INTERVENTION DE CHANTAL CHAWAF

Je partirai du mot majeur de la présentation d’Olivia, celui de globalité. Je parlerai du désir éclairé par son environnement et l’aborderai avec l’éclairage de ce que j’appellerai l’écologie du désir. Pour Freud, c’est l’amour seul qui agit comme facteur de civilisation dans le sens d’un passage de l’égoïsme à l’altruisme.  Or c’est l’origine de cet amour qu’il nous appartient de rechercher dans le trou du langage, là où, très verbale, la langue prend corps. C’est le passage qu’il faut suivre, en sens inverse du désir, en régressant du phallique à l’intra-utérin, pour permettre à la parole de retrouver la mémoire de la qualité archaïque et à la chair de dire intégralement la vie.

Récemment, j’écoutais une spécialiste de la préhistoire exposer des découvertes très récentes. Les femmes auraient été, à l’origine, aussi grandes et corpulentes que les hommes et il y aurait eu entre elles et eux relativement peu de différences physiques ; elles auraient participé à la chasse. Mais les hommes les auraient dominées par la guerre et par la violence. Ils les auraient maltraitées, privées de nourriture… et, à cause de cela, elles auraient rapetissé. L’accouchement, qui était antérieurement facile du fait de leur bassin large, de leur grande taille et de leur musculature, serait devenu souffrance avec le rétrécissement de leur corps. Endurantes, les femmes ont continué à désirer les hommes qui pourtant, tout au long de l’histoire, se sont montrés si restrictifs à leur égard.

Relisons Aristote : « La femelle est comme un mâle infirme… Sont plus belles également les vertus et les actions des êtres naturellement meilleurs, par exemple celles d’un homme par rapport à celles des femmes.  Toujours la femelle procure la matière, le mâle ce qui façonne. » Relisons la Genèse : « Dieu dit à la femme : Tu seras avide de ton homme et lui te dominera. » L’Evangile selon Saint Jean : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. ». Jean : « Au commencement le Verbe était Dieu »… « Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’esprit est esprit. » Détachée de la chair, la spiritualité judéo-chrétienne établit la supériorité du verbe qui infériorise le corps. Aujourd’hui, le désir féminin aspire à s’exprimer dans un langage qui ne soit plus dissocié, qui ne morcelle plus en deux éléments opposés et inégaux l’unité vivante, notre humanité corps et âme, « cette vie humaine dont la terre de naissance est un corps de femme », comme l’écrit Antoinette Fouque dans sa Féminologie. La survalorisation du phallus a transmis le logos et construit un discours sarcophage d’une langue morte vivante. Alain Touraine, sociologue, reconnaît que « la domination masculine est d’abord sociale ».

Le patricentrisme originel se retrouve dans l’androcentrisme reproché à Freud, selon qui la libido est toujours d’essence masculine. Apparemment fidèle aux influences du monothéisme et de la philosophie grecque, Philippe Solers, dans son dernier livre La littérature contre-attaque, reprend la croyance ancestrale qui affirme que « le seul vrai roman est le mouvement de l’esprit ». Les femmes elles-mêmes parlent encore une langue empruntée aux hommes. Je cite. Françoise Dolto : « Le moi des femmes est la plupart du temps plus faible que celui des hommes, ce qui contribuerait à expliquer pourquoi leur surmoi est rudimentaire… d’où la grande facilité avec laquelle les femmes s’adaptent à l’âge adulte à un milieu bien différent de celui qui a été le leur et, sans souffrir, arrivent à s’identifier à l’image à laquelle celui qu’elles aiment  leur demande de ressembler.

Mais la civilisation misogyne a vieilli. La modernité remet en question l’ordre patriarcal. En notre troisième millénaire, qu’il qualifie de période d’unisexe prononcé,  Philippe Solers pose le problème. Nous sommes entrés dans le monde de la souveraineté de la technique. Pour la première fois, la reproduction peut se passer de l’acte sexuel. Autre événement majeur, la diminution significative, en quantité et en qualité, du sperme masculin. Première conséquence de taille, une séparation très nette entre le géniteur et le père, qui conduit à une crise intense de la fonction symbolique.

Dan Brown, dans une interview, évoque les autres problèmes contemporains : l’extinction des espèces, le réchauffement climatique, la prolifération des armes nucléaires et biologiques… Il déclare : « Nous avons tous des raisons d’avoir peur ». Les écrivains ne sont pas les seuls à s’angoisser. Des scientifiques éminents s’alarment, parmi lesquels Stephen Hawking, et signent un manifeste affirmant que « le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine ». Les chercheurs en neuroscience soulignent les dangers neurologiques qui guettent ceux qui vivent en permanence avec le nez sur leur smartphone. L’UNICEF avertit : 300 millions d’enfants respirent un air toxique. Les scientifiques nous alertent : le vivant régresse massivement. Cette extinction, à terme, nous menacera nous-mêmes. 58 % des animaux sauvages ont disparu en 40 ans ; il y a deux fois moins d’animaux vertébrés qu’il y a 40 ans sur la planète.

Les universitaires déplorent une crise dans les humanités ; les étudiants se détournent de la littérature, de la philosophie et de l’histoire. La civilisation est en mutation, comme si l’homme changeait de nature. Une chronique du journal Le Monde dénonce la dilution de la notion de réalité factuelle. Elle rapporte que les spécialistes d’internet parlent depuis 2004 d’un âge post factuel où les faits comptent moins que les convictions. D’où les mensonges, supposés sans conséquence, qui sont devenus une manière de communiquer, de telle sorte que nous sommes dans un environnement médiatique où les mots n’ont plus d’importance. Ce changement de culture décrédibilise le logos créateur. Résultat : le désir va mal. Au Japon, on dit que les hommes préfèreraient les relations virtuelles et que, pour les jeunes japonaises, coucher avec son partenaire serait devenu ennuyeux.

Mais ce qui ne change pas, c’est la guerre, devenue de plus en plus technologiquement destructrice. Les éditoriaux titrent ; le martyre d’Alep. Le crime de guerre est devenu la norme, à peu près tolérée par tout le monde, hors quelques belles âmes. Un philosophe américain, soldat pendant la seconde guerre mondiale, témoignait dans ses réflexions sur le combat : «  A moins que nous ne trouvions le moyen de changer le cœur des hommes, il y a, semble-t-il, peu de chance que cesse leur amour de la violence destructrice ». Mais il ajoutait : « Une légère modification de la conscience suffirait à les détourner pour toujours de la destruction ». Le nouvel âge qui se prépare peut-il modifier la conscience. Le transhumanisme a pour ambition d’inventer un homme perfectionné par l’hybridation avec la machine. La technomédecine et l’ingénierie génétique croient pouvoir en finir avec la mort. Quoiqu’en rupture avec le passé, l’homme actuel  (athée ou religieux) se projette plus que jamais en dieu.

A la vie réelle est substituée aujourd’hui une vie virtuelle inconsciemment héritée de l’ancienne opposition mythique entre la vie mortelle née du corps de la mère et  la vie éternelle née de l’esprit du père. Eliminant radicalement du champ symbolique la part femelle, l’idéologie de l’artificialité de la vie prend le risque d’entraîner les humains dans un humanicide dont sera responsable non pas l’homme mais ce qu’il serait devenu, un homme-robot, à force d’avoir fait taire l’élément matriciel dont il est issu et qui nous rappelle notre identité charnelle.  Face au danger de déshumanisation, le désir se transforme en mission sur le terrain d’action qu’est le langage. Concevons la matière symbolique pour que les mots formateurs d’idées et de fantasmes soient enceints de la chair réelle. Travaillons à élaborer une parole qui réponde aux besoins pulsionnels d’entrer en contact sensoriel avec les signes et d’en extraire verbalement la vie qui donne le jour.

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