INTERVENTION DU GRAND RABBIN HAIM KORSIA

Aumônier général israélite des armées

Avant toute chose, je veux réagir à deux questions importantes posées juste avant mon intervention et les aborder par l’intermédiaire des textes. La première, c’est le dialogue interreligieux et Emile a parlé de Cordoue comme d’un temps idéal. Mais mon sentiment, c’est que Cordoue est un leurre qui s’explique par le besoin d’un symbole. Est-ce que ce dialogue ne peut fonctionner que lorsque l’Islam est dominant ? C’est une vraie question. Et quand bien même… ce rêve n’a pas marché. Bien sûr, il y a eu un peu moins de morts, et intellectuellement, il y a eu une grande production, mais je maintiens qu’historiquement c’est une sorte de rêve, d’idéalisation très touchante, très jolie, mais contraire aux faits. Or les faits sont têtus.

Par contre, ce qui me paraît clair, c’est que les religions peuvent dialoguer à condition qu’il y ait un tiers. Vous disiez, cher monsieur Malet, que ce tiers,c’est la philosophie, mais la philosophie n’est-elle pas une forme  de  religion ?  A  mon  avis,  le  tiers  nécessaire,  c’est l’Etat  et,  plus  précisément,  sa capacité à imposer une laïcité… à la française. Je pense que sans laïcité, il n’y a pas de dialogue possible entre les religions. On peut faire la comparaison avec le football : un club de première division ne va pas disputer un match contre un club de division d’honneur ; et même en Coupe de France, les clubs de première division n’interviennent qu’à un certain moment de la compétition. La seule disposition nécessaire au dialogue entre les religions, c’est l’Etat qui l’impose dans la laïcité, dans l’équité entre les religions, quels que soient les nombres de pratiquants. Par cette laïcité, qui n’est pas l’oblitération du fait religieux, mais la mise en équité des religions, l’Etat fait en sorte que ces religions puissent se situer toujours d’égal à égal. Bien sûr, en France, personne n’a le droit de nier l’histoire et l’antériorité du christianisme dans les structures du pays, même si le judaïsme y est antérieur. Mais, aujourd’hui, c’est la laïcité et elle seule qui permet le dialogue entre nous tous.

Je pense que, pour le judaïsme, la rencontre avec les autres religions est consubstantielle. Dans le livre biblique de l’Exode, il y a les Dix Commandements. Le texte qui les contient porte un nom: Yitro. C’est celui du beau-père de Moïse, qui est un prêtre mais n’est pas juif. C’est lui qui donne des conseils à Moïse pour gérer le peuple. C’est-à-dire que, dès le début, la Bible nous raconte l’histoire d’un dirigeant, Moïse, fils d’Abraham, qui se tourne vers les autres nations en disant ; « Enrichissez-moi de votre expérience. Apprenez-moi ce que j’ai à retirer de vous. » J’ai du mal à concevoir une religion fermée sur elle-même parce que l’homme n’est pas une île. Une religion sans lien avec les autres perdrait ce qu’elle est anthropologiquement, c’est-à-dire le fait de relier. Comment imaginer qu’elle ne puisse être qu’un outil pour relier certains entre eux, alors que la nature-même du lien est universelle. Une religion qui se fermerait aux autres serait, à mon sens, une hérésie.

Ensuite, je veux revenir sur ce qui a été dit à propos du néolibéralisme. Le Talmud, dans un texte extraordinaire, raconte un débat entre trois rabbins,

  • Le premier, rabbi Yéhouda, dit : « Regardez Rome, c’est formidable. Quel régime ! Quelle culture ! Regardez, c’est le bonheur. Ils font des ponts pour relier les gens entre eux. Ils font des bains pour améliorer le confort, l’hygiène. Et ils font de belles places de marché pour faciliter le commerce ».
  • Le deuxième, rabbi Yossi, se tait.
  • Le troisième, rabbi Simon, contredit :  « C’est scandaleux. A Rome, ils font des ponts pour mettre des péages dessus. Ils font des marchés pour mettre des prostituées dedans. Ils font des bains pour s’y livrer à des orgies. Tout ce qu’ils font, ce n’est que pour leur seul intérêt ».

Les Romains, qui ont entendu l’histoire, ont rendu hommage au premier et lui ont donné une belle situation. Ils ont exilé le second, accusé de n’avoir pas défendu Rome. Quant au troisième, ils ont voulu le tuer et il a dû s’abriter quatorze ans dans une grotte.

Transposons cette histoire aux débats sur le libéralisme et le capitalisme.

  • Certains pourraient dire : « Le capitalisme, le libéralisme, c’est formidable ! Sans capitalisme, il n’y a pas d’ambition ; il n’y a pas les Trente glorieuses ; la capacité qu’on a à produire ne s’exprime pas. « Le travail produit des inégalités justes », comme l’affirme Restif de la Bretonne. Le capitalisme a transformé le monde et il est vrai qu’on a construit des choses extraordinaires.
  • D’autres se taisent ; quoi qu’on puisse dire, le capitalisme est une donnée incontournable. C’est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres. Je n’y peux rien, donc je me tais.
  • Les troisièmes se scandalisent. Le libéralisme laisse trop de gens au bord de la route ; il ne s’intéresse qu’aux intérêts de certains au détriment de l’ensemble. Il ne valorise que le coût ponctuel. Il ne porte plus sur le long terme, alors qu’autrefois on transmettait des actions à ses enfants. L’investissement n’a de sens que sur le long terme. Et on veut un retour sur investissement à 15 % par an. Et, comme disait Claude, il y a trop de problèmes éthiques lourds avec le capitalisme.

Les choses graves, il faut les aborder avec légèreté et les choses légères avec un peu de gravité. Alors, que dit le Talmud avec légèreté et gravité ? A qui donne-t-il raison ? Le Talmud ne tranche pas. Ma conviction, c’est qu’il faut sans doute penser les trois ensemble. Il faut se taire pour reconnaître une donnée qui s’impose. Mais on ne peut pas nier le fait que ce système a amené des avantages, des avancées et une transformation positive du monde. Tant de pays se battent pour y accéder. Mais on ne peut pas nier non plus qu’il a amené du mal et qu’il a fragilisé une partie de la société. La seule solution, c’est de les penser ensemble, de pondérer les excès avec les espérances éthiques et de considérer qu’il n’y a pas moyen de faire autrement. Et penser les choses ensemble, cela nous oblige à encourager la diversité des sources de la pensée.

De même, quand Moïse amène son peuple devant la Mer Rouge, alors qu’ils sont poursuivis par les Egyptiens, Moïse dit au peuple (Exode 14, 13-14) : « N’ayez pas peur ! Restez debout et voyez la délivrance que Dieu vous apportera car tout ce que vous avez vu en Egypte, vous ne le reverrez plus. L’éternel combattra pour vous et vous, taisez-vous ». Ou plus exactement, fermez-la, expression triviale qui traduit bien la violence du mot hébreu utilisé. En fait, le peuple se scinde en quatre groupes :

  • Le premier groupe fait l’analyse suivante : « On a respiré la liberté. Plutôt mourir que redevenir esclave. Donc on va se suicider. »
  • Le deuxième groupe dit : « On a joué, on a perdu, on va rentrer en Egypte ». C’est l’instinct de survie.
  • Le troisième groupe dit : « Plus jamais ça ; on va mourir, oui, mais les armes à la main. »
  • Le quatrième groupe se met à prier, s’inspirant du fait que la seule chose à faire est de s’en remettre à Dieu.

Et Moïse s’adresse à chaque groupe. Au premier, partisan du suicide, il dit : « N’ayez pas peur, regardez la délivrance que Dieu vous apportera ». A ceux qui veulent rentrer en Egypte, il dit : «Vous ne retournerez plus jamais en Egypte. » A ceux qui veulent combattre, il dit : « L’éternel combattra pour vous. » Et à ceux qui veulent prier, il dit : « Taisez-vous ». On aurait pu imaginer a priori que les meilleurs sont ceux qui veulent prier. Mais les commentaires disent : « Quand quelqu’un veut mourir, le plus urgent, ce n’est pas de prier mais d’agir ». « La plus belle des prières sera l’œuvre de vos mains », comme le dit si bien Bernard de Clairvaux. Avant de se mettre à genoux et de prier, il faut se tourner vers ceux qui ont besoin d’aide et d’assistance.

Ce que j’ai remarqué dans ces versets, c’est que Moïse dit : « N’ayez pas peur » à l’ensemble des quatre groupes, en facteur commun. A ceux qui veulent combattre, il dit de n’avoir pas peur de ceux qui veulent mourir ; car ils estiment sans doute que si les malheureux qui veulent mourir, au lieu de se suicider, venaient combattre avec eux, ils seraient plus nombreux et les chances de succès seraient accrues. De même si les couards qui veulent rentrer en Egypte se joignaient à eux. Et ceux qui veulent rentrer en Egypte se disent : « Si ceux qui veulent combattre arrêtaient leurs folies, les Egyptiens seraient moins énervés contre nous et nous pourrions revenir. » Quant à ceux qui veulent prier, ils estiment sans doute que si les trois autres groupes, au lieu de gesticuler en impies, venaient prier avec eux, tout le peuple serait pieux et sans aucun doute Dieu l’aiderait de manière décisive. En fait, l’objectif de Moïse n’est pas de leur dire quoi faire mais de leur dire de n’avoir pas peur les uns des autres.

On rejoint l’un des enjeux essentiels de ce qui se passe aujourd’hui, enjeu souligné par Monseigneur Dubost. Il nous est si facile de nous bloquer, de nous enfermer et de considérer que les autres sont responsables de tout. Les autres me font peur. Or c’est notre système social qui est ainsi. Le système social, aujourd’hui, c’est que les autres sont un danger potentiel pour moi. C’est, par exemple, la question essentielle qui est posée à notre société par ce qu’on appelle vidéosurveillance ou vidéo protection. Le fait de contrôler qui passe repose sur un concept simple : « Celui qui passe est un danger pour moi ». J’ai besoin de vérifier, de voir tout ce qu’il y a. Après que Moïse ait dit : « N’ayez pas peur les uns des autres », le midrash raconte que les hébreux sont rentrés par douze chemins différents dans la Mer Rouge, un par tribu, mais qu’ils en sont sortis par une seule route. Ce que Moïse explique, c’est que, pour être un peuple, une nation, un pays, il faut conjuguer nos différences. Pour le peuple, il fallait donc additionner :

  • l’instinct de survie de ceux qui veulent rentrer en Egypte (Mieux vaut être vivant et esclave que mort et libre),
  • la force de ceux qui veulent combattre,
  • la foi de ceux qui veulent prier,
  • la capacité d’analyse de ceux qui veulent se suicider, sachant qu’il n’y a rationnellement aucune possibilité d’en réchapper.

Lorsque vous conjuguez tout cela, vous avez un génie supérieur à la somme des quatre groupes. C’est exactement ce dont la France et l’Europe ont besoin aujourd’hui : la conjonction des génies spécifiques à chaque groupe humain, permettant notamment que chacun donne quelque chose de supérieur à l’ensemble.

Dans le monde militaire, un plan de renseignement, c’est ce que nous voulons savoir chez l’ennemi. Moïse fait un plan de renseignement ; il envoie des explorateurs pour voir ce qui se trame et notamment « si les villes sont entourées de murailles ou pas ». On a tendance à traduire cela en disant : S’il y a des murailles, il faudra faire un siège, ce sera long et compliqué, etc. Mais, dans l’esprit de Moïse, c’est différent : S’il y a des murailles, cela veut dire que les citoyens ont peur. Et, s’ils ont peur, on soufflera dessus et tout tombera. Ce fut d’ailleurs le cas à Jéricho ; ils ont tourné sept fois autour de la ville, joué de la trompette et c’était gagné. En revanche, s’ils n’ont pas de murailles, c’est qu’ils n’ont pas peur, et donc ce sera très difficile.

Ce que la crise a révélé de notre société, c’est que nous étions tous pétris de peurs. Peur de nos origines, peur d’affronter le futur, peur de n’être pas à la hauteur des attentes, peur de ne pas laisser à nos enfants un monde aussi sécurisé que celui que nos parents nous ont légué. Et il est vrai que, pour la première fois, les générations futures risquent d’être moins à l’aise que les générations précédentes, alors que jusqu’à présent il y avait toujours eu une amélioration. Nous sommes dans la peur du futur.

Les religions peuvent nous apporter deux choses et elles le font en sortant du discours lénifiant (« C’est bien, il faut espérer, il faut être gentil, croyez etc. »). Ma religion a 3500 ans d’expérience, les Chrétiens 2000 ans et l’Islam 1400 ans. Et notre expérience commune, ce ne sont pas seulement les rites envers Dieu, c’est l’homme, c’est l’humain. Ce que nous pouvons proposer, c’est ce génie qui a fait toutes les cultures. Les religions ont prôné le respect et l’encouragement à la différence. Mais avec un concept très intelligent qui consiste à bien différencier unité et uniformité. Avec des différences, vous pouvez produire de l’unité. Mais avec l’uniformité, qui est une pulsion mortifère, qui consiste à faire que tout le monde soit identique, on ne peut pas faire d’unité.

C’est exactement la problématique de la tour de Babel. Dans la tour de Babel, les hommes sont unis, tout le monde « parle de la même façon, emploie les mêmes mots », comme le dit la Genèse. On dirait aujourd’hui qu’il y a une pensée unique. Alors, évidemment, il faut éliminer le seul qui reste dans l’altérité radicale, et donc éliminer Dieu, et symboliquement, on fait une tour. Et nous avons tous appris au catéchisme ou dans un cours équivalent que, un moment, Dieu se met en colère et punit les hommes : il mélange leurs langues, la tour s’effondre et il les disperse. Mais ça ne s’est pas passé ainsi. C’est d’ailleurs étrange qu’on nous présente la solution du problème comme étant la punition ! Dieu mélange leurs langues et Il les disperse pour apprendre aux hommes que l’unité ne se fait que quand on est différent. Vous ne ferez jamais l’unité avec des individus identiques. Il dit : « Vous allez dominer votre incapacité à parler la même langue, vous allez dominer l’incapacité que vous avez de vivre ensemble, parce que la géographie va vous y aider. Et malgré tout vous allez essayer de produire une humanité commune ». On remarque d’ailleurs que Dieu est beaucoup plus clément avec la tour de Babel qu’avec le Déluge. A l’époque du déluge, les hommes s’entretuent, probablement au nom de Dieu, et Dieu éradique cette humanité-là. Alors que, pendant la tour de Babel, ils sont unis et s’en prennent à Dieu lui-même qui se contente de les disperser en plusieurs lieux de la terre. La conclusion est évidente : Dieu préfère que nous soyons unis, même si c’est contre Lui, plutôt que désunis en Son nom. Ce que les religions peuvent apporter, c’est à la fois cette idée de l’unité, donc de la différence, et que la différence est la véritable richesse humaine, y compris dans le domaine religieux.

Là, j’ai un petit avantage sur mes collègues, car le judaïsme n’a jamais voulu faire de sa religion la religion universelle parce que chacun possède sa façon de servir Dieu et, d’une certaine manière, sa façon de servir les hommes. La manière de chacun est nécessaire à l’ensemble. Ce que peuvent aussi apporter les religions, c’est d’utiliser ce temps de crise qui est un temps de remise en question pour repenser l’économie.

En marketing, on sait qu’il y a un gros problème dans certaines entreprises quand elles ont un produit vache à lait. Par exemple, vous êtes Nokia et vous fabriquez un téléphone extraordinaire, dont le fonctionnement est excellent et qui se vend extrêmement bien, faisant de vous la première entreprise mondiale du secteur. Vous faites de gros bénéfices et vous êtes heureux. Vous n’êtes pas inquiet, vous n’investissez pas autant que vous devriez dans la recherche et le développement. Vous vous reposez sur vos lauriers. Pendant ce temps-là, vos concurrents fabriquent des produits, recherchent, innovent, et un jour ils vous dépassent nettement. Et l’écart qui se creuse est tel que vous ne pouvez plus les rattraper.

Nous avons oublié de penser notre futur en croyant que notre modèle était parfait et éternel. Mais même si nous nous sommes assoupis sur nos certitudes et si nous en avons fait de nouveaux veaux d’or, d’une certaine manière, le temps de la religion est tellement long qu’il peut permettre de revenir à des valeurs profondes.

Un des précédents chefs d’état-major des armées disait : « Pour être certain d’avancer, il faut se laisser pénétrer par l’immuable. » Les religions aussi, avec d’autres, ont cette capacité de parler à la société et de parler de valeurs beaucoup plus profondes, immuables. Or l’un des problèmes majeurs d’une société, quelle qu’elle soit, c’est que, quand tout va bien, elle se laisse aller, elle ne s’intéresse plus à la recherche et au développement, c’est-à-dire à la recherche du sens. Mais, quand il n’y a plus le produit vache à lait, quand ça va un peu moins bien, alors la recherche du sens devient vitale, essentielle. Et peut-être que ce temps qui est un temps de crise, simplement parce qu’il fait peur et qu’on n’a aucun repère pour le comprendre, devrait nous amener à nous poser la question du sens réel de notre quête et à entrouvrir la voie d’un chemin qui reste à découvrir. On peut se poser aussi la question de l’attente. Attendre qui ? Attendre quoi ? Rabbi Nahman de Braslav, un rabbin que j’aime beaucoup, dit : « Ne demande pas trop ta route. Tu risquerais de ne pas te perdre. » Cela veut dire qu’à force de chercher des réponses et des solutions à la crise, avec les éléments qu’on connaît, on risque de passer à côté de la découverte d’un monde qu’on pourrait construire ou reconstruire d’une manière beaucoup plus intelligente qu’en utilisant exclusivement les modèles passés. C’est essentiellement cela que les religions peuvent proposer. Elles ont la profondeur du temps et elles n’ont pas les exigences du résultat immédiat. C’est peut-être là qu’on peut trouver cette idée de la diversité.

Oui, je crois que la diversité est une richesse. Je crois en la rencontre. Je crois en la capacité que nous avons de trouver des solutions qu’on n’envisage même pas maintenant. Et je sais que la solution viendra de toutes nos rencontres.

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