INTERVENTION DE MADAME JULIA KRISTEVA

Philosophe, écrivain, psychanalyste

Professeur à Paris VII et à l’université de New-York

Je ne suis pas spécialiste de la crise et pas vraiment des religions, et je me disais que, dans ce débat, je suis une intruse, mais c’est souvent le cas pour les femmes. Bien sûr, en tant que femme, caractéristique que je n’oublierai jamais, mais aussi parce que j’ai assumé cette lourde et très prestigieuse tâche, tellement hyperbolique qu’elle est impossible, de représenter l’humanisme aujourd’hui. Je suis évidemment d’accord pour reprendre ce que j’ai dit devant Benoît XVI et devant un aréopage de religieux de la terre entière : juifs, orthodoxes, protestants, bouddhistes, confucéens etc. Nous étions une dizaine autour d’une table et moi j’étais la dernière et une femme. Je me disais que je ne pouvais pas ne pas reprendre ces paroles. Mon intervention s’appelait (et elle se trouve sur mon site) : « Dix  principes pour  refonder l’humanisme ». Ce ne sont pas dix commandements mais dix principes. Mais nous avons fait le travail en deux temps ; d’une part à l’université de Rome où j’ai exposé ces dix principes ; d’autre part devant le Pape où j’ai essayé de résumer l’essentiel en cinq minutes. Je me disais que je ne pouvais pas vous infliger la lecture de ces paroles un peu condensées. Mais ici j’essaierai de jouer le jeu de l’interlocution, de l’échange, en me présentant moi-même, en entendant ce qu’ont dit les autres intervenants et en y réagissant.

Je suis une personnalité cosmopolite, pour ne pas dire une immigrée (car ça fait stigmatisant !), d’origine bulgare, de nationalité française. Je me considère comme citoyenne européenne et je suis très fière – n’en déplaise au Professeur Aiouaz – de la culture européenne et de ses valeurs de démocratie et de liberté, notamment en ce qui concerne les femmes et la laïcité, et je vais essayer de montrer qu’il y a de l’universel dans ces notions. Et je suis aussi d’adoption américaine car j’enseigne souvent aux Etats-Unis.

Et avec tout cela, en écoutant à la lumière de cette identité télescopique ou cosmopolite, j’ai essayé d’entendre ce qui peut me concerner dans ce qui s’est dit aujourd’hui, ce à quoi je pourrais porter un regard un peu différent. C’est la question de la crise, non pas dans ses dimensions économiques, financières etc. qui ont été largement débattues, mais sur le fait que cette crise est en fait une crise existentielle. Tous les intervenants ont évoqué l’idée qu’on bute sur la question de savoir à quel homme (ou à quelle femme !), à quelle humanité cette crise s’adresse et quelle humanité peut éventuellement succomber à cette crise ou la traverser.

Haïm Korsia et Emile Malet ont insisté sur l’expérience humaine… mais qu’est-ce que l’humain ? Qui nous dicte l’humain ? Quelle est la vision que nous avons de l’homme  (femme, adolescent, vieillard, handicapé compris) ? La notion d’humanité est le résultat d’une longue évolution qui chemine à travers les siècles et les civilisations et je vais pour ma part m’arrêter à trois civilisations que je connais mieux, mais évidemment sans être exhaustive.

Cette idée d’humanité en tant que concept universel s’amorce déjà dans la philosophie grecque car les dialogues platoniciens ont mis à l’épreuve des vérités sur l’identité de chacun. Elle s’amorce dans un judaïsme universalisant : Ezéchiel déjà disait que l’alliance sera un jour donnée aux Egyptiens et aux Assyriens. Et le Grand Rabbin de France, dans un livre qu’il a publié au moment des élections présidentielles (N’oublions pas de penser la France) écrit que les juifs sont les descendants d’un peuple-monde fait de tous les peuples. On sait que cet universalisme juif n’est pas toujours respecté. Mais il existe et c’est là-dessus que nous nous appuyons et que l’humanisme des Lumières, que je représente, se ressource.

Et puis il y a l’humanisme chrétien. Je le connais par l’intermédiaire du Conseil national du handicap, cette œuvre à laquelle je travaille avec Jean Vannier, le fondateur de l’Arche. C’est un dialogue destiné à donner un accompagnement personnalisé à la personne handicapée. Ce travail n’est possible que parce qu’il y a les œuvres caritatives chrétiennes et c’est cette expérience-là qui interroge l’Etat, lequel n’est pas toujours à la hauteur. Mais nous avons aussi toute la philosophie qui, en contact avec la pensée théologique, a donné la grande théologie chrétienne. De Thomas (avec Aristote), jusqu’à Descartes qui est une théologie blanche, jusqu’à la philosophie de Russell et Heidegger et jusqu’à nous, ce sont des interrogations sur l’essence de l’être humain et sur son existence. La question de Saint-Augustin (« Je suis devenu question à moi-même »), c’est elle que va reprendre l’humanisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières. J’insiste parce que c’est cet humanisme-là qui fonde les droits de l’homme, qui est celui de l’ONU et de l’UNESCO et c’est lui qui, à mon sens, constitue l’espoir de la globalisation. Parce que nous essayons, non pas de le vendre, non pas de l’imposer à la manière coloniale, non pas de le bombarder comme les Américains l’ont fait en Irak, mais de le partager dans un dialogue et dans une interlocution avec ceux qui ne participent pas de ce mouvement, qui se croient étranger à lui, mais qui pourraient peut-être s’y intégrer en le fécondant et qui peuvent aussi nous apporter beaucoup pour nous refonder et continuer à vivre dans le développement.

Car le développement est sous-jacent à la crise, par laquelle nous allons peut-être dans le mur, mais qui est aussi un mouvement nécessaire de l’évolution. L’humanisme, tel que je l’entends, est unique au monde et il ne s’est produit que dans notre civilisation grecque, juive et chrétienne, où une rupture a eu lieu, notamment au 18ème siècle, avec ce qu’on appelle les Lumières. Des hommes (et quelques femmes néanmoins) ont dit que l’idée de Dieu, comme celle de souveraineté royale est sans doute intéressante (car les déismes ne les ont pas évacuées). Mais ces idées peuvent être des freins de la liberté des corps et des esprits. Et c’est ainsi que nous avons la grande philosophie des Lumières dont nous nous inspirons aujourd’hui. Elle est aussi la « religion de la République » et elle fonde la laïcité. Je crois qu’on ne dit pas assez que cette rupture, que cette naissance des Lumières et de l’humanisme sont des produits du continent européen et de sa tradition grecque, juive et chrétienne.

Cela veut dire que, en héritant de ceux qui nous précèdent, nous ne prenons pas les religions des grecs, les religions des juifs, les religions des chrétiens comme des dogmes (ainsi qu’ils le pensent dans leur propre histoire et dans leur propre développement). Nous les prenons comme des réalités historiques qui apportent, non pas la vérité absolue, mais des vérités. Et que ces vérités-là, nous devons les respecter, c’est-à-dire les entendre, les apprendre, les apprivoiser. Je pense personnellement qu’il devrait y avoir un enseignement des religions dans les écoles et, pour cela, l’EHESS a des cadres qui sont capables de le faire, ainsi que leurs élèves, mais peut-être y a-t-il d’autres moyens de créer cette culture, cette acculturation du religieux dans les écoles. Cela pourrait donner d’autres types de savoir que ceux qui sont issus de la rationalité pure. Cela peut s’apprendre. Il faut intégrer la tradition, mais ne pas se contenter de la respecter telle quelle. Et il y a quelque chose que je n’ai pas entendu autour de cette table, qui me paraît être très importante. Les humanistes ont une certaine difficulté à se faire connaître ; les hommes et les femmes qui se réclament de cette idée n’osent pas le dire parce qu’ils sont culpabilisés de toutes les erreurs qui ont été faites au nom de l’humanisme. L’Europe a eu des crises épouvantables, comme avec les pogroms, les croisades, la shoah, Et beaucoup pensent que la shoah et d’autres exactions sont dues au fait qu’on a abandonné les sentiments religieux. Et que l’humanisme serait un nihilisme qui, parce qu’il ne connaît pas le transcendantal, va directement dans les camps de concentration et d’extermination de l’humain. Ceci est probablement vrai de certaines déviations de l’humanisme mais ce n’est pas l’essence de l’humanisme tel qu’il s’est construit à partir du 18ème siècle.

Et je vous donne quelques exemples. L’humanisme commence par Erasme, qui s’acharne à faire de l’éducation. Comment faire face à une grande crise si on ne réforme pas complètement l’éducation ? (D’ailleurs, notre Président de la République a fait de l’école une priorité). Mais Erasme est un pédagogue. Son livre fondamental s’appelle Eloge de la folie. Cela signifie que l’être humain, loin d’être théomorphe, c’est-à-dire d’être transformé en dieu, loin de voir le divin atterrir en lui, dans une pratique où on s’incline devant l’homme et devant ses misères, où on respecte ce qu’il dit, quoi qu’il dise, l’être humain est un fou. Nous sommes tous fous, y compris les religieux. Il y a cette reconnaissance de la limite de l’homme, de la vulnérabilité de sa faiblesse. L’humanisme a la force de dire cela. Evidemment, les religions aussi, mais elles vont mettre ces faiblesses-là dans l’enfer. Nous, nous essayons de donner des connaissances de cette faiblesse, des connaissances de la folie. L’éloge de la folie va aboutir à l’enfermement des fous, puis après au désenfermement des fous, puis aux pressions de la psychiatrie, aux pressions des sciences, quand elles nous permettent d’entrer dans les difficultés de la maladie mentale, de la psychose, de l’autisme etc.

J’ai parlé d’Erasme et de la reconnaissance de la folie humaine. Autre grand constructeur de l’humanisme, Diderot. On sait peu qu’il a écrit une Lettre sur les aveugles à l’intention de ceux qui voient. Diderot, pour la première fois au monde, fait du sujet des handicapés, non pas un rebut qu’on va euthanasier (vous savez que de telles perspectives sont évoquées, surtout en temps de crise). Il va dire que c’est un sujet politique et qu’il faut tout faire pour que la société aille à la rencontre de ce sujet handicapé. Le développement du Braille, le langage des sourds etc. vont venir dans la foulée de cette position politisante du handicap que Diderot a apportée.

Je peux prolonger la liste. Je vais donner un deuxième exemple avec Diderot qui va nous conduire au besoin de croire. On dit que l’humanisme a zappé sur le religieux, sur le besoin de croire et qu’il est allé très loin dans une pensée rationaliste qui ferme l’expérience intérieure. Oui, ce fut et c’est toujours un des grands défauts d’un certain humanisme. Mais (dès le début) vous avez ce grand livre de Diderot qui évidemment révulse beaucoup de croyants, la Religieuse, où il raconte qu’une femme a été mise dans un couvent parce que c’était une enfant illégitime et que les parents voulaient la ségréguer du regard social. Ils l’ont en quelque sorte enfermée dans un couvent où elle a été maltraitée. D’où religion = maltraitance, dixit Diderot. Ensuite elle entre dans un autre couvent où elle trouve une religieuse supérieure qui est lesbienne et qui l’abuse. Pas de solution ! Et finalement on la libère. Et puis (c’est une histoire compliquée que je résume beaucoup), Diderot n’arrive pas à terminer son livre ; alors il y a un autre encyclopédiste qui lui rend visite et qui lui dit : « Pourquoi ne termines-tu pas ? Que se passe-t-il ? » Et il pleure (et cela, on ne le dit pas dans les écoles). Il pleure parce qu’il n’arrive pas à finir la Religieuse pour une raison simple. Quand elle sort du couvent, elle devient servante, elle ne trouve pas le sens de la vie et elle se déprime. Et Diderot ne sait pas finir un roman sur une femme qui, n’étant plus religieuse, se déprime. Parce que ça ne correspond pas à sa vision de l’humanisme laïc. Et il va trouver la solution quelques années plus tard, quand il va écrire le Neveu de Rameau où un philosophe et un artiste dialoguent. Et là, nous arrivons à une idée de l’humain dans laquelle le besoin de croire n’est pas effacé, mais il est résorbé dans l’esthétique et la philosophie. Et la création de langage entre dans le dialogue. Nous avons aujourd’hui pléthore de cette recherche qui malheureusement se mercantilise (c’est à qui paie le plus pour la dernière mocheté abjecte exhibée sous le label d’art moderne). Mais il n’y a pas que cela, il y a la recherche de langage et il y a la recherche de la vérité.

Et c’est cette question de l’humanisme, non pas comme un dogme mais comme une création de langage et d’interrogation, qui me semble être au cœur de la laïcité. Il ne suffit pas de dire : « On vous respecte, restez dans votre religion, vous nous intéressez. » Bien sûr, nous disons cela aussi, et peut-être pas assez et pas toujours. Il y a eu des situations où beaucoup d’offenses ont été faites au sentiment religieux de nos concitoyens. Mais nous disons plus. Nous disons : « Parlons-en. Essayons de mettre en question votre croyance, vos canons, vos dogmes ». Et là je deviens nietzschéenne et je vous dis que l’humanisme est une transvaluation des valeurs. L’humanisme n’est pas un dogme, ce n’est pas un système de savoirs, c’est une mise en question. Nietzsche s’attachait à mettre un point d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux, c’est-à-dire dieu. Je ne dis pas qu’il n’existe pas, je dis simplement que je l’interroge. Je me permets d’interroger et d’inviter les croyants à se poser des questions. Quand je le dis à mes amis et notamment à mes amies carmélites (parce que pendant dix ans j’ai écrit un livre sur Thérèse d’Avila), elles me répondent : « Nous faisons cela tout le temps ». Et mon ami Michel de Certeau, avec lequel nous donnions des enseignements sur les rapports entre psychose et foi, me disait la même chose. Le mystique est dans une interrogation que Thérèse formule d’une manière magnifique :  » Tout est rien et rien n’est tout « . La totale adhésion et le plus grand doute. C’est cette interrogation-là que nous essayons de porter dans tous les discours pour déverrouiller les dogmatismes, pour empêcher la dérive vers les intégrismes. Et en même temps, je vous dirai que pour moi cette position-là m’a conduite à l’athéisme, mais pas comme on l’entendait dans les pays totalitaires.

Je vais vous prendre encore quelques minutes pour revenir sur mon histoire personnelle. Mon père avait fait des études de médecine, puis de théologie, et c’était un grand croyant. Et, quand il est tombé malade, quelques mois avant la chute du mur de Berlin, il est entré dans un hôpital en Bulgarie afin qu’on lui fasse une petite opération ; il s’agissait simplement de décoller quelque chose au niveau du duodénum. Maman n’était pas autorisée à le voir car on ne voulait pas laisser entrer des gens susceptibles d’apporter des microbes. Il est donc resté seul. Et finalement, quand il est mort, nous avons compris qu’on faisait des expérimentations sur les personnes âgées. Il avait 72 ans. Un savant qui faisait des études en Allemagne de l’Est voulait faire des expérimentations alors qu’il n’avait aucune compétence chirurgicale. Donc mon père est mort et, quand je suis arrivé pour l’enterrer, nous n’avions pas de tombe à Sofia. J’ai voulu acheter une tombe. Et on a refusé, au prétexte que seuls les communistes avaient des tombes car, pour les croyants, ça devenait prétexte à des attroupements religieux. J’ai alors proposé de payer avec des dollars. Et on m’a répondu : « Madame, vous avez peut-être certaines disponibilités, mais il faut d’abord que vous mouriez et, dans ce cas-là, on mettra votre papa avec vous ». Voilà à quoi aboutit un certain athéisme.

Ce n’est pas de cet humanisme que je me réclame, mais d’un autre. Et je tiens à le dire car l’athéisme moderne est conforme à ce que j’entends dans l’humanisme. Il est essentiel de garder le point d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux, pour nous éviter les dérives des crispations identitaires et du dogmatisme. Et j’étais très heureuse que nous ayons été invités par le Pape Benoît XVI aux rencontres d’Assise pour la paix. Après m’avoir laissé parler (il était le dernier à intervenir et il a pris la parole après moi), il a expliqué que l’Eglise a fait beaucoup d’erreurs mais que maintenant elle n’est plus dans l’optique de la revanche et de la violence, et qu’elle récuse toute forme de dogmatisme susceptible de conduire à la guerre. Nous pensions que c’était la fin de son intervention. Il n’avait fait allusion à aucun discours antérieur car ce n’était pas son rôle. Mais tout à coup il s’est adressé à notre délégation et il a dit « Pour la première fois, parmi les croyants, j’ai invité des non croyants ». Evidemment, c’était un événement unique. Il y a parfois des rencontres un peu secrètes avec telle ou telle personnalité mais jamais de rencontre officielle de ce type-là. Il a dit : Ces gens-là, ce sont des gens qui souffrent parce qu’ils n’ont pas la vérité que nous avons, c’est-à-dire le Christ ressuscité ». Nous commencions à nous regarder, nous interrogeant des yeux quant à l’opportunité de faire une mise au point. Mais, vu que ce pape est un grand philosophe, comme l’ont été Descartes, Saint-Thomas, Saint-Bernard et d’autres, il a dit : « Ne vous croyez pas propriétaires de la vérité. Ces gens-là qui souffrent sont dans une  conception de la vérité qui est une interrogation permanente (C’est mon point d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux). C’est un chemin et c’est une épreuve. Et si vous ne faites pas ce chemin que cette délégation vous montre, nous allons à la guerre ».

Voilà pourquoi cet humanisme, tel que je l’entends, peut être non seulement le laboratoire où on va mettre les points d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux, mais aussi cet espace, cette sphère, cette plate forme dont nous avons besoin et qui n’est pas l’Etat (parce qu’Etat implique législation). C’est un lieu de réflexion et de parole qui nous manque pour qu’on puisse faire entendre les religions entre elles et aussi leur poser des questions et les inciter à se poser des questions mutuellement. Ce que j’ai entendu ici ne m’a pas encouragée à penser que les religions peuvent s’entendre entre elles. Elles disent souvent que c’est possible mais chacune d’entre elles reste dans des idées très générales et, d’ailleurs, très généreuses. Mais, dès qu’il y a une rencontre, à Cordoue par exemple, c’est vu avec beaucoup de différences. Et pourquoi pas ? On arrive quand même à en parler. Et c’est parce qu’il y a de l’humanisme qu’il y a un dialogue possible sur la base du tiers (qui est l’humanisme). Que puissent se rencontrer les religions ! Ceci nous permettra à nous-mêmes d’apprendre mieux de ces religions et ceci permettra aussi à ces religions d’utiliser nos outils pour aller plus loin. C’est dans cette optique-là que, à l’université de Jérusalem et avec la société psychanalytique d’Israël, j’ai créé un forum où nous avons invité des représentants des différentes religions, des psychanalystes évidemment mais aussi des artistes, des historiens de l’art, des historiens des religions. Nous étions en train d’organiser une deuxième édition de ce forum mais, en période de crise, c’est difficile d’avoir l’argent !

Je vais terminer par deux choses extrêmement importantes et je ne voudrais pas vous quitter sans en parler. La première, très proche de ce qu’a exprimé Emile Malet : Freud a dit, et c’est ce qu’on retient de lui, que la religion est une illusion. Mais il a dit aussi que l’illusion, c’est important. Et je vais retenir deux points qui recoupent notre débat. Freud dit qu’il y a un besoin de croire chez l’enfant. Et que ce besoin de croire doit être assouvi car, s’il ne l’est pas, le désir de savoir ne peut pas se développer. L’être humain est bicéphale. L’homo sapiens est un homme religieux et un homme économique. Et de fait, quand on a des vestiges, on trouve des tombeaux et des rites religieux. L’homo sapiens a le besoin de croire, dit Freud. Je résume un peu et j’adoucis les angles. J’explique cela dans un livre « cet incroyable besoin de croire », publié chez Bayard. Nous, les Freudiens, nous pensons qu’il y a un besoin de croire anthropologique, prépolitique et préreligieux. Et on le retrouve chez l’enfant dans le sentiment océanique qu’il éprouve dans les bras de sa mère, où il se perd, et qui ressemble beaucoup au sentiment mystique que beaucoup de personnes, mystiques notamment, ressentent. Et il y a aussi le désir de reconnaître quelqu’un, d’investir l’autre. J’aborde la question de l’autre. Le premier mot, ce n’est pas maman. Maman me noie, maman me rassure. Je suis un narcisse qui baigne dans l’eau, c’est l’extase. Le premier mot, c’est le père de la préhistoire individuelle. Ce n’est pas le père œdipien qui va arriver tout à l’heure. Le père de la préhistoire est individuel, c’est le papa qui m’aime, qui me reconnaît et que je reconnais. C’est une valeur de la paternité que Freud amène. Nous n’avons pas beaucoup creusé ce père aimant dont on parle beaucoup dans les églises. Ce père aimant, il investit l’enfant et il le reconnaît. Et l’enfant aussi. Vous savez que, dans l’équivalent sanscrit du mot investir, il y a la racine cred, comme credo. Papa croit en moi et moi je crois en lui. C’est le degré zéro de la croyance, cet investissement entre l’enfant et un tiers, qui est la fonction paternelle. C’est toute la question de la famille, du rôle de père, la réévaluation des fonctions de la paternité, ce sont des questions extrêmement importantes en état de crise. Et c’est à partir de là, quand j’ai ce soutien aimant, que je vais poser les questions à papa, pour éventuellement contredire, me révolter, le tuer, prendre sa place. Il va y avoir de la transmission ou non.

La psychanalyse nous permet d’approfondir la question de la famille avec un dernier point qui me paraît extrêmement important. On a beaucoup dit que dans la religion il y a l’autre. Vous savez ce que nous dit Freud à propos de l’autre (Freud, tel que je l’entends en le lisant et tel que je le pratique) : Admettre qu’il y a l’autre, c’est une grande violence. Si l’autre existe, ça veut dire qu’il n’y a pas que moi, qu’il n’y a pas que mes désirs, que mes petites manies, que ma satisfaction. Il y a de l’autre et il y a de la violence. Et la religion – les vrais croyants le savent – est d’une grande violence. Qu’est-ce qu’elle fait, Thérèse, quand elle écrit sa vie ? Elle dit qu’elle s’exile de soi pour apercevoir et comprendre qu’il y a de l’autre. Il y a du transcendant. Elle fait un exil qui lui fait mal, qui la broie, et elle décrit des situations que les psychologues et les neurologues d’aujourd’hui considèrent comme des crises d’épilepsie, tant sa passion la met en morceaux. Jean de la Croix va être encore plus violent. Tous les jeûnes, toutes les mortifications qu’il s’impose vont dans le même sens d’essayer de trouver ce qui nous dépasse, ce qui est au-delà de nous. Les religions ont eu le courage et la profondeur d’apporter à l’animal humain que nous sommes cette nécessité de la violence qui nous fait être au-delà de nous. Le christianisme, le judaïsme et d’autres sont allées plus loin et Freud le comprend. C’est parce qu’il y a d’abord de la violence qu’on peut essayer de la traverser et d’avoir des similitudes, des partages avec d’autres. Mais, si on oublie la violence, le partage devient de l’eau bénite, un vœu pieux. C’est la cohabitation des deux qui fait la vérité de la religion. Et c’est cette situation-là qu’on entend dans « Au commencement, Dieu sépara le ciel et la terre ». Séparer, c’est un acte violent. Et c’est cette séparation qui nous fait souffrir et que dans la prière on essaie de trouver pour à la fois nous exiler de nous vers l’autre puis pouvoir nous réunir.

Le féminisme est aussi un humanisme et l’humanisme est un adolescent. Un adolescent a besoin de croître chez les adolescents et une féministe de reconnaître la différence sexuelle, les droits des femmes à tout, au corps, à toutes les possibilités paritaires dont on parle aujourd’hui, mais surtout à la dignité. Et je termine en disant que nous avons donné le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, d’abord à des femmes des pays émergents. Nous avons commencé par Taslima Nasreen et Ayaan Hirsi Ali, qui étaient sous fatwa, parce qu’elles étaient athées, l’une écrivaine, l’autre gynécologue ; ensuite à une communauté de femmes et d’hommes en Iran, one million signatures, qui se battent pour le droit des femmes parce que, aussi bien en Iran qu’en Afghanistan, les femmes, quand elles sont réprimées, ont tellement peu droit à la parole qu’elles s’immolent par le feu. (Il y a aussi le prix Hannah Arendt que j’ai donné à l’hôpital de Marseille qui soigne ces femmes qui s’immolent par le feu.) Et nous avons donné le prix Simone de Beauvoir à des femmes chinoises, Ai Xiaoming et Guo Jianmei, qui, malgré le fait qu’il n’y a pas de droits de l’homme en Chine, compte tenu de l’histoire chinoise – nous sommes en Orient – qui comporte des traditions, parmi lesquelles le taoïsme, lesquelles donnent de la place aux femmes. Ce qui fait que le gouvernement chinois ne nie pas qu’il y a des droits des femmes, mais il essaie de réaliser, de mettre en pratique, des conventions internationales que ce même gouvernement a signées mais qu’il n’applique pas. Et, en donnant le prix à une femme qui est notamment cinéaste et à une autre qui est juriste, nous poussons à ce que le gouvernement, c’est-à-dire l’état de droit, respecte ces femmes encore mieux et davantage.

Et le dernier point, toujours autour des femmes, pour parler des passerelles (comme disait le Professeur Aiouaz) entre les civilisations, passerelles qui peut-être peuvent se faire à titre singulier, à titre personnel. Vous avez sans doute entendu parler d’une psychanalyste syrienne, Rafah Nached, arrêtée à la frontière quand elle venait voir sa petite fille qui venait de naître à Paris. Elle a été enfermée, on ne savait pas où elle était, sa famille ne l’a pas trouvée et finalement on a compris qu’elle avait été arrêtée parce qu’il y avait une fiche de police disant qu’elle faisait des psychothérapies de groupe contre la peur. Cette peur, c’est la peur de l’autre, la peur de son mari, la peur de l’avion, la peur politique etc. Alors on a cru que c’était une dissidente et on l’a enfermée. On a essayé de la libérer et ça a été fait. Mais ce que j’ai appris – et c’est là que je voulais en venir, pour marquer les passerelles et les passages – c’est que cette femme-là est une grande intellectuelle (et pas seulement une grand-mère qui vient voir sa petite-fille, ce qui est déjà important). Elle traduit Freud en arabe car elle s’est rendu compte que, si Freud a souvent été traduit, c’était toujours dans une rhétorique sacrificielle. Or, ce que Freud nous donne –  j’espère vous en avoir convaincus – c’est la place à la personne singulière, avec sa pensée originale, avec ses désirs. L’humanisme est un singularisme. Dans droits de l’homme, homme est au singulier. Rafah Nached a décidé de se mettre à la mystique arabe. Et cette femme complètement freudienne, athée etc. s’approprie la mystique arabe et elle découvre que la langue arabe est une langue d’amour du croyant pour son dieu. Et elle utilise maintenant ce vocabulaire-là pour retraduire Freud et pour donner un autre message de la démocratie, mais dans la langue de base. Pour ne pas effrayer avec ce que certains croient être des aspects inaccessibles ou, en tous cas, inacceptables de la démocratie.

Ce ne sont que quelques exemples mais vous voyez que l’humanisme, tel que je l’entends, est à refonder avec l’apport singulier de chacun et de tous.

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