LA MUTATION DES RESEAUX ELECTRIQUES ET GAZIERS DE DISTRIBUTION

 

Colloque organisé au Sénat le 29 juin 2015 

SESSION 3

 Le développement et le financement des smart grids et l’impact sur le développement de services nouveaux.

Bien que le colloque ait théoriquement porté sur la mutation des réseaux de distribution électriques et gaziers, les interventions et les débats ont essentiellement concerné le secteur de l’électricité.

 

DES SMART GRIDS AUX CORRIDORS VERTS  : DES CHOIX D’INVESTISSEMENT DIFFICILES

 

Chacun connaît le lien très fort qui existe entre l’énergie et le développement économique : Si on veut créer du développement économique, il faut disposer de l’énergie nécessaire et se rendre capable de l’apporter là où elle est utile. Pourtant, la distribution de l’électricité n’est pas suffisamment prise en compte dans les travaux des économistes et dans les débats. Pour étayer cette affirmation, on peut rappeler que le transport et la distribution pèsent plus que la production dans le coût de l’électricité qui est facturé aux consommateurs, Les investissements dans les réseaux de distribution représentent dans notre pays 4 milliards d’euros par an ; en deux ans, c’est pratiquement l’équivalent d’un EPR ; mais on parle beaucoup plus des EPR que des réseaux de distribution ! Cependant, ces réseaux constituent aussi une arme majeure dans la lutte contre les émissions de CO2. D’une part, ils accompagnent le développement des  énergies renouvelables qui, à 95 %, leur sont directement connectées. D’autre part, ils faciliteront les choix des usagers via, par exemple, les compteurs intelligents.

 

Le développement des smart grids

 

L’arrivée des énergies renouvelables et la transformation numérique vont considérablement changer le paradigme du secteur de l’énergie. L’intégration des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) aux réseaux électriques de distribution, qui en fera des smart grids, permettra de gérer les nouvelles contraintes (comme l’intermittence des énergies renouvelables) et facilitera le développement de nouveaux usages (comme le véhicule électrique). Elle favorisera l’optimisation de l’ensemble des mailles du réseau électrique qui va de tous les producteurs à tous les consommateurs pour améliorer l’efficacité énergétique globale, notamment par le lissage des pointes de consommation. Elle fera évoluer le système actuel, qui adapte la production à la consommation, vers un système où l’ajustement se fera davantage par la demande, transformant ainsi le consommateur en véritable acteur.

 

Le smart grid est associé à la mise en œuvre de compteurs intelligents, comme Linky, qui donneront une facturation par tranche horaire et permettront ainsi d’optimiser les heures de consommation. Associés au concept de maison communicante, ces compteurs permettront d’affiner et de généraliser le pilotage des équipements de l’habitat : chauffage, climatisation, mise en marche des machines à laver ou des sèche-linge, charge des véhicules électriques… Des prises intelligentes (ploggs) doteront les appareils non communicants de fonctions de communication simples. L’utilisateur pourra connaître le détail de sa consommation par pièce, par interrupteur, par période, par type d’équipements, ce qui lui permettra d’identifier  les postes sur lesquels des économies d’énergie sont possibles.

 

Le développement des énergies renouvelables et l’évolution des réseaux de distribution permettront à certains consommateurs de produire eux-mêmes de l’électricité pour leur propre usage. C’est une tendance qui doit être encouragée. Dans les cas extrêmes, ces consommateurs-producteurs n’utiliseront le réseau qu’à titre d’assurance en cas de défaillance de leur propre système. Ceci montre la nécessité de mettre en place une tarification qui ne repose pas exclusivement sur la quantité d’électricité consommée mais qui prenne aussi en compte les coûts réels supportés par les gestionnaires de réseaux.

 

L’utilisation des big data, ces ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’il aurait été impossible de les traiter avec les outils classiques, permettra de mieux prévoir les consommations d’énergie et de personnaliser les services offerts. Elle devrait aussi donner à chaque utilisateur des moyens de maîtriser sa propre consommation, de stimuler ses comportements vertueux et de réaliser ainsi des économies. Comme nous l’avons vu, la mutation des réseaux de distribution en smart grids est au cœur de cette évolution. Encore faut-il une prise de conscience collective et individuelle pour que les idées puissent se traduire en actes concrets au niveau de chacun d’entre nous, A cet égard, un effort important en matière de communication est indispensable.

 

De plus en plus, les distributeurs disposeront d’une immense quantité d’informations qui, très souvent, appartiennent au client, mais qui peuvent intéresser un vaste ensemble d’acteurs économiques. Il est donc nécessaire de définir les méthodes, les standards et les normes qui permettront, d’une part, que les acteurs autorisés puissent accéder à ces données sans discrimination et en toute transparence et, d’autre part, que les données personnelles soient convenablement protégées. Sans présumer de la solution qui sera adoptée, il faut souligner que l’utilisation de certaines de ces données est susceptible de servir l’ensemble des citoyens, ce qui peut inciter telle collectivité ou tel service public à s’impliquer dans leur mise à disposition. Ces données passent alors des big data à l’open data, lequel favorise considérablement l’innovation et le développement de nouveaux services. On peut d’ailleurs noter que la Commission européenne mène, avec certains gestionnaires de réseaux de distribution et selon une méthodologie esquissée en octobre 2014, une première étude expérimentale d’impact des réseaux intelligents sur la problématique de la protection des données personnelles.

 

Le financement des smart grids et la recherche d’une optimisation économique globale

 

Pour financer les réseaux de distribution qui sont à la croisée des chemins permettant de réduire la consommation d’électricité, on pourra faire appel aux Fonds structurels et au Mécanisme pour l’Interconnexion en Europe (MIE). S’y ajoutera le plan Juncker ou EFSI (European fund for strategic investments) pour lequel un accord a été obtenu entre le Conseil et le Parlement européens. Les projets de réseaux et de compteurs intelligents devraient y être éligibles. Ensuite, il conviendra de définir les principes de rémunération des gestionnaires de réseaux de distribution ; les tarifs devraient être suffisamment élevés pour leur permettre de poursuivre les investissements nécessaires. Mais, quand on investit dans les réseaux, qu’ils soient de transport ou de distribution, il ne faut jamais oublier que les équipements réalisés dureront longtemps (plusieurs décades, voire plus d’un siècle). Les décisions correspondantes ne doivent jamais être dictées par l’opportunisme, mais reposer sur une étude approfondie de la cohérence et de la rentabilité à long terme. Parmi les voies nouvelles qui pourraient permettre de financer les infrastructures, notamment celles qui concernent l’énergie, on pourrait imaginer la création d’une classe d’actifs qui reposerait sur ces infrastructures et se substituerait aux titres d’Etat qui rapportent de moins en moins. Une telle orientation pourrait permettre de répondre aux besoins de certaines compagnies d’assurance.

 

Mais, quel que soit le mode de financement envisagé, il ne faut jamais perdre de vue les difficultés financières que connaît l’Europe. Nous ne pourrons pas éviter de faire des choix drastiques en recherchant une optimisation économique globale. Dans ce contexte, l’apparition de technologies nouvelles et de services nouveaux (véhicule électrique, réseaux et compteurs intelligents, énergies renouvelables, batteries innovantes etc.) va entraîner des incertitudes aux plans économique et technique. Il est donc nécessaire d’évaluer ces incertitudes en intégrant dans des scénarios énergétiques à long terme les différents objets qui vont contribuer à la distribution et en ayant recours aux techniques de simulation. Les démonstrateurs de smart grids, qui sont aujourd’hui en cours de développement, et, dans les prochaines années, les compteurs Linky (et Gazpar) fourniront des données indispensables pour affiner ces scénarios et réaliser ces simulations Au plan financier, cependant, les conclusions risquent d’être rapidement mises en cause par l’instabilité des politiques tarifaires et l’imprévisibilité de leurs évolutions.

 

L’optimisation économique se heurte aussi au fait que l’organisation des parties prenantes est très éclatée, entre les: distributeurs, les transporteurs, les producteurs, les commercialisateurs et même les agrégateurs ! Chacun cherche à optimiser son propre système, mais aucun outil ne permet de rechercher l’optimisation d’ensemble. Cette lacune constitue aujourd’hui un handicap majeur au plan économique. Il convient en particulier –et la Commission européenne y travaille– d’améliorer la coopération entre les transporteurs et les distributeurs en mettant notamment en place un système de partage des données pour optimiser la planification et l’exploitation de leurs réseaux.

 

Mais, dans l’optimisation économique du secteur de l’énergie, le cœur du sujet, c’est peut-être le prix du carbone. Il est en effet difficile de faire les bons choix si on ne dispose pas d’un prix du carbone qui reflète le coût réel que représentent pour la collectivité la pollution et le réchauffement climatique. Comment traduire le prix du carbone : par le marché ou par une taxe ? Il faut bien reconnaître que le système des ETS (Emission Trading Scheme), a totalement échoué en Europe, le marché organisé des droits d’émission de gaz à effet de serre étant trop lié au niveau de la demande d’énergie, donc de l’activité économique. Et il est difficile de concevoir les mesures réalistes qui pourraient corriger efficacement ce défaut structurel. L’instauration d’une taxe carbone constitue donc la voie la plus efficace ; pour tenir compte de la longévité des investissements réalisés dans le domaine concerné, le montant de cette taxe devrait augmenter progressivement, selon un calendrier bien planifié, pérenne et bien connu. Elle se heurte cependant à une difficulté majeure : la fiscalité est déjà élevée en Europe et la perspective d’une nouvelle taxe suscite un rejet massif, même pour un enjeu de cette ampleur.

 

Véhicules électriques, corridors verts et nouveaux services

 

Les véhicules électriques ouvrent de larges perspectives dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et dans la lutte contre la pollution. Ce sont aussi des instruments de stockage mobiles qui pourraient constituer un pan non négligeable de notre système énergétique. Mais, quand on évoque la possibilité de faire des longs trajets, la première question qui se pose est celle de la sécurité d’approvisionnement. Tant que celle-ci ne sera pas garantie, la voiture électrique ne sera utilisée que pour des petits trajets et ne pénétrera le marché que de manière limitée. La garantie recherchée repose sur deux piliers :

 

  • avoir, à des conditions économiques acceptables, une charge qui dure longtemps ; les constructeurs de batteries font des progrès en matière de capacités et de prix, ce qui nous porte à l’optimisme ;
  • se réapprovisionner facilement quand la charge devient insuffisante. Bien sûr, on peut envisager d’emporter plusieurs batteries dans sa voiture, mais on se heurte rapidement à des limites de poids et d’encombrement. Il faut donc disposer d’un ensemble convenable de postes de réapprovisionnement. C’est le concept des corridors verts qui représente un énorme investissement au niveau européen.

 

Ce que nous avons précédemment exposé sur les big data et l’open data n’est pas spécifique du domaine de l’énergie et peut être transposé dans d’autre secteurs, notamment celui des transports routiers. D’ailleurs, la création d’un « entrepôt » rassemblant les données de mobilité contrôlées par des acteurs publics (open data) est une question que soulèvent aujourd’hui plusieurs spécialistes.

 

Les objets connectés figurent au premier rang des technologies de rupture qui accélèrent la transformation dans tous les secteurs, notamment dans ceux de l’énergie et des transports routiers. Ainsi en est-il du smartphone qui envahit notre quotidien et qui, grâce à l’internet mobile, à la géolocalisation en temps réel (GPS) et aux applications cartographiques numérisées, permet une utilisation plus judicieuse du transport automobile.

 

L’irruption de nouveaux acteurs

 

En matière de transports, nous entrons dans une époque qui sera marquée par le développement de nouveaux services partagés répondant à une demande croissante de mobilité moins coûteuse. L’enjeu actuel, comme dans d’autres secteurs, c’est de rapprocher les producteurs et les consommateurs ; sur ce point, la transformation numérique entraîne une véritable rupture. On voit ainsi apparaître des acteurs issus des NTIC. Tesla en fournit un exemple éminent ; cette entreprise est entrée récemment dans le secteur automobile avec l’ambition d’une approche full stack, c’est-à-dire d’une maîtrise complète de toute la chaîne : la voiture électrique, la voiture connectée, le lancement de powerwall (stockage d’énergie solaire) et, récemment, l’acquisition d’une société de crédit. Au cœur de tout cela, on trouve le software people, la meilleure pratique du monde de l’information appliquée à l’automobile.

 

Comment ne pas évoquer aussi Google et son thermostat Google nest, récemment racheté à Apple pour 3 milliards d’euros. Ce petit thermostat tout-à-fait simple et peu coûteux apprend nos préférences. Avec cette approche machine learning, Google continue à créer de la confiance avec le citoyen. Et, grâce à cet objet connecté, il va apporter des services numériques de gestion énergétique dont on ne sait pas aujourd’hui jusqu’où ils s’étendront.

 

L’actualité conduit aussi à citer Uber comme exemple de start up qui a développé des nouveaux services pour améliorer la consommation d’énergie et la mobilité. Cette entreprise, qui n’existait pas il y a cinq ans, est aujourd’hui présente dans 145 pays et elle est valorisée à 50 milliards d’euros. Uber a joué sur un seul atout, l’expérience du client (user expérience), et il a aujourd’hui transformé le paysage d’un secteur réglementé, grâce à des outils numériques (géolocalisation, GPS, smartphones, objets connectés). Sans porter aucun jugement de valeur, force est de constater qu’Uber est en position de bouleverser les paradigmes existants. Quant à Blablacar, c’est une start up française qui transforme aussi les transports ; les responsables de la SNCF estiment que le service de covoiturage de cette entreprise a déjà pris 5 % de leur trafic.

 

La progression des modes de transport collaboratifs, notamment du covoiturage, illustre une évolution profonde de la notion de propriété qui s’affirme de génération en génération : on est de plus en plus dans l’usage et de moins en moins dans la propriété.

 

Des smart grids aux corridors verts, nous avons examiné des progrès qui changeront profondément nos modes de vie et contribueront à relever deux défis majeurs de notre époque : économiser l’énergie et lutter contre le réchauffement climatique. Mais les investissements correspondants sont extrêmement coûteux. Ils doivent donc reposer sur des études approfondies et des processus de décision rigoureux. Les choix qui seront faits répondront évidemment à un souci de compétitivité et d’optimisation économique, même si –comme nous l’avons souligné–l’optimisation économique globale est extrêmement difficile à trouver. Mais ils traduiront aussi la volonté de lutter contre la précarité, d’assurer la solidarité spatiale et temporelle, de reconnaître les spécificités locales tout en respectant les règles communautaires d’ouverture des marchés. Il s’agit donc essentiellement de décisions politiques.

 

Claude Liévens

 

Consulter : Intervention d’Anne Houtman

Consulter : Intervention d’Edmond Alphandéry

Consulter : Intervention de François Brottes

Consulter : Intervention de Soumia Malinbaum

 Consulter : Intervention de Christophe Bonnery

Consulter : Débat avec la salle

 

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