LES RELIGIONS FACE A LA CRISE – TENTATIVE DE SYNTHESE

Les composantes de la crise

Nous sommes à une époque où se sont effondrées beaucoup de certitudes : celle d’une société communiste qui a été l’espoir de nombreux peuples au 20ème siècle ; celle d’une science dont on attendait qu’elle réponde à tous les questionnements ; celle d’une technique qui apporterait le bien-être à la très grande majorité ; celle d’un marché planétaire censé sortir de la misère les peuples les plus exposés à la malnutrition et aux catastrophes naturelles… C’est donc une crise multiforme – ou un ensemble de crises – qui nous frappe aujourd’hui, avec une violence exceptionnelle, les médias en soulignant plus ou moins, au rythme de l’actualité, les différents aspects : économique, politique, social, stratégique, moral, culturel, religieux, crise de sens… Cette crise est, pour la plupart d’entre nous, une véritable surprise ; nous avons cru que notre modèle était parfait et éternel ; nous en avons fait un veau d’or moderne, nous ne nous sommes plus intéressés à la recherche du sens et nous avons oublié de penser notre futur.

Parmi les crises auxquelles nous sommes confrontés, c’est la crise financière qui tient la vedette dans les médias et qui, du fait des précarités qu’elle entraîne, suscite les inquiétudes les plus grandes et les plus immédiates. Elle illustre bien la responsabilité collective des gouvernements, de droite comme de gauche, qui ont dirigé les Etats occidentaux depuis plus de 25 ans et gâché la situation économique idéale dont ils avaient hérité à la fin de la guerre froide.

  • Les mesures de dérégulation qu’ils ont décidées, donc l’abandon des règles qui encadraient le libéralisme économique, ont permis aux spéculateurs de prendre la main et les capitaux ne s’investissent plus suffisamment dans l’économie réelle.
  • De nombreux Etats, plongés dans le surendettement par des gouvernements qui n’avaient pas le courage de refuser que le peuple vive au-dessus de ses moyens, sont livrés pieds et poings liés à un monde financier auquel on a donné tout pouvoir et enlevé tout scrupule.

On peut toujours espérer que cette crise marque la fin de l’idole majeure que la Bible nomme Mammon. Mais il est certain qu’auparavant elle entraînera une immense crise sociale, laquelle ne fait que commencer.

Il est toujours tentant de désigner des responsables, de choisir des boucs émissaires qu’on charge de tous les maux. Mais, au-delà de la perversité de tels ou tels acteurs de la société, c’est le partage d’une certaine vision du monde qui conduit à d’aussi graves erreurs. Ainsi, en revenant sur l’éclatement de la crise financière de 2008, on peut observer que les titres douteux n’auraient pas été commercialisés si la méthode d’évaluation du risque ne l’avait pas permis. Or, en quelques années, on était subrepticement passé de l’analyse rigoureuse des faits à l’utilisation de modèles mathématiques de type processus aléatoires susceptibles de fournir des visions rassurantes à partir d’incertitudes. Derrière cela, il y a deux traits de notre culture dont nous sommes collectivement responsables :

  • une allergie à affronter l’inconnu que représente toujours le futur et qui nous conduit inconsciemment, d’une part, à chercher des moyens de nous rassurer à bon compte et, d’autre part, à accepter la culture de l’immédiateté à laquelle nous invitent les progrès technologiques et la pression médiatique ;
  • la religion du chiffre : les chiffres structurent notre regard sur le réel et nous empêchent souvent de percevoir l’essentiel.

Mais vraisemblablement la première crise à laquelle nous sommes confrontés, la plus grave par ses conséquences potentielles, n’est pas celle qui nous taraude le plus au quotidien ; c’est celle du rapport de l’homme à la nature, à la création, à son environnement. On ne peut pas exclure que la destruction de la vie sur la terre soit le résultat d’une exploitation illimitée et anarchique des ressources, exploitation qui, si elle ne cesse pas à l’échéance brève d’une ou deux générations, pourrait entraîner des catastrophes irréversibles.

La deuxième crise majeure que nous subissons, c’est celle de notre capacité à vivre ensemble. Les moyens actuels d’information et de communication permettent à chacun de prendre conscience du fossé qui ne fait que se creuser, dans chaque pays et au plan international, entre les bénéficiaires du développement et les laissés pour compte du sous-développement. Les plus fragiles sont de plus en plus fragilisés. C’est le résultat de la crise du libéralisme, accentuée par l’absence d’une gouvernance mondiale équitable et efficace. Le sentiment d’injustice qui en résulte devient de moins en moins supportable.

Les peuples occidentaux ont été privilégiés, d’abord par la colonisation puis par des accords inéquitables, au détriment d’autres peuples qui ont été pillés. Certaines victimes de ce processus, ne pouvant plus supporter leur détresse, aspirent à trouver un havre de paix parmi nous. L’immigration, dont on nous dit qu’elle menace notre bien-être, notre sécurité, n’est que la conséquence de nos pratiques d’hier et d’aujourd’hui. C’est un des aspects importants de la problématique du vivre ensemble car l’ampleur des migrations ne fera vraisemblablement que s’accroître dans les décennies à venir.

On ne peut pas comprendre la crise actuelle sans se référer aussi à l’émergence, dans toutes les parties du monde, d’une classe moyenne numériquement importante. C’est l’une des conséquences des formidables progrès réalisés en matière de formation. C’est, bien entendu, une évolution positive, mais ceux qui accèdent massivement à des réelles qualifications exigent la position sociale et le niveau de vie de ceux qui, beaucoup moins nombreux, avaient dans le passé des qualifications comparables. Ceci pose évidemment de nombreux problèmes en termes de consommation, d’énergie, d’emploi, de frustrations etc.

Cette crise est aussi une crise existentielle, le problème étant de savoir quelle humanité peut éventuellement y succomber ou la traverser. En Occident, les bouleversements moraux révèlent une crise du sens et nous n’avons pas trouvé les moyens intellectuels de la surmonter. Il nous manque sans doute la connaissance métaphysique, dont nous savons qu’elle existe et que d’autres peuples la maîtrisent (en Inde par exemple), mais à laquelle nous ne possédons pas les moyens d’accéder. Peut-être un enseignement religieux dans nos écoles, éclairé par les apports de l’humanisme, nous permettrait-il d’enrichir une formation aujourd’hui trop axée sur le rationnel et de surmonter ainsi ce handicap.

La référence aux traditions religieuses peut aussi nous laisser supposer que la situation chaotique que nous vivons aujourd’hui est liée au fait que nous sommes dans une phase critique de la marche cyclique du temps. Car le temps serait une notion qualitative (et pas seulement quantitative) et sa marche serait cyclique (et non pas linéaire). Dans un cycle, il y a nécessairement une phase descendante et, à partir d’un point critique de cette évolution, il est inévitable que des bouleversements et des turbulences se produisent. On peut d’ailleurs noter que, dans toute religion, on voit les signes de la fin des temps, le mot temps n’étant pas utilisé au singulier, ce qui montre qu’il ne s’agit pas de la notion conventionnelle mais de la notion cyclique.

Ses conséquences sur les relations internationales

Nous sommes fiers, à juste titre, de la culture européenne et de ses valeurs de démocratie et de liberté, notamment en ce qui concerne les femmes et la laïcité. Mais nous devons comprendre aussi que le désastre de la crise économique a jeté le discrédit sur l’Occident et indirectement sur les religions et les valeurs dont nous sommes porteurs : le judaïsme, le christianisme, la démocratie, la laïcité, l’humanisme… Ce discrédit est renforcé à chaque fois que l’Occident veut imposer par la force sa propre vision du monde. Un tel constat devrait au moins nous conduire à une certaine modestie, à une certaine retenue.

Le Professeur Mohamed Aïouaz a souligné que toutes les sociétés ne fonctionnent pas selon la même culture, selon la même vision, selon la même conception du monde. L’échec des interventions, tant pacifiques que guerrières, qui visent à exporter des modèles occidentaux dans les sociétés orientales montre largement que nous ne fonctionnons pas avec les mêmes concepts, selon les mêmes critères. Ainsi, en Lybie, les Occidentaux sont venus pour débarrasser le peuple de la dictature et pour instaurer la démocratie. La première étape a été franchie, puis le Conseil a rapidement décidé que la loi officielle, ce serait la charia. Se considérer comme dépositaire de la seule et unique conception du monde, de la seule et unique civilisation, du seul et unique modèle, et essayer de les imposer aux autres, une telle démarche (même si elle est inspirée par les meilleures intentions) n’est aujourd’hui ni pertinente ni efficace ni pacifique ; et elle ne favorise guère l’avenir des relations entre l’Orient et l’Occident.

Emile Malet, s’appuyant sur son expérience d’ambassadeur, nous a montré qu’un malentendu comparable existe avec les Africains qui refusent de parler de laïcité et de démocratie car ils y voient des concepts occidentaux. Par contre, ils acceptent de dialoguer sur la question du développement durable parce qu’il s’agit d’un fondamental de la crise et surtout parce qu’ils estiment que le développement durable vient de la souffrance des peuples. Ce concept est né en Amérique latine, là où les petits commerçants luttaient contre des géants mondiaux et les Africains n’ont aucune difficulté à intégrer cette dimension profondément humaine.

Mais, au plan international, la crise a eu une conséquence positive : elle a permis de mettre en évidence que le malheur des uns ne fait plus le bonheur des autres. Qui, au moment des événements de la Place Tien’Anmen, aurait pu imaginer que, moins de 25 ans plus tard, les Etats-Unis et la Chine seraient deux puissances dont chacune serait capable de ruiner l’autre ? Et pourtant, c’est le cas aujourd’hui. 

La peur de l’autre, la peur de l’avenir

Compte tenu de la difficulté de trouver les moyens intellectuels nécessaires pour faire face à la crise actuelle, nos sociétés développent des attitudes inadaptées. D’abord la peur de l’autre, cet autre considéré comme responsable de tous les maux et perçu en permanence comme un danger. La crise sociale naissante exacerbe l’impression que les biens, voire les personnes, sont menacés et favorise la mise en place de réflexes de peur et de méfiance. Le sentiment d’insécurité se répand, explose, alimenté par les médias et aussi par les déclarations et les petites phrases honteuses de certains leaders d’opinion. Progressivement se mettent en place des dispositifs de sécurité et des arsenaux de textes répressifs qui menacent les libertés et nous conduisent à l’étouffement.

Si les autres nous font peur, ce n’est pas nécessairement parce que nous sommes atteints de paranoïa, c’est parce que notre système social nous conduit à cette attitude. Ce système nous assène que les autres sont un danger potentiel. L’importance que prennent les systèmes de vidéosurveillance et de vidéo protection nous le démontre amplement. Et nous vivons depuis plusieurs siècles dans l’idée que l’homme est nuisible à l’homme et que seul un encadrement sévère de ses comportements, une contractualisation serrée de ses échanges peuvent apporter la sécurité du vivre ensemble. La méfiance est le moteur pervers d’une dynamique sociale où le rapport de forces fait office de norme.

Dans une période de crise, telle que nous la vivons, cette peur risque d’être attisée par les personnalités politiques et les leaders d’opinion. Ceux-ci, compte tenu de l’extrême difficulté de rassembler les citoyens sur des grands projets ou des grandes ambitions, sont en effet tentés, pour occuper la scène médiatique, de miser sur les tensions et les conflits potentiels qui existent entre les différentes communautés. A l’extrême, certains peuvent se faire les promoteurs d’une pureté identitaire au niveau de la société ; il s’agit évidemment d’un leurre, d’une perversion dont l’histoire a montré l’extrême dangerosité.

A côté de la peur de l’autre se développe la peur de l’avenir qui conduit, de diverses  manières, à s’aveugler sur la réalité.

  • Il y a d’abord ces responsables politiques qui font obstinément miroiter un retour plus ou moins prochain à la croissance, un peu comme on pouvait attendre le retour du Messie. Ils sont encouragés dans cette attitude par une majorité de citoyens prêts à faire une confiance aveugle aux discours et aux outils qui fournissent des visions rassurantes. Ainsi se développe, dans un consensus dérisoire, l’accoutumance à un mensonge qui vise à masquer le réel, laissant espérer le retour d’un passé révolu.
  • Il y a ceux qui, adeptes du vieil adage après moi le déluge, se réfugient  dans leur propre monde pour y cultiver la toute puissance et la douce jouissance immédiates. D’autres, dominés par la peur de manquer, sombrent aussi dans l’égoïsme et le repli sur soi, non pas dans la jouissance mais dans l’inquiétude permanente.
  • Il y a ceux chez qui le spectacle d’un monde sans avenir suscite un désespoir suicidaire et qui s’anesthésient dans des addictions de toutes natures. Alors que d’autres, incapables d’assumer une réalité incontournable, se réfugient dans le virtuel, se laissant convaincre que le mirage est la véritable réalité.

O – O – O

La religion (chaque religion), à condition que le croyant creuse dans sa propre tradition pour comprendre ce que nous vivons actuellement, donne des moyens de lutter efficacement contre ces attitudes inadaptées.

N’ayez pas peur les uns des autres !

N’ayez pas peur ! C’est une injonction permanente qui a résonné dans les exhortations de nos derniers Papes. Le Grand Rabbin Haïm Korsia a rappelé qu’on la trouve largement dans les traditions judéo-chrétiennes. En effet, quand le peuple hébreu arrive devant la Mer Rouge, poursuivi par l’armée égyptienne, Moïse dit : « N’ayez pas peur ! Restez debout ! ». Puis le peuple se scinde en quatre groupes.

  • Le premier, fasciné par la courte période de liberté qu’il a connue, préfère la mort à l’esclavage et décide de se suicider car il ne voit pas d’autre solution.
  • Le deuxième, guidé par l’instinct de survie, reconnaît qu’il a perdu son pari et demande à rentrer en Egypte.
  • Le troisième choisit de mourir les armes à la main.
  • Le quatrième se met à prier, considérant que la seule chose à faire est de s’en remettre à Dieu.

Chaque groupe est taraudé par la peur. Et Moïse s’adresse à chacun d’eux.

Aux partisans du suicide, il dit : « Regardez la délivrance que Dieu vous apportera ! ». A ceux qui veulent rentrer en Egypte et qui, sans doute, déplorent que les partisans du combat irritent les Egyptiens et compliquent ce retour, il dit : « Vous ne retournerez jamais en Egypte ! » A ceux qui veulent combattre et qui, vraisemblablement, reprochent aux trois autres groupes de ne pas leur prêter main forte et de ruiner ainsi les chances de succès, il dit : « L’éternel combattra pour vous. » A ceux qui veulent prier et qui, en toute logique, estiment que Dieu serait plus sensible à cette prière si les autres s’y associaient au lieu de  gesticuler en impies, il dit : « Taisez-vous ». Les commentaires soulignent que, lorsque quelqu’un veut mourir, le plus urgent, ce n’est pas de prier mais d’agir. Avant de se mettre à genoux, il faut se tourner vers ceux qui ont besoin d’aide et d’assistance. Dans les versets correspondants, l’objectif de Moïse n’est pas d’expliquer à chacun des quatre groupes ce qu’il doit faire mais de les exhorter tous à n’avoir pas peur les uns des autres.

Avec Jéricho, la Bible fournit un autre exemple de comportement face à la peur. En général, on a tendance à dire que, si une ville est entourée de fortes murailles, il faudra faire un siège pour s’en emparer, que ce sera long et difficile. Mais là, c’est différent : S’il y a des murailles, ça montre que les citoyens ont peur et, s’ils ont peur, tout sera facile. Il aura effectivement suffi de faire sept tours en jouant de la trompette. En revanche, s’ils n’avaient pas eu peur, ils n’auraient pas construit de murailles, mais la victoire aurait été très difficile.

La foi est une attitude de confiance qui vient du cœur dans la rencontre de l’Autre. Etre croyant, c’est prendre le risque de la confiance, le risque de faire crédit à celui que nous croisons. Ce risque est source de vie, tandis que l’obsession de s’en prémunir, de parer à toute éventualité malheureuse est un virus mortel. Aujourd’hui, d’une société de défiance prête à assurer sa sécurité à n’importe quel prix, il nous faut passer à une société de confiance audacieuse, courageuse, libérée de la peur. L’homme n’est pas le délinquant potentiel qui vient me menacer dans mes biens ou dans ma vie, mais un frère avec lequel je peux faire un bout de chemin, pour construire un espace et un temps bénéfiques. Ainsi demain sera possible et la crise qui nous fait peur aura été une crise salutaire.

Bien sûr, le passage de la peur à la confiance ne se décrète pas ; il se construit en nouant patiemment des relations ; on ne peut pas penser l’homme sans penser les relations. La religion, là aussi, peut nous aider car une religion, c’est d’abord un lien, un lien des hommes avec Dieu et un lien entre les hommes. La nature de ce lien est universelle. Toute religion invite à se mettre à l’écoute d’autrui, à œuvrer pour l’intégration, pour que le mot fraternité prenne un sens collectif, à lutter contre tous les extrémismes, contre la violence sociale et les exclusions, à casser les communautarismes excessifs. Dans cette optique, Monseigneur Michel Dubost demande instamment qu’on ne parle plus des banlieues comme on en parle aujourd’hui.

La vérité, l’amour, le don

Nous sommes dans un monde qui s’accoutume au mensonge et dont les dirigeants sont en permanence tentés d’élaborer un langage sophistiqué visant à masquer, à dénaturer le réel. Tout croyant doit y être un ferment de lucidité, de lumière et de vérité. Dans une audace salutaire, il doit mettre à nu ce qui est caché, camouflé. En particulier, il doit oser dire que la croissance (telle que nous l’avons connue et telle que nous la concevons encore) est finie, qu’une tornade est passée, qu’il y aura de la peine et des larmes. Il doit faire appel à l’intelligence. Dans Caritas in Veritate, Benoît XVI soulignait que la vérité doit être cherchée, découverte, exprimée dans l’économie de l’amour, mais que l’amour, à son tour, doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Aimer et être intelligent. C’est seulement dans la vérité que l’amour resplendit. Ceci conduit le christianisme social à prôner des valeurs simples, sur lesquelles toutes les religions peuvent se retrouver : la destination universelle des biens, l’option préférentielle pour les pauvres, le combat pour la justice, le devoir de solidarité, un rééquilibrage entre le Nord et le Sud, le combat pour le vrai développement, la recherche du bien commun et la nécessité d’une autorité pour la mener…

La quête de la vérité crée le dialogue. En cherchant en commun, nous nous rendons capables de réaliser quelque chose ensemble et, de plus, nous construisons de la communication et de la communion entre nous. En quelque sorte, on ne partage vraiment que ce qu’on n’avait pas, qu’on a cherché et qu’on a trouvé ensemble. Là, le partage est vrai.

Nous avons tous reçu en don la plus grande partie de ce que nous sommes, à commencer par le langage. Ce simple constat doit nous aider à comprendre que l’humanité repose sur le don. Celui-ci est indispensable pour que l’économie, même la plus technique, fonctionne. La religion nous appelle au don. Face à la crise, le croyant est invité à prendre conscience du don de Dieu, à s’ouvrir à l’avenir qu’Il nous propose et à dire merci ; c’est l’action de grâce. Dans cette démarche, il peut aider notre monde à redécouvrir la ferveur des joies simples, telles qu’avoir un toit, s’émerveiller devant la nature, partager un repas, se réjouir, prendre soin des autres, goûter les gestes d’amour de ses proches.

L’espérance et le temps long

Etre croyant, c’est refuser la fatalité. C’est aimer, c’est (s’il le faut) subir ou souffrir en aimant, afin de pouvoir renaître dans l’amour du prochain ; c’est comprendre que Dieu nous donne la force de lutter et de souffrir pour le bien commun. Ni le monde terrestre ni la religion ne sont royaume, mais la certitude du royaume donne un sens à la vie. La religion apporte l’espérance, l’espérance de la justice et de la parole. Le croyant doit dire à ce monde qui tremble que la fin d’un monde n’est pas la fin du monde et qu’un avenir heureux est possible. Sans doute devrons-nous traverser un territoire semé d’embuches. Mais nous apercevrons à l‘horizon la possibilité d’un monde heureux et, sur le chemin qui y mène, il ne tiendra qu’à nous d’être plus fraternels, de redistribuer les richesses, de partager les ressources, de retrouver de la simplicité dans les comportements et de la sobriété dans l’usage des biens, de réduire considérablement le gâchis. La croissance, cette quête sécularisée du salut, n’est pas un dogme intangible. Mais le partage juste et équitable de ce qui nous a été offert est nécessaire pour qu’une vie commune soit possible.

Ce sens du partage incite à faire des choix courageux pour mettre en œuvre des nouveaux modes de vie, des nouvelles manières de produire, d’échanger, de diriger, de gouverner. C’est toute notre économie qu’il faut repenser, pour la resituer dans la recherche du bien commun, c’est-à-dire du développement humain intégral, avec ses composantes matérielles, psychologiques et spirituelles. Nous sommes condamnés à innover. Rabbi Nahman de Braslav a dit : « Ne demande pas trop ta route. Tu risquerais de ne pas te perdre. » Cette parole magnifique nous met en garde contre le danger qui nous guette si nous cherchons des solutions à la crise en  n’utilisant que des éléments déjà connus ; nous risquons alors de passer à côté de la découverte d’un monde nouveau.

La religion a la profondeur du temps et elle n’est pas soumise à la sanction du résultat immédiat. Cette qualité permet de revenir à des valeurs profondes, de repenser l’économie et de promouvoir de véritables changements de société en refusant le mirage des réponses toutes faites.

L’éloge de la différence

Tous les intervenants ont fait l’éloge de la diversité et de l’altérité qui constituent la véritable richesse humaine. Pourtant, pour l’animal humain, admettre l’existence de l’autre, c’est reconnaître qu’il n’y a pas que soi, avec ses propres désirs et ses propres aspirations. Comme le souligne Freud, c’est d’une grande violence. La religion a eu le courage et la profondeur de faire admettre à l’homme cette nécessité de la violence sans laquelle il ne peut sortir de soi-même pour aller vers l’autre. C’est d’ailleurs l’un des sens du récit de la création qu’on trouve dans la Genèse : au début, Dieu sépare le ciel et la terre. Séparer, c’est un acte violent, mais sans cette violence initiale, rien n’eût été possible. La souffrance de la séparation, c’est le prix à payer pour nous exiler de nous-mêmes vers l’autre et pouvoir ensuite nous réunir et partager.

Ce partage est une richesse, une richesse d’autant plus grande qu’on est différent. La Bible en donne de multiples exemples. Ainsi, c’est à son beau-père Yitro, qui est prêtre sans être juif, que Moïse demande des conseils pour gouverner le peuple. Il se tourne vers une autre nation en disant : « Enrichissez-moi de votre expérience. Apprenez-moi ce que j’ai à retirer de vous. ». Car l’altérité, il faut non seulement l’accueillir mais la rechercher partout : dans la politique, dans l’économie, bien sûr, mais aussi dans la religion : chacun a sa manière de servir Dieu et de servir les hommes, mais la manière de chacun est nécessaire à l’ensemble.

Toute religion prône le respect de l’altérité et l’encouragement à la différence, lesquels ont été à l’origine de toutes les cultures ; mais elle fait bien la différence entre unité et uniformité. Avec des différences, on peut produire de l’unité, alors qu’avec cette pulsion mortifère qu’est l’uniformité on peut aboutir à ce que tout le monde soit identique mais on ne peut pas créer d’unité. Au début du récit de la tour de Babel, nous sommes dans une société de pensée unique. Alors, évidemment, il faut éliminer le seul qui reste dans l’altérité radicale, donc éliminer Dieu, et symboliquement on construit une tour. Nous avons tous appris dans notre enfance, au catéchisme ou ailleurs, que Dieu se met en colère, qu’Il mélange les langues, que la tour s’effondre et qu’Il disperse les hommes. Mais ce qui est étrange, c’est qu’on nous ait présenté la solution du problème comme étant la punition ! Si Dieu mélange les langues et disperse les hommes, c’est pour leur apprendre que l’unité ne se fait que quand on est différent. C’est en dominant leur incapacité à parler la même langue, c’est en dominant la distance géographique qui les sépare que les hommes vont pouvoir produire une humanité commune.

Pour être un peuple, une nation, un pays, il faut conjuguer les différences ; c’est la conjonction des génies spécifiques à chaque groupe humain qui permet  à chacun d’enrichir l’ensemble. La différence est sans doute la plus grande des richesses. Revenons à l’épisode où le peuple hébreu est pris en tenailles entre la Mer Rouge et l’armée de Pharaon. Moïse a compris que, pour construire le peuple juif, il fallait additionner la capacité d’analyse de ceux qui voulaient se suicider (car il n’y avait pas d’autre solution rationnelle), l’instinct de survie de ceux qui voulaient rentrer en Egypte, la force de ceux qui voulaient combattre et la foi de ceux qui voulaient prier. Quand on conjugue ces quatre qualités, on crée un génie supérieur à la somme des quatre groupes.

C’est exactement ce dont la France et l’Europe ont besoin aujourd’hui : la mise en synergie des génies spécifiques à chaque groupe humain pour que chacun donne à l’ensemble quelque chose de supérieur. Face à la crise actuelle, l’altérité doit devenir un commandement, une injonction volontaire.

Cet éloge de la diversité doit s’étendre au domaine religieux. Tout individu a le droit de se réclamer de la religion de son choix ou de l’irréligion. Aucune religion n’est fondée à exclure, de manière communautaire, quelqu’un qui se conduirait hors du canon ou du dogme. Le dogme est très utile mais, quel qu’il soit, il doit pouvoir être discuté, être interprété, sans que  l’individu qui le discute ou l’interprète ne risque d’être mis hors-la-loi. La diversité religieuse est une richesse que les expériences cosmopolites peuvent aider à promouvoir. Quand les uns et les autres défendent des points de vue différents, il y a une voix qui sort du ciel et dit : « La parole de l’un et la parole de l’autre sont les paroles du Dieu vivant ». Ce n’est pas parce qu’on est en désaccord sur certains points qu’on ne peut pas progresser ensemble.

Agir globalement ou agir localement ?

Sur cette question, les approches ont été relativement diversifiées. D’un côté, la mondialisation est un fait et, quand un Etat cherche à faire cavalier seul, il risque d’en récolter plus d’inconvénients que d’avantages. Il y a au moins deux domaines dans lesquels nous devons jouer le jeu de la mondialisation :

  • l’organisation d’un monde multipolaire,
  • la réorganisation de la finance mondiale (taxe sur les transactions financières, lutte contre les paradis fiscaux…).

Les religions, par leur implantation internationale, peuvent nous aider à motiver les instances concernées et à tirer les leçons de la crise actuelle.

D’un autre côté, le Pasteur Jean-Pierre Rive voit, dans les expériences récentes des différents sommets (Copenhague et autres G20) la démonstration de l’extrême difficulté de nos élites internationales à coopérer. Mais il relativise la gravité de ce constat car l’heure est aux choix courageux que des hommes et des femmes déterminés peuvent assumer et qui, par la vertu de l’exemplarité, mettront en œuvre des nouveaux modes de vie, des nouvelles manières de produire, d’échanger, de diriger, de gouverner. L’avenir que nous attendons ne naîtra pas de grandes négociations internationales ; elle sera le fruit de la démultiplication de grumeaux de convivialité qui feront lever la pâte d’un monde meilleur. Le mieux que nous puissions faire, c’est donc de créer localement, dès que c’est possible, les germes d’une vie commune, libre, apaisée et solidaire.

A mon avis, les deux points de vue sont complémentaires et le principe de subsidiarité s’applique pleinement. Les initiatives locales deviennent vite insuffisantes quand il s’agit de lutter contre les fléaux qui menacent notre humanité. Mais on ne peut pas préserver l’humain, on ne peut pas favoriser les expériences novatrices si on ne décentralise pas.

Les conditions du dialogue interreligieux

Face à la crise, peut-on se contenter de l’apport de chaque religion prise individuellement ou faut-il plutôt miser sur le dialogue interreligieux ? Ce sujet a été débattu. L’histoire nous montre que le dialogue interreligieux est difficile et d’ailleurs les exemples sont rares. A cet égard, on évoque toujours le temps de Cordoue, qui touche les juifs, les chrétiens et les musulmans, et qui préfigure, en quelque sorte, la philosophie des Lumières. Grâce aux échanges des élites religieuses, il y eut alors une remarquable production intellectuelle (même si le fonctionnement de la société dans son ensemble était moins idyllique qu’on a pu le rêver). Pour qu’un dialogue interreligieux soit possible, il faut réunir plusieurs conditions. D’abord, il faut la présence d’un tiers. A Cordoue, ce fut la philosophie. Ce peut être l’humanisme ou l’Etat. En France, aujourd’hui, ce rôle de tiers est tenu par l’Etat car c’est lui qui, de fait, assure l’équité entre les religions et leur permet de dialoguer d’égal à égal. La laïcité à la française est, à cet égard, une très belle valeur, même si certains (peu nombreux) persistent à assimiler la laïcité à la négation du fait religieux.

Il faut affirmer explicitement la tolérance mutuelle et accepter aussi un certain relativisme. Quand une religion essaie d’engager ses croyants dans l’approche de Dieu, elle le fait avec des mots humains, dans un contexte humain. Même si ces mots sont les meilleurs qu’il soit possible d’utiliser, même s’ils créent une immense dynamique, ils ne permettent d’entrevoir qu’une infime partie d’une vérité qui nous dépasse immensément. Dans ce domaine, plus encore que dans tout autre, il faut faire preuve d’une grande modestie. Les religions doivent accepter, comme l’humanisme, comme Nietzsche, de mettre un point d’interrogation à l’endroit du plus grand sérieux. Madame Julia Kristeva, dans cet esprit, a repris une phrase magnifique de Thérèse d’Avila : « Tout est rien et rien n’est tout », qui exprime simultanément la totale adhésion et le plus grand doute.  C’est cette interrogation-là que l’humanisme nous invite à porter pour déverrouiller les dogmatismes et empêcher les dérives intégristes. Il faut accepter de confronter les mots et les attitudes des différentes religions, de comparer leurs textes fondateurs et les interprétations qu’elles en font.

Les révélations sur lesquelles se fondent les religions reposent sur des traditions très anciennes. C’est une force, à condition que cela n’empêche pas les croyants de vivre avec leur temps. Ils doivent admettre que le monde a changé depuis l’écriture des textes sacrés, qu’il s’agisse de la Bible, de l’Evangile ou du Coran, et qu’il a connu (au moins) quatre révolutions fondamentales :

  • la révolution copernicienne : la terre n’est plus le centre du monde ;
  • la révolution darwinienne : l’homme n’est plus le centre de la nature ;
  • la révolution freudienne : la liberté de l’homme est obérée par son inconscient ;
  • la révolution biologique : l’homme est en partie la synthèse de mécanismes complexes.

L’humanisme peut aider à assimiler cette évolution car il n’est pas un dogme, mais une mise en question. Il relaie par exemple l’approche de Saint-Augustin (« Je suis devenu question à moi-même »). Comme les religions, il a la force de reconnaître la limite de l’homme, sa vulnérabilité, sa faiblesse mais, plutôt que de précipiter cette faiblesse en enfer, il va chercher à en identifier les ressorts cachés pour y porter remède.

Revenons spécifiquement au dialogue interreligieux pour souligner qu’il peut se situer à plusieurs niveaux. Pour de nombreux  théologiens, les valeurs pacifiques et la tolérance de chacune des grandes religions constituent des évidences ; quiconque est doté d’une certaine intelligence, d’une certaine sagesse ne peut pas prôner autre chose que la paix. Le véritable dialogue interreligieux ne devrait donc concerner que des points complexes, des subtilités d’ordre métaphysique et spirituel qui exigent une grande compétence et relèvent essentiellement d’autorités savantes. Dans cette optique, c’est surtout en creusant dans leurs propres traditions que les croyants se rendront capable de mieux analyser la crise que nous vivons, d’approfondir et de mettre en application les valeurs qui leur sont communes pour permettre de construire un monde rénové.

Mais ce type de recherche ne supprime pas l’intérêt des rencontres entre croyants de religions différentes, même si ces croyants ne sont que de piètres théologiens ; c’est le lieu de confronter les analyses, de comparer les sensibilités, de faire émerger les points de convergence et surtout de s’inviter mutuellement à approfondir certains aspects. C’est aussi le lieu de nous rassurer les uns les autres en constatant que nous sommes très voisins par nos aspirations et par les appréciations que nous portons sur les maux du monde. Ces rencontres sont même rendues nécessaires par le fait que l’actualité dont les médias se font l’écho ne reflète guère le partage des valeurs pacifiques ni la démarche humaniste commune dont nous essayons d’esquisser quelques aspects. Certes, il n’est ni rare ni nouveau que les religions soient instrumentalisées,

  • par des individus avides de pouvoir, par des personnalités politiques ou des leaders d’opinion, pour asseoir leur autorité ou renforcer leur position,
  • par des chefs de guerre ou des groupes terroristes, par des criminels ou des fous, pour justifier leurs crimes ou pour recruter et fanatiser des combattants.

Il est clair que, dans l’histoire, le christianisme a fait l’objet d’une multitude de manipulations de ce type. Certes, en France, le temps des croisades peut paraître lointain, mais il ne faut pas oublier que le Président GW Bush avait invoqué le Christ avant d’envahir la terre d’Irak avec des chars nommés Abrams et des canons sur lesquels on avait inscrit « ticket to paradise » ; et cette guerre n’est pas terminée !

Aujourd’hui, cependant, c’est surtout autour de l’Islam que semble se déchaîner cette instrumentalisation perverse de la religion, secrétant une forme de bellicisme qui pose problème à tous, y compris aux musulmans. Une certaine peur de l’Islam – une islamophobie – se développe, attisée par des apprentis-sorciers qui trouvent là une occasion d’occuper la scène médiatique. Alors, bien sûr, il faut affirmer le caractère pacifique de la foi musulmane et condamner les actes de violence qui sont commis en son nom. Mais l’Islam n’a pas de clergé, donc pas de hiérarchie ni de représentant incontestable. En conséquence, c’est à chaque musulman que revient la responsabilité de convaincre et ceci ne peut être fait qu’en milieu associatif. Il faut aussi accepter et mettre en œuvre une certaine vulgarisation. Notre débat l’a montré quand nous avons mis en regard deux constatations. D’une part, dans certaines banlieues, des individus s’acharnent à développer un antisémitisme au nom de la religion ; d’autre part, quand un savant de l’Islam lit en arabe le Guide des Egarés de Moïse Maïmonide, il a le sentiment de lire un texte théologique musulman. Il semble évidemment très difficile de parler de Cordoue, d’Averroès et de Maïmonide dans les banlieues et la philosophie n’y a pas une aura suffisante pour servir de médiateur… Je le répète, nous sommes contraints à la vulgarisation.

Un dialogue à ce niveau peut évidemment décevoir le théologien, lui apparaître comme relevant du folklore. Mais le folklore ne contribue-t-il pas fortement à souder les peuples ?

Claude Liévens

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