L’INTEGRATION DE L’ESPACE MEDITERRANEEN ET DE L’ESPACE EURO-AFRICAIN

 

Au plan géographique –et par définition–  l’espace méditerranéen est constitué de la Mer Méditerranée et des pays riverains. Cette mer est très fréquentée et vulnérable. Elle ne connaît pas la piraterie ; en revanche, les trafics humains qui alimentent les routes migratoires en font une des mers les plus meurtrières de la planète. La Méditerranée accueille plus de 30 % du fret maritime mondial et presque 30 % du transport pétrolier ; tous les ans, 250 millions de tonnes de produits dangereux sont traités dans ses ports. Il n’y a pas encore eu de catastrophe majeure, mais les risques sont importants et (sans doute) insuffisamment maîtrisés. Je note au passage l’interrogation d’un des intervenants au Forum : est-il normal que les contribuables des pays riverains supportent seuls des dépenses considérables pour assurer la sécurité des transports maritimes, alors que les profits vont exclusivement aux groupes privés ?

 

Dans leur histoire, les pays riverains ont abrité de grandes civilisations. A un moment ou à un autre, ils ont été fortement marqués par les religions monothéistes. Ils ont fréquemment connu des relations conflictuelles. Aujourd’hui, ils représentent 7 % de la population mondiale et 15 % du PIB mondial. Il s’agit donc globalement de pays riches, même si cette richesse est diversement répartie. Ils bénéficient de 30 % des recettes touristiques mondiales ; c’est une ressource considérable mais fragile, que l’instabilité et l’insécurité peuvent tarir du jour au lendemain. Et la richesse touristique du rivage méditerranéen a ses effets pervers : elle a suscité des vagues d’investissements absurdes, entraînant des catastrophes environnementales et des endettements débridés à l’origine de crises financières.

 

Les pays riverains sont concernés par les mêmes enjeux de sécurité, dont le général Jean-Paul Perruche nous a décrit le vaste panorama :

  • les questions environnementales que nous venons d’évoquer ;
  • le terrorisme ;
  • la criminalité organisée ; on pense toujours aux trafics de cannabis, de drogues dures, d’armes, qui bénéficient de certains réseaux « commerciaux » ancestraux, de la corruption de nombreux responsables et de la fragilité des Etats, ou encore aux trafics humains ; mais il y a aussi le trafic des faux médicaments, dont on parle moins mais sur lequel nous avons eu une présentation de Philippe Bernagou, qui nous a notamment montré que ce trafic florissant, particulièrement odieux, se nourrit de toute la détresse des personnes et des dysfonctionnements des organisations ;
  • les migrations illégales ;
  • la sécurité énergétique et la sécurité hydrique ;
  • les bouleversements politiques actuels, notamment le printemps arabe. Ces mouvements nous sont infiniment sympathiques parce qu’ils sont inspirés par des valeurs universelles auxquelles nous sommes sensibles, mais on ne doit pas oublier les difficultés auxquelles ils vont être confrontés. Il y a, d’une part, les inévitables déstabilisations économiques qui peuvent faire sentir leurs effets sur une longue période et à la maîtrise desquelles les démocraties occidentales ont le devoir de participer. Il y a aussi des risques de récupération par des protagonistes qui ne partagent pas les valeurs que je viens d’évoquer ;
  • les fractures qui existent entre certains pays et les tensions graves, voire les conflits qui opposent certains d’entre eux (la Turquie et la Grèce, le Maroc et l’Algérie et surtout Israël et la Palestine) ; les avis sont partagés quant aux conséquences des événements actuels sur le conflit israélo-palestinien, mais il me semble que, chez nos intervenants, le pessimisme l’emporte ;
  • toutes les humiliations et pauvretés locales qui peuvent entraîner de graves instabilités et, de fil en aiguille, compromettre la sécurité de tous.

 

Des enjeux géostratégiques

 

L’espace méditerranéen, c’est aussi une zone où toutes les puissances qui prétendent avoir une influence mondiale se côtoient, s’épient et souvent se concurrencent. Denis Simonneau a dressé un vaste tableau de ces différentes influences et Mohammed Tawfik Mouline a souligné la présence croissante des pays émergents. Personnellement et sans prétendre à l’exhaustivité, je retiendrai comme marquantes quatre tendances.

  • La Turquie a une forte ambition régionale, en laquelle certains voient poindre un impérialisme néo-ottoman. Gardons-nous des grands mots et contentons-nous de reconnaître que sa volonté d’influence bénéficie d’atouts majeurs : son identité musulmane, sa force militaire, ses talents d’exportateur, son ouverture à la modernité, des institutions démocratiques bien réelles susceptibles de séduire les jeunes africains épris de changement. La Turquie peut être un acteur essentiel de la coopération Nord-Sud dans la région méditerranéenne et, pour nous Français, un allié de premier ordre. Mais si nous continuons à lui fermer les portes de l’Union européenne, nous susciterons un ressentiment profond, qu’a évoqué Denis Simonneau et qui fera d’elle un adversaire redoutable. Le développement ou le maintien de notre influence au Maghreb comme dans l’Afrique subsaharienne en sera rendu beaucoup plus difficile. Cette perspective montre que la création d’une macrorégion de la Méditerranée, évoquée par l’Amiral Jacques Lanxade, est très pertinente… à condition qu’elle puisse aboutir rapidement.
  • La Chine développe sa présence dans la zone, sans doute attirée par les ressources naturelles du continent africain. A juste titre, Jean-Claude Lévy a relativisé son influence actuelle. Il n’en demeure pas moins que ses atouts sont importants : l’exceptionnelle qualité de sa diaspora et le fait que, faute d’un passé historique commun, elle ne suscite aucun ressentiment dans les sociétés africaines. Pourquoi, ainsi que l’a noté l’orateur, la présence chinoise ne contribuerait-elle pas à l’émergence d’une nouvelle configuration géopolitique plus pacifique que les précédentes ? Il faut cependant noter que la Chine, par son extraordinaire aptitude à produire à très faible coût des produits « bas de gamme », peut constituer un concurrent redoutable pour une partie de l’industrie africaine naissante.
  • Les Etats-Unis apprennent fort bien à maîtriser leur arrogance et ils réévaluent leurs intérêts dans la zone, mais leur présence maritime reste porteuse d’une force militaire considérable.
  • La France, compte tenu de son passé et aussi du lien exceptionnel que constitue la francophonie, se sent très concernée par le maintien de la stabilité sur une partie notable du continent africain. Elle ne s’interdit pas les interventions militaires, misant sur les qualités et le savoir faire de son armée. Mais, même si nos intentions sont généreuses vis-à-vis des populations locales, nous connaissons bien les risques d’enlisement des conflits et nous savons que les tromperies et les manipulations ne nous épargneront guère. Au cours des combats, elles peuvent entraîner des bavures, donc des ressentiments profonds, et, à l’issue des affrontements, il n’est jamais certain que les véritables bénéficiaires seront les protagonistes dont nous partageons les valeurs.

 

Le versant africain

 

Lorsqu’on parle de l’espace méditerranéen, il ne faut pas oublier que les deux versants de la Méditerranée s’adossent l’un à des pays européens qui n’en sont pas riverains, l’autre à l’Afrique noire, via un Sahara qui est tout autant lien que frontière. De longue date, les migrations de l’Afrique subsaharienne vers l’Afrique du Nord peuvent être valablement comparées à celles du Maghreb vers l’Europe, que ce soit par la dimension politique et culturelle ou par le rôle des diasporas dans l’aide aux régions d’origine. Qu’il s’agisse de franchir le Sahara ou la Méditerranée, les caractéristiques des réseaux clandestins ne sont pas fondamentalement différentes et la problématique des zones de rétention est la même, que ce soit au Maghreb ou en Europe. Dans une vision plus porteuse d’avenir, on peut en outre remarquer que le ralentissement de la croissance européenne et l’amélioration des performances du continent africain peuvent modifier les paradigmes économiques et accélérer le mouvement d’intégration entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Olivier Ray et Paul Kakpo nous ont particulièrement sensibilisés à cette évolution.

 

Dans des perspectives à court et moyen terme, les intérêts de la zone méditerranéenne peuvent diverger notablement des intérêts de l’Europe du nord ou de ceux de l’Afrique subsaharienne ou de certaines conceptions de la coopération euro-africaine. Ceci n’enlève rien à une double réalité, dont le professeur Roland Pourtier nous a fait prendre conscience :

  • l’espace méditerranéen donne à l’Europe et à l’Afrique une proximité géographique ;
  • cette proximité devrait faciliter la diffusion du développement.

 

Rappelons-nous, dans les années 1980, l’essor des nouveaux territoires dans la région de Kowloon au sud d’une Chine qui n’avait pas encore vraiment pris le virage de l’ouverture mais qui savait déjà profiter du voisinage de Hong-Kong. Considérons, plus globalement, l’efficacité avec laquelle le Japon et la diaspora chinoise ont permis la contagion de la croissance dans une grande partie du continent asiatique. Considérons parallèlement les oranges d’Agadir, le complexe portuaire et industriel de Tanger, l’industrie textile qui a pris naissance dans cette région. Ce n’est pas négligeable mais ce n’est pas à la mesure des succès asiatiques. Pourtant nous avons tous l’impérieux devoir de profiter de la proximité géographique euro-africaine pour susciter des investissements qui bénéficient effectivement aux populations locales.

 

Comment coopérer ?

 

Plusieurs idées émergent quant aux domaines où cette coopération pourrait se  développer. Je pense qu’on peut au moins converger vers deux pôles, que Monsieur l’Ambassadeur Mithat Rende comptait évoquer si son état de santé lui avait permis de participer à nos travaux :

  • les projets qui conduisent à la production de biens publics ou au développement d’infrastructures régionales ou locales (transports, eau, assainissement) ; les Européens en ont une expérience très positive mais, bien sûr, il faudra y intégrer largement la dimension environnementale dont nous avons aujourd’hui une conscience plus précise ;
  • les projets facilitant l’accès à l’électricité, dans un souci commun de sécurisation et de diversification ; les Européens sont bien placés car, à défaut d’une politique énergétique commune, ce qu’on peut évidemment regretter, ils ont développé ou exploré un large éventail de modèles énergétiques. Il faut bien reconnaître qu’entre le développement d’un nucléaire extrêmement sécurisé –dans la lignée de la tradition française– et des projets comme le pharaonique Désertec –lequel a la faveur de certains milieux scientifiques allemands– s’étend tout l’éventail des possibles… et des compétences européennes. J’ai la conviction qu’il faut, pour le moment, laisser cet éventail largement ouvert, évaluer, sans a priori, entre Africains et Européens, les solutions possibles, en incluant dans ces évaluations l’ensemble des inconvénients environnementaux qui, contrairement aux intuitions des premiers apôtres de l’écologie, ne sont pas l’exclusivité du nucléaire.

 

Je souhaite, à propos de tels investissements, souligner un point essentiel. Il faut que les habitants de toutes les régions dans lesquelles les activités ou les installations correspondantes sont implantées bénéficient directement de retombées positives dans leur vie courante. C’est un aspect essentiel auquel les Africains, notamment les jeunes, accablés par le chômage, sont particulièrement sensibles.

 

Mais… dans quel cadre coopérer ? Je décèle sur ce point beaucoup de perplexité et, d’ailleurs, la liste des tentatives qui se sont succédé est impressionnante. L’expérience récente montre que des structures comme l’Union pour la Méditerranée ou le partenariat Euromed ont beaucoup de mal à s’imposer. Il y a aussi, bien sûr, au cas par cas, des possibilités de coopération bilatérale : d’Etat à Etat ou bien entre l’Union européenne et tel Etat ou groupe d’Etats. Et on évoque aussi des opportunités qui pourraient émerger du dialogue 5 + 5. Là aussi, je crois qu’il faut être pragmatique et ne fermer aucune porte. Ceci étant, nous avons parfaitement conscience de la difficulté de conduire simultanément des projets qui relèvent de plusieurs structures différentes.

 

Je tiens aussi à insister sur les coopérations décentralisées. Elles constituaient le thème de notre précédent Forum Mondial et une session de cette année leur était consacrée, animée d’un souffle d’enthousiasme impressionnant. Nous avons pu ainsi constater l’extraordinaire dynamisme de nombreuses collectivités locales dans ce domaine. Et, même lorsqu’il s’agit de projets modestes, ils offrent toujours une occasion de développer une meilleure connaissance mutuelle et de favoriser la fertilisation réciproque des cultures. En outre, c’est un moyen de promouvoir une expertise, dont Yasid Sabeg aurait souligné la qualité s’il n’avait été empêché de participe à nos travaux. Dans beaucoup de nos collectivités locales, cette expertise est forte, en particulier pour le développement d’infrastructures profitables à tous. Je n’aime pas beaucoup l’expression « marché de l’expertise » car elle recouvre des prestations dont les finalités sont très variables. Mais j’ai la conviction que ce marché est vaste, qu’il porte les germes de coopérations importantes et que nos collectivités locales –et les fournisseurs de prestations qui interviennent à leurs côtés–  peuvent y jouer un rôle considérable.

 

Dans cet exposé, comme dans une grande partie du forum, j’ai privilégié la vision de la zone méditerranéenne comme espace de contact entre le Nord et le Sud. Cependant, l’Amiral Jean Dufourcq a particulièrement insisté sur le fait que cette zone constitue aussi un corridor entre l’Est et l’Ouest, du Golfe Persique à la Floride, une passerelle intercontinentale qui relie les Africains et les Européens aux Levantins d’Asie ; une passerelle qui a permis aux savoirs chinois et indiens d’être portés vers l’Occident, via les Perses et les Arabes. L’espace méditerranéen n’est pas seulement la proximité de l’Europe et de l’Afrique. C’est aussi l’union de l’Europe et de l’Asie, via la Mer Noire et le Proche Orient.

 

Prendre en compte cette dimension transméditerranéenne, c’est élargir et complexifier les questions de sécurité. C’est souligner l’importance de dispositifs de régulation multilatérale où la médiation, l’écoute et la multipolarité se substitueront à l’emploi de la force et à l’exercice des contraintes. Mais l’Ambassadeur François Scheer va plus loin encore dans l’analyse des communautés d’intérêts entre les rives septentrionale, méridionale et orientale de la Méditerranée puisqu’il voit dans leur coopération mutuelle la seule chance que peuvent avoir l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient de ne pas perdre pied dans le monde multipolaire de demain.

 

La démographie

 

Je voudrais maintenant apporter une contribution plus personnelle et parfois provocante sur trois points qui me paraissent essentiels pour le développement durable : la démographie, la démocratie et l’investissement.

 

J’ai le sentiment que nous avons assez peu parlé des problèmes démographiques. Pourtant, il ne faut jamais perdre de vue que la première cause des difficultés que nous connaissons en matière d’écologie et de développement durable, c’est le peuplement excessif de notre planète. L’insuffisance alimentaire, les différents types de pollution, l’émission de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie sont directement liés au nombre d’habitants. Ce constat me donne à penser que la seule décision pertinente et efficace prise par un Etat en matière de développement durable, c’est la politique de l’enfant unique en Chine. Ceux qui n’en sont pas convaincus n’ont qu’à imaginer ce que seraient la Chine et le monde avec 500 millions ou un milliard d’êtres humains en plus…

 

Il est vrai qu’aujourd’hui on peut réduire voire annuler la croissance démographique de manière moins brutale que nos amis chinois. Ainsi, le développement des moyens contraceptifs et les profonds changements sociétaux, relatifs notamment à la place des femmes, ont permis aux Européens de réduire fortement leurs taux de natalité. Pour le long terme, c’est un très grand succès et je suis toujours étonné lorsque les pays les plus fertiles tirent gloire de leur performance !

 

On peut légitimement considérer qu’à long terme les mêmes facteurs conduiront les pays africains à ralentir leur croissance démographique et on observe déjà, notamment au Maghreb, des évolutions spectaculaires. Mais c’est très insuffisant en regard de l’urgence à traiter le problème du surpeuplement. Le renforcement des échanges euro-africains peut avoir, dans ce domaine, un rôle accélérateur très bénéfique, à condition que ces échanges ne soient pas le domaine exclusif des grands groupes ou des institutions internationales, mais qu’ils impliquent les « vrais gens » et qu’ils favorisent la fertilisation mutuelle des cultures. C’est un des nombreux points qui militent en faveur des coopérations décentralisées. Je noterai en outre que les diasporas chinoises qui commencent à s’établir en Afrique pourront aussi donner localement des témoignages pertinents.

 

Bien sûr, la rançon de l’indispensable réduction démographique, c’est, pendant environ trois générations, le vieillissement de la population. Ce vieillissement, le gouvernement chinois le prévoit et se prépare à en assumer les conséquences. En Europe, nous le vivons déjà. L’Afrique, au contraire, abrite des populations très jeunes ; ce déséquilibre euro-africain durera plus d’un demi-siècle. Mais ce déséquilibre est aussi une complémentarité, donc une richesse. Cette richesse n’est pas facile à exploiter avec nos mentalités d’aujourd’hui, mais nous devons la garder en permanence à l’esprit et travailler avec détermination pour faire émerger des stratégies gagnant gagnant. Dans cette perspective, Soumia Belaïdi Malinbaum, partant de son expérience de chef d’entreprise, a proposé de travailler dans un cadre « public – privé – université ». Un tel cadre pourrait par exemple:

  • permettre à des jeunes africains talentueux de compléter leur première formation en Europe,
  • orienter leur début de carrière pour qu’ils apportent leur fougue à des entreprises installées en Europe et qu’ils assimilent simultanément le savoir faire acquis par ces entreprises au fil des années,
  • permettre que, dans la deuxième partie de cette carrière, ils transfèrent ce savoir faire en territoire africain.

 

La démocratie

 

Ici, je risque de heurter davantage encore. Pour moi, l’évolution la plus importante de ces vingt dernières années, c’est le désastre des grandes démocraties occidentales. Nous avons trahi les valeurs que nous avaient léguées nos héritages philosophiques et religieux, nous avons dilapidé notre opulence, nous avons gâché les immenses atouts que nous avions en mains à la fin de la guerre froide. Quand je dis « nous » –soyons clairs– je parle de l’ensemble des démocraties occidentales et pas spécifiquement de la France, dont le rôle n’a pas été le plus déterminant ni le plus stupide… Les gouvernants, de leur plein gré, ont mis en œuvre des mesures de dérégulation (ou déréglementation) qui, en l’espace de quelques années, ont donné tout pouvoir aux puissances de l’argent, ont rendu les Etats incapables de faire face à leurs devoirs régaliens et ont instauré en règle de gouvernance le pillage de ceux des citoyens qui vivent exclusivement du fruit de leur travail.

 

Au cours de l’intervention qu’il avait prévu de faire dans notre session n° 5, et dont il a bien voulu nous faire parvenir le synopsis, Omar Massalha devait montrer que les capitaux spéculatifs représentent la valeur de dix années de production mondiale ; j’avoue que je n’ai pas vérifié, mais je suis pris de vertige ! Notons que cette spéculation peut frapper les produits alimentaires. Le Professeur Philippe Hugon a souligné à quel point une telle spéculation pouvait avoir des conséquences catastrophiques auprès des populations. Les Etats ont le devoir de veiller à la stabilité des prix alimentaires mais en ont-ils encore les moyens et pour combien de temps ?

 

Je rappelle, dans le même ordre d’idées, que lorsque les dirigeants européens ont mis en place l’Euro, ils ont refusé le principe, pourtant ancestral, que la monnaie est le premier des instruments régaliens et qu’elle est au service d’une politique économique. Au lieu de mettre en place le système permettant de définir et d’appliquer une telle politique commune, ils ont tout fait pour que la monnaie unique échappe aux Etats et soit soumise aux lois des marchés. On voit le résultat.

 

Dans l’univers néolibéral, les égoïsmes ont été exacerbés et la solidarité, lorsqu’elle n’a pas disparu, ne peut plus –ou pourra de moins en moins– s’exercer, faute de moyens financiers. Le plus tragique de la situation, c’est qu’on ne voit pas comment en sortir. Si un gouvernement prend seul des mesures sociales, il marginalise son propre pays et augmente encore ses difficultés. Pensons à l’accroissement des coûts du travail ! Ici, il n’y a pas d’autre solution que de hurler avec les loups si on veut protéger les brebis. Le désastre est quasi-mondial, mais ce n’est pas le résultat du phénomène de mondialisation en lequel beaucoup voient l’origine de tous les maux. C’est la conséquence de décisions bien concrètes prises par des gouvernants fous parfaitement identifiables.

 

A l’extérieur de leurs frontières, nos démocraties ont suscité des guerres interminables. Certes, la plupart des pays coalisés ont envoyé des militaires de grande valeur ; je dis « la plupart » car j’exclus de mon appréciation ceux qui font appel à des sociétés militaires privées.  Malgré cela, ces guerres ont semé la désolation dans les populations locales et suscité la prolifération de réseaux de trafiquants dont le pouvoir de nuisance se poursuivra bien après la fin des conflits. Trafics de drogues, d’armes et aussi de pièces archéologiques et d’objets d’art (comme aujourd’hui nos médias semblent le découvrir à propos de l’Irak)…

 

Alors, quand nous voulons exporter globalement en Afrique (ou en Chine ou ailleurs) nos modèles de démocratie, je ne crois pas que nous puissions susciter autre chose que l’hilarité ou la fureur.

 

Malgré cela, je ne suis pas négatif ; j’ai l’intime conviction que nous pouvons apporter beaucoup d’éléments positifs dans les progrès de la démocratie à condition d’être modestes. Le fonctionnement démocratique conduit à créer de nombreuses instances dans lesquelles les citoyens peuvent s’exprimer, critiquer le pouvoir en place, exposer leurs aspirations, leurs besoins ou leurs revendications, rencontrer des responsables qui les écoutent, qui essaient de les comprendre, avec lesquels ils peuvent débattre et qui sont en mesure de répondre à leurs attentes, partiellement au moins. Ces instances peuvent être très différentes selon l’histoire, la culture, la richesse ou le mode de gouvernance (république ou monarchie, par exemple) des pays concernés. Ces instances démocratiques ne garantissent pas que le peuple sera représenté et gouverné par les hommes et les femmes les plus vertueux, les plus motivés par le bien commun ni les plus aptes à prendre les bonnes décisions. Elles ne disposent pas d’une baguette magique pour garantir la liberté, l’égalité, la fraternité, la solidarité ou la laïcité. Elles ne constituent pas une assurance contre les graves difficultés. Mais l’essentiel, c’est qu’elles existent et que –dans l’ensemble– elles soient utilisées avec loyauté, dans le souci du respect mutuel, car il n’y a pas d’autre moyen de progresser ensemble. De plus, le jour où une crise importante apparaît, elles constituent autant d’amortisseurs, de fusibles pour éviter que cette crise ne se transforme en explosion et ne désorganise le pays pour de très nombreuses années. La première fois que j’ai entendu développer cet argument, c’était en 1977, au cours d’une rencontre avec Madame Indirah Gandhi, qui était alors dans sa « traversée du désert ».

 

Promouvoir, dans l’espace méditerranéen et en Afrique, de telles instances démocratiques, au niveau local comme au niveau national ou international, c’est très important pour le progrès des pays concernés et pour leur stabilité, donc pour notre sécurité commune. Nous pouvons y contribuer efficacement, pratiquement partout (car tout dirigeant, quel qu’il soit, souhaite une certaine stabilité) ; la coopération décentralisée peut, là aussi, jouer un rôle intéressant. Mais il faut que nous soyons modestes et conscients de nos propres erreurs ; si nous conservons notre arrogance, nous ne ferons que semer de nouveaux désastres.

 

Comment se situent, dans ce contexte, les progrès du cyberespace, dont le professer Nazli Choucri nous a dressé un large tableau ? D’un côté, j’ai l’impression qu’il y a une certaine antinomie entre Internet et la politique. D’une part, parce qu’internet amplifie les rumeurs et peut favoriser les manipulations, qui sont les pires fléaux de la vie politique. D’autre part, parce que le pouvoir politique est toujours très personnalisé (derrière chaque poste de responsabilité, il y a une personnalité bien identifiée, il y a un nom, un visage, qu’on respecte ou qu’on déteste), alors qu’Internet pousse souvent à l’anonymat (les pseudos prolifèrent). Mais, d’un autre côté (et c’est le plus important), depuis l’avènement du cyberespace, jamais plus un pouvoir politique ne pourra empêcher que l’opinion publique le critique et le conteste. Et ceci renforce l’importance des instances démocratiques que j’évoquais précédemment, ces instances qui permettent de progresser ensemble et d’éviter les explosions. A ces instances revient aussi la responsabilité d’utiliser au mieux le cyberespace pour jouer pleinement leur rôle. Je crois que, sur ce point, un immense champ d’investigation s’ouvre devant nous.

 

L’investissement

 

Le drame de l’Afrique, c’est peut-être de n’avoir pas su prendre le train de la modernité ou, plus exactement, du progrès technologique. Quelles sont les causes de cet échec ? Beaucoup citeront la colonisation ou le pillage des ressources par les nations développées. Bien sûr, ce n’est pas négligeable, mais je préfère insister ici sur un autre facteur profondément culturel. L’Africain a un sens aigu du partage, du partage immédiat. C’est une composante essentielle de sa générosité, mais c’est aussi un frein au processus d’investissement.

 

L’Européen, lui, a su investir.

 

Les Etats ont assumé la responsabilité des grands travaux et des grands projets ; ils se sont parfois trompés mais, grosso modo, ces investissements ont été faits avec le souci et dans l’intérêt du bien public.

 

Le capitalisme et la liberté qu’il a introduite ont suscité l’initiative et l’innovation, et permis de prendre des décisions au plus près du terrain (ce dont les régimes communistes se sont révélés incapables du fait de leur frénésie centralisatrice). Bien sûr, il y eu des affrontements parfois violents sur la répartition des richesses et les conditions de travail. Mais les instances démocratiques (au sens où je l’indiquais ci-dessus) ont permis d’éviter l’implosion et d’avancer progressivement dans le sens de la solidarité. Au début des années 1990, juste avant la tragédie de la dérégulation et du néolibéralisme, les pays comparables à la France étaient à deux doigts d’éradiquer la pauvreté.

 

Les petits épargnants aussi ont joué leur rôle. Pendant de nombreuses années, ils ont confié leurs économies à des entreprises qu’ils avaient le sentiment de connaître, dont ils partageaient les objectifs, dont ils souhaitaient la pérennité et au management desquelles ils faisaient confiance.

 

Malheureusement, la grande majorité des investisseurs –les petits comme les gros– se sont mutés en spéculateurs. Les actionnaires ont exigé des taux de rentabilité qui n’étaient pas du ressort d’une activité économique saine et profitable à tous, mais dont je dirais qu’ils relevaient plutôt du grand banditisme. Le bon manager, dans le jargon des chroniqueurs boursiers d’aujourd’hui, c’est celui qui crée de la valeur pour les actionnaires en licenciant massivement ou en laissant derrière lui le désastre des délocalisations et du chômage, sans que cela bénéficie nécessairement aux populations des territoires d’accueil.

 

En résumé, l’Africain, dans sa générosité, a privilégié le partage immédiat et n’a pas su investir. L’Européen a su investir, ce qui lui a permis de créer des richesses considérables et de développer, dans de nombreux pays, une réelle solidarité. Mais les fruits de ses succès lui ont été volés par les champions du néolibéralisme. Alors, hommes et femmes d’Afrique et d’Europe, nous nous retrouvons aujourd’hui côte à côte dans la même frustration. Nous aurons beaucoup de difficulté à en sortir, mais l’une de nos rares chances passe par la mise en commun et le renforcement mutuel de nos valeurs de solidarité et de partage, d’une part, d’initiative et d’investissement, d’autre part. Et c’est évidemment aux pays du nord et du sud de la Méditerranée qu’il appartient d’être les catalyseurs de cette difficile mais indispensable symbiose. Peut-être formeront-ils alors le vrai laboratoire d’une mondialisation qui se libère de l’absolue tyrannie des marchés financiers.

 

Claude Liévens

 

Retour à la page Claude Liévens

 

Retour à la page Développement durable