité sexuelle des jeunes semble de plus en plus précoce. C’est effectivement un moyen imparable d’assurer la rupture entre le catholicisme et la très grande majorité des jeunes.

 

De nombreux chrétiens s’inquiètent de la sexualité d’aujourd’hui, dont ils estiment qu’elle incite à tout essayer pour obtenir de nouvelles expériences et multiplier les orgasmes. Cette évolution ne m’inquiète pas ; j’espère même que de nombreux couples catholiques y participent. Au même moment, certains continuent à rejeter la contraception et à pratiquer l’abstention dans les périodes de fécondité, estimant peut-être que l’attente intensifiera leur désir et préparera une union d’une qualité exceptionnelle. D’autres considèrent que l’abstinence est nécessaire pour accéder à l’illumination spirituelle. De très nombreuses voies intermédiaires sont sans doute explorées. C’est le choix de chacun, qu’il faut impérativement respecter. Comme en de nombreux autres domaines, la diversité enrichira notre communauté catholique à condition que, d’une part, nous n’oubliions pas que la liberté et la tolérance sont des piliers fondamentaux du christianisme et que, d’autre part, nous nous imprégnions de deux vérités (qui ne sont pas spécifiques de la sexualité, mais concernent tous les domaines) :

  • Le respect du partenaire est une exigence absolue ; son épanouissement doit être notre objectif premier ; en aucun cas nous ne pouvons accepter qu’il soit dégradé du rang de sujet à celui d’objet.
  • On devient esclave des pulsions à l’assouvissement desquelles on consacre toute son énergie.

 

Associer la force de l’amour et les sensations du corps démultiplie le plaisir. Puisse ce constat faire émerger une vision chrétienne épanouissante du plaisir sexuel. Peut-être est-elle sous-jacente à l’exhortation que nous donne le Pape François dans Amoris laetitia. Mais, relayant les observations de René Poujo précédemment citées, il me semble que ce trésor ne doit plus être réservé aux seuls couples mariés.

 

3-Le célibat des prêtres

 

L’obligation de célibat pour les prêtres n’est certainement pas indépendante du regard très négatif que le catholicisme porte sur la sexualité. Bien entendu, je respecte totalement le choix d’une personne qui, en toute liberté, considère que le célibat lui permet de mieux répondre à sa vocation. D’autre part, j’ai été très sensible à une anecdote (rapportée par l’Abbé Grosjean) relative à Mgr Gobillard alors que, jeune prêtre à Madagascar, il visitait un homme très gravement malade. Celui-ci lui déclara : « Je crois avoir compris le célibat des prêtres… Quand tu es là, je me repose dans ton cœur. Au moment où tu es dans cette chambre d’hôpital, je sais qu’il n’y a personne qui pour toi soit plus important que moi ; ce ne serait pas le cas si tu étais marié ou si tu avais des enfants… » En outre, je conçois qu’à des périodes où l’engagement religieux risque de conduire au martyre, il faille éviter qu’un prêtre entraîne son épouse dans une voie aussi douloureuse. (Ceci explique peut-être que Jésus soit resté célibataire.)

 

Mais, d’une manière générale, imposer le célibat aux prêtres me paraît relever d’une tradition stupide dont les conséquences sont catastrophiques :

  • souffrances psychologiques liées à la frustration sexuelle ; dès le XIème siècle, les premiers réformateurs ont considéré que le célibat est une règle contre nature, malsaine et qui mène à des déviances ;
  • difficultés à comprendre les fidèles qui vivent une vie de couple normale, donc impact négatif sur l’exercice du ministère ;
  • déchirement des prêtres qui sont conduits à choisir le concubinage ;
  • crise des vocations ; c’est une évidence, puisque les personnes qui aspirent à une vie de couple normale sont a priori rejetées.

Personnellement, j’avais été marqué, dans ma très tendre enfance, par une phrase de ma grand-mère s’adressant au fils d’un ami particulièrement cher, peu avant son ordination : « Comment peut-on concevoir qu’il soit interdit à un homme tel que vous de rendre une femme heureuse ? »

 

La décision du concile de Latran relative au célibat des prêtres est en partie liée aux problèmes qui étaient apparus, dans les premiers siècles de l’Eglise, du fait de dynasties familiales créées par des prêtres, des évêques et même des papes. Les esprits les plus critiques notent aussi qu’à une certaine époque l’Eglise ne souhaitait pas partager les héritages de ses prêtres avec des veuves ou des enfants. Mais les temps ont changé et il me semble qu’aujourd’hui la tradition du célibat repose essentiellement sur l’idée que la quantité d’amour qu’un prêtre peut donner est comparable à un gâteau qui, s’il était partagé avec une femme et des enfants, laisserait aux fidèles des parts insuffisantes. C’est dans ce même esprit que Saint-Paul écrivait : « Celui qui n’est pas marié a souci des affaires du Seigneur. Il cherche comment Lui plaire. Mais celui qui est marié a souci des affaires du monde : il cherche comment plaire à sa femme, et il est partagé » (1 Cor 7, 32-33). Personnellement, je conteste cette analyse car il y a un effet multiplicateur de l’amour. Plus on aime, plus on est capable d’aimer et plus on entraîne ses proches dans un tourbillon d’amour. D’autre part, pour reprendre l’image du gâteau, je souligne que le meilleur moyen d’augmenter la part de chaque fidèle, c’est d’accroître le nombre de gâteaux, donc de favoriser les vocations.

 

En conclusion, le célibat imposé aux prêtres suscite ma réprobation totale. A ma connaissance, aucun employeur n’exige de ses cadres qu’ils restent célibataires pour réaliser des meilleures performances. L’église catholique serait-elle le plus exécrable des patrons ? Peut-être… et c’est d’autant plus surprenant qu’il y a une solide concurrence sur ce créneau !

 

J’évoquerai brièvement les dérives pédophiles qui jettent un terrible discrédit sur notre Eglise et que certains considèrent comme l’inéluctable conséquence du célibat obligatoire. Je suis nuancé sur ce point. Il est mathématiquement incontestable qu’en fermant la voie de la prêtrise à ceux qui aspirent à une vie sexuelle normale, on accroît la proportion des anormaux. Il faut aussi reconnaître que le contexte particulier de la confession et l’autorité d’un directeur de conscience peuvent exciter les tendances pédophiles et faciliter le passage à l’acte. J’ose espérer que la formation prodiguée aujourd’hui dans les séminaires utilise pleinement les ressources de la psychologie et de la psychiatrie pour permettre aux futurs prêtres de prendre conscience de leur éventuelle fragilité, d’y porter remède et d’éviter toute situation susceptible de stimuler des pulsions malsaines. Mais j’imagine la difficulté du sujet.

 

4-La place de la femme

 

Au XXIème siècle l’Eglise catholique refuse encore de donner à la femme un rôle égal à celui de l’homme dans son fonctionnement. Les arguments qu’elle utilise pour justifier l’effacement des femmes (par exemple le fait que l’incarnation du Verbe s’est faite selon le sexe masculin) m’affligent profondément ; aurait-il fallu que Jésus se déclare bi ou trans pour éviter cette aberration ? Personnellement, j’y vois surtout la conséquence de la phobie de la sexualité, que j’ai largement évoquée et qui me semble constituer le cancer du catholicisme. Comment les dignitaires de l’Eglise, qui ont fait vœu de chasteté et de célibat, ne verraient-ils pas dans la femme l’image de l’Eve tentatrice, tout en affirmant l’égale dignité des hommes et des femmes ?

 

On peut d’autant plus regretter cette situation que Jésus était un novateur, dans ce domaine aussi. Il y avait, parmi ses disciples proches, des femmes remarquables dont l’histoire et la tradition nous ont légué le souvenir. Plusieurs historiens juifs en ont déduit que Jésus était proche de la mouvance pharisienne en cours de cristallisation et, plus précisément, du courant minoritaire des pharisiens charismatiques dont les rabbis acceptaient les femmes comme disciples. Une telle hypothèse conduit à remettre en cause l’interprétation chrétienne traditionnelle des relations entre Jésus et les pharisiens ; plutôt que d’affrontements frontaux, il s’agirait alors de débats passionnés autour d’un jeune mouvement qui se développe. Quoi qu’il en soit, les Evangiles nous montrent que Jésus, loin de rejeter les femmes, allait volontiers vers elles pour dispenser son enseignement et les associer à son action ; c’était, par rapport aux traditions de l’époque, une véritable novation.

 

Aujourd’hui, l’humanité sort enfin des nombreux millénaires où les nécessités de la survie, la pratique de la chasse, les impératifs la guerre… donnaient à la force physique une importance dominante ; l’égalité des sexes peut être reconnue, presque unanimement. La discrimination maintenue par l’Eglise catholique n’est pas seulement une erreur : c’est un véritable suicide.

 

Compte tenu de ces quatre points, si tout était à rejouer dans mon orientation personnelle, je choisirais sans doute une forme de protestantisme. Cependant, je ne sous-estime pas ce que je dois à l’Eglise catholique romaine. C’est elle qui m’a apporté la bonne nouvelle en me faisant découvrir Jésus et son Evangile. Elle a aussi suscité en moi une certaine rébellion ; et je suis de plus en plus convaincu qu’en matière religieuse la rébellion vaut mieux que l’indifférence… Je suis fier de la manière dont cette église vit actuellement en France les valeurs de la laïcité. Je suis émerveillé par les qualités humaines dont témoignent les prêtres que je connais et par le dévouement des bénévoles dans les mouvements caritatifs catholiques. J’admire certaines prises de position des responsables de notre clergé. Je n’en citerai qu’un exemple. En 2009, un évêque brésilien frappé de crétinisme aigu avait excommunié une jeune femme qui avait décidé d’interrompre une grossesse issue d’un viol. Dans une lettre aux catholiques de notre diocèse, notre évêque d’alors, Monseigneur Daucourt, évoquant cet événement, écrivait : « Qu’aurait dit le Christ dans cette situation ? Je l’ignore. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’il n’aurait pas ajouté le malheur au malheur ni la souffrance à la souffrance. » Voilà ! Tout est dit… et dans une phrase que tout responsable pourrait ériger en règle de vie.

 

 

VIII – Credo

 

A la fin de I, j’ai évoqué la très belle homélie qui m’a permis de dire : « J’ai la foi ». Credo ! Mais ceci impose aussi que je me positionne par rapport au credo catholique. Hormis quelques points pour lesquels j’éprouve une certaine indifférence, il y a deux dogmes importants auxquels il m’est impossible d’adhérer.

 

1-La Sainte Trinité

 

Dans V, j’ai largement montré que je ressentais très mal le mystère de la Sainte Trinité. Le credo catholique explicite le Père, le Fils et le Saint-Esprit, mais comment comprendre l’incarnation si on considère qu’a priori le Père et le Fils sont deux personnes distinctes ? En plus, notre Credo proclame « Jésus-Christ, Fils unique du Père ». Et pourquoi unique ? Pour donner un monopole aux chrétiens ?

 

2-La conception virginale

 

« Né de la Vierge Marie », cette croyance est sans doute la meilleure illustration de la phobie de la sexualité transmise par nos docteurs de la loi. Je dois dire que j’ai pour Marie la plus grande vénération. Si Dieu souhaite associer chaque être humain à son œuvre de création, la participation de Marie a été la plus importante qui puisse être –car elle a accepté de porter le corps qui allait recevoir l’esprit divin– et la plus efficace –car elle a évité que la perversion de la parole ne soit transmise à son enfant. Mais la virginité n’ajoute rien à la splendeur de son action. Et pourquoi donner au couple que Marie formait avec Joseph une image de chasteté, alors que ces deux êtres exceptionnels avaient tant à se donner l’un à l’autre ?

 

Pour apprécier la pertinence de la démarche qui a conduit à cette croyance et à ce dogme, on peut se rapporter à la prophétie d’Esaïe annonçant l’Emmanuel (Es 7,14) : « Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. » La plupart des exégètes semblent s’accorder sur le fait que, dans les textes les plus anciens, le terme utilisé désigne une jeune femme n’ayant pas encore enfanté ; ce terme a été traduit en grec par parthenos qui évoque la virginité. Et c’est cette interprétation particulière, probablement erronée, qui a été privilégiée dans la tradition chrétienne. Le décalage apparaît déjà dans les Evangiles. Saint Matthieu se réfère à la tradition grecque : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel (Mt 1, 23) ». Dans Saint Luc (Lc 1, 28-36), l’affirmation de la virginité est absente ; l’Ange annonce à Marie : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ».  Sans doute Marie comprend-elle que l’annonce se réfère à une fécondation imminente et objecte : « Comment cela se fera-t-il puisque je n’ai pas de relations conjugales ? ». L’Ange replace alors son annonce dans la durée, à tel point qu’il se réfère à l’exemple d’Elisabeth, enceinte alors qu’elle était déjà âgée et réputée stérile (aucune notion de virginité ne s’étant jamais attachée à son image).

 

On peut noter accessoirement, en simple parenthèse, que certains Pères de l’Eglise voyaient dans le miracle de la mer s’ouvrant devant les Israélites et se refermant derrière eux (Ex 14, 21-29) une figure de la maternité virginale de Marie !

 

Je pense que la notion de conception virginale, que l’on retrouve dans plusieurs religions ou croyances, est liée au fait que l’héritage génétique (pour prendre le vocabulaire actuel) a longtemps été censé venir exclusivement du père. Dès lors, la conception virginale de Jésus pouvait signifier l’essence divine. Depuis que la science nous a montré que les deux parents contribuent à cet héritage, le mythe devrait être abandonné sans hésitation.

 

Je prétends donc appartenir à l’Eglise catholique tout en rejetant (au moins) deux éléments importants de son credo. Est-ce logique ? Peut-on considérer qu’une religion, c’est un menu à la carte dans lequel chacun peut choisir ce qui lui convient ? Certes non, mais je pense personnellement qu’il ne faut pas tricher dans l’engagement personnel qu’on prend en toute liberté vis-à-vis de Dieu. Si je fais semblant de croire en un dogme qui me paraît stupide, c’est toute ma recherche, c’est toute ma marche vers Dieu qui perd une partie de son sens. Alors, au plan individuel, j’ai la conviction que chacun d’entre nous a non seulement le droit mais aussi le devoir de faire le choix qui lui paraît le meilleur. La contrepartie de cette liberté, c’est que chacun a aussi le devoir de se mettre, par la méditation, par la lecture et par la formation religieuse, dans une situation propice à ce meilleur choix et ainsi de construire et d’affiner progressivement ses propres convictions. Au plan individuel, ce n’est pas du laxisme, c’est un cheminement exigeant.

 

Pourtant, en juxtaposant des démarches personnelles, nécessairement influencées par la société dans laquelle on vit, il y a un risque bien réel d’aboutir à une sorte de syncrétisme sans saveur, de perdre de vue les exigences de vie et d’ouvrir progressivement la porte à toutes sortes de compromissions. C’est là que peut intervenir l’exigence de traçabilité que j’énonçais précédemment : garder en mémoire les évolutions que la religion a introduites dans l’interprétation de la révélation, dans son enseignement et dans la formulation de ses dogmes. Une religion doit s’adapter à l’état de la société dans laquelle elle agit et aux problèmes qui se posent réellement dans cette société. Mais elle doit aussi permettre à chaque croyant –du plus éminent théologien au plus modeste pratiquant– de libérer sa recherche des effets de mode. Un excellent exemple de bonne pratique est donné par les dernières éditions de la traduction oecuménique de la Bible –la TOB– dont les commentaires et les notes retracent les apports des différents courants d’exégèse qui se sont succédé au cours des siècles.

 

Je dirai quelques mots sur la notion de miracle. Je me souviens qu’étant enfant j’avais entendu dire, pendant un cours d’instruction religieuse, que les miracles étaient des signes certains de la Révélation ; les explications correspondantes semblaient donner au christianisme le monopole des miracles. Je me suis récemment reporté au catéchisme de l’église catholique ; celui-ci précise que ce sont les miracles du Christ et des saints qui ont cette valeur de signe ; il ne semble pas exclure a priori l’existence d’autres miracles et je ne puis qu’être d’accord. Si ce sujet m’interpelle personnellement, c’est parce que j’ai l’intime conviction d’avoir été témoin et bénéficiaire de trois miracles. Alors je me suis attaché à inventer une définition personnelle du miracle aussi peu religieuse que possible, en utilisant un vocabulaire proche de celui de la sécurité des systèmes. Lorsqu’une situation peut avoir des conséquences très graves, un miracle est un événement extrêmement improbable qui permet d’éviter lesdites conséquences tout en rendant les personnes concernées meilleures qu’elles n’étaient auparavant. Quand j’écris meilleures, je me réfère évidemment à des valeurs telles que la bonté, la compassion, la fraternité, la solidarité, l’amour que j’ai précédemment reliées à la transcendance. Pour moi, le miracle relève de la transcendance sans être nécessairement relié à une révélation ou à une religion. Il développe aussi notre capacité d’émerveillement.  (C’est un aspect que j’ai profondément ressenti –alors que je ne m’y attendais pas– en découvrant Lourdes lors d’un pèlerinage de notre équipe du Secours catholique.)

 

 

IX – Et après la mort ?

 

Pour moi, le problème de la vie éternelle est un problème second (je ne dis pas secondaire). Etant donné que je refuse le pari de Pascal, je ne vois pas en quoi la foi en la vie éternelle pourrait modifier mon comportement sur cette terre. Peut-être ce sentiment est-il lié au fait que j’ai eu jusqu’à présent la chance de développer une certaine capacité d’émerveillement. Ce que j’appelle mes vérités essentielles me semble constituer le socle d’une vie épanouie sur cette terre. L’idée que les merveilles du paradis compensent les horreurs subies ici-bas me paraît absurde ; je comprends que Karl Marx et beaucoup d’autres y aient vu l’opium du peuple, le mirage qui permet de supporter toutes les injustices, et je partage leur aversion.

 

Ceci étant, j’affirme ma foi en la vie éternelle, qui prolonge assez logiquement la démarche que j’ai exposée jusqu’à présent. Si l’homme est sensible à une transcendance qui l’appelle à agir en fonction de certaines valeurs, il y a en lui un élément qui dépasse le fonctionnement mécanique de ses cellules et qui lui permet d’engager sa liberté. Je retrouve ainsi la notion d’une âme distincte des cellules qui constituent notre corps, bien qu’intimement liée à lui tant que nous vivons. Après la mort, que devient cette âme ? Pour esquisser une réponse à cette question, je croise deux approches :

 

  • La première s’inspire du principe scientifique –relativement récent à l’échelle de notre histoire– selon lequel « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Au nom de quoi exclurions-nous l’âme humaine de ce principe ?

 

  • La seconde est fondée sur la Révélation. Jésus a clairement dit que nous étions encore appelés, après notre mort, à partager l’amour de Dieu.

 

Je ne crois pas en l’existence d’un enfer, au sens de la représentation traditionnelle, c’est-à-dire en un lieu de supplices et de souffrances où Dieu nous ferait expier nos fautes éternellement. Une telle hypothèse renvoie à l’image du dieu sadique dont j’ai dit amplement le dégoût qu’elle suscitait en moi. Il n’est pas utile de blasphémer une nouvelle fois en imaginant que Dieu a créé un gigantesque Auschwitz, qui serait doté d’une organisation diabolique si élaborée que les nazis eux-mêmes auraient été incapables de la concevoir et dont les prisonniers ne pourraient même pas espérer qu’un jour la mort les libère de leurs souffrances. En revanche, je crois que notre âme abordera cette nouvelle étape avec la capacité d’amour qu’elle aura réussi à développer dans sa vie terrestre. Ainsi, par exemple, celui ou celle qui aura bâti son existence sur la cupidité, l’égoïsme ou la recherche de l’argent n’aura que peu de chose à partager avec Dieu. Celui ou celle qui aura volontairement plongé des proches dans la souffrance, faisant le malheur des membres de sa famille ou des personnes sur lesquelles il ou elle avait autorité éprouvera quelque difficulté à partager l’amour infini du Créateur. L’image du bois mort leur sera applicable ; quoi qu’on puisse faire, il leur sera très difficile de donner des fruits. Cette analyse me paraît conforme au simple bon sens.

 

A ce stade, deux questions me fascinent :

 

  • Après la parousie, on peut imaginer que le partage de l’amour de Dieu nous invitera encore à participer à une création en perpétuel devenir. Mais quelle création –ou quel aspect de la création– et selon quelle dynamique ? Poser cette question, c’est aussi se demander ce qui se substituera au temps. La théorie du big bang et l’ordre de grandeur du mur de Planck nous montrent qu’à l’origine de l’univers le temps n’avait aucun sens (par rapport à l’image que nous nous en faisons) et pourtant la dynamique de création était vertigineuse. Alors… qu’en sera-t-il à la fin de l’univers, à la fin des temps ?

 

  • Dans ce monde-là, quelle sera la frontière du moi ? Cette question se pose déjà dans notre vie terrestre et suscite des réponses très diverses. D’un côté, il est légitime d’affirmer que le moi s’arrête aux frontières physiques de mon corps. De l’autre, suivant de nombreux philosophes –Albert Jacquard par exemple– on peut dire que le moi est constitué de l’ensemble des relations que j’entretiens avec autrui. C’est tout aussi légitime, mais c’est le contraire ! On peut sans doute dépasser la contradiction en considérant que le premier type de réponse met l’accent sur le corps et le second sur l’esprit. Mais après, quand il n’y aura plus que l’âme… Sans doute, en utilisant nos schémas et nos mots d’homme, y aura-t-il pour chaque âme une nouvelle problématique entre son caractère individuel –plus ou moins annoncé par les grandes religions monothéistes– et sa fusion dans le cosmos –que le bouddhisme permet sans doute de mieux appréhender.

 

Et la résurrection de la chair ? Voilà au moins un dogme qui ne me pose aucun problème et dont l’interprétation me paraît évidente. Pendant notre vie terrestre, notre corps et notre âme sont indissociables. Tout ce que nous ressentons a été saisi par des capteurs charnels ; tout ce que nous faisons passe par l’intermédiaire de nos organes, de nos membres. Je crois qu’après la mort notre âme garde la mémoire non seulement d’idées abstraites mais aussi de ce que nous avons ressenti, des gestes que nous avons faits en direction des autres etc. Il ne s’agit pas d’imaginer que, le jour de la résurrection, la terre sera couverte de milliards de squelettes errant vers dieu sait quel objectif, avec un embouteillage monstrueux du côté des cimetières. Non ! Il s’agit simplement de souligner la noblesse de la chair sans laquelle l’être humain ne pourrait ni ressentir l’appel de la transcendance divine ni y répondre. Il s’agit de se garder d’une excessive dichotomie entre l’esprit, qui serait porteur des nobles aspirations, et le corps, qui serait la source de tous les péchés. Je me souviens de la retraite que j’avais faite à l’Ecole des Francs-Bourgeois en préparation à la communion solennelle : « Notre frère l’âne », c’est par ces mots méprisants que le prédicateur désignait notre corps. De même, tous les chrétiens de ma génération (et surtout les jeunes chrétiennes pendant les confessions !) ont entendu parler du péché de chair, expression qui illustre bien le lien existant entre la dévalorisation de la sexualité et le mépris du corps. Heureusement que le dogme de la résurrection de la chair est là pour affirmer la noblesse de notre corps !

 

Je voudrais dire quelques mots sur la réincarnation. Je me suis souvent interrogé sur ce qui pouvait se passer entre notre mort, à l’heure de laquelle nous sommes censés être jugés, et la parousie, qui me paraît liée à la notion de jugement dernier. Que fera notre âme pendant cette période ? Je doute fort qu’elle attende, inactive, un jugement en appel ! Alors l’idée qu’elle se réincarne dans un autre corps m’a toujours paru intellectuellement séduisante, voire logique, et j’ai été attentif à tout indice qui pourrait me permettre d’affiner mon appréciation. La moisson est peu abondante ; je ne mentionnerai qu’une seule expérience. En 1977, Tinou et moi participons à un voyage d’étude en Inde organisé dans le cadre du MCC par le Père Gonzague Callies, dont j’ai déjà parlé. Après un bref séjour à Delhi, nous gagnons le Rajasthan. En passant à Ajmer, notre petit autocar s’arrête et une fillette, portant un vase en cuivre, s’approche de nous et nous tend un verre d’eau. Cette fillette me fascine par le rayonnement de sa personnalité et je ressens, vis-à-vis d’elle, un sentiment de très grande proximité. Trois ou quatre fois, j’ai eu l’occasion de découvrir des textes dans lesquels des sages bouddhistes racontaient la rencontre de jeunes enfants dépositaires de la réincarnation de maîtres défunts ; au contact de ces textes, j’ai toujours vu la fillette d’Ajmer et ressenti sa présence. Voilà… Objectivement, c’est peu ! D’autant que rien ne m’a jamais donné aucun indice, aussi infime fût-il, sur une vie antérieure que j’aurais personnellement vécue.

 

L’évocation de la métempsycose me donne l’idée d’aborder une autre question, Dieu et les animaux, sur laquelle je n’ai jamais recueilli beaucoup de matière. Cette question a commencé à m’intéresser quand nous avons pris sous notre toit Toutounet, le chien de mes parents, après le décès de ma maman. Nous savions que ce chien était très sensible à la musique ; il écoutait attentivement mes parents pendant des heures ; mais, lorsqu’un élève de violoncelle faisait des fausses notes, il grognait ; et certains chanteurs peu talentueux (mais parfois vaniteux) que ma maman accompagnait au piano suscitaient à la longue des aboiements furieux. Après le décès de mon papa, il ne pouvait plus écouter de violoncelle –qu’il s’agisse de solos, de sonates ou de concertos– sans pousser des hurlements désespérés. Et Toutounet a systématiquement exprimé cette peine jusqu’à sa mort, six ans plus tard, ce qui est beaucoup à l’échelle d’une vie de chien. Un animal peut donc ressentir et exprimer (mieux que beaucoup d’êtres humains !) des valeurs d’amour et de fidélité qui me paraissent intimement liées à l’appel de la transcendance divine.

 

Je ne pense pas que la Bible parle beaucoup des animaux dans cette optique. Et ce n’est pas étonnant car elle traite des relations entre Dieu et l’homme via la parole, le verbe. Les animaux ne sont pas directement concernés. Cependant, je suis sensible à un texte de l’évangile selon Saint Matthieu (Mt 15, 21-28) que personnellement j’aime appeler l’évangile des petits chiens. On retrouve le même récit chez Saint Marc (Mc 7, 24-30). Jésus, après des discussions serrées avec des théologiens, est fatigué et cherche à s’isoler. Une femme l’implore et, pour une fois, Jésus se tait puis la repousse durement, en des termes qui font les délices de certains exégètes : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël… Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » Et la femme reprend : « C’est vrai ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Jésus approuve fortement cette phrase (« ta foi est grande ») et accède à la demande de son interlocutrice. J’y vois la reconnaissance explicite du fait que l’animal n’est pas exclu du partage de l’amour de Dieu. Je note aussi que la première étape de l’Alliance, qui se situe à la sortie de l’Arche de Noé et qui précède les trois autres que j’ai mentionnées dans II, est conclue par Dieu « … avec tous les êtres vivants…, tant les oiseaux que le bétail et tous les animaux de la terre… » (Gn 9, 9).

 

 

En conclusion…

 

Ma foi est aujourd’hui structurée par l’idée d’une transcendance de l’amour qui pourrait être partagée par toute femme ou tout homme de bonne volonté. La prise de conscience de cette transcendance fait entrevoir l’existence de Dieu. Et si on veut aller plus loin dans Sa direction, il est plus facile de s’appuyer sur une religion. En ce qui me concerne, l’émerveillement que j’ai immédiatement ressenti pour les Evangiles et certains autres textes de la Bible (et qui ne m’a jamais quitté) m’a orienté vers le christianisme.

 

Mais le cheminement que j’ai suivi depuis l’enfance est assez chaotique. Je me suis vite rebellé contre plusieurs aspects de l’enseignement religieux que j’avais reçu :

 

  • l’image, que je juge blasphématoire, d’un dieu sadique et stupide :
    • un dieu qui accepterait que nous soyons soumis à des épreuves et à des tentations et qui, si nous défaillions, nous préparerait pour l’éternité des tortures abominables,
    • un dieu qui, de tout temps, aurait prévu de faire tuer son fils pour racheter partiellement les conneries de sa création ;
  • l’intolérance d’un catholicisme qui s’estimait seul détenteur de la vérité et seule voie vers le salut ;
  • la culpabilisation systématique de chacun, via notamment la notion de péché originel, la dévalorisation de la sexualité et le mépris du corps ;
  • le mystère-dogme de la Sainte Trinité qui soulève de nombreuses interrogations sans aucunement faciliter la marche vers Dieu.

Ma rébellion m’a souvent conduit à penser que j’étais incroyant et cette idée m’a culpabilisé. J’avais parfois le sentiment de trahir les Ecritures que j’avais eu la chance de découvrir très jeune. Jusqu’à ce qu’une définition de la foi donnée dans une homélie du dimanche me réconcilie avec moi-même. Et je suis en mesure, aujourd’hui, d’exprimer les quatre vérités essentielles autour desquelles je souhaite structurer ma vie :

 

Dieu est amour et nous invite à partager son amour.

 

L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont indissociables.

 

Nos imperfections font aussi notre grandeur

car elles nous donnent la possibilité de progresser.

 

Par amour pour nous, Dieu s’est incarné en Jésus, pleinement homme et pleinement Dieu.

 

J’ai souvent évoqué, dans les pages précédentes, non sans esprit critique, la pertinence du positionnement de l’Eglise catholique par rapport à la société dans laquelle nous vivons. Parallèlement, je dois me demander si mon cheminement de foi personnel serait pertinent (ou simplement possible) dans la société du début du XXIème siècle. Deux éléments de réponse me viennent à l’esprit :

 

  • Il me semble d’abord que je n’aurais pas connu les mêmes périodes de révolte. Aujourd’hui, le catéchisme vise beaucoup plus à faire émerger les valeurs portées par Jésus –l’amour du prochain, l’esprit des Béatitudes, l’humanisme– qu’à asséner des dogmes ou des principes stupides ou secondaires

 

  • Mais j’aurais alors vécu plus de trente années de néolibéralisme, de culture capitaliste intégrale sans avoir eu préalablement le temps de forger ma personnalité ni mes convictions. Il faut bien reconnaître que collectivement notre société actuelle est plus marquée par la marchandisation des valeurs, le mépris des individus, la toute-puissance de l’argent et l’attrait du clinquant que par la quête de Dieu ou par les valeurs chrétiennes ou humanistes. La réflexion autour des ces valeurs et l’ouverture à la transcendance en sont rendues beaucoup plus difficiles et je n’aurais peut-être pas éprouvé une motivation suffisante pour cheminer dans ce sens.

 

Par ailleurs, je n’oublie pas que ce néolibéralisme effréné, source de tant de maux, est né dans des sociétés où les religions judéo-chrétiennes étaient dominantes ; pour moi, il en marque une effroyable faillite. Ce constat me conduit à poser une question qui ne manquera pas de choquer ceux qui me sont le plus proches : L’Islam serait-il l’ultime rempart contre les folies du capitalisme ? Une telle hypothèse pourrait expliquer l’acharnement de nos médias qui, pour la plupart, sont aux mains des puissances financières, à diaboliser l’Islam. Ghaleb Bencheikh, président de la conférence mondiale des religions pour la paix, écrivait dans un article publié le 12 janvier 2011 par Libération : « Quand un attentat est commis par des fous qui se réclament de l’Islam, les images sont présentées en boucle sur toutes les télévisions. Mais quand nous nous égosillons jusqu’à en perdre la voix pour condamner ces violences et affirmer le caractère pacifique de la foi musulmane, nous ne sommes que rarement relayés par les médias. »

 

Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’extraordinaire potentiel que représente le christianisme dans certains pays émergents ou peu développés. Ainsi, dans mon enfance, beaucoup de chrétiens considéraient l’Afrique comme une terre de mission ; aujourd’hui, c’est elle qui nous envoie ses prêtres pour compenser notre crise des vocations ; ne sera-t-elle pas demain un acteur important de notre renouveau spirituel ?

 

Comment enfin ne pas évoquer une remarque du Père Guy Gilbert : « Parmi les jeunes que je rencontre, les seuls qui se sentent concernés par Dieu, ce sont les enfants de musulmans : ils sont les seuls à avoir vu leurs parents prier. » Puissent nos enfants et nos petits-enfants nous pardonner devant l’Eternel la médiocrité de notre témoignage.

 

Claude Liévens

 

Retour à la page Claude Liévens

Retour à la page Itinéraire