LES RELIGIONS FACE A LA CRISE – UNE APPROCHE ECONOMIQUE

 

Cette réflexion se situe dans le prolongement du 10ème Forum mondial du développement durable et, plus particulièrement, de la session consacrée à l’instabilité. Les intervenants avaient alors souligné la difficulté de trouver des chemins pertinents pour sortir de la crise actuelle, notamment de la crise économique, et affirmé que rien ne pourrait réussir sans une renaissance des valeurs humanistes. Dans leurs fondements, la philosophie et les religions partagent ces valeurs et, par conséquent, sont appelées à œuvrer ensemble face à la dictature de l’argent et aux appétits de puissance.

 

Je mettrai donc le projecteur sur les aspects économiques de la crise en me permettant d’ouvrir quelques pistes et d’esquisser quelques axes d’effort sur lesquels la philosophie et les religions pourraient se retrouver pour atténuer les conséquences de cette crise et pour s’orienter, dans des délais raisonnables, vers une situation stabilisée.

 

Une crise économique mondiale

 

A l’issue de trente années de forte croissance économique, les pays occidentaux se sont engagés dans une spirale mortifère dont les causes peuvent être classées en trois catégories :

 

1 – La réduction de la part des salaires dans le partage des richesses produites

 

Depuis la fin des trente glorieuses, si on considère l’ensemble des pays de l’OCDE, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB), donc dans la répartition des richesses produites, est passée de 67 % à 53 %. Indépendamment de toute considération de justice sociale, les conséquences de cette évolution sont importantes :

 

  • très forte réduction de la consommation, donc de la production, même si les ménages tendent à s’endetter pour sauvegarder leur niveau de vie,

 

  • réduction des ressources fiscales et début d’endettement imprudent de nombreux Etats,

 

  • explosion du chômage et de la précarité réduisant encore la rémunération des salariés.

 

Le sentiment d’injustice que perçoivent les citoyens est exacerbé par les rémunérations pharaoniques dont bénéficient certains grands patrons. Je me permettrai une parenthèse pour évoquer ce point qui me paraît, en général, traité de manière très partielle. De tels pactoles ne peuvent qu’attirer les personnes les plus cupides qui, dès qu’elles ont acquis les compétences nécessaires, envahissent les réseaux qui conduisent à cet eldorado  Dès lors, la probabilité de voir de telles personnes arriver à la tête de grandes entreprises s’accroît inexorablement. Or la cupidité n’est certainement pas la meilleure qualité du dirigeant et les méthodes de management qu’elle inspire ne favorisent guère le respect et l’épanouissement des personnes. Prétendre que des rémunérations extravagantes permettent d’attirer les meilleurs talents relève soit d’une extrême naïveté soit d’un profond cynisme.

 

2 – La dérégulation

 

A partir des années 1990, les gouvernants des grandes démocraties occidentales ont, de leur plein gré, mis en œuvre des mesures de dérégulation qui, en l’espace de quelques années, ont permis de développer les outils d’une spéculation effrénée. Rapidement, cette spéculation s’est révélée beaucoup plus rentable pour les acteurs du système financier que le financement de l’économie réelle. Les investisseurs qui, pendant les trente glorieuses, avaient contribué à un développement globalement profitable à tous ont muté en spéculateurs.

 

Ce phénomène est très important car, en raison de l’accroissement des revenus des actionnaires, les capitaux engagés sur les marchés financiers ont considérablement augmenté. Aujourd’hui, les capitaux spéculatifs représentent en valeur sept à dix années de production mondiale. On spécule sur tout, y compris sur le prix des denrées alimentaires ou sur la solvabilité des Etats, donc sur la misère des peuples. Jamais l’argent n’a été utilisé d’une manière aussi opposée aux valeurs léguées par notre héritage philosophique et religieux.

 

Illustration de l’absurdité à laquelle nous sommes arrivés, une nouvelle spécialité financière est née : le trading haute fréquence, qui utilise des outils très sophistiqués, aussi ludiques pour le mathématicien qui les conçoit que pour l’opérateur qui les utilise, et dont le temps de réaction se mesure en millièmes de seconde. Dans ce monde, si j’en crois des informations largement répandues ces derniers jours, la durée moyenne de détention des actifs n’est plus de 4 ans (comme dans les trente glorieuses, ce qui correspondait à un réel investissement), mais de 22 secondes ! Ces ordres de grandeur illustrent bien l’ampleur du gouffre qui sépare, d’un côté, l’utilisation saine des instruments financiers au service de l’économie réelle et, d’un autre côté, la spéculation.

 

3 – La fièvre de l’endettement

 

En 2001, les mots d’ordre du monde économique sont devenus :

 

1) Endettez-vous.

2) Non à la politique industrielle.

3) Les services remplaceront l’industrie pour assurer la croissance.

 

Et l’économie Bingo s’est développée. La fièvre de l’endettement a gagné les entreprises et les ménages. Rappelons, par exemple, qu’aux Etats-Unis, on pouvait acheter une maison en ne déboursant que quelques dollars par mois. Et lorsque le client remarquait qu’après une période facile les mensualités s’alourdiraient, on lui répondait : « Oui, mais votre bien aura pris tellement de valeur qu’en cas de difficulté vous pourrez le revendre avec une importante plus-value ! »

 

 

La performance financière immédiate était la mesure de toute chose. Le monde financier gagnait beaucoup d’argent ; donc le monde financier avait raison et le monde réel avait tort. On a financé une fausse croissance par un réel endettement. Et le détonateur a fonctionné avec la prolifération des créances douteuses, liées notamment au secteur immobilier (subprime), et leur titrisation dans des produits financiers particulièrement opaques. La crise de 2008 est apparue à l’épicentre de la puissance mondiale, là où les acteurs étaient les mieux informés et les mieux payés, donc réputés les plus compétents. Pour apprécier l’ampleur du phénomène, on peut rappeler que la dette totale des Etats-Unis (secteur public + ménages + entreprises) représente aujourd’hui 358 % de leur PIB ; c’est plus qu’en Grèce (303 %) et autant qu’au Portugal (360 %).

 

* * *

 

Les théoriciens du modèle néolibéral professent que les mécanismes du marché, si on les laisse agir sans entrave, libèrent l’innovation et l’investissement et qu’ils permettent, grâce à la concurrence, de fabriquer au moindre coût les produits qui conviennent le mieux aux consommateurs. Certes, ils reconnaissent que dans le jeu de la concurrence il y a des perdants ; mais ils estiment que les Etats peuvent corriger ces inconvénients par des redistributions rendues d’autant plus faciles que le système produit pléthore de richesses. Ce sont eux les inventeurs de l’Etat-providence ! Pourquoi pas ? Sauf que :

 

1) les profits des actionnaires servent plus à spéculer qu’à innover ou investir,

2) la production n’est guère pléthorique,

3) les laissés pour compte sont beaucoup plus nombreux qu’on pouvait l’imaginer,

4) les Etats n’ont plus d’argent.

 

L’échec néolibéral est donc éclatant. Nos pays occidentaux sont responsables de ce fiasco qui dévalorise, aux yeux des autres civilisations, les valeurs très réelles dont nous sommes porteurs. Mais, si le diagnostic est facile à faire, la recherche de solutions s’avère extrêmement difficile. Aujourd’hui, il n’y a pas de véritable alternative au modèle néolibéral.

 

Je voudrais être clair. Quand je parle de néolibéralisme, je vise le capitalisme ou le libéralisme d’après les mesures de dérégulation. Je ne suis pas anticapitaliste, bien au contraire, et j’ai suffisamment connu l’absurdité de certaines règles administratives pour imaginer ce que peut être une économie socialiste… Mais l’argent attire et exacerbe toujours les égoïsmes et les cupidités, et les activités économiques doivent être encadrées par quelques règles simples et de bon sens. Exemple : que les banques ne puissent pas spéculer avec l’argent de leurs clients !

 

Cependant, sous des vocables qui se référent à l’économie sociale, solidaire, responsable etc. il existe actuellement des initiatives qui cherchent à promouvoir des processus novateurs (nouveaux circuits économiques entre épargnants et entreprises ou entre producteurs et consommateurs, entreprises fonctionnant selon des règles éthiques exigeantes etc.). Nombre de ces expériences visent à s’intégrer de manière compétitive dans l’économie de marché sans avoir recours aux pratiques contestables et aux acteurs qui nous conduisent au désastre.

 

J’évoquerai donc deux axes d’effort :

 

1 – Condamner fermement la spéculation financière. Les religions peuvent avoir, vis-à-vis de l’argent, des appréciations différentes. (Ainsi les protestants, qui semblent l’apprivoiser plus facilement, ont été des remarquables locomotives du développement industriel.) Mais nul ne peut admettre que, dans l’activité économique, on s’enrichisse indéfiniment au détriment d’autrui et sans produire des biens ayant une certaine utilité. La spéculation financière doit être fermement et unanimement condamnée, d’autant qu’elle est la première responsable de l’échec de notre système, ayant transformé en un véritable cauchemar la situation très favorable que nous avait léguée la fin de la guerre froide. Bien entendu, il ne s’agit pas de dévaloriser l’activité financière, qui exige des grandes compétences et des outils sophistiqués, et qui est nécessaire en particulier pour permettre la coexistence d’activités productives très disparates par les risques qu’elles comportent et les rentabilités qu’elles permettent d’espérer.

 

2 – Valoriser l’expérimentation de nouveaux modes de fonctionnement économiques. C’est un domaine où tout n’est pas à retenir, où tout n’est pas pur (il y aura toujours des coups de pub). Mais nous avons là de véritables laboratoires qui peuvent efficacement contribuer à une refondation humaniste du secteur économique de notre société.

 

La spécificité de la zone euro

 

1 – L’effet de devise forte

 

L’euro, conçu au départ comme une devise forte, a vu, pendant ses premières années d’existence, son cours augmenter par rapport au dollar et à la plupart des monnaies. Pour les pays membres, les importations ont été moins coûteuses et la facture énergétique s’en est trouvée allégée avec, en contrepartie, l’enchérissement des produits exportés. D’où une progression excessive des importations et de la consommation et une perte de productivité. Ainsi, le différentiel de productivité s’est accru de 25 % entre l’Allemagne et l’ensemble Grèce-Portugal-Espagne-Italie entre 2002 et 2009.

2 – L’effet de taux d’intérêt faibles

 

Avant la création de l’euro, la plupart des monnaies européennes étaient régulièrement dévaluées par rapport au deutsche mark. Ces dévaluations sanctionnaient sans doute un certain laxisme mais elles permettaient aussi de réduire l’écart de compétitivité qui séparait l’Allemagne des autres nations. En entrant dans la zone euro, ces nations se sont arrimées à une monnaie réputée stable et solide. Les anticipations d’inflation ont donc baissé et les marchés, misant sur une certaine solidarité au sein de la zone, ont réévalué les risques à la baisse. Ainsi, les taux d’intérêt ont chuté. Les Etats, qui avaient pris vers le milieu des années 80 la voie d’un endettement hasardeux, ont été incités à emprunter encore davantage. Et, pour les particuliers, le crédit devenu moins cher a rendu plus abordable l’acquisition de biens immobiliers, alimentant un processus de hausse des prix, voire de bulle financière.

 

3 – Une utilisation perverse des mécanismes de la Banque centrale européenne

 

La BCE peut participer au déficit budgétaire d’un Etat soit en achetant des titres de dette émis par cet Etat, soit en acceptant de tels titres en tant que garantie. Dès lors s’est développé un mécanisme dangereux : après que les banques aient créé de la monnaie par expansion du crédit, elles échangeaient une partie de cette monnaie contre des obligations émises par les gouvernements de la zone pour financer leur déficit budgétaire ; puis elles déposaient ces titres en garantie auprès de la BCE pour bénéficier de prêts à des taux particulièrement intéressants sans être soumises à aucune règle prudentielle impliquant leurs fonds propres. Ainsi les gouvernements de la zone euro ont pu financer une partie de leurs déficits avec de la monnaie créée par les banques. Les critères du pacte de stabilité auraient pu, à partir de 1997, éviter un recours excessif à cette facilité. Malheureusement, ils n’ont jamais été respectés.

 

* * *

 

Le passage à l’euro et le surendettement ont donc permis à de nombreux Etats de vivre très au-dessus de leurs moyens, alors que leur productivité continuait à s’effriter. Pour eux, l’euro aura été le mirage de la prospérité sans productivité. La crise financière de 2008, qui s’est propagée au sein de la zone, a vite révélé la gravité de leur situation économique.

 

Evidemment, toutes les grandes nations, tous les états fédéraux se sont construits en intégrant des régions très disparates au plan économique. Mais ces intégrations n’ont été rendues possibles que par une volonté politique forte et elles ont demandé du temps. En Europe, malheureusement, une telle volonté n’existe pas et le rejet de la constitution européenne a compromis pour longtemps la construction d’une Europe fédérale.

 

La crise de l’euro est le résultat de plus de vingt-cinq ans d’erreurs politiques. Les partis de gouvernement se sont succédé dans différents modes d’alternance sans qu’aucun ne cherche vraiment à sortir de la spirale du surendettement. Et, avant de retrouver une situation stabilisée et acceptable, il y aura encore de nombreux changements de majorité. Alors, quand les médias sont à l’affût des effets d’annonce et des petites phrases, quand la moindre idée émise par un responsable politique suscite immédiatement des réactions destructrices de la part de ses concurrents, j’ai la conviction que nous faisons fausse route.

 

Il est d’autant plus nécessaire d’adopter des démarches résolument prospectives que la situation stabilisée et acceptable que nous appelons de nos vœux ne s’installera qu’après de nombreux atermoiements et qu’elle s’écartera largement des critères de consommation et de croissance qui sont les nôtres aujourd’hui. En effet :

 

  • nous ne pouvons plus continuer à vivre au-dessus de nos moyens, comme ce fut le cas ces quinze dernières années ;

 

  • les ressortissants des pays émergents, qui ne ménagent guère leurs efforts, aspirent légitimement à vivre selon des standards analogues à ceux des pays occidentaux, ce qui conduira à revoir la répartition des richesses produites ;

 

  • le coût de l’énergie s’accroîtra inéluctablement.

 

Ce constat me conduit à évoquer un troisième axe d’effort :

 

3 – Promouvoir des visions à long terme. Cette attitude, indispensable pour sortir de la crise, est aussi le domaine d’excellence des philosophes et des croyants ! Les traditions dont ils s’inspirent sont peu sensibles aux buzz de la toile et aux scoops des journalistes. L’interrogation sur le sens de la vie ou la quête de Dieu n’est pas compatible de la culture de l’immédiateté.

 

De la crise financière à la crise des valeurs

Par de nombreux mécanismes, la crise financière aggrave fortement la crise des valeurs. Ainsi, l’impression d’inefficacité que donnent les partis de gouvernement favorise les mouvements populistes et risque de conduire à l’installation de pouvoirs autoritaires. Je n’insiste pas sur ce point, souvent bien traité dans la sphère politico-médiatique.

L’exacerbation des tensions intercomunautaires

 

Faute de pouvoir rassembler sur des grands projets ou des grandes ambitions, les personnalités politiques et les leaders d’opinion sont tentés, pour occuper la scène médiatique, de miser sur les tensions, les mépris, les ressentiments susceptibles de dresser les unes contre les autres les communautés, voire les peuples.

 

Je prendrai un exemple précis, non pas chez nous (pour éviter de fâcher) mais chez nos amis allemands. Thilo Sarrazin, qui avait fait fortune grâce à un best-seller antimusulman, se déchaîne maintenant contre les Grecs, relayé notamment par des articles de Stern, du Bild Zeitung et même du Spiegel. Mais les Grecs qui sont visés, ce ne sont pas les individus sans scrupule qui ont précipité le pays dans le malheur pour s’enrichir à bon compte ; ce ne sont pas les responsables politiques incompétents ou clientélistes. C’est le peuple grec, ces gens qui « se la coulent douce et partent à la retraite à 50 ans », qui « veulent faire la sieste et n’acceptent de travailler qu’en échange de pots-de-vin », ces « gamins immatures [qui veulent] tout avoir, jouir de tout », cette avant-garde d’une Europe tire-au-flanc qui tête goulûment la vache à lait germanique ! Pourtant… aujourd’hui, dans la crise actuelle, le peuple grec est un des plus grands perdants. Et le plus grand gagnant, c’est le peuple allemand. En effet, une partie des investisseurs-spéculateurs, dégrisée par des expériences malheureuses, cherche une certaine sécurité et se tourne vers les titres de dette souveraine allemande (dette importante elle aussi). De ce fait, l’Allemagne bénéficie de taux d’intérêt extrêmement bas, réalisant des économies très supérieures au coût des aides qu’elle a apportées à Athènes.

 

Quant à l’attitude allemande vis-à-vis des travailleurs immigrés, elle illustre assez bien la culture de l’hospitalité de nos pays. Les employeurs allemands apprécient et utilisent largement la main d’œuvre qualifiée, ardente et relativement peu coûteuse que leur offre l’immigration grecque ou espagnole, actuellement en croissance. Mais l’opinion refuse « l’immigration dans le système social allemand », à tel point qu’en mars 2012 le gouvernement fédéral a supprimé les prestations sociales auxquelles pouvaient prétendre les migrants européens. Ces ressentiments sont tellement aveugles qu’on en vient à oublier que, pour un pays dont le principal handicap est le vieillissement de la population, l’accueil de jeunes migrants talentueux et dynamiques est une chance inespérée.

 

Evidemment, le cas de l’Allemagne n’est pas spécifique. Nombreux sont les pays où, pour gagner quelques sympathisants ou pour augmenter le tirage d’un livre ou d’un journal ou pour accroître leur notoriété, certains n’hésitent pas à exacerber les tensions : contre les immigrés, contre les musulmans, contre les assistés, contre les retraités, contre les fonctionnaires, contre les jeunes (des banlieues ou d’ailleurs), contre les intermittents etc. Ils n’hésitent même pas à blesser certains dans ce qu’ils ont de plus cher ; la publication des caricatures du Prophète en constitue un exemple. Le jour où se produiront des événements extrêmement violents (car ce risque existe réellement dans nos sociétés, qui ne sont pas bien armées pour y faire face), ceux qui auront jeté des braises sur le foyer de la haine partageront la responsabilité du désastre.

 

Cette triste réalité me conduit à évoquer un quatrième axe d’effort :

 

4 – Pacifier les relations entre communautés différentes, en favorisant les échanges entre ces communautés et en combattant ceux qui essaient de semer entre elles les graines du ressentiment, de la peur ou de la haine. Les philosophes et les religions savent que la diversité est une immense richesse humaine. Pour faire un peuple, une nation, un pays, il faut conjuguer les différences car c’est la conjonction des génies spécifiques à chaque groupe humain qui permet  à chacun d’enrichir l’ensemble. Il faut faire du commandement d’altérité une injonction volontaire face à la crise aujourd’hui.

 

Des aubaines pour la dérive criminelle

 

La progression des réseaux criminels est une des grandes menaces qui planent sur notre monde. D’ores et déjà, ces réseaux sont extrêmement meurtriers ; ainsi, le trafic des faux médicaments, qui n’est que l’une de leurs multiples activités, tue beaucoup plus que le terrorisme. Mais ce phénomène, qui devrait relever davantage de l’analyse géopolitique que de la criminologie traditionnelle, échappe aux médias, donc aux responsables politiques et à l’opinion publique. Ses manifestations sont traitées comme des faits divers. Or un fait divers chasse l’autre dans les archives de l’horreur, nous rendant incapables de déceler le sens profond de la succession de certains d’entre eux.

 

La progression des réseaux criminels a donné naissance à une sorte de bourgeoisie mafieuse. Car le monde criminel vit dans la proximité des élites légales. Des franges de la classe dirigeante et des élites respectables ont, avec la sphère criminelle, des rapports qui peuvent entraîner des fréquentations inopportunes, des pactes scélérats tacites ou explicites etc. Ces dérives sont d’ailleurs favorisées par le fait que symétriquement les couches supérieures du crime organisé s’embourgeoisent, ce qui leur donne une certaine apparence de respectabilité.

 

La crise actuelle ouvre un véritable boulevard au crime organisé :

 

  • L’appauvrissement de la société et la déshérence des jeunes lui permettent de recruter facilement ses hommes de main.

 

  • Le resserrement du crédit bancaire incite certains agents économiques (notamment des PME en grande difficulté) à se tourner vers la banque de l’ombre. Ce qui facilite la pratique de taux usuraires, le blanchiment d’argent sale et parfois la prise de contrôle d’entreprises par des mafias.

 

  • Les politiques d’austérité imposées par le surendettement des Etats conduisent à réduire les budgets des services de police au sein desquels la part consacrée à la lutte contre le crime organisé était déjà très insuffisante.

 

Réhabiliter le pouvoir politique

 

Le monde de la spéculation financière, s’il est sensible à quelque événement, est capable d’engager en quelques heures (ou en quelques minutes !) sur les marchés des capitaux qui représentent en valeur 800 % du PIB mondial annuel. C’est lui aujourd’hui qui détient véritablement le pouvoir. Les responsables politiques ne sont plus les maîtres du jeu. Pourtant, ils ne peuvent pas oublier qu’ils sont les porteurs des aspirations des citoyens qu’ils représentent. Et, quand ils constatent leur incapacité à exercer les responsabilités que des millions de personnes leur ont confiées, j’imagine qu’ils éprouvent une certaine frustration. De plus ils savent que, si des révoltes populaires très violentes se produisent, ce sont eux qui paieront (alors que les vrais responsables du désastre seront protégés par l’anonymat).

 

Je vois dans ce constat une raison d’espérer. Les réunions des nombreuses instances  internationales dans lesquelles se retrouvent les chefs d’Etat ou de gouvernement leur permettent d’avoir des échanges formels et informels sur les problèmes qui taraudent le monde. Ceci peut favoriser l’émergence d’une volonté commune de réagir et de redonner au pouvoir politique la place qui doit être la sienne et qu’il a stupidement abandonnée.

 

Les orientations qui pourraient être privilégiées me paraissent assez évidentes :

 

  • réexaminer systématiquement les décisions qui ont été prises en matière de dérégulation,

 

  • instaurer une taxe importante sur les transactions financières,

 

  • éradiquer les pratiques ou les produits financiers qui ne servent qu’à spéculer (CDS…) ou à réduire la transparence des opérations (titrisation…), et assainir le marché à terme,

 

  • réduire l’influence des réseaux criminels et lutter contre les paradis fiscaux.

 

Mais, pour que ces mesures soient efficaces, il faut qu’elles soient décidées au niveau mondial. Car si un Etat ou un petit groupe d’Etats en prenait seul l’initiative, il en subirait surtout des inconvénients. Nous devons être aux antipodes de la démondialisation !

 

Cette ambition m’invite à proposer un cinquième axe d’effort :

 

5 – Encourager un sursaut des responsables politiques du monde entier pour qu’ils reprennent leur véritable rôle de décideursTous les peuples « libres » devraient encourager leurs dirigeants à s’engager dans une telle démarche. Comme la philosophie et les religions ont une dimension mondiale, elles pourraient les aider en ce sens.

 

Les religions instrumentalisées

 

Malheureusement, les actualités dont les médias se font l’écho ne vont guère dans le sens de la démarche humaniste commune dont nous essayons d’esquisser quelques aspects. Certes, il n’est ni rare ni nouveau que les religions soient instrumentalisées :

 

  • par des personnalités politiques pour obtenir des suffrages,

 

  • par des leaders d’opinion pour accroître leur notoriété,

 

  • par des individus avides de pouvoir pour asseoir leur autorité,

 

  • par des criminels ou des fous pour justifier leurs crimes ou leurs pulsions,

 

  • par des chefs de guerre ou des groupes terroristes pour recruter ou fanatiser leurs combattants

 

  • etc.

 

Et il faut reconnaître que, dans l’histoire, le catholicisme a été l’objet de telles manipulations. C’est d’ailleurs ce constat qui conduit Frédéric Lenoir à opposer christianisme et chrétienté dans son ouvrage le Christ philosophe.

 

Mais aujourd’hui, c’est autour de l’Islam que cette dynamique se déchaîne et il est difficile de redresser la situation. Ghaleb Bencheikh, président de la conférence mondiale des religions pour la paix, n’écrivait-il pas dans un article publié le 12 janvier 2011 par Libération : « Quand un attentat est commis par des fous qui se réclament de l’islam, les images sont présentées en boucle sur toutes les télévisions. Mais quand nous nous égosillons jusqu’à en perdre la voix pour condamner ces violences et affirmer le caractère pacifique de la foi musulmane, nous ne sommes que rarement relayés par les médias. » Eh bien, il faut continuer à vous égosiller et que nous fassions tous pression sur les médias pour qu’ils vous relaient.

 

Et il faut être clair. Si des individus tuent au nom du Dieu clément et miséricordieux, ils n’ont droit à aucune excuse. Ne les honorons pas des titres d’islamistes ou d’intégristes, ce ne sont que des criminels. Et des blasphémateurs car affirmer que Dieu est l’instigateur ou le complice de nos meurtres ou de nos pires agissements est bien la parole la plus impie, la plus injuste et la plus injurieuse qu’un être humain puisse proférer contre Lui.

 

Enfin, on parle beaucoup de la chari’a, aspiration pour certains, épouvantail pour d’autres, outil d’égalité de tous devant la loi, sujet de débat qu’on ne saurait occulter, mais zone d’ombre et d’ignorance pour la plupart d’entre nous. Un effort d’explication est indispensable.

 

Une morale laïque ?

 

J’évoquerai enfin la notion de morale laïque qui a émergé dans les mois qui ont suivi notre 10ème Forum mondial. La démarche que nous essayons de promouvoir est-elle cohérente avec cette notion ? Je répondrai oui sans hésiter mais avec deux précisions :

 

  • A minima, une telle morale pourrait n’être qu’un code de bonne conduite permettant de vivre ensemble, ce qui n’est déjà pas si mal. Mais, quand on se réclame de l’humanisme, on exige que cette morale soit fondée sur le respect de la personne et de la valeur humaine, sur la tolérance entre les individus et sur la démocratie au niveau de la nation.

 

  • Concernant la laïcité, je pense pouvoir dire qu’avec tous les collaborateurs de Passages j’en suis un militant convaincu. En France, c’est l’esprit laïc qui permet à des représentants de religions différentes et à des incroyants de se rencontrer et de débattre ensemble à égalité, en toute liberté, dans le plus profond respect mutuel, alors que leurs engagements sont aussi différents. Bien sûr, nous refusons une laïcité qui nie l’existence du fait religieux ; nous désapprouvons par exemple les extrémistes qui, lors de la rédaction du projet de constitution européenne, refusaient d’admettre toute influence judéo-chrétienne dans l’élaboration de notre culture. Mais nous sommes partisans et serviteurs d’un Etat totalement neutre qui accepte les apports de chacun pour favoriser l’épanouissement de tous.

 

Claude Liévens

 

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