EUROPE ET ELECTRICITE

 

La lutte contre le réchauffement climatique est l’un des rares domaines où il semble y avoir une totale convergence entre le discours politique et l’opinion publique. Pourtant, les résultats des politiques européennes en matière de production électrique vont à l’inverse des conclusions de la COP 21 et de l’accord de Paris qui sont considérés comme des succès et dont beaucoup tirent une légitime fierté.

 

Dans plusieurs pays de l’Union Européenne et surtout en Allemagne, on observe un redémarrage de la production d’électricité à partir du charbon et du lignite. Les émissions de CO2 s’accroissent fortement, contribuant au réchauffement climatique. Elles entraînent une forte pollution dont les conséquences sur les conditions de vie et sur la santé sont désastreuses (et qui s’exportent bien dans les pays voisins !).

 

Les catastrophes écologiques sont souvent imputables aux intérêts financiers. En l’occurrence, ce n’est pas le cas, même si l’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis a entraîné une forte baisse du prix du charbon sur les marchés mondiaux. La cause majeure réside dans les subventions massives accordées aux énergies éoliennes et photovoltaïques, qui entraînent des coûts exorbitants (25 G$ en Allemagne, 5 G$ en France) à la charge des consommateurs ou des contribuables. L’électricité ainsi produite, financée par les subventions, est injectée gratuitement sur le marché. Il en résulte :

 

  • un excédent de capacité d’autant plus difficile à résorber que la demande européenne stagne ; cette situation a entraîné la fermeture de plusieurs centrales à gaz (dont certaines pratiquement neuves) pourtant moins polluantes que les centrales au charbon ;
  • un effondrement des prix sur le marché de gros de l’électricité qui fragilise les producteurs traditionnels ; leurs valeurs boursières ont chuté fortement et la survie de certains d’entre eux est gravement menacée.

 

On peut considérer que les consommateurs paient la production de l’électricité, son transport et des taxes. Les taxes ont fortement augmenté pour financer les énergies éoliennes et photovoltaïques. Les coûts des réseaux s’accroissent pour permettre l’intégration de sites de production nombreux et dispersés. Des fortes pressions (liées à des considérations sociales ou au souci de compétitivité des industries utilisatrices) s’exercent pour limiter la facture globale. De ce fait, la rémunération des producteurs traditionnels ne leur permet plus de financer les investissements nécessaires au maintien des capacités des moyens traditionnels de production, seuls capables de compenser l’intermittence inhérente à l’éolien et au photovoltaïque.

 

Les coûts explosent, les émissions de CO2 augmentent, des risques de rupture d’approvisionnement se profilent à l’horizon… tels sont les résultats concrets d’une politique désastreuse. Mais les opinions publiques n’en sont pas informées. Elles restent prisonnières d’une propagande idéologique que le ministre allemand de l’Environnement a fort bien illustrée en 2003 lorsqu’il affirmait que la transition énergétique coûterait à chaque allemand l’équivalent d’une boule de glace par mois.

 

Ne dévalorisons pas le solaire ou l’éolien, mais restons réalistes. Considérons par exemple l’expérience de route solaire réalisée à Tourouvre-au-Perche sur un tronçon de 1 km. Certains exaltent « un exemple unique au monde de transition énergétique dans les territoires ». D’autres persiflent en soulignant le coût exorbitant de l’électricité ainsi produite. Pourquoi ne pas reconnaître simplement qu’il s’agit d’une belle étape dans un chemin long et difficile ? Rappelons que les frères Wright avaient réalisé les premiers vols motorisés en 1903, mais qu’il aura fallu encore 60 ans d’efforts acharnés pour parvenir à un transport aérien sûr et accessible. Les pressions idéologiques peuvent orienter les décisions politiques, mais elles ne remplaceront jamais le travail des ingénieurs.

 

Il sera bien difficile de sortir du désastre actuel. Nous évoquerons cependant quatre pistes :

 

1) Réformer et rendre cohérentes les politiques publiques autour de deux objectifs prioritaires : réduction des émissions de CO2 et sécurité d’approvisionnement. Revoir en conséquence notre loi de transition énergétique. Examiner soigneusement le projet winter package de la Commission Européenne ; malheureusement, la France est peu présente et peu audible à Bruxelles en matière d’énergie.

 

2) Réformer le marché de l’électricité en généralisant le concept de marché de capacité qui permet de mieux faire face aux pointes de consommation ; donner une valeur à la capacité d’effacement (engagement à consommer moins au moment où la demande est la plus élevée). Cependant, il faut être attentif au risque de spéculation (des agents surestimant leur propre consommation pour revendre le surplus aux heures de pointe).

 

3) Mettre en application un système efficace pour pénaliser les activités fortement émettrices de CO2. Aujourd’hui, l’European Union Emissions Trading Scheme (EU ETS) est inefficace. Si on veut conserver un fonctionnement par marché, il faut réduire très fortement le volume global des ETS. Si on décide de l’abandonner pour mettre en place une taxation, il importe de veiller à ne pas pénaliser injustement les acteurs de certains pays de l’Union.

 

4) Attirer les investisseurs dans le domaine des énergies renouvelables tout en évitant qu’en cas de profit excessif la rente ne soit accaparée par le producteur. Le système des prix d’achat garantis (feed-in tariffs) doit être remplacé par des mécanismes corrélés au marché de gros de l’électricité (feed-in premiums) : le producteur vend au prix de ce marché et reçoit une prime.

 

Aujourd’hui, la filière nucléaire de l’Union Européenne est sinistrée, surtout si le projet Hinkley Point C quitte son giron. Deux centrales seulement sont en cours de construction, l’une en Finlande et l’autre à Flamanville. Or le marché mondial est en expansion. Le directeur général de l’AIEA estime que la capacité nucléaire mondiale augmentera de 20 % d’ici à 2030. Des projets fleurissent dans de nombreux pays : en Chine, en Inde, en Russie, en Corée du Sud, en Argentine, au Brésil… Souhaitons qu’EdF ne perde pas sa place dans ce marché malgré les difficultés financières précédemment évoquées.

 

Contrairement aux idées que véhicule le débat public, il y a une excellente complémentarité entre le nucléaire et les énergies renouvelables. Capables d’ajuster en 30 minutes (à la hausse ou à la baisse) 80 % de leur puissance, les réacteurs sont particulièrement efficaces pour compenser l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque. A cet égard, la France était remarquablement bien placée à l’aube de la transition énergétique. Grâce à la vision de ses dirigeants des années 1960-1970, elle disposait d’un système électrique très performant en termes de coûts, de sécurité d’approvisionnement, d’émission de gaz à effet de serre ; son industrie nucléaire bénéficiait de compétences remarquables. Puissent ces atouts n’être pas définitivement perdus.

 

Claude Liévens

 

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