INTERVENTION DE MARIE-HELENE DEVOISIN

Que veut dire féminin aujourd’hui ? Existe-t-il un désir selon le genre, qui soit masculin ou féminin ? On peut utiliser le terme féminin sans tenir compte des recherches actuelles sur le genre qui se sont substituées aux recherches sur les femmes, lesquelles trouvaient elles-mêmes leur origine dans la naissance du MLF dès octobre 1968. Il s’agit de faire une différence entre un féminin qui est une position et une construction purement culturelles et le réel du sexué femelle dont parle l’être. Est-ce qu’une femme a nécessairement affaire au féminin et, quand c’est le cas, sous quelles conditions ?

Dès la culture antique, j’ai été amenée à discerner dans le féminin une sorte de travesti. Virginia Woolf disait que les femmes réelles sont confinées, telles des bêtes de somme, au gynécée, alors que les femmes sont omniprésentes partout dans l’espace public et sur la scène (jouées par des hommes, bien sûr, et avec leurs discours à eux). La femme, telle qu’on la voit aujourd’hui, a été inventée au 19ème siècle. On peut consulter à cet égard les articles de Joan Rivière sur la féminité-mascarade. Lacan, en 1972-73, affirmait que la femme n’existe pas et que l’illusion est issue du combat du MLF contre le travesti féminin masquant l’absence d’une inscription d’un signifiant femelle dans la culture. Les figures du féminin, dont celle de la femme, sont des constructions culturelles, donc indifférenciées. Quelle est la fonction du féminin, pourquoi des femmes réelles ?

En Occident, le féminin est un auxiliaire d’une subjectivation du côté masculin. Il m’a paru nécessaire de distinguer dans la cité antique deux espaces, deux modes de subjectivation, deux types d’érotique différents :

  • Un espace d’Eros réservé aux êtres libres de naissance, toujours sexués mâles. C’est là que s’est constitué le logos au sens large, tel qu’envisagé par Jean-Pierre Vernant (incluant toute la culture, mythos compris). C’est un espace culturel, ouvert, public, collectif, éducatif et festif (comme en témoignent le banquet et le symposium). Eros est éducateur de ce côté. Il y a toujours la transmission de la culture par l’enseignement des hommes aux garçons.
  • Au sein de l’espace privé clos, hors fabrique du logos, le féminin est auxiliaire de la subjectivation de l’homme, qui est sujet sexuel. L’épouse, la compagne, mais aussi toute figure du féminin, la courtisane ou hétaïre, compagne des jeux érotico-culturels sur les espaces ouverts, est dans une érotique non libre que je qualifie de serve dans la mesure où elle seconde cette subjectivation côté homme. De telle sorte que l’épouse ou la compagne du citoyen est figure du féminin (ceci pouvant aussi impliquer des garçons).

Le désir a une visée spirituelle ; ce n’est pas uniquement le coït. C’est un désir d’inscription des corps érogènes sexués dans et par la culture. L’acte d’écriture, la politique, inscrivent une érotique. L’acte de culture est, en quelque sorte, isomorphe à l’acte d’amour ; il a aussi une fonction pragmatique (ce qui est toujours vrai). Le désir, du côté des femmes, a été domestiqué dès la Grèce Antique au service de l’inscription virile d’un désir d’inspiration phallique. Finalement, le logos et le phallus sont devenus synonymes, ce qui fabrique une culture androcentrée articulée au corps sexué mâle. Dès l’Antiquité occidentale l’érogène s’inscrit dans une politique fixée par l’être mâle. Ainsi s’est constituée la culture, le logos, de telle sorte que l’acte d’écriture est un discours entre hommes ; c’est un discours que l’érogène mâle s’adresse à soi-même et situe en dehors de l’espace des corps féminins libres. Les femmes sont immobilisées dans une fonction d’auxiliaires de la subjectivation virile. L’érogène des femmes n’est admis dans la cité que dans le je/jeu du féminin toujours second, au service de l’éros mâle, dans une subjectivation non libre. Les femmes sont maintenues dans un éros non spirituel, c’est-à-dire en dehors de l’espace de production du logos, excluant l’inscription d’un désir qui serait issu de leur corps sexué femelle.

Il y avait aussi, comme le soulignait l’helléniste David Halperin, un désir féminin (femen), besoin fonctionnel d’une régulière irrigation par le phallus (et non pas par le pénis car dans le logos c’est le phallus qui est le signifiant du désir). Il faut y ajouter un besoin de procréation porté par cet animal baladeur qu’est l’utérus grâce auquel se perpétue la filiation mâle. Au-delà du besoin, il y a le désir. Jacques Lacan, toujours à l’écoute d’Antoinette Fouque qu’il psychanalysait alors, expose dans L’étourdit que le pénis est devenu phallus, organe élevé à la dignité de signifiant, un signifiant du désir dans une culture andro-centrée, désir subordonné au désir d’inscription des corps androgènes mâles. Pour être reconnues dans la cité, les femmes doivent se faire serves de la jouissance phallique ; telle est leur fonction. Le désir féminin est un désir subordonné privé de tout horizon de spiritualité. Le femen originel, transformé en féminin, travaille essentiellement pour satisfaire le désir masculin d’inscription. Cette subordination-dévalorisation du désir des femmes, cette non-prise en compte de leur libido creandis a fait des femmes, dès l’Antiquité, les productrices prolétaires du vivant-parlant au bénéfice des pères.

Les femmes transmettent à l’enfant ce qui fait la chair vivante du logos, la langue intime sans laquelle le logos ne se constituerait pas. Elles fabriquent ce vivant parlant, mais seuls les fils auront le pouvoir d’en construire le logos. Les femmes seront privées de l’inscription d’une langue à elles qui soit articulée à leur sexué femelle ; continent noir, elles sont hétéro au logos. La psychanalyse prescrit cette subordination par les femelles à l’inscription andro-phallo-centrée. Freud partage ce schéma de la subordination en considérant que l’envie du pénis est le fantasme féminin de récupération du pénis manquant (penisneid, argument des quenelles…). Lacan considère que l’érotique et l’acte d’amour sont la permission polymorphe du mâle chez l’être parlant. Malgré son questionnement « Que veut la femme ? (Was will das Weib ?) », Freud considère qu’il n’y a de libido que masculine ; il ignore le champ de tous les êtres qui assument le statut de femme. Alors, à quoi sert l’inconscient des femmes ? A faire parler l’être parlant assimilé à l’homme. Une femme se met au service de son enfant mâle, dans la mesure où elle-même est vierge de logos. Il n’y a de femme qu’exclue de la nature des choses qui est la nature des mots, donc exclue de l’inscription d’une poétique articulée à son érogène femelle. Est hétérosexuel celui qui aime les femmes quel que soit son sexe. L’affirmation que la femme n’existe pas (dans le logos, bien entendu) vient de là et se traduit par « il n’y a pas de rapport sexuel » ou bien, selon Jean Allouch, « il n’y a pas de rapport hétérosexuel » ou encore, selon Michel Foucault, « la scène sexuelle est à un seul personnage. » La subjectivation est du côté de l’homme. Il y a forclusion du signifiant du parler femelle.

En évoquant le continent noir, Freud a buté sur ce dispositif de sexualité. Dès l’Antiquité, l’être femelle a été exclu des espaces où il y avait inscription dans le logos, dans la culture ; il y a eu exclusion d’un signifiant parlé femelle. Les femmes ont été isolées, comme une par une, dans l’espace privé. Forcloses de citoyenneté, elles ont été, de plus, forcloses d’actes d’inscription et d’actes de transmission de l’une à l’autre. Telle est la forclusion originelle et structurelle dans le logos occidental de l’inscription d’un signifiant du femelle humain. C’est la misogynie du logos. Par exemple, Sapho a été transmise du côté des hommes et forclose du côté des femmes.

Dans cette perspective et dès la Grèce antique, le désir féminin a été soumis à une excision symbolique. Dans la légende que nous connaissons via les tragédies et les écrits, l’érogène femelle a été inscrit en radicale séparation de la gynée, femme épanouie, sexuellement formée, mature et qui en général a eu un enfant (ce qui n’empêche pas que, dans le mythe, elle puisse être vierge, vierge du logos, peut-être). Pour la jeune femme en état amoureux, fût-elle fée (la nymphe !), l’acte érotique a toujours lieu dans les prairies et les forêts de légende, en dehors de la cité. La nymphe est poursuivie ; il y a union sexuelle, elle est souvent enlevée et parfois violée ; puis elle est  transformée, métamorphosée en animal sauvage. Il n’y a pas de coexistence possible, ni dans le mythe ni dans la cité, entre les gynées et les nymphes (ou femmes en état amoureux).

C’est cette coupure hétérogène, cette excision qui a inspiré à Freud la célèbre dissociation (peut-être non fondée) entre le vagin et le clitoris, avec cette prescription du transfert du clitoris sur le vagin, en analogie sexuelle avec l’homme. On s’éloigne ainsi du matriciel utérin inscrit en maternel vierge du logos. Lacan invente alors une jouissance supplémentaire au-delà du phallus qui concerne les femmes et leur donne l’horizon spirituel dont elles ont été privées. Cette jouissance supplémentaire serait-elle un faire taire ? Non ! Il s’agit d’un souci de soi au sens foucaldien, d’un souci de transmission à l’aimé(e) d’une politique articulée aux corps et aux gênes sexués femelles. Il s’agit de dire, d’énoncer, d’inscrire dans un même mouvement cette puissance de gestation du vivant porté par l’éros du femen matriciel forclos depuis la nuit des temps. C’est d’autant plus important que ce vivant-parlant est en danger dans notre monde génocidaire et géocidaire de mort subjective et écologique, de nuit spirituelle. Faisons surgir un espace de respiration pour les hommes qui souffrent de l’absence du femen matriciel et pour les femmes enfermées, immobilisées dans une langue serve, mais enfin libérées.

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