INTERVENTION DU PROFESSEUR MOHAMED AIOUAZ

Adjoint au Recteur de la Grande Mosquée de Paris

Professeur de théologie, de sciences religieuses et de langue arabe à l’Institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris

Je me garderai bien de traiter le thème de cette rencontre les religions face à la crise sous un angle économique, n’ayant pas les compétences nécessaires. Alors, parler du dialogue interreligieux, de la mise en évidence des valeurs pacifiques de chaque religion, de la tolérance ? Avec les grands bouleversements qui secouent notre monde, ce sont des choses à mes yeux révolues.  Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’évidences et ce n’est pas en les évoquant à chaque fois que les choses vont progresser. Je reviens à ce que disait Emile Malet sur le dialogue interreligieux ; celui-ci se situe à un niveau très superficiel qui anime ce qu’on peut appeler dans notre société contemporaine le système d’exclusion réciproque.

Quand on parle des grands sages, des grands savants de l’Islam, on ne fait pas la différence entre les savants en matière religieuse et les savants dans les domaines autres que la religion. Cette opposition entre science et religion n’existe pas. Bien sûr, on ne parlera pas de relativité dans le Coran ni dans un texte religieux. Le Coran n’est pas un livre de science ; le Coran, avec toutes les traditions, toutes les écritures saintes, c’est une révélation qui dépasse l’ordre rationnel et qui relève du domaine supra rationnel, pour ne pas dire irrationnel (mot souvent utilisé, hélas ! dans un sens très approximatif). Ce sont deux choses différentes.  Il n’y a jamais eu conflit, dans la civilisation musulmane, entre les savants (au sens expérimental, au  sens moderne du terme) et les religieux. Dans la perspective traditionnelle,  la  science  est  le  moyen de  lire  et d’expliquer la création divine. Ainsi, Rhazès (Al Razi), qui était originaire de la Transoxiane, qui était philosophe, médecin et théologien, lisait un jour un verset coranique et il prit un livre d’astronomie (science dans laquelle il était compétent) pour essayer de comprendre. Une partie du Livre sacré renvoie en effet à la méditation sur les signes de la création. Un juriste vint lui demander ce qu’il était en train de faire. Et il répondit : « Je lis simplement l’interprétation du verset sur la création du ciel et de la terre, l’alternance du jour et de la nuit ; il y a des signes pour ceux qui sont doués d’intelligence. Le texte est là et moi j’essaie de le comprendre à ma manière, en tant que scientifique ». Le conflit entre science et religion n’existe pas..

Les religions aujourd’hui ne sont pas innocentes. On a souvent voulu nous présenter certaines traditions comme étant, à l’exclusion de toute autre, des religions d’amour. Un jour, lors de l’invasion de l’Irak, j’ai rencontré un ami pour lequel j’ai une grande estime, une grande considération malgré la différence de nos idées, de nos opinions et de nos confessions. Il me disait alors son espoir qu’il n’y ait pas en Irak une guerre entre les religions car il avait des frères chrétiens là-bas, qui justement venaient d’être mis sous la protection de la Vierge, ce que je conçois et que je respecte totalement. Je ne pouvais qu’approuver car quiconque est doué d’une certaine intelligence, d’une certaine sagesse ne peut pas prôner autre chose que la paix. Mais je lui ai simplement fait observer que, sur les chars qui envahissaient la terre de l’Irak, il était écrit Abrams et que, sur les canons, on avait inscrit « Ticket to Paradise ». En conclusion, je pense qu’aujourd’hui il y a une situation chaotique, due au fait que nous sommes dans une phase critique de dégénérescence du cycle actuel de l’humanité.

Bien sûr, la religion, la politique et l’économie sont des aspects indispensables à l’évolution de toute civilisation. Mais ce n’est pas dans ces domaines qu’on va trouver les solutions. Ainsi que l’a rappelé Monseigneur Dubost, le Pape disait que nous sentions aujourd’hui une absence de moyen intellectuels pour résoudre la crise du sens sur la planète. Il me semble en effet que nous devons faire la distinction entre deux domaines différents, celui de la religion et celui de la métaphysique et de la spiritualité. André Malraux disait que le 21ème siècle ou bien sera spirituel ou bien ne sera pas. Il a dit spirituel et non religieux. Cela peut se comprendre par sa démarche personnelle lors de son dernier voyage en Inde et par l’admiration qu’il portait au peuple de cette nation. Il a dit qu’en Occident nous n’avions pas la connaissance métaphysique. Nous savons qu’il existe une connaissance métaphysique, mais nous ne possédons pas les moyens d’y accéder. En Inde, au contraire, les gens ne parlent que de cela, du matin au soir. Dans les années 30, René Guénon avait écrit un livre intitulé « la crise du monde moderne ». De nombreux auteurs ont écrit sur les différents aspects de la dégénérescence de la société, de la civilisation moderne. Nous sommes aujourd’hui dans une phase très critique de la marche cyclique du temps. C’est conforme à ce qu’enseignent les traditions (je ne dis pas les religions) à travers la notion qualitative du temps. Car le temps n’est pas qu’une notion quantitative. Il y a une marche nécessairement descendante dans un cycle et, arrivé à un point critique de cette marche, il y a forcément des bouleversements et des turbulences, comme celles que nous sommes en train de vivre aujourd’hui.

Je voudrais revenir sur la question du dialogue interreligieux pour me faire bien comprendre. Ce dialogue se fait essentiellement entre des autorités savantes. Ainsi, Averroès a dialogué avec Maïmonide. Il y a même un ouvrage qui rassemble leurs correspondances. Personnellement, je suis intervenu à l’Institut Rachi, à Troyes, en présence d’éminentes personnalités, notamment du directeur de l’Université de Tunis, sur le lien et la correspondance entre Averroès et Maïmonide, Mais il faudrait éviter qu’à chaque fois qu’une crise apparaît, dans toutes nos interventions, nous nous précipitions en Espagne pour évoquer cette phase historique. Elle a existé certes. Mais est-ce que, aujourd’hui, il y a des possibilités ou des espérances pour revivre une telle époque ? Non ! Il y a des textes, par exemple dans le Coran, qui disent de dialoguer avec les gens du Livre, mais c’est toujours sur des subtilités d’ordre métaphysique et spirituel, qui sont le propre d’autorités spirituelles et savantes. Personnellement, j’ai lu le conflit entre Averroès et Al-Ghazali, ainsi que le Guide des Egarés de Maïmonide. Je l’ai même lu en arabe et j’ai eu l’impression de lire un livre de théologie musulmane. Il suffit juste de changer quelques termes qui relèvent de la terminologie propre à la tradition juive. Le véritable dialogue concerne des points complexes qui exigent une grande compétence. Quand, aujourd’hui, on parle de dialogue interreligieux, on dit qu’on va faire une prière collective et on rentre dans du syncrétisme, voire même parfois du folklore. Aujourd’hui, il serait peut-être préférable que chacun creuse dans sa propre tradition pour essayer de comprendre un peu la situation qu’on est en train de vivre. D’ailleurs, pour ce qui est de l’Islam, il faut distinguer entre le dialogue dans le sens ontologique du terme et ce que nous entendons par là aujourd’hui, c’est-à-dire essentiellement des rencontres associatives. Il s’agit de choses vraiment très différentes. Il me semble donc que chacun doit creuser dans la tradition qui est la sienne pour essayer de trouver ce terrain doctrinal commun et ces valeurs communes, pour essayer de dépasser les divergences et les divisions qui nous opposent. Pour terminer, je dirai simplement que, tant qu’on ne considèrera pas la religion comme une question personnelle, on continuera à mélanger et à confondre propagande et dialogue interreligieux.

Le Coran est clair sur ce point. Vous avez votre religion, nous avons la nôtre. Et, pour nous, la religion, ce n’est pas quelque chose qui s’étudie dans les livres. Ainsi, mon père ne m’a jamais parlé de religion. Et aujourd’hui, des musulmans viennent me voir pour inscrire des enfants de six ou sept ans dans des cours de religion. Mais, chez nous, ça n’existe pas, les cours de religion ! Car ce qui relève de la pratique religieuse est mêlé à la vie quotidienne, d’une façon totalement spontanée. Parce que, dans l’islam, il n’y a pas de différence entre spirituel et temporel. Dans l’école publique, il y avait bien sûr quelques thèmes élémentaires sur l’Islam. Mais il ne s’agissait pas de cours de religion. Nous n’avons pas de clergé, nous n’avons pas de référence infaillible qui parle au nom du ciel et qui impose de se taire. Il me semble que la crise actuelle s’inscrit dans cette marche cyclique du temps (par opposition à une marche linéaire), dans son caractère qualitatif  (par opposition à un caractère quantitatif), qui expliquent le messianisme. Dans chaque religion, on peut voir les signes de la fin des temps. Ici, le temps n’est pas envisagé en tant que singulier, ce qui montre  qu’il ne s’agit pas de la notion conventionnelle. Il s’agit de cycles. Dans la perspective traditionnelle, il y a cette marche cyclique du temps et, lorsqu’on arrive à un certain point critique, des turbulences et des bouleversements sont inévitables. Mais pratiquement toutes les traditions enseignent l’espérance : il ne faut jamais perdre espoir.

Je voudrais évoquer la question des concepts occidentaux de laïcité et de démocratie. Je suis parfaitement d’accord avec ceux qui disent que les Orientaux ne peuvent pas fonctionner avec les concepts occidentaux. Et d’ailleurs l’échec des interventions visant à imposer des modèles occidentaux dans les sociétés orientales en est la preuve. Toutes les sociétés ne fonctionnent pas selon la même culture, selon la même vision, selon la même conception du monde. Et se considérer comme étant la seule et unique conception, la seule et unique civilisation, le seul et unique modèle, en essayant de les imposer aux autres, ce n’est pas aujourd’hui une démarche pacifique. Cela ne fait qu’accentuer les turbulences et les désordres qui règnent dans ces régions. D’ailleurs, il suffit de se rendre compte d’une chose simple. Tant d’efforts ont été faits pour présenter le modèle occidental comme modèle unique dans les pays arabes, juste après ce qu’on a appelé (pas dans les pays arabes mais en Occident) le Printemps arabe. Mais il suffit de se rendre compte des revendications politico-religieuses immédiates dans ces régions. En Lybie, on a dit : « On est venu et il faut que vous vous débarrassiez de la dictature et que vous instauriez la démocratie ». C’est bien ! On a franchi la première étape, puis le Conseil dit : « La loi officielle en Lybie, ce sera la chari’a. » Ce sont des sociétés, des civilisations, des conceptions du monde, des visions qui sont différentes de celles des sociétés occidentales. Il faut se rendre compte que de telles interventions ne favorisent pas l’avenir des relations entre ces deux régions du monde que sont l’Orient et l’Occident.

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