L’EUROPE MEDITERRANEENNE EN CRISE

Avant d’aborder le cas spécifique des pays du sud de l’Europe, il faut souligner que la crise financière qui secoue le monde depuis 2008 ne touche pas que la zone euro. Par exemple, les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis et la Chine sont elles-mêmes considérables :

  • la dette totale des Etats-Unis atteint 358 % de leur PIB (donc presque autant qu’au Portugal ou en Espagne !),
  • la bulle immobilière de la Chine est presque aussi inquiétante que celle des Etats-Unis à la veille de l’explosion de la crise des subprimes.

Il me paraît indispensable de rappeler d’abord, dans cet article, les causes –simples et peu contestables– de cette crise mondiale.

1) Les origines de la crise financière mondiale

« Les systèmes tiennent souvent plus longtemps qu’on ne le pense, mais ils finissent par s’effondrer beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine » (Kenneth Rogoff).

Les pays occidentaux se sont engagés dans une spirale infernale et les causes de ce désastre collectif peuvent être classées en trois catégories :

  • la réduction de la part des salaires dans le partage des richesses produites,
  • les mesures de dérégulation (ou déréglementation), qui ont été prises dans la lignée des dogmes de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher,
  • la fièvre de l’endettement.

La réduction de la part des salaires dans le partage des richesses produites : Pendant les trente glorieuses, le partage de la valeur ajoutée entre les salariés et les actionnaires avait sans doute atteint un certain équilibre et permettait de créer les conditions économiques d’une croissance harmonieuse. Malheureusement, les politiques néolibérales menées depuis lors ont, dans les trente années suivantes, rompu cet équilibre, faisant notamment passer la part des salaires de 67 % à 53 % du produit intérieur brut (PIB) dans l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

Il ne serait pas inutile de poursuivre le raisonnement en amont pour décrypter les causes de cette évolution ; je m’en abstiendrai ici et me contenterai d’en citer les principales conséquences :

  • réduction importante de la consommation, donc de la production, bien que les ménages recourent à l’endettement pour atténuer leur baisse de niveau de vie ;
  • réduction des impôts perçus sur les salaires et la consommation, donc des ressources des états, et augmentation de leurs dettes,
  • explosion du chômage et de la précarité qui pèsent sur les salariés et réduit leur part dans le partage de la valeur ajoutée, alimentant ainsi la spirale infernale.

Il faut bien évoquer aussi l’inégalité croissante dans la distribution de la masse salariale, qui conduit à l’explosion des revenus les plus élevés, alors que les autres évoluent moins vite que le coût de la vie. Il en résulte un sentiment d’injustice chez ceux qui bénéficient insuffisamment des richesses qu’ils ont contribué à créer. Mais là n’est pas le plus grave. Ces rémunérations exorbitantes attirent les individus les plus cupides, qui se lancent à l’assaut des réseaux susceptibles de conduire à cet eldorado. Dès lors, la probabilité (donc la fréquence) que des grandes entreprises soient dirigées par des individus cupides s’accroît inexorablement. Or la cupidité n’est pas la caractéristique première du bon dirigeant ! Prétendre qu’un niveau de rémunération extrêmement élevé attire les meilleurs talents relève, dans ces conditions, d’une incorrigible naïveté ou d’un extrême cynisme.

La dérégulation : A partir des années 1990, les gouvernants des grandes démocraties occidentales ont, de leur plein gré, mis en œuvre des mesures de dérégulation qui, en l’espace de quelques années, ont permis de développer et d’utiliser les outils d’une spéculation effrénée. Ces outils, qui ont bénéficié des nouvelles technologies de l’information (et dont les traders peuvent apprécier quotidiennement le caractère très ludique) permettent d’engager –ou de dégager !–  des sommes colossales en une fraction de seconde Rapidement, cette spéculation s’est révélée infiniment plus rentable pour les acteurs du système financier que le financement de l’économie réelle. Les investisseurs qui, pendant les trente glorieuses, avaient contribué à un développement économique globalement profitable à tous se sont transformés en spéculateurs. Qui n’a en mémoire le mythe des rendements à deux chiffres dont la presse dite économique nous assommait il y a quelques années ?

Ce phénomène est devenu d’autant plus préoccupant que les capitaux engagés sur les marchés financiers ont cru dans des proportions considérables, en raison de l’accroissement des revenus des actionnaires et, dans une moindre mesure, des dirigeants les mieux payés. Aujourd’hui, une grande partie de ces capitaux, représentant en valeur près de dix années de production mondiale, sont essentiellement destinés à des opérations spéculatives. On spécule sur tout, y compris sur le prix des denrées alimentaires ou sur la solvabilité des Etats, donc finalement sur la misère des peuples. La masse monétaire s’est considérablement accrue mais jamais l’argent n’a été utilisé d’une manière aussi opposée aux valeurs que nous avaient léguées nos héritages philosophiques, culturels et religieux.

La fièvre de l’endettement : Après le 11 septembre 2001, George W Bush a délivré à ses compatriotes un message simple : « Si vous voulez être des bons Américains, consommez ». Dès lors, les mots d’ordre du monde économique sont devenus : 1) « Endettez-vous ! » – 2) « Non à la politique industrielle ! » – 3) « Les services remplaceront l’industrie pour assurer la croissance. » Et l’économie Bingo s’est développée. Tant que je gagne, je joue. Celui qui ne joue pas ne gagne pas et il est ridiculisé. L’arrogance et la perversion ont gagné tous les milieux. Aux Etats-Unis, on pouvait acheter une maison en ne déboursant que quelques dollars par mois. Et lorsque le client remarquait qu’après une période facile les mensualités s’alourdiraient fortement, on lui répondait invariablement : « Oui, mais votre situation se sera améliorée et votre bien aura pris tellement de valeur que vous pourrez le revendre avec une importante plus-value ! »

La performance financière immédiate était la mesure de toute chose. Le monde financier gagnait facilement beaucoup d’argent ; donc le monde financier avait raison et le monde réel avait tort. Au niveau macroéconomique, la croissance était appréciée quantitativement par les performances financières ; nul ne se souciait d’en faire une analyse qualitative. On a financé une fausse croissance par un réel endettement. Et la crise de 2008 est apparue à l’épicentre de la puissance mondiale, là où les gens étaient les mieux payés, les mieux informés, réputés les plus compétents. La crise est aujourd’hui mondiale. Les règles du jeu étaient fausses… mais ce sont surtout les acteurs de l’économie réelle qui ont payé et qui paieront encore.

Contrairement à ce qu’affirment de nombreux commentateurs, par naïveté ou par intérêt, nous ne sommes pas dans une crise de l’Etat-providence. Nous sommes dans une crise gravissime du système capitaliste qui, au fil des années, a été dévoyé par l’inconséquence des politiques et la cupidité des financiers. Les Etats ne peuvent plus investir, les gouvernements n’ont plus aucun pouvoir réel et la solidarité pourra de moins en moins s’exercer pour aider celles et ceux qui sont frappés par les accidents de la vie. Si je mets ici l’accent sur l’endettement des acteurs privés, je n’oublie pas pour autant l’endettement des états, dont les excès ont commencé bien avant 2001 et que je traiterai amplement dans la suite de cet article

Mais, si le diagnostic est facile à faire, il faut bien reconnaître que la recherche de solutions est vertigineusement difficile.

2) Crise financière et crise de la démocratie libérale

En Europe cependant, il ne s’agit pas seulement d’une crise économique, mais aussi d’un vaste désenchantement : déception devant la construction européenne, mal-être face à la mondialisation, crainte de l’avenir, perspectives de délitement social. Ce désenchantement se joue sur fond de basculement du monde au profit de puissances qui, d’émergentes, deviennent submergentes. Qui, il y a dix ans, aurait imaginé que la Chine et les USA seraient aujourd’hui dans une situation où chacun est en mesure de ruiner l’autre ? Mais ce constat témoigne aussi de l’apparition de nouvelles solidarités et suscite une lueur d’espoir. L’époque est révolue où, en géopolitique, le malheur des uns pouvait faire le bonheur des autres.

Cependant, nous assistons à un véritable effondrement de la démocratie libérale. Car si la démocratie a une réalité, ce ne peut être qu’à travers la formation d’une volonté commune. Mais cette volonté est absente chez les principaux acteurs qui se partagent aujourd’hui la scène de la crise européenne : les marchés, les politiques, les peuples indignés. Tous semblent participer à ce même phénomène d’effondrement.

Les marchés financiers limitent leur vision au très court terme. Ils sur-réagissent à la moindre annonce, d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, entraînés dans des spéculations où leur propre sillage les pousse. On leur reproche souvent d’avoir été et d’être aveugles (voir la partie 3).

Les Etas impuissants sont soumis à leur diktat. D’autant que les politiques sont devenus de simples professionnels du mandat électoral, essentiellement préoccupés par la prochaine élection et incapables, de ce fait, de prendre le risque d’inquiéter une partie de leur électorat en s’attaquant aux questions de fond. Les parlements ratifient des plans d’austérité définis par des organisations multilatérales, sous la surveillance des agences de notation. La gouvernance européenne est inquiétante ; on a aujourd’hui l’impression que, pour faire avancer l’Europe, il faut surtout éviter que les peuples soient consultés. C’est sans doute, pour le moment, la meilleure solution possible mais ce n’est pas très cohérent avec les valeurs démocratiques.

Les pays qui se sont surendettés ne pouvaient ignorer qu’ils dépassaient leurs capacités de remboursement et que, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre, ils devraient payer. Mais, jusqu’à présent, aucun parlement n’a rejeté un budget présenté par son gouvernement pour raison de surendettement. Le contrôle démocratique n’a jamais été efficace ; la balance des pouvoirs législatif et exécutif, tellement exaltée nos manuels d’économie politique, n’a jamais joué. Dans l’immédiat, les uns et les autres en profitaient, donc tous se taisaient, dans un consensus implicite.

Les peuples sont indignés, certes par les affreux banquiers, par les méchants ressortissants des pays compétitifs, par le système, par les puissants, par l’argent, par une perception plus ou moins confuse de l’effondrement du cadre démocratique. Mais actuellement tout cela reste trop vague pour se traduire en revendications précises et efficaces. Les aspirations politiques occultent les deux véritables questions économiques : la réduction de l’endettement, le développement de la productivité. Mais, au plan politique, si beaucoup réclament la restauration d’une puissance souveraine, ils se partagent entre deux solutions illusoires :

  • le repli national, dont les économies sont incapables de financer le surcoût,
  • la création d’un véritable état fédéral européen aujourd’hui rendue impossible par l’absence d’un peuple européen et d’une volonté commune.
  • 3) Les marchés sont-ils aveugles ?

    Derrière la crise qui frappe les pays méditerranéens et le risque de krach obligataire mondial, il y a les marchés et les agences de notation, la pression qu’ils exercent et l’omnipotence que certains leur prêtent, peut-être à tort. Ne serait-il pas opportun de se demander surtout pourquoi ils sont aveugles à ce point ? A quoi servent ces bataillons d’analystes et ces cohortes de contrôleurs s’ils n’ont pas vu que, compte tenu de sources de revenu limitées, de nombreux pays auraient du mal à rembourser une dette dépassant 70 % de leur PIB (165 % pour le Grèce) ? Pourquoi a-t-on continué à leur prêter ?

    Il faut d’abord remarquer que les activités de marché sont fortement compartimentées. Ceux qui travaillent sur les obligations ne parlent guère aux gestionnaires d’actions qui, d’ailleurs, ne leur portent pas toujours une grande considération. De ce fait, les données macroéconomiques sont fortement négligées. Les modes de fonctionnement privilégient les réactions à court terme, à chaud, plutôt que la clairvoyance. Tant que tout va bien, on ne voit pas plus loin et, quand ça tourne mal, on amplifie le moindre signal. Il se peut ainsi qu’une situation fragile ne provoque pas de réaction tant qu’elle ne paraît pas vraiment compromise puis, à ce moment-là, tout s’emballe.

    Les débats pathétiques sur le AAA français illustrent ce manque de clairvoyance. Il faudrait tout simplement admettre que dans un monde surendetté comme le nôtre, il n’y a plus de AAA, il n’y a plus d’actifs qui ne présentent aucun risque. On ne peut pas être sûr de récupérer sa mise à 100 % dès qu’on prête aux états, fussent-ils réputés les mieux portants. Il y aura, à un moment ou à un autre, des défauts de paiement ou, au moins, des restructurations de dettes souveraines.

    Quand des signes inquiétants apparaissent, il y a un consensus sur le marché pour se réfugier dans une sorte de fuite en avant afin de tenir le plus longtemps possible. Personne n’a intérêt à scier la branche sur laquelle tout le monde est assis. Il est difficile de faire autrement que les autres, surtout quand ils gagnent encore beaucoup d’argent. Si un gérant se mettait à liquider brusquement des positions importantes, le marché lui-même pourrait sur-réagir et finalement s’effondrer. Personne n’y a intérêt.

    Les risques qui ont précipité la crise actuelle étaient largement perçus par les gérants et les banquiers, comme par les politiques qui pourtant n’ont pas hésité à faire reposer la croissance sur des endettements démesurés. Tous avaient conscience que ça ne pouvait pas durer éternellement mais rien ne permettait de prévoir exactement la date à laquelle la crise allait éclater. Pourquoi cela est-il arrivé aujourd’hui et non pas dans cinq ou dix ans ? Finalement, les marchés vivent de cette incertitude qui peut permettre d’ignorer très longtemps ce qui a posteriori apparaîtra comme une évidence.

    Actuellement, on parle beaucoup de CDS (credit default swap) présentés comme des assurances contre un risque de défaut de l’émetteur d’une dette souveraine. Bruxelles voudrait interdire qu’on puisse détenir des CDS sans posséder en même temps les titres de dettes qui les justifient. On peut évidemment reprocher à ce dispositif de fausser le mécanisme de fixation du prix des obligations de dette souveraine… mais ni plus ni moins que les interventions de la Banque centrale européenne (BCE) sur ces titres. Plus fondamentalement, qui peut croire que des institutions seront capables de payer à la place des états en cas de sinistre, surtout si les défaillances s’accumulent ? Et le fait que la mise en œuvre effective des CDS soit décidée par un comité de l’ISDA (international swaps and derivatives association) au sein duquel siègent les principales banques émettrices de CDS ne peut-il pas accroître notre scepticisme ? En réalité, les CDS ne sont que des jeux supplémentaires au casino de la spéculation qui, à court terme, permettent de gagner beaucoup d’argent.

  • 4) Les mirages de l’euro

    La création de l’euro devait être une étape importante dans le processus d’intégration débouchant sur un fédéralisme européen. Mais ce processus a été interrompu par l’échec de la constitution européenne et par un manque de consensus sur la finalité-même du projet politique. Celui-ci s’est finalement limité à la création de la plus grande zone mondiale de libre échange entre nations structurées autour de la démocratie politique et de l’économie de marché. Mais la crise financière de 2008 s’est propagée au cœur de la zone et certains états, notamment les états méditerranéens, se sont retrouvés dans une situation économique très grave, au bord du défaut de paiement. Pour eux, l’euro aura été un mirage, celui de la prospérité sans productivité.

    Comment en est-on arrivé là ? Il y a d’abord l’effet de faibles taux d’intérêt. Car avant la création de l’euro, les politiques monétaires expansionnistes des nations méditerranéennes entraînaient régulièrement des dévaluations par rapport au deutsche mark (DM). Ces dévaluations sanctionnaient des politiques sans doute trop laxistes mais elles permettaient aussi de réduire l’écart de compétitivité qui séparait les nations méditerranéennes de l’Allemagne. En entrant dans la zone euro, ces nations se sont arrimées à une monnaie bâtie sur le modèle du DM, réputée stable et peu inflationniste. Dès lors, les anticipations d’inflation ont baissé, les agents économiques ont réduit leurs encaisses monétaires, entraînant un ralentissement de l’inflation réelle et de la hausse générale des prix. Les taux d’intérêt ont diminué, particulièrement les taux des emprunts des états. A l’effet de baisse de l’inflation, anticipée et réelle, s’ajoutait en effet une réduction des risques car les acteurs financiers considéraient qu’en cas de problèmes graves pour certains pays de la zone, les nations les plus riches interviendraient pour les renflouer ; cette garantie implicite est d’ailleurs devenue explicite. Illustration de la conséquence immédiate de l’entrée dans l’euro, les intérêts annuels payés par l’Italie sur sa dette sont passés de 110 milliards d’€ en 1996 à 79 milliards d’€ en 1999. Les nations méditerranéennes ont pu emprunter à des taux très bas en regard de leur réel risque de défaut (mesurable notamment par les ratios dette/PIB ou déficit/PIB), d’autant plus que leurs écarts de taux (spreads) par rapport l’Allemagne se sont réduits jusqu’au déclenchement de la crise financière de 2008.

    Cette baisse des taux d’intérêt s’est étendue à l’ensemble des acteurs économiques. Le crédit devenu moins cher a rendu plus abordable l’acquisition de biens immobiliers et alimenté ainsi un processus de hausse des prix. Cette bulle financière a développé des secteurs d’activités liés à la construction, entraînant une hausse de la croissance et de la prospérité, réelle mais bien fragile.

    A l’effet des taux d’intérêt s’ajoute l’effet de devise forte, d’autant plus marqué que, pendant ses premières années d’existence, l’euro s’est apprécié par rapport au dollar et à la plupart des grandes monnaies internationales. De ce fait, évidemment, il a baissé la facture énergétique des pays membres avec, en contrepartie, l’enchérissement des produits qu’ils exportaient. Mais il a fait disparaître des mécanismes régulateurs qui existaient antérieurement. Avant la création de la monnaie unique, en effet, l’Allemagne dégageait des excédents commerciaux importants grâce à la compétitivité de son économie et à sa spécialisation dans la production de biens à forte valeur ajoutée. Son taux d’épargne élevé et la forte profitabilité de ses PME lui permettaient d’investir, augmentant ainsi la productivité de son tissu industriel, préparant de nouveaux excédents commerciaux et augurant de nouvelles appréciations du DM. Pour l’Allemagne, ce renforcement régulier du DM rendait les importations moins onéreuses, améliorait le niveau de vie de la population (par exemple en favorisant le tourisme) et baissait pour les investisseurs le prix des actifs industriels dans les pays voisins. Il permettait aussi de réduire l’écart de compétitivité qui séparait les nations méditerranéennes de l’Allemagne, écart lié à la médiocre flexibilité des marchés du travail, à la nature des secteurs d’activité et à la faiblesse des investissements en capital. Ces nations limitaient leurs importations, qui étaient rendues plus onéreuses, et subséquemment leur consommation.

    La mise en place de l’euro a interrompu ce mécanisme. Le différentiel de compétitivité, ne pouvant plus être corrigé par des variations de taux de change, s’est considérablement accru de 2002 à 2009 (25 % entre l’Allemagne et l’ensemble Grèce-Portugal-Espagne-Italie). Les nations méditerranéennes ont profité de l’effet de monnaie forte pour développer leurs importations, favorisant ainsi une croissance considérable de la consommation. D’autre part, les propriétaires, se sentant plus riches grâce à la flambée des prix immobiliers, s’endettaient davantage (avec la complicité de leurs banquiers) pour consommer plus et pour investir dans des biens immobiliers toujours plus onéreux. Cette spirale infernale s’est poursuivie jusqu’à ce que la crise financière démontre en 2009 le caractère illusoire d’une prospérité uniquement fondée sur un crédit facile et bon marché et d’un niveau de consommation totalement décalé par rapport au niveau de productivité.

    On notera en outre que la masse monétaire s’est plus fortement accrue au sein des nations méditerranéennes (près de 10 % par an pour l’Espagne, le Portugal, l’Italie et la Grèce entre 2002 et 2008, contre 4 % pour l’Allemagne).

    Soyons clairs, même si le constat est douloureux. L’euro est un échec manifeste vis-à-vis de tout ce qu’on peut attendre d’une zone monétaire :

    • Le développement du commerce entre les partenaires de la zone ? Ces échanges, déjà très faibles au départ, se sont rarement accrus et souvent ils ont baissé. Simultanément, les exportations des pays de la zone euro vers les Etats-Unis se sont effondrées ; peut-être est-ce l’effet de la surévaluation de l’euro par rapport au dollar. Les pays de la zone euro doivent prendre conscience que, contrairement aux idées reçues, leurs principaux relais extérieurs de croissance ont été la Chine (avec laquelle la plupart d’entre eux ont plus que doublé leurs exportations), la Russie et le Bassin méditerranéen.
    • La mobilité des facteurs de production, notamment des travailleurs ? C’est un fiasco. Le flux annuel de travailleurs entre états de la zone euro ne représente que 0,2 % de la population active, alors qu’il est de 1,9 % aux USA et de 0,5 % dans l’ensemble de l’Union européenne. Les jeunes âgés de moins de 25 ans devraient constituer la population la plus mobile. Mais, malgré l’énorme disparité des taux de chômage qu’ils subissent à l’intérieur de la zone euro (de 6,6 % aux Pays-Bas à 37,8 % en Espagne), leur mobilité dans cet espace a été dérisoire. Mais peut-être la situation est-elle en train d’évoluer car l’immigration de la Grèce et de l’Espagne vers l’Allemagne croît fortement depuis 2011.
    • L’égalisation des taux d’emprunt sur les dettes souveraines ? Nous avons vu que cet effet a joué jusqu’en 2008… d’une manière perverse : il a favorisé un surendettement public et privé aggravé par la crise. Mais aujourd’hui les pays les plus exposés sont soumis, sur les marchés, à des taux vertigineusement élevés.

    L’échec de l’euro est lié au manque d’alignement et d’ajustement des politiques économiques et monétaires conduites par les pays de la zone. La responsabilité des acteurs de ces politiques est écrasante. Il était certes difficile de parvenir à une harmonisation totale entre tous les pays membres et ce n’était pas nécessairement souhaitable ; du moins aurait-il fallu assurer une certaine harmonisation entre les deux principales économies de la zone, l’Allemagne et la France. Or celles-ci ont conduit des politiques fondamentalement opposées, privilégiant –l’une– l’offre et –l’autre– la demande. Rappelons aussi qu’au moment où l’Allemagne intensifiait le remarquable effort productif qui lui avait permis de réussir sa réunification, la France optait pour les 35 heures, dévalorisant notre pays aux yeux des investisseurs et mettant en place un arsenal désastreux de mesures législatives et réglementaires particulièrement contraignantes.

  • 5) Un mécanisme pervers dans le fonctionnement de la BCE

    Comme toute banque centrale, la BCE jouit du monopole de l’offre de monnaie sur l’ensemble de la zone euro. Pour exercer ce monopole, elle dispose essentiellement des instruments suivants :

    • modification des réserves minimales que les banques de la zone doivent détenir auprès d’elle ; la BCE peut ainsi influencer la capacité des banques à prêter, donc contrôler l’offre de crédit ;
    • opérations d’intervention sur les marchés (open market) ; il s’agit d’achats et de ventes de titres et aussi d’opérations à guichets ouverts ; ces dernières ont été utilisées en décembre 2011 et février 2012 pour respectivement 489 et 530 milliards d’€ ;
    • les opérations de facilités permanentes (possibilité pour les banques de déposer des fonds et d’emprunter auprès de la BCE).

    Sur ces points, il n’y a pas grande originalité. La spécificité de la zone euro réside plutôt dans l’arrangement institutionnel qui a permis aux gouvernements de financer à bon compte une partie de leur déficit budgétaire. La BCE, comme toute banque centrale, peut participer au déficit budgétaire d’un état, non seulement en achetant directement des titres de dette émis par cet état, mais aussi en acceptant de tels titres en tant que garantie. Ainsi, lorsque le budget d’un gouvernement de la zone est en déficit, le trésor émet des obligations pour le financer. Le système bancaire est d’autant plus friand d’acheter ces titres de dette souveraine que ceux-ci sont acceptés en garantie pour bénéficier des opérations de prêt de la BCE. Dès lors s’enclenche un mécanisme pervers : Les banques créent de la monnaie par expansion du crédit et elles échangent une partie de cette monnaie contre des titres de dette souveraine ; elles déposent ensuite ces titres en garantie auprès de la BCE pour bénéficier de prêts à des taux particulièrement intéressants.

    Au total, les gouvernements de la zone euro peuvent donc financer une partie de leurs déficits avec de la monnaie créée par les banques. Le pacte de stabilité et de croissance mis en place en 1997, avec les critères de Maastricht, aurait pu – s’il avait été respecté – éviter un recours excessif à cette facilité et discipliner les gouvernements.

    Paradoxalement, les règles prudentielles n’ont fait qu’aggraver le problème. En effet, les règles de Bâle permettent aux banques d’ajuster le niveau des fonds propres requis en fonction du niveau de risque des engagements. Or, jusqu’à l’éclatement de la crise, les titres de dette souveraine ont été considérés comme les actifs financiers les plus sûrs qui soient. Les banques n’avaient donc pas besoin de prendreComme toute banque centrale en considération leurs fonds propres pour investir dans ce domaine.

    Le mécanisme pervers ainsi décrit a été largement utilisé car tous les acteurs en bénéficiaient :

    • Pourquoi les gouvernements se seraient-ils privés d’une possibilité de traiter les déficits publics sans mécontenter les électeurs par des augmentations d’impôts ou des réductions de dépenses ? En vendant aux banques une partie de leurs titres de dette, tout se passe comme s’ils fabriquaient leur propre monnaie sans craindre les conséquences d’un risque de dévaluation.
    • Pourquoi les banques européennes se seraient-elles privées d’acquérir des titres de dette souveraine qui, déposés en garantie auprès de la BCE, leur permettaient d’emprunter à des taux très bas (autour de 1 %) ? On peut d’ailleurs noter que le différentiel entre ces taux et les taux des dettes souveraines était suffisant pour rendre très profitables, en elles-mêmes, de telles opérations, qui présentaient en outre l’avantage de n’imposer aucune exigence en matière de fonds propres. C’est ainsi que, fin 2009, les banques françaises avaient accumulé 493 milliards d’€ de dettes souveraines portugaise, irlandaise, grecque et espagnole.
    • Il y avait, bien sûr, le pacte de stabilité et de croissance avec les critères de Maastricht sur le déficit budgétaire et la dette publique. Malheureusement –et en toute impunité – les gouvernements du sud de la zone euro ne les ont jamais respectés ni même pris en considération.

    Sans un tel mécanisme, les banques n’auraient pas accumulé autant de dettes souveraines dans leurs bilans. Elles auraient apprécié à une plus juste valeur les risques que représentaient ces titres. Elles auraient au moins augmenté, alors qu’il en était temps encore, les taux d’intérêt des emprunts pour les Etats dont la situation macroéconomique était la moins brillante.

    En résumé, les pays d’Europe du sud souffrent aujourd’hui des mêmes maux, qui résultent des trois mécanismes que nous venons de décrire (l’effet de faibles taux d’intérêt, l’effet de devise forte, le mécanisme pervers dans le fonctionnement de la BCE) :

    • des dérives inquiétantes du déficit budgétaire et de la dette publique ;
    • un retard de compétitivité et un déficit chronique de la balance courante ;
    • l’augmentation de la dette totale, aggravée par l’accumulation des déficits extérieurs ;
    • une consommation excessive ;
    • l’insuffisance d’épargne nationale par rapport à l’investissement total ;
    • l’adoption de plans d’ajustement, de mesures d’austérité et de mesures structurelles qui risquent d’entraîner une récession durable ;
    • il faut y ajouter un coût lié au vieillissement rapide de la population qui pèsera sur les dépenses publiques inhérentes au modèle de l’Etat-providence.

    Le tableau suivant rassemble quelques chiffres significatifs :

    Fin 2011

    Grèce

    Portugal

    Espagne

    Italie

    Déficit budgétaire / PIB

    9,0 %

    9,0 %

    8,5 %

    4,6 %

    Dette publique / PIB

    165 %

    113 %

    70 %

    93 %

    Dette totale (public, ménages,   entreprises) / PIB

    303 %

    360 %

    366 %

    313 %

    Taux à dix ans

    31,60 %

    12,15 %

    5,07 %

    5,51 %

    Taux de chômage

    21,0 %

    14,0 %

    23,0 %

    8,3 %

    Avant d’examiner, cas par cas, la situation de différents pays concernés, il me paraît utile d’évoquer le rôle des réseaux criminels dans la crise euro-méditerranéenne et de souligner les risques qu’ils font courir au fonctionnement démocratique de nos sociétés.

    6) Des aubaines pour la dérive criminelle

    Les  crises spectaculaires font nécessairement l’objet d’une attention médiatique, donc d’un traitement politique, bon ou mauvais. Mais il y a aussi des crises moins spectaculaires. Certains phénomènes sociaux majeurs naissent, se développent et s’installent dans l’indifférence générale ; diverses manifestations en sont perçues et commentées, parfois de manière régulière, mais leur dimension réelle et leur signification profonde demeurent peu visibles.

    Les tendances lourdes peuvent être masquées par des fluctuations désordonnées ; un fait divers chasse l’autre et le brouhaha médiatique empêche de percevoir l’essentiel. D’autant plus que le fait divers, quand il est choquant, est analysé comme exceptionnel, même lorsqu’il s’agit d’un révélateur faisant sens. Et nous sommes d’autant plus enclins à admettre son caractère anormal, exceptionnel, qu’il nous dérange.

    Les réseaux criminels profitent aisément de cette situation dans le monde chaotique d’aujourd’hui. Ils savent susciter des crises discrètes et corrosives, dont la gravité échappe aux médias, donc aux responsables politiques et à la grande majorité des citoyens. Leur domination s’installe, puis elle impose une transformation progressive des systèmes politiques économiques et sociaux. Les phénomènes criminels organisés sont aujourd’hui des réalités qui relèvent plus de l’analyse géopolitique que de la criminologie traditionnelle. Leur emprise sur des territoires de plus en plus vastes représente un véritable défi stratégique. Leur létalité souvent invisible est très supérieure à celle du terrorisme. Pensons par exemple aux victimes des médicaments contrefaits ! Face à eux, la société de l’information se montre bien myope et la société de la connaissance bien ignorante. La dérive criminelle de la planète est un fait majeur, en cours de réalisation, que nous ne savons pas ou ne voulons pas voir. Cette ignorance est porteuse de grands périls pour les décennies à venir.

    Au nord de la Méditerranée, la cartographie criminelle s’étend de Gibraltar au Bosphore, avec des emprises invisibles très dynamiques. Les pays atteints peuvent être classés en deux catégories :

    1)Les territoires de naissance, qui ont vu se développer en leur sein des sociétés secrètes criminelles (des mafias). L’Italie, la Turquie et l’Albanie sont touchées par cette singularité anthropologique ; les mafias nationales y sont enracinées dans l’histoire et dans le tissu socio-économique. Elles ont su façonner leur environnement au profit de leurs intérêts criminels. Elles manipulent une partie non négligeable des grands acteurs politiques et sociaux. L’état y est neutralisé ou même capturé.

    Le cas italien, avec Cosa Nostra en Sicile, la Ndrangheta en Calabre, la Camora en Campanie et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles, est le plus étudié et le mieux connu. Les entités criminelles se sont largement étendues vers le nord de l’Italie et elles ont su développer des filiales en Europe et au-delà. Elles s’adaptent remarquablement bien à la modernité. Le chiffre d’affaire du crime organisé est estimé à 8 % du PIB italien, ce qui en fait la première industrie du pays.

    La Turquie et l’Albanie disposent de mafias nationales aussi redoutables, mais moins connues car la presse et la justice ne sont pas aussi performantes qu’en Italie pour les dénoncer.

    2) Les territoires de destination, qui se sont longtemps endormis dans une coupable insouciance, sont désormais colonisés, à des degrés divers, par les trois mafias que nous venons de citer et aussi par des mafias chinoises, nigérianes etc. Ainsi, l’Espagne et la France ont été spécialisées dans des activités de blanchiment et de transit.

    Le cas espagnol est assurément le plus préoccupant ; depuis plus de trente ans, les groupes criminels ont envahi la côte méditerranéenne, certes pour prendre du repos, mais aussi pour se mettre à l’abri, tantôt de la justice de leur pays, tantôt de concurrents trop agressifs. Il faut dire que la proximité des paradis fiscaux et bancaires que sont Andorre et Gibraltar contribuent à l’attractivité espagnole. A l’action des mafias européennes, il faut ajouter les banditismes britannique et français, ainsi que les groupes criminels russophones de Géorgie, de Russie et d’Ukraine. Par ailleurs, ce territoire se trouve sur la route des drogues (cannabis et haschich d’Afrique du nord, cocaïne d’Amérique latine remontant via l’Afrique occidentale ou la Galice).

    En France, la criminalité corse et corso-marseillaise présente certaines caractéristiques d’une mafia, ce qui explique sa dangerosité.

    Pourquoi ces menaces ne rentrent-elles pas dans les préoccupations stratégiques des instances européennes et de l’OTAN ?

    Les territoires criminalisés ont donné naissance à une nouvelle classe sociale qu’on pourrait appeler la bourgeoisie mafieuse. Car le monde criminel vit dans la proximité des élites légales. Des franges de plus en plus importantes de la classe dirigeante et des élites respectables (élus, notaires, avocats, chefs d’entreprise, médecins…) ont des rapports avec la sphère criminelle (fréquentations inopportunes, pactes scélérats implicites ou explicites, instrumentalisations croisées etc.). Ces intrications sont d’ailleurs favorisées par le fait que symétriquement les couches supérieures du crime organisé s’embourgeoisent, ce qui leur donne une certaine apparence de respectabilité. Bien évidemment, ces pouvoirs obscurs et invisibles agissent en complète contradiction avec les valeurs démocratiques.

    En Espagne et dans d’autres pays peut-être, la formation de la bulle immobilière, la bétonisation accélérée de la côte méditerranéenne et la corruption de certaines élites municipales s’expliquent en partie par l’action des groupes criminels. Car ceux-ci savent fort bien profiter de l’effet d’aubaine que peuvent fournir les décisions politiques stupides, les bouleversements géopolitiques et les crises financières.

    La crise actuelle offre quatre opportunités au crime organisé :

    • L’appauvrissement de la société et la déshérence des jeunes lui permettent de recruter facilement ses futurs hommes de main.
    • Le resserrement du crédit bancaire, notamment vis-à-vis des petites et moyennes entreprises, incite certains agents économiques à se tourner vers la banque de l’ombre. Dès lors, les mafias peuvent prêter à des taux usuraires, blanchir ainsi de l’argent sale et parfois prendre le contrôle d’entreprises qu’elles ont contribué à étrangler. De tels effets jouent particulièrement en Italie, à la fois pays des mafias et des PME/PMI.
    • Lorsque, pour relancer l’économie, les états mènent des politiques de grands travaux, ils favorisent le secteur du BTP qui est l’un des plus infiltrés par les mafias.
    • Les politiques d’austérité imposées par le surendettement des Etats conduisent notamment à réduire les budgets des services de police au sein desquels les moyens consacrés à la lutte contre le crime organisé étaient déjà très insuffisants. Cette situation ouvre un véritable boulevard à la progression des mafias criminelles.

7) Les cas des différents pays

7.1) Le cas de la Grèce

Examinons maintenant le cas des différents états concernés. La Grèce, plus que tout autre, s’est laissé séduire par les mirages de l’euro et elle a trahi les critères de Maastricht.

  • D’abord, elle est entrée dans la zone euro avec un taux de change élevé, réduisant encore la compétitivité des salaires dans une économie ne bénéficiant pas d’un stock de capital important. Alors que la réduction du niveau des salaires et l’amélioration de la productivité étaient les seules solutions raisonnables, le gouvernement a préféré un traitement social en améliorant l’indemnisation du chômage et en augmentant l’emploi dans l’administration, aggravant ainsi les déficits publics.
  • Elle a profité de la réduction des taux d’intérêt sur les titres de sa dette souveraine.
  • Son endettement a été facilité par le mécanisme pervers dans le fonctionnement de la BCE que nous avons précédemment décrit.

Depuis 2008, l’économie s’est enfoncée dans la récession, avec un recul du PIB de 25 %. L’inefficacité de l’état au plan fiscal est patente : le secteur informel représente un tiers du PIB et l’évasion fiscale est de 40 milliards d’€ par an. Le plan d’austérité prévoit des économies de 30 milliards d’€ jusqu’en 2013, qui seront financées par une augmentation de la TVA et par des réductions de salaires, de retraites et de prestations sociales. Or la consommation intérieure était le ressort de la croissance. Le chômage est passé de 8,3 % en 2007 à 21,5 % début 2012 ; la rigueur risque de creuser les déficits publics ; la sortie de récession sera donc extrêmement difficile.

Un nouveau plan de sauvetage de 237 milliards d’€ a été décidé. Ce plan comprend un volet d’aide publique de 130 milliards d’€ jusqu’à fin 2014, à financer par le Fonds européen de stabilité financière (FESF), ramenant la dette publique à 120 % du PIB. Les créanciers du pays renoncent à 53,5 % des sommes qui leur sont dues. En contrepartie de ses efforts pour éviter une faillite désordonnée de la Grèce, l’Union européenne exige un droit d’intervention sur la gestion publique et les réformes structurelles, avec mise sous tutelle de l’Eurogroup. Comme l’a souligné le ministre des finances allemand, on ne peut pas avoir l’un (le sauvetage financier) sans l’autre (les économies et les réformes).

Mais où donc est passé l’argent ? Il a quitté le territoire, au profit d’une bande de pourris pour lesquels il n’est pas question aujourd’hui de le rapatrier. Ils préfèrent voir le peuple descendre dans la rue, éveiller la compassion des opinions publiques étrangères et faciliter ainsi la négociation des annulations de dettes et des soutiens de l’Union européenne. Les avoirs grecs à l’étranger représentent plus de 300 milliards d’€, c’est-à-dire plus de 80 % de l’épargne nationale. Au bout du chemin, alors que quelques-uns se seront enrichis à bon compte, c’est la misère qui attend une grande partie du peuple grec, sans doute sous une tutelle étrangère.

Certes, jusqu’à maintenant, les formes démocratiques ont été respectées. Mais la classe politique dans son ensemble est discréditée par son immense responsabilité dans la faillite du pays et se trouve à la merci de la rue, susceptible de faire basculer le pays dans un régime totalitaire.

La Grèce devait-elle quitter la zone euro dès le début de la crise ? La France ne l’a pas voulu et en a fait une question de survie de l’idée européenne ; peut-être avait-elle aussi des motifs moins avouables : protéger ses banques, ne pas avoir à les renflouer (ce qui aurait alors compromis le sacro-saint AAA). Mais aujourd’hui, alors qu’il ne reste que 70 milliards d’€ de dette grecque entre les mains des créanciers privés, que conviendrait-il de faire ? En faveur de la sortie, on peut noter que l’économie de la Grèce n’est pas faite pour l’euro car elle repose essentiellement sur quelques rentes et l’argent est en dehors du pays. L’augmentation des impôts décidée pour assainir les finances publiques frappera essentiellement les fonctionnaires, ce qui est aberrant et peu efficace. Bien entendu, le retour à une monnaie nationale, accompagné d’une forte dévaluation, permettrait d’attirer les touristes et redonnerait à la main d’œuvre grecque la compétitivité perdue au fil des ans. Mais il ne faut pas attendre des miracles en matière de commerce international car la Grèce n’a pas grand-chose à exporter. Ce qui est sûr, c’est que le pouvoir d’achat s’écroulerait –car 50 % des produits consommés viennent de l’étranger– et que le poids de la dette –rédigée en euros– deviendrait plus insupportable encore. Bien sûr, le gouvernement peut toujours convertir les emprunts en monnaie nationale –ou même les répudier– mais ne serait-ce pas le meilleur moyen de faire définitivement de la Grèce la bête noire des investisseurs du monde entier.

Enfin, l’analyse des phénomènes économiques ne doit pas faire oublier la réalité géopolitique. La Grèce est aux frontières de la Turquie, proche du Liban, de la Syrie et d’Israël ; si ses partenaires l’abandonnent, ne risque-t-elle pas de devenir la « Somalie de l’Europe » ?

7.2) Le cas du Portugal

Le cas du Portugal présente de nombreux points communs avec celui de la Grèce. Depuis dix années, sa croissance moyenne a été inférieure à 1 % par an et sa dette n’a pas cessé d’augmenter malgré le renouvellement des plans d’austérité budgétaire depuis cinq ans. L’économie parallèle représente un quart du PIB et la fraude fiscale y est importante. L’industrie n’a pas été capable de s’adapter à la globalisation et de s’orienter vers des secteurs à forte valeur ajoutée. A l’endettement public déjà important (115 % du PIB) s’ajoute un endettement considérable des ménages qui met le secteur bancaire dans une situation difficile.

Les mesures d’austérité sont financées par des augmentations de la TVA et des impôts, le gel des salaires, une réduction des retraites et des allocations de chômage, des opérations de privatisation et le report d’investissements publics. La demande intérieure s’est effondrée et le taux de chômage atteint maintenant 14 %. La législation du travail devrait être rendue moins rigide. Seule embellie –spectaculaire, il est vrai– le Portugal a réussi, en 2011, à augmenter ses exportations de 15 % et à réduire son déficit commercial de 25 %, mais en 2012 la faible croissance de la zone euro risque de freiner ce mouvement.

Le Portugal va demander un nouveau plan de sauvetage et une rallonge de 25 milliards d’€, ce qui portera la dette publique à 140 milliards d’€. Les taux à dix ans sont actuellement de 11 % et l’Etat ne pourra pas revenir sur les marchés avant 2015-2016. Plutôt que d’exiger de nouvelles mesures d’austérité, la Troïka s’attachera à des réformes structurelles visant à rendre l’économie plus compétitive. Le Portugal risque fort d’être le prochain domino à tomber dans cette crise de l’euro et il sera difficile d’éviter une restructuration de sa dette.

7.3) Le cas de l’Espagne

Bien évidemment, l’Espagne aussi s’est laissée séduire par les mirages de l’euro et elle ne s’est guère préoccupée des critères de Maastricht. Mais, plus que tout autre pays, elle a tout misé au casino de l’immobilier et de la construction. Les conséquences de ce choix sont graves et profondes : bien sûr, au cours de la dernière décade, la croissance du PIB a été forte et les budgets excédentaires, mais la bulle immobilière a éclaté. Toutes les banques se sont retrouvées au bord de la faillite. La dette de l’état, qui traditionnellement était faible (36 % du PIB avant la crise de 2008) et qui demeure relativement modérée (70 %), explosera quand il faudra sauver des banques au bilan desquelles figurent trop d’actifs immobiliers dont la valeur se sera effondrée. Fin 2011, les créances douteuses s’élevaient déjà à 136 milliards d’€ et le stock d’immeubles et de terrains saisis représentait 176 milliards d’€. Il faut aussi souligner que les banques espagnoles sont très exposées sur le Portugal ; en cas de restructuration de la dette de ce pays, les effets collatéraux pour l’Espagne pourraient se monter à 85 milliards d’€.

Le taux de chômage est actuellement proche de 23 % (environ 40 % pour les jeunes). L’économie informelle représente 20 % du PIB. La dette totale du pays atteint 366 % du PIB, en raison notamment de l’endettement important des ménages. Le gouvernement a adopté un plan de rigueur prévoyant 50 milliards d’€ d’économies en trois ans, auxquels s’ajoute une réduction des dépenses publiques de 16,5 milliards d’€ en 2012. Les économies sont financées par une hausse de la TVA, un gel des recrutements et une baisse des salaires dans la fonction publique, et une augmentation des impôts sur les patrimoines des plus riches. La contrepartie de ces mesures, c’est évidemment de réduire la consommation, facteur-clé de la croissance espagnole, et de rendre plus difficile le désendettement des ménages. Par ailleurs le gouvernement a adopté une réforme approfondie du marché du travail en réduisant les indemnités de licenciement et en portant l’âge de la retraite de 65 à 67 ans.

Certes, l’Espagne reviendra en récession dès cette année ; mais elle a l’immense mérite de suivre exactement la feuille de route qu’elle s’était fixée. L’opinion publique supporte d’autant plus mal que les efforts et les sacrifices qu’elle accepte de consentir ne débouchent sur aucune perspective de restauration du niveau de vie et ne lui valent même pas l’estime des pays favorisés du nord de l’Europe.

7.4) Le cas de l’Italie

Le niveau élevé de la dette italienne date de bien avant la crise : elle était alors au troisième rang mondial ! D’une certaine manière, elle ne s’est pas trop mal sortie de l’ornière de 2008. Certes, son PIB s’est contracté de 5 % en 2009, mais le marché immobilier est resté relativement stable et le taux de chômage n’a augmenté que de 6,2 % (fin 2007) à 8,3 % (fin 2011). Les mauvaises performances de l’économie italienne dans les dix dernières années s’expliquent en partie par l’insuffisance des réformes structurelles alors réalisées : systèmes de retraites, marché du travail, marché de l’énergie, fédéralisme fiscal, taille des entreprises (trop petites, alors que la structuration en réseau a été mise à mal par les délocalisations). Quoi qu’il en soit, la mutation de l’appareil productif ne peut être qu’un processus à long terme.

Le plan de rigueur du gouvernement de Mario Monti prévoit des économies de 50 milliards d’€ en 2011 et 2012, touchant surtout le service public. Les réformes structurelles menées dans ce cadre commencent à porter leurs fruits ; le gouvernement s’est résolument attaqué à l’évasion fiscale, qui coûtait chaque année 300 milliards d’euros au trésor public. Bien sûr, l’économie italienne connaîtra une récession de -1,3 % en 2012 ; c’est la rançon du recul de la demande intérieure, rançon des mesures d’austérité et de l’augmentation de la pression fiscale. Ceci étant, l’exposition du secteur bancaire est limitée, le taux d’épargne est l’un des plus élevés d’Europe. Aussi les exportations devraient-elles poursuivre leur croissance et il ne semble pas nécessaire de prévoir un nouveau plan d’austérité.

7.5) Le cas de Chypre

La République de Chypre ne connaît pas les mêmes problèmes que les quatre pays que nous venons d’évoquer. Elle subit cependant des fortes tensions, d’une part sur le plan géographique, du fait des positions très dures que la Turquie maintient à son égard, notamment en lui refusant l’accès dans ses ports, d’autre part sur le plan financier, avec de nombreuses attaques des agences de notation.

On peut rappeler que, postérieurement à l’opération de force menée par la Turquie, la République de Chypre avait tiré profit des guerres civiles libanaises en attirant à Limassol, à Larnaca et à Nicosie la majorité des grandes entreprises occidentales basées à Beyrouth. D’autre part, une partie des fonds de l’OLP avait été déposée dans les banques arabes qui y sont installées. Et, au commencement de la guerre yougoslave, des sommes considérables en provenance de Croatie et de Serbie avaient brièvement transité par Nicosie avant de repartir vers d’autres destinations. Sans doute l’aspect « paradis fiscal » n’était-il pas étranger à cet attrait. Aujourd’hui, les fortunes en provenance du Moyen-Orient ont à peu près disparu, mais elles ont été remplacées par d’autres en provenance des oligarques russes.

Les exigences européennes ont conduit la République de Chypre à lutter contre l’économie grise et parmi les 4000 compagnies off-shore installées alors, 400 seulement sont restées sur place. En 2004, Chypre entrait dans la zone euro sans tricher sur ses comptes et, à l’instar de Malte, en apportant plus au budget européen qu’elle ne lui coûtait.

Fin 2011 – début 2012, les agences de notation ont dégradé la note des grandes banques chypriotes. Certes, celles-ci se sont fragilisées en investissant 3,6 milliards d’€ dans les banques grecques. Mais elles sont à la pointe des relations entre la Russie et l’Europe : elles disposent actuellement de 2,5 milliards d’€ en provenance de Russie et réciproquement Chypre est le premier investisseur européen en Russie, avec 11 milliards de $. C’est ainsi que Bank of Cyprus  a pris 80 % du capital de la banque russe Uniastrum pour un montant de 576 millions de $.

On peut en outre penser que l’attitude de la sphère financière vis-à-vis de Chypre ne sera pas indépendante des résultats des recherches israélo-chypriotes sur les ressources énergétiques dans cette partie de la Méditerranée.

7.6) Une fracture entre le nord et le sud ?

L’évolution des statistiques économiques au cours des cinq dernières années et celle des notations des agences laissent supposer qu’une transformation du monde est en train de s’opérer. Cette transformation ne profite pas uniquement aux pays émergents et coupe l’Europe en deux, laissant apparaître une fracture nord-sud à l’intérieur de la zone euro.

En matière de chômage, prenant 2011 comme référence :

  • la moyenne de l’Union européenne se situait à 10 % de la population active, très proche du taux français ;
  • les pays du nord de l’Europe étaient en-dessous (Autriche : 4,2 % – Pays-Bas : 4,5 % – Allemagne : 6,1 % – Belgique : 7,6 % – Finlande : 7,8 %), à l’exception de l’Irlande (14,4 %) ;
  • les pays du sud de l’Europe étaient au-dessus (Espagne : 20,9 % – Grèce : 16,6 % – Portugal : 12,6 %), à l’exception de l’Italie (8,1 %).

Au sein de la zone euro, les principaux flux d’exportation se dirigent vers l’Allemagne et, dans une moindre mesure, vers la France. Les pays du nord exportent peu en direction de ceux du sud (Grèce, Portugal, Espagne et Italie) et inversement, si on exclut l’Allemagne, les pays du sud exportent très peu vers ceux du nord. En revanche, au plan commercial, les pays du nord, d’une part, et ceux du sud, d’autre part, constituent deux ensembles fortement intégrés.

7.7) Et la France ?

Au sein de la zone euro, la France a le commerce le mieux équilibré entre les différentes parties mais, avec sa productivité déclinante, elle réussit de moins en moins à jouer un rôle de locomotive économique ; sa contribution aux exportations au sein de la zone est d’ailleurs passée de 16,9 % en 1998 à 12,6 % aujourd’hui.

La France avait été un ardent promoteur de l’euro. En effet, le modèle d’une Europe conduite par le couple franco-allemand, auquel elle est très attachée, n’était guère compatible avec un système monétaire européen dominé par le DM. Mais il faut bien reconnaître que la politique correspondante l’a épuisée : en 2011, sa balance commerciale a atteint le déficit record de 74 milliards d’euros, alors que celle de l’Allemagne connaissait un excédent de 146 milliards ! Et pourtant, le coût de l’heure de travail dans l’industrie manufacturière est sensiblement le même dans les deux pays. Insensiblement, la France bascule dans ce côté sud de l’Europe qui cumule tous les problèmes : surendettement, chômage et méfiance des investisseurs. Elle se rapproche des pays que leurs partenaires du nord traitent péjorativement de PIGS (Portugal, Italie remplaçant l’Irlande, Grèce, Espagne) ou de pays du Club Med.

Certains analystes considèrent même que la situation de la France est plus compromise que celle de l’Italie et de l’Espagne :

  • Son industrie est nettement moins exportatrice, surtout si on considère les remarquables progrès que l’Espagne a réalisés depuis 2008.
  • La réduction de son déficit public est rendue plus difficile par le fait que le niveau de la pression fiscale y est déjà très important (49 % du PIB, pour 46 % en Italie et 35 % en Espagne).
  • La profitabilité de ses entreprises et leur capacité d’investissement sont plus faibles.

Rappelons-nous d’ailleurs que, le 30 mai 2012, la Commission européenne a demandé au gouvernement français de réaliser des réformes structurelles sous peine de sanctions.

Claude Liévens

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