INTERVENTION D’EMILE H. MALET

Directeur de la Revue Passages

Délégué général du Forum mondial du développement durable

Pour comprendre la situation actuelle, il faut envisager de nombreux aspects : économique, politique, social, stratégique. Parler ici, d’un lieu religieux et, de surcroît, d’un lieu éducatif, ce n’est pas neutre. Cela ajoute à la difficulté et c’est très bien, parce que ça nous oblige, vous et nous, à plus de gravité. Et en tant que journaliste, je trouve que, dans le contexte aboyeur de la communication, il faut apporter de la gravité. Parler de ce lieu me paraît donc une excellente chose. De surcroît, parler un dimanche, jour de repos, c’est enfreindre une certaine sérénité. Tant mieux aussi. Parce que je crois que la parole a besoin de silence et de concentration, et qu’il faut se préparer au dialogue et au débat.

Dans un débat, pour respecter une logique gagnants-gagnants, je pense qu’il faut un effort des deux côtés. Et à Passages, depuis le début, on a voulu qu’il il y ait un espace oral et un espace écrit. L’espace écrit, c’est la revue, l’espace oral, c’est l’association et, aujourd’hui, l’espace oral, c’est vous. Si vous le voulez bien, adressez-nous vos commentaires et nous les publierons dans la revue, en même temps que les actes de cette rencontre.

Que dire aujourd’hui sur les religions face à la crise ? Je vais renverser un peu la question. Il me semble évident que les religions sont en crise. Elles cherchent leur place à la fois dans l’économie et dans les valeurs (dont Claude a montré l’étroite liaison), dans la société (à travers les questions de filiation), dans les relations internationales (à travers les conflits). Est-ce un contre-pouvoir au politique ? Ce peut être le cas dans le monde occidental. Ce peut même être un pouvoir contre le politique ou même se substituer au politique. Aujourd’hui il faut s’interroger, avec le Printemps arabe, sur la place de la religion et de la politique dans des sociétés qui ont cherché à se libérer de dictatures et où des jeunes se sont mobilisés, avec une substitution religieuse au niveau du pouvoir.

Le dialogue des religions nous est souvent présenté comme évident, permanent, de tout temps. Que les brillants experts ici présents veuillent bien m’excuser ; je pense que c’est le contraire. La règle, dans l’histoire, c’est que le dialogue entre les religions est un peu un leurre. Il y eut quelques rares périodes de dialogue. Et je pense que c’est ce qu’on appelle le moment de Cordoue, auquel je suis particulièrement attaché, avec Maïmonide, Thomas d’Aquin, Averroès etc. Mais le moment n’a pu exister que parce qu’avec les religions il y avait un tiers, la philosophie. Dans le dialogue, tel qu’il est médiatisé aujourd’hui suivant les religions, on parle beaucoup de l’islam et du djihad (djihad, islamisme radical, fondamentalisme, qu’importe le nom qu’on lui donne). Je pense qu’une partie de l’Islam secrète aujourd’hui, à son extrémité religieuse, une forme de bellicisme qui nous pose problème à tous, musulmans compris. Evidemment, ce n’est pas en soi une innovation cardinale. Les croisades, les pogroms, les guerres de religion ont émaillé le temps de l’histoire. Et il y eut aussi des temps de paix. La question aujourd’hui, c’est celle du passage de l’un à l’autre et c’est sur cette question que je vais m’interroger devant vous en partant d’un exemple personnel, la création de la revue Passages.

Comment aborder le présent à la lumière d’un passé dont on sait qu’il n’était pas aussi radieux qu’on le dit, dans le but d’éviter des extrémismes et des conflits nouveaux et des exclusions nouvelles ? En 1987, quand j’ai créé avec quelques amis la revue Passages, j’avais choisi comme thème de lancement un regard juif sur l’actualité. C’était un peu présomptueux parce que j’ai choisi ce thème-là sans savoir véritablement quel contenu lui donner. A titre personnel, je n’ai jamais eu un problème d’identité sur la question juive. Juif, je le suis, je le demeure et je n’ai jamais été ce juif imaginaire dont parle Alain Finkielkraut. Pourquoi ? Je mets dans mon identité juive une chose très forte qui est liée à mon éducation, c’est le sens de la transmission. J’ai créé Passages par la dimension authentiquement identitaire qui me vient de cette transmission que je rattache au judaïsme. Pourquoi ce devoir de transmission ? C’est parce qu’il y a quelque chose d’extrêmement fort dans la relation père fils du judaïsme.  Mon père était rabbin, de surcroît juge au tribunal rabbinique, à la fois en Algérie et en France. Son travail avait pour objet l’explication et la perpétuation de la religion de Moïse. Moi, par filiation au père, j’ai quitté le chemin de la religion, je m’en suis éloigné, mais j’y ai substitué le chemin de l’actualité et de l’information en gardant le lien de la transmission.

Comment commenter le présent à partir de cet appui culturel, à partir de cette dimension identitaire ? Peut-être pensez-vous qu’il n’y a rien, dans cette question, qui soit spécifiquement juif car les faits sont les faits. Mais je crois cependant qu’il y a un lien essentiel qui veut que je cherche toujours l’objet de la transmission. Je considère qu’un mot doit faire écho. Il est de bouche à bouche, il est d’oreille à oreille et cela sonne pour moi comme une obligation. L’écho de la transmission devient le commandement. Je crois que les mots sont faits pour être écoutés, pour s’entendre et ils ont besoin d’une sorte d’altérité instituante, c’est-à-dire que partout il faut requérir la présence de l’autre. Alors, cette loi en quelque sorte inconsciente, mais qui surgit comme une injonction volontaire m’a guidé dans la revue Passages pour engager le dialogue sur des sujets aussi différents que la politique, l’économie, les religions ou les relations internationales.

Par rapport au sujet qui nous concerne aujourd’hui, je ferai une critique amicale aux institutions religieuses, ici représentées, en leur demandant d’éviter, si possible, de camper dans des généralités sur la tolérance mutuelle et en leur demandant de faire cet effort de transmission, c’est-à-dire d’accepter de confronter leurs mots, de confronter leurs attitudes. Que disent leurs textes les uns par rapport aux autres ? Comment comparent-elles les interprétations de ces textes ? Quel sens commun donnent-elles aux interdits ? Comment s’ordonnent les droits et les devoirs, les avoirs et les obligations ? En matière d’économie, c’est extrêmement intéressant d’avoir un point de vue religieux. Il faut dire que l’économie est une des branches de la civilisation, comme le politique et le religieux. C’est pourquoi il faut en parler ensemble et à haute voix. Je fais une émission sur la politique internationale le dimanche matin. C’est assez extraordinaire de se dire que vous parlez et que vous êtes écouté par une écoute d’autrui qui est tellement différente de votre propre  identité. Je pense que cette altérité, il faut non seulement l’accueillir, comme l’a montré Claude, mais la rechercher partout. Le religieux doit la chercher, de même que le politique ou l’économique. Daniel Cohen vient de sortir un livre sur la question économique, où il montre (ce qu’on savait de longue date) que l’homo economicus n’est qu’une branche de l’homme. Et c’est l’ensemble de toutes ces branches qui constitue la civilisation.

Et je reviens à Passages, avec ce regard juif sur l’actualité, qui est devenu en peu de temps l’actualité autrement, faute de pouvoir exprimer de manière plus précise ce qu’on pouvait dire sur l’actualité. Je suis passé de l’identité pure, si je puis dire, à une identité d’altérité. Passages est, à première vue, un mot anodin, que certains confondent parfois avec Messages (le journal), voire avec Rivage. Mais j’ai justement cherché à donner un sens à ce mot Passages et j’ai été servi ! En hébreu, si vous conjuguez au passé le mot correspondant, ça veut dire ce qui est passé. Si vous le prenez au présent, ça veut dire l’action de passer (et le juif est un passeur). Un même mot représente l’ambiguïté de toute la linguistique. Freud a montré que de tels mots postulaient le passé et le présent, voire même une chose et son contraire. Le mot lui-même postule une altérité. Il postule de la transmission, un passage de temps, un franchissement. En français, vous avez la même ambiguïté avec le mot Passages, trait d’union entre le passé, l’histoire et l’action de passer le moment On est dans cette ambiguïté du langage qui postule qu’un mot contient le poivre et le sel de la chose qu’il exprime. Il y a là matière à réflexion aujourd’hui.

Dans le dialogue qu’on postule sur les religions, il faut leur demander de prendre en considération cette question du temps et de considérer leur action d’aujourd’hui dans la chronologie des civilisations de l’humanité. Le passage des religions… j’aborde là un point qui peut paraître sensible à certains d’entre nous. Souvent on envisage le passage d’une religion à l’autre dans l’ordre de la substitution, voire même de l’accomplissement J’y suis absolument réfractaire. Je considère que chaque religion est un temps de l’histoire et qu’il ne faut pas confondre les temps de l’histoire. On peut harmoniser les partitions entre le judaïsme, le christianisme, l’islam, on peut avoir une écoute partagée de ces religions mais il est nécessaire pour cela de ne pas restreindre à une substitution le passage obligé de l’une à l’autre.

La réception idéologique et culturelle voire socioreligieuse, de la revue Passages ne fut pas exactement ce que j’espérais. Quand j’ai parlé d’un regard juif sur l’actualité, puis de l’actualité autrement, ça a été pris au premier degré, à la lettre, si je puis dire, si bien que, pour le monde juif, nous n’étions pas assez juifs et que, pour les non-juifs, nous étions trop communautaires, trop juifs. Bref ! Une incompréhension du projet, donc une difficulté à se réclamer d’un véritable cosmopolitisme.

Alors je voudrais vous dire que je me réclame de ce cosmopolitisme. J’en fais même, aujourd’hui, une religion au sein de la politique internationale et même au sein du politique tout court. A l’heure où les nationalismes reviennent, je pense que les religions, toutes les religions, doivent accepter un libre choix culturel de l’individu. L’individu doit avoir le droit de se réclamer d’une religion ou de l’irréligion. Cela me paraît aujourd’hui indispensable. A mon avis, on n’a pas le droit, au nom d’une religion, d’exclure, de manière communautaire, quelqu’un qui se conduirait hors du canon ou du dogme. Je pense par ailleurs que le dogme est très utile ; il ne faut pas abolir un dogme religieux. Il faut qu’il existe mais, quel qu’il soit, il faut qu’il puisse être discuté, qu’il puisse être interprété, qu’il puisse même être mis en pièces. Mais à condition que l’individu ne se mette pas hors-la-loi. Il y a aujourd’hui une réflexion sur les trois religions (permettez-moi de ne pas différencier les chrétiens). Mais je pense qu’il y a une identité religieuse éclatée à promouvoir, a partir de cette appartenance cosmopolite dont je parlais et à partir de cette altérité instituante. Les juifs, les chrétiens, les musulmans se réfèrent à un canon défini par les écritures saintes (avec des emprunts culturels extérieurs) et d’autres se réfèrent à une filiation qui emprunte la laïcisation. Mais quelle autorité aujourd’hui, quel dieu, si je puis dire, puisqu’on est dans le monothéisme, serait à même de nous distinguer meilleur que le voisin, sinon plus vertueux ou plus authentique. Cette question-là, je crois qu’il faut la trancher par l’altérité ; réclamer une pureté identitaire, une pureté vertueuse, ça me parait être un chemin très dangereux. Je pense qu’il y a un relativisme qui doit être accepté par les religions. Il faut éviter tous les dérapages que nous observons aujourd’hui sur l’identité pure qui n’est qu’un leurre, qui n’est qu’une perversion quand on l’applique à la société. A mon avis, la radicalisation de la religion conduit inéluctablement à la violence et à la perversion. Et c’est pourquoi je pense qu’il n’y a pas de meilleur vaccin contre cette perversion religieuse que le cosmopolitisme et l’altérité instituante

Je vais donner un exemple personnel car il faut que nous nous éprouvions, puisque nous sommes ici dans un moment de sincérité. Je n’ai jamais pu me débarrasser du côté religieux de ma filiation même quand, il y a de nombreuses années, je voulais être parfaitement laïc. Et il m’arrive d’écouter des cantates de Bach en psalmodiant des raisonnements talmudiques, voire même des prières qui résonnaient dans la synagogue de mon père lorsque j’étais enfant. Les deux choses peuvent me venir en même temps et quelquefois, pour ajouter à la difficulté, me viennent simultanément des comptines en arabe que me chantait ma grand-mère. Et cette expérience me fait dire que la laïcité a commis une grave erreur lorsqu’elle a voulu être, elle aussi, une entité pure et qu’elle a cherché à exclure la dimension religieuse. Elle a alors sombré dans la perversion dont je parlais précédemment. Je souhaiterais que cette résonnance cosmopolite que je vous fais entendre s’étende dans nos banlieues pour immuniser contre cette violence urbaine qui s’en prend à l’autre parce qu’on est en conflit avec soi-même. Je tiens beaucoup à le dire. Ceux qui s’en prennent à l’autre à cause de sa religion sont mal avec eux-mêmes. Et c’est parce qu’ils sont mal construits identitairement, mal adaptés, mal intégrés qu’ils s’en prennent à un autre supposé être un ennemi purement virtuel.

Alors, vive la loi ! Mais si nous pensons tant, religion comprise, à faire du commandement d’altérité une injonction volontaire face à la crise aujourd’hui, les religions ne me paraissent pas avoir de message plus spécifique à délivrer que le politique, l’économique ou le social. Mais je pense que les religions, comme le politique, comme le social, comme le culturel, doivent travailler ensemble et se mettre de concert à l’écoute d’autrui et lutter aujourd’hui – c’est une priorité – contre tous les extrémismes, contre toute la violence sociale et contre toutes les exclusions.

Pardon d’avoir été un peu long et d’avoir suivi un trajet d’école buissonnière pour parler de manière personnelle Mais je pense que c’est un sujet qui implique aujourd’hui qu’on donne une image de soi dans un dialogue avec autrui. C’est ce que j’ai essayé de faire avec beaucoup de sincérité.

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