UN MONDE INSTABLE

 

Une période de déconstruction

 

Nous vivons dans un monde instable. Bien sûr, l’instabilité est inhérente à la vie. Elle est inhérente à l’humanité, surtout lorsque celle-ci vient de connaître et connaîtra encore jusqu’en 2050 une forte croissance démographique. Mais la difficulté actuelle résulte surtout de l’écart vertigineux qui existe dans la répartition des richesses, entre les pays et au sein de chaque pays. C’est une inégalité qui s’accroît sans cesse et que les moyens de communication actuels rendent de plus en plus visible. La rémunération ahurissante de certains dirigeants d’entreprises a été citée à titre d’exemple. Il s’agit d’une injustice intolérable. Mais j’estime que les conséquences en sont beaucoup plus graves qu’on ne l’imagine généralement. Car des postes rémunérés à un tel niveau attirent inévitablement les individus les plus cupides et ceux-ci se précipitent à l’assaut des réseaux qui y conduisent. A l’arrivée, la proportion de tels individus parmi les dirigeants est anormalement élevée et ne cesse de croître. Dès lors, les travailleurs sont de plus en plus sacrifiés à l’appât du gain et les perspectives financières à court terme font perdre de vue l’avenir à long terme des entreprises.

 

A cette inégalité sociale s’ajoute une inégalité environnementale. Le plus souvent, ce sont les pays pauvres qui subissent les plus graves conséquences des désordres résultant de la consommation et du mode de vie des plus riches. Le réchauffement climatique en constitue un exemple flagrant.

 

Tous les intervenants ont souligné que ce sentiment d’injustice, d’inégalité n’était plus acceptable par les opinions publiques. Nous avons donc le sentiment d’être à la fin d’un monde et plusieurs orateurs estiment que les dégâts ne sont pas réparables. Nous sommes dans une période de déconstruction des ordres établis. Ceci s’observe quotidiennement dans des domaines aussi essentiels que l’ordre étatique, l’ordre éducatif et les relations sociétales (notamment entre les hommes et les femmes, à l’intérieur des familles, entre les vieux et les jeunes…). Mais la déconstruction n’est pas sans inconvénients ; d’abord, elle coûte cher. Je prendrai un exemple que les associations caritatives rencontrent quotidiennement dans l’accueil des personnes démunies et qui peut compléter les témoignages donnés dans la session que notre forum consacre à la précarité. Lorsqu’un ménage à revenu modeste ayant plusieurs enfants se sépare, il s’ensuit très souvent des difficultés financières aggravées par le fait que chaque parent s’attache logiquement à vivre dans un logement d’une taille suffisante pour accueillir les enfants. C’est souvent le départ d’une spirale infernale –difficulté  d’accéder aux logements sociaux qui seraient nécessaires, incapacité à payer les loyers et les factures d’eau, de gaz et d’électricité, surendettement– devant laquelle les organismes caritatifs sont très démunis. Ceux-ci arrivent encore assez bien à traiter les précarités dans les domaines alimentaire et vestimentaire (pour combien de temps ?). Mais, pour ce qui touche le logement et la précarité énergétique, on entre d’ores et déjà dans une période extrêmement critique.

 

Et puis, pour éviter le chaos, la déconstruction doit déboucher sur un ordre nouveau, ce qui pose le double problème des valeurs à partager et du délai nécessaire pour reconstruire. Nous y reviendrons.

 

Le drame des démographies galopantes

 

Dans mon intervention en tant que rapporteur à la fin du dernier forum mondial, j’avais personnellement regretté que n’eussent pas été suffisamment abordés deux points dont l’importance me paraissait essentielle :

  • les problèmes liés à la croissance démographique ; j’avais même soutenu, de manière quelque peu provocatrice, que la politique de l’enfant unique en Chine avait été la seule orientation forte décidée par un gouvernement en matière de développement durable ;
  • l’immense échec des grandes démocraties occidentales, résultant notamment des mesures de dérégulation prises par leurs gouvernements depuis plus de vingt ans.

 

Au cours du présent forum, ces deux points ont été largement débattus.

 

Serge Michailof a souligné le caractère explosif que présentait la combinaison d’une forte croissance démographique et d’une certaine stagnation économique. Cette situation, qui touche fortement une cinquantaine d’Etats dits fragiles et un milliard d’êtres humains, perdurera sans doute pendant plus de trente ans. Tous ces pays resteront menacés par les mécanismes bien connus qui conduisent au désastre économique et humain : l’insécurité et la facilité d’accès aux armes modernes, les conflits intra étatiques, l’accaparement des rentes minières, les politiques d’exclusion, la dégradation des écosystèmes, la hausse des prix agricoles aggravée par la spéculation, les troubles liés aux successions ou aux transitions politiques… L’orateur a illustré ces perspectives souvent terrifiantes en prenant l’exemple des pays du Sahel qui pourtant ont beaucoup progressé au cours des dernières années. La gestion des affaires publiques s’y est améliorée, une génération de jeunes entrepreneurs émerge et on peut observer aujourd’hui une réelle croissance. Ces pays ne sont pas à l’abri des mécanismes évoqués ci-dessus ; ils devront maîtriser aussi l’arrivée des anciens mercenaires de Khadafi, qui sont redoutablement armés et cherchent à se reconvertir. Mais ces difficultés ne sont rien en regard de cette question effrayante : Comment 125 millions d’habitants (contre 47 actuellement) pourront-ils trouver du travail et se nourrir en 2050 dans les trois pays qui sont au cœur du Sahel : le Burkina, le Mali et le Niger ?

 

C’est d’une extrême difficulté. Alors, bien sûr, les tensions seront exacerbées, la violence surgira çà et là. Il est à craindre qu’alors, suivant leurs habitudes, les pays occidentaux apportent une réponse sécuritaire en pourchassant quelques bandes de terroristes et en se mettant à dos les populations locales… avec le même succès qu’en Afghanistan. Ce qu’il faudrait, c’est fournir dès aujourd’hui une réponse globale et cohérente en aidant les Etats concernés à renforcer leurs institutions régaliennes (notamment l’armée, la police et l’administration fiscale) et en lançant un programme efficace de développement agricole et rural. Les ressources financières ne manquent pas dans notre monde, mais il faut les mobiliser vers les investissements utiles aux hommes et, dans ce sens, la France a un rôle à jouer au sein de la communauté internationale.

 

Le désastre des grandes démocraties occidentales

 

Les mesures de dérégulation prises (et non pas subies !) par les gouvernements occidentaux ont donné tout pouvoir à la sphère financière et l’ont encouragée à la spéculation. Bien sûr, c’est un peu réducteur d’imputer à cet aspect les difficultés et les instabilités actuelles ; la monnaie et les mécanismes financiers ne sont que des moyens. Mais, quand la spéculation se développe sans vergogne pour assouvir des intérêts particuliers, ce sont les processus d’investissement qui ne fonctionnent plus. L’activité économique se réduit, entraînant le chômage, et les projets d’intérêt général sont les premiers à être sacrifiés. Ainsi, comme l’a souligné la sénatrice Chantal Jouanno,. la première cause de mortalité dans le monde, ce n’est ni le SIDA ni les guerres, mais l’eau sale et on a aujourd’hui les moyens techniques de traiter cette question ; malheureusement on ne peut pas lancer les travaux d’assainissement correspondants parce que les capitaux vont ailleurs.

 

Abdennour Benantar a montré que la dérégulation s’opposait à la sécurité humaine, celle-ci étant définie comme une mise à l’abri du besoin et de la peur. Cette opposition est l’un des aspects essentiels de l’instabilité que nous ressentons aujourd’hui. Dans les grandes démocraties occidentales, il faut y voir la cause d’une rupture du contrat social, d’autant que (je le souligne) les processus de dérégulation ont été voulus par les gouvernements occidentaux. Sans doute ceux-ci auraient-ils aujourd’hui les moyens nécessaires pour contrôler, corriger ou inverser le mouvement, à condition d’agir ensemble. Il ne s’agit pas de faire ici de l’antilibéralisme primaire mais il faut redonner au politique la primauté sur l’économique. Comment concevoir et mettre en œuvre les mesures de « régulation de la dérégulation » qui permettront le retour du social ? Pas facile ! Il faut déjà prendre conscience que ce ne sont pas les marchés financiers qui sont les acteurs mais les donneurs d’ordres financiers à l’échelle planétaire.

 

Cette rupture du contrat social est à l’origine de deux nouveaux modes de contestation à vocation nationale et internationale qui visent l’un et l’autre à remettre l’homme au centre de l’activité économique et, dans cette perspective, font appel à plus d’Etat :

  • les altermondialistes qui ne prétendent pas représenter les plus grands exclus de l’économie mondiale mais qui apportent des réflexions positives sur la refonte du système économique et financier ; leur action est habituellement relayée par les médias traditionnels ;
  • les indignés qui, en Europe, se sentent exclus du système de redistribution des richesses et qui luttent contre l’injustice économique et pour le maintien d’un certain niveau de vie ; comme les acteurs du printemps arabe, les indignés produisent et diffusent eux-mêmes leurs images, via internet et les réseaux sociaux, indépendamment des grands médias.

 

Mais les gouvernements occidentaux n’ont pas limité leur politique désastreuse aux seules mesures de dérégulation :

  • Par une pratique permanente de surendettement auprès des marchés, ils ont livré les Etats, pieds et poings liés, à des créanciers auxquels ils avaient donné tout pouvoir et enlevé tout scrupule. L’Europe doit impérieusement sortir d’un modèle de développement consistant à vivre au-dessus de ses moyens, fondé sur l’endettement à l’Américaine. Dans l’histoire récente, quelques pays ont réussi à se redresser après avoir subi des crises financières profondes : l’Argentine, le Canada, l’Australie, la Suède, la Turquie… et leur exemple est encourageant.
  • En Europe, les gouvernements ont conçu la monnaie unique en l’absence de toute élaboration d’une politique économique commune ; ils ont défini son fonctionnement de telle sorte qu’elle échappe totalement à l’influence des Etats. On parle de crise de l’Euro, mais l’Euro reste une monnaie forte, trop forte peut-être. Il serait plus judicieux de parler d’une erreur de la gouvernance européenne. Camille Sari a évoqué la création d’une monnaie commune aux pays du Maghreb, fonctionnant un peu comme l’ECU mais avec des prérogatives plus larges. Ce dirham pourrait être utilisé dans les échanges commerciaux et les investissements intra maghrébins et aussi, par exemple, par les touristes circulant dans l’espace maghrébin. Une monnaie unique devrait logiquement s’y substituer, mais au terme d’un processus déterminé de convergences économiques, dont on peut raisonnablement penser qu’il durera 15 à 20 ans. Ainsi pourront être évitées les erreurs commises par l’Europe.

 

Des raisons d’espérer – Le printemps arabe

 

La mondialisation –ou globalisation– est évidemment tissée d’incertitudes mais il n’est pas interdit d’être optimiste. On peut espérer qu’elle ouvrira une nouvelle ère où chacun pourra être l’acteur de son propre destin et cheminer vers son épanouissement personnel sur la base de la dignité, de la liberté et de la fierté, aspirations et valeurs partagées de ce nouveau monde ; où chaque Etat, chaque être humain pourra cheminer vers le haut non pas au détriment des autres mais pour le bien des tous. Le printemps arabe, qui puise sa source dans l’irrépressible aspiration de l’être humain vers ces valeurs, s’inscrirait dans une telle dynamique, qui se poursuivrait au fil des années, rassemblant tous les pays du monde dans une communauté de destin et contribuant ainsi à un nouvel ancrage de la stabilité. Ce mouvement a bénéficié des nouvelles technologies (internet et réseaux sociaux) qui l’ont aidé à rassembler ses partisans et qui lui ont ensuite donné une portée planétaire, faisant prendre conscience à tous que nous entrions dans l’ère du cyberpower.

 

Tel est le point de vue du professeur Alexabdre Melnik, pour qui la globalisation est la quintessence du XXIème siècle, l’interaction totale entre les gens (people), les lieux géographiques (places) et les talents (ideas). Prôner aujourd’hui la démondialisation, c’est aussi décalé que défendre l’inquisition pendant la Renaissance ou promouvoir la traction animale lors de l’invention de la machine à vapeur. Jamais notre monde n’a été aussi interdépendant ; tous les pays partagent une communauté de destin où chacun dépend de chacun. Le malheur des uns ne peut plus faire le bonheur des autres.

 

C’est la remise en cause des certitudes géopolitiques qui créerait le sentiment d’instabilité. La bipolarité avait figé le monde dans un simulacre de stabilité qui s’est effondré avec la chute du mur de Berlin. Le Printemps arabe est peut-être un séisme géopolitique comparable aux  révolutions anticommunistes des années 80 qui ont été à l’origine de la chute des régimes soviétiques. Il refuse les régimes liberticides, totalitaires, coercitifs, imposés de l’extérieur, fondés sur la peur, le mensonge et la corruption. Et il a bousculé deux fausses certitudes largement répandues en Occident :

  • que les peuples arabes étaient génétiquement inaptes à la démocratie ;
  • que la lutte contre l’islamisme agressif exigeait des régimes coercitifs, totalitaires, forcément corrompus, portés à bout de bras par un Occident complaisant.

 

En réalité, tous les peuples sont aptes à la démocratie, même si le chemin est long pour y parvenir ; les régimes totalitaires qui spolient et massacrent leurs propres peuples sont condamnés par l’histoire et ne protègent rien. Le choix n’est pas entre l’autocratie et l’islamisme mais entre l’autocratie et la démocratie dans laquelle l’islam est intégré en tant que religion.

 

L’orateur estime en outre que le souffle du Printemps arabe anime aujourd’hui les indignés d’Espagne et de Grèce, comme il touchera demain les autres pays démocratiques, dont le nôtre, puis la Chine et la Russie. Tout en affirmant mon immense estime pour celles et ceux qui ont été jusqu’à présent les acteurs de ces mouvements, je souhaiterais apporter quelques commentaires :

  • Les Occidentaux apprécient le cheminement du Printemps arabe en se référant à leur propre modèle politique, économique et social, au moment même où ce modèle donne des signes de faiblesse particulièrement inquiétants. Ce simple constat montre la nécessité de nuancer les appréciations que nous sommes tentés de porter.
  • Les manifestants arabes se sont révoltés contre des dirigeants totalitaires et corrompus, alors que  les contestataires européens s’opposent surtout aux conséquences de la tyrannie des marchés. Les marchés sont des adversaires plus puissants que les tyrans et les donneurs d’ordres financiers à l’échelle planétaire sont beaucoup plus insaisissables.
  • Il est à craindre que le cyberespace ne tombe en partie entre les mains du pouvoir financier et qu’à l’avenir une partie des réseaux sociaux servent davantage à manipuler les opinions qu’à partager les valeurs humanistes.
  • Les Occidentaux passent rapidement de l’euphorie du Printemps arabe à la crainte de l’Automne islamiste. En réalité, le Printemps arabe est l’œuvre spontanée d’une jeunesse qui ne s’était pas préalablement organisée. Il n’est donc pas illogique que la génération précédente ait pris le relais pour entreprendre la reconstruction, avec l’incontournable présence des partis islamistes qui bénéficient de leur organisation, de leur financement et de leur support idéologique. Ces partis vont commencer leur apprentissage politique et il sera intéressant d’observer comment ils évolueront à la lumière de cette expérience.

 

Vers quel monde allons-nous ?

 

Incontestablement, nous allons vers un monde multipolaire marqué par la fragilisation de l’Europe, la fin de l’unilatéralisme américain et l’essor considérable des pays émergents. Ceux-ci connaissent une forte croissance, offrent des marchés gigantesques, présentent une grande capacité d’épargne et attirent les investisseurs. Il est inévitable que le centre du monde se déplace de l’Atlantique vers l’Asie. Mais Denis Simonneau a souligné trois points :

  • La multipolarité favorise l’instabilité. La mondialisation est un fait sur lequel il n’est ni possible ni souhaitable de revenir. Dès lors, ce qui compte, c’est de mettre en place le système de gouvernance qui permettra d’organiser ce monde nouveau. On observe de nombreuses innovations (forum de dialogue Inde-Brésil-Afrique du Sud, constitution formelle du groupe des Brics, renforcement du pouvoir des pays émergents au sein du FMI etc.). Mais les équilibres n’ont pas été trouvés, loin s’en faut, pour qu’on puisse s’acheminer vers une nouvelle gouvernance mondiale ; et la multiplication des pôles d’influence complexifie à l’extrême l’élaboration de solutions.
  • Les économies émergentes se cherchent. La surabondance des liquidités n’est pas sans inconvénient : bulles spéculatives, nécessité de lutter contre l’inflation, endettement de certains pouvoirs locaux… On peut ajouter que des croissances aussi spectaculaires que celle de la Chine ne peuvent pas se réaliser sans accroître les inégalités et le sentiment de frustration de ceux qui ne prennent pas les premiers trains de la modernité. Il est aujourd’hui difficile de prévoir l’ampleur et les conséquences des tensions sociales qui en résulteront.
  • En Europe, la crise récente a été marquée par la chute de plusieurs gouvernements, parfois à l’issue d’élections mais parfois en l’absence de toute élection, ce qui, d’une part, pose un problème en matière de démocratie et, d’autre part, conduit à s’interroger sur la manière dont les décisions sont prises au niveau européen. Il y a très souvent une absence de concertation entre les partenaires (sortie allemande du nucléaire, aides aux énergies renouvelables…) et parfois, comme récemment en Hongrie, des orientations contraires au droit européen. L’instabilité réglementaire qui résulte de ces errements décourage les acteurs économiques. A terme, le succès de l’Europe exige non seulement la sortie du surendettement mais aussi une plus grande stabilité réglementaire. A cet égard, il est nécessaire que les institutions étatiques européennes reprennent le pouvoir.

 

Mais le point d’équilibre, même s’il est lointain, n’est pas inaccessible. Au-delà de la multipolarité, l’ambassadeur Nassif Hitti nous invite à nous demander vers quel nouvel ordre mondial nous nous orienterons à long terme :

  • un système chaotique, une sorte d’ordre désordonné ;
  • un multilatéralisme reposant sur des pôles de puissance, avec un probable retour de la Russie ;
  • un néorégionalisme relativement peu structuré définissant ses frontières de manière assez souple en fonction des aspirations identitaires de chacun ; ces aspirations sont tellement importantes qu’on peut dire maintenant que les identités ont remplacé les idéologies qui avaient structuré le monde bipolaire ;
  • un système mondial dans lequel les acteurs non étatiques joueront un rôle majeur en fonction des différents enjeux.

 

Je serais tenté d’ajouter un cinquième type de scénario : un système mondial entre les mains de réseaux maffieux.

 

Et le Moyen-Orient ? Et l’Afrique ?

 

Selon Khattar Aboudiab, la Russie et la Chine estiment avoir été bernées dans l’affaire libyenne, du fait que l’intervention de l’OTAN aurait dépassé les limites imposées par la résolution 1973 des Nations-Unies. La Russie estime que la Syrie est son dernier bastion au Moyen-Orient ; l’Iran soupçonne l’Occident de vouloir casser l’axe entre la Syrie, l’Iran, l’Irak et le Hezbollah. Il faut donc s’attendre à un jeu serré. A la situation humanitaire dramatique de la Syrie s’ajoutent des enjeux internationaux extrêmement complexes. Il faut y voir un test pour la suite des processus de mutation du monde arabe. Bien sûr, l’Occident reste le seul acteur mondial capable de recourir à la force. On imagine mal que la Russie ou l’Iran, quels que soient les soutiens diplomatiques dont ils pourraient bénéficier, vienne se battre en Syrie pour sauver le régime. Mais les événements de Syrie et, plus encore, la question iranienne peuvent être pour certains pays l’occasion de revendiquer une meilleure position sur la scène internationale. C’est dans un Moyen-Orient élargi que peut-être, entre 2012 et 2014, se joueront les nouveaux rapports de force mondiaux.

 

Stéphane Gompertz a souligné qu’au-delà des soubresauts actuels, l’Afrique conduit des évolutions profondes qui vont en faire un acteur à part entière du concert mondial. Bien sûr, l’Afrique reste sensible à ce que nous pourrions appeler les grandes menaces transversales :

  • le terrorisme : AQMI, dont l’influence risque de s’étendre vers le sud, Boko Haram au Nigéria, les Chabab en Somalie, avec le risque que ces mouvements se rejoignent ;
  • la drogue : Les pays africains deviennent consommateurs, notamment de drogues dures ; et les trafiquants latino-américains font des livraisons aériennes directes à l’intérieur du continent (en témoignent les restes calcinés d’un Boeing 737 au Mali) ;
  • la piraterie, avec deux grands foyers : les pirates somaliens et le brigandage du Golfe de Guinée ; à cet égard, les Etats concernés semblent avoir pris les bonnes mesures.

 

Mais l’époque est révolue où les affrontements entre les grandes puissances se donnaient libre cours, entraînant des guerres effroyables sur le territoire africain (Mozambique, Angola…). Les crises graves et prolongées y sont beaucoup moins nombreuses qu’autrefois, même si la situation en Somalie et au Soudan est préoccupante. Le continent africain a peu ressenti les secousses qui agitent le reste du monde, notamment l’Occident. La démocratie y fait des progrès importants ; les cas d’alternance sont nombreux ; les vraies dictatures disparaissent, exception faite de l’Erythrée et du Swaziland ; les institutions retrouvent un fonctionnement normal. Les pays émergents accroissent leur présence, non seulement en matière économique mais aussi aux plans culturel (prolifération des instituts Confucius) et humanitaire. Leur arrivée sera bénéfique, à condition qu’ils respectent les impératifs sociaux et environnementaux, qu’ils créent des emplois de qualité pour les travailleurs locaux et qu’ils financent des projets utiles à la population. Plusieurs pays (Afrique du Sud, Nigéria, Ghana, Ethiopie, Cap Vert) ont suffisamment progressé pour qu’on puisse les considérer comme pré-émergents. La société civile joue un rôle majeur et les diasporas favorisent les investissements. Il faut aussi noter qu’en Côte d’Ivoire, sur le terrain, les religieux jouent un rôle positif dans l’œuvre de réconciliation nationale.

 

Certains pays connaissent d’immenses difficultés ou en connaîtront du fait de l’explosion démographique. Mais la croissance de l’Afrique est un fait incontestable. L’Afrique deviendra un grand pôle de puissance dans la seconde moitié du siècle. La France l’a compris puisqu’elle ne limite plus son intérêt aux pays francophones et qu’elle s’intéresse aussi à l’Afrique du Sud, à l’Ethiopie etc. Malheureusement les moyens financiers nous manquent, l’Alliance Française régresse mais on peut espérer que les coopérations décentralisées prendront la relève pour renforcer notre présence. La France doit par ailleurs s’attendre à ce que les pays africains soient progressivement confrontés au choix toujours difficile entre une logique fédérale visant à construire des pôles de dimension mondiale et des logiques de souveraineté nationale.

 

Restaurer les valeurs humanistes

 

Je ne serai pas très original en disant que la stabilité d’une société, mondialisée ou non, exige un juste équilibre entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. La vision de l’intérêt général doit s’inspirer de valeurs humanistes et s’exprime préférentiellement au niveau des Etats. Les intérêts particuliers consistent notamment en la recherche du profit et c’est surtout sur ce point qu’ils risquent de s’opposer à l’intérêt général. Ils s’expriment globalement sur les marchés. Longtemps, me semble-t-il, a prévalu le principe d’une certaine prééminence de l’humanisme sur l’argent, de l’intérêt général sur les intérêts particuliers, des Etats sur la puissance financière. Certes, tout n’était pas parfait, mais les Etats avaient les moyens d’encadrer la juste recherche des intérêts particuliers et, même s’ils avaient perdu depuis longtemps le monopole de créer de la monnaie, ils gardaient sur elle un certain pouvoir régalien au service d’une politique. Cette hiérarchie a été sacrifiée sur l’autel de la dérégulation, avec les conséquences que nous avons citées.

 

Il faut un retour de l’Etat ou plus exactement d’un meilleur Etat, porteur de valeurs et garant de l’intérêt général. Il faut mettre fin au foisonnement de lois, de règlements et de contrôles tatillons qui harcèlent les citoyens et brident les initiatives. Il y a là un dévoiement de l’Etat qui dévalorise l’action publique aux yeux de l’opinion. C’est sans doute cette dévalorisation qui a permis à certains responsables politiques de faire accepter leur stratégie de dérégulation. Dans l’inconscient collectif, moins d’Etat, c’était moins de tracasseries.

 

Ce que je viens de prôner pour chaque Etat européen vaut encore plus pour l’Europe dans son ensemble car les responsables politiques ont souvent masqué la médiocrité de leur action en imputant aux institutions européennes la cause de nombreux désordres, de nombreuses absurdités. Nous avons besoin de mieux d’Europe, avant même d’avoir besoin de plus d’Europe.

 

Il est évidemment difficile de définir les chemins les plus pertinents pour sortir de la crise actuelle, pour reconstruire un ordre nouveau dans la période de déconstruction que nous vivons. Mais je partage la conviction de plusieurs intervenants que rien ne pourra réussir sans une profonde réhabilitation des valeurs humanistes. Les nostalgiques de l’école laïque de la troisième république mettront l’accent sur l’éducation civique. Mais il faudrait, pour que celle-ci soit efficace, que les responsables politiques soient irréprochables, non seulement dans leur comportement personnel mais aussi dans l’image qu’en donnent les médias ; sinon les jeunes la considéreront comme une vaste foutaise.

 

Ceci étant, rien ne doit être négligé. Ainsi la philosophie devrait-elle aider les religions à comprendre qu’elles partagent le même idéal et les mêmes valeurs humanistes, et qu’à ce titre elles doivent travailler ensemble pour promouvoir la dignité de l’homme face à la dictature de l’argent et aux appétits de puissance. Ce serait, de plus, un excellent moyen de lutter contre les dérives intégristes ou intolérantes… Cette conviction personnelle est confortée par plusieurs faits récents ; j’en citerai deux :

  • Ghaleb Bencheikh, président de la conférence mondiale des religions pour la paix, écrivait dans un article publié le 12 janvier 2011 par Libération : « Quand un attentat est commis par des fous qui se réclament de l’islam, les images sont présentées en boucle sur toutes les télévisions. Mais quand nous nous égosillons jusqu’à en perdre la voix pour condamner ces violences et affirmer le caractère pacifique de la foi musulmane, nous ne sommes que rarement relayés par les médias. »
  • Le pape Benoît XVI a organisé à Assise, le 27 octobre 2011, à l’occasion du 25ème anniversaire d’une initiative de Jean-Paul II, une rencontre autour du thème de la paix, entre représentants de nombreuses religions, en invitant aussi plusieurs philosophes agnostiques ou athées. Ces personnalités ont largement débattu, sans abandonner aucune de leurs convictions, et elles se sont pleinement retrouvées sur le champ des valeurs, qu’elles partagent avec la philosophie des lumières.

 

Je viens d’évoquer deux personnalités impliquées dans leur religion. Il serait utile que des philosophes neutres s’engagent dans la même voie et soient efficacement relayés par les médias. Notre laïcité aurait beaucoup à gagner dans une telle démarche ; elle quitterait ses vieux démons d’intolérance et de rejet pour promouvoir les valeurs communes à celles et ceux qui prennent le temps de réfléchir aux questions philosophiques ou spirituelles. Il y a un certain chemin à parcourir. J’avoue franchement que je ressens un certain malaise face à une société qui tracasse des musulmanes portant un foulard en témoignage de leur foi… et qui simultanément encourage sans vergogne l’exhibition de signes extérieurs de richesse et de réussite sociale. L’épisode de la Rolex prêterait à sourire s’il constituait un cas isolé.

 

La pression de l’urgence

 

La croissance néglige la dimension sociale. De ce fait, elle n’est plus aujourd’hui, à elle seule, un facteur de stabilité. Nos Etats ne doivent ni ne peuvent tout miser sur elle. Il faut remettre en cause les indicateurs du développement, à commencer par le PIB. Celui-ci était bien adapté à l’essor industriel du siècle dernier ; il a servi de guide à l’ensemble des pays riches et de critère pour juger l’action de leurs gouvernements. Mais il n’est en rien synonyme de développement social, de bonheur ou de développement environnemental. Il faut reconstruire d’autres indicateurs. Sachant qu’il avait fallu trente ans pour mettre en place le PIB et les agrégats associés, alors que les objectifs étaient relativement simples et consensuels, on mesure l’ampleur du problème et le temps nécessaire pour le traiter. Certes, le Bhoutan avait été un précurseur dès 1972 en définissant un indice de bonheur national. Mais le fait que la Corée du Nord ait proposé en 2011 un autre indice de bonheur la plaçant en deuxième position mondiale derrière la Chine et devant Cuba, le Vénézuéla et l’Iran montre que nous sommes infiniment éloignés d’un consensus international sur le sujet.

 

Plusieurs intervenants considèrent qu’on ne peut pas échapper au débat sur l’équilibre entre l’être et l’avoir. Cela rappelle mai 1968 ! A une différence près. Tous partageaient alors la perspective d’avoir plus dans les années suivantes, ce qui donnait à chacun une certaine sérénité pour revendiquer le plus être. Les rares personnes qui s’inquiétaient de notre aptitude à faire face à la future concurrence mondiale généralisée faisaient sourire dans les forums. Aujourd’hui, nombreux sont nos concitoyens qui redoutent d’avoir moins dans l’avenir, beaucoup moins et même de n’avoir plus le nécessaire. Nous ne sommes plus dans le débat serein, nous sommes à l’orée de la désespérance.

 

Gouvernance mondiale, valeurs partagées, plus être… ce sont des chantiers fondamentaux, à ouvrir ou à poursuivre le plus activement possible. Mais l’aboutissement consensuel et concret ne peut intervenir que dans le long terme. Or le temps presse.  Regardons la crise de 2008-2009. Qui en était responsable ? Incontestablement le monde de la finance. Mais les Etats, donc les citoyens ont payé ! Regardons la crise actuelle. Qui en est responsable ? Incontestablement les dirigeants qui ont conduit leur pays au surendettement. Qui en fait les frais ? Les Etats et les citoyens ! Que la responsabilité en incombe aux marchés ou aux gouvernements, le résultat des crises est toujours le même. Les Etats réduisent leurs dépenses, donc leurs moyens d’action et leur poids par rapport aux marchés ; les citoyens et les travailleurs, appelés à plus d’austérité et condamnés à plus de chômage, s’enfoncent dans la désespérance. Nous nous engageons dans une spirale infernale. Si nous ne parvenons pas à en sortir suffisamment vite, il est difficile de prévoir quand les agitations locales se transformeront en un gigantesque embrasement. Ce qui est sûr, c’est que les agitations et l’embrasement se produiront.

 

La seule solution à court terme, c’est de réduire spectaculairement le sentiment d’injustice intolérable. Mais Olivier Giscard d’Estaing a judicieusement montré le risque, pour un pays comme le nôtre, de prendre unilatéralement des mesures sociales dont les conséquences seraient néfastes à sa compétitivité au plan international.

 

Claude Liévens,
rapporteur au 10ème Forum mondial du développement durable (février 2012)

 

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