FORUM D’ACCOMPAGNEMENT SOCIAL INTERIEUR ET A L’ETRANGER (FASIE – 2014) 

 

EXISTE-T-IL UNE PLACE POUR LE SOCIAL DANS LA COMPETITIVITE ?

 

Le social avait été très présent au 19ème et au 20ème siècles, conduisant à la société salariale, avec la protection sociale, l’émergence de droits nouveaux, le rééquilibrage des relations de travail et le développement des systèmes redistributifs. Mais, au plan internationa lcomme dans notre pays, il passe aujourd’hui au second plan. Ainsi, il attire beaucoup moins de matière grise que le domaine financier. Poussés par le contexte socioculturel, de nombreux jeunes cerveaux sont attirés par l’argent ; la spéculation financière s’assure les services de nombreux mathématiciens de haut niveau, alors que la pensée sociale s’appauvrit partout. Il faut donc trouver un nouveau paradigme pour que le social ne soit plus une variable d’ajustement au milieu des dysfonctionnements de l’économie néolibérale.

 

Notre modèle social peut-il être sauvegardé ?

 

Dans leurs manières d’appliquer l’économie de marché, les pays européens ont des caractéristiques communes (présence de syndicats, sécurité sociale, ersatz de salaire minimum) qui permettent de parler d’un modèle européen. Globalement, l’Europe représente 25 % du PIB mondial, mais 50 % des prestations sociales. Ce modèle ne peut pas être maintenu si la croissance ne dépasse pas un certain seuil que Pascal Lamy estime à 2 %.

 

Le coût du travail en France est l’un des plus élevés du monde et nous avons très peu de flexibilité dans nos possibilités d’embauche. On peut craindre que le pacte de solidarité, les aides, les allègements de charges sociales soient insuffisants ; peut-être faudrait-il y joindre des espaces de liberté, de l’agilité, de la flexi-sécurité, en précisant ce que recouvrent ces notions encore vagues.

 

Dans ces conditions, notre pays peut-il conserver le caractère social que son histoire, son ancrage et ses valeurs républicaines lui ont donné ? Face au pessimisme ambiant, ne négligeons pas les atouts dont nous disposons Il y a des secteurs qui émergent, tels que le numérique : à échéance de 2020, il y aura 900 000 postes à pourvoir dans des nouveaux métiers de ce secteur. On fera certes appel à des jeunes diplômés, mais aussi à des jeunes peu diplômés qui ont démarré avec internet et dont certains vont créer leur emploi.

 

Les grandes entreprises ont volontiers recours à des compétences extérieures pour gagner en flexibilité. Elles trouvent intérêt à disposer d’un vivier de compétences suffisant et, dans cette perspective, elles développeront le tutorat, le coaching, le mécénat social et sociétal. L’entreprenariat individuel en sera favorisé ; c’est une des clés du futur car la création de son propre job, c’est la prise en charge de son devenir par soi-même, c’est une manière de s’affranchir des dysfonctionnements sociaux de l’entreprise et de faire face au désengagement inévitable de l’Etat.

 

L’évolution du contexte international

 

Il y a un an, au Bangladesh, la catastrophe du Rana Plaza faisait plus de 1100 morts. Ce fut un électrochoc mondial qui mobilisa fortement les ONG, les grandes marques internationales pour lesquelles les victimes travaillaient, les consommateurs et le grand public. Françoise Guichard a fait le point des progrès réalisés depuis lors. Localement, les parties prenantes se sont concertées pour pour renforcr la sécurité et indemniser les victimes. La fermeture de six entreprises a été demandée (mais ceux qui y travaillaient vont se retrouver sans emploi).

 

Au plan international, le choc du Rana Plaza a mis en exergue l’importance des Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, dits principes de John Ruggie. Ce texte fondateur date de 2011 ; la Commission européenne a fait une communication en vue de sa mise en application. Des plans d’actions  ont été adoptés en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et au Danemark. En France, la Commission consultative des Droits de l’homme a étudié le texte et ses 45 propositions sont examinées dans un cadre interministériel. Quant au MEDEF, il se déclare très favorable aux principes de John Ruggie et réfléchit activement à leur mise en œuvre.

 

La responsabilité des entreprises en matière d’environnement est juridiquement reconnue. L’exemple le plus spectaculaire est celui de Texaco, filiale de Chevron, à qui la justice équatorienne a infligé une amende record de 18 milliards de dollars pour avoir déversé les déchets de ses puits de pétrole dans des fosses à ciel ouvert.

 

Au-delà des textes à portée mondiale, il y a des règles du jeu locales très différentes d’un pays à l’autre. Les entreprises se tournent trop souvent vers les pays les plus laxistes pour améliorer leurs marges. Mais, quand on accuse les Etats ou les entreprises de céder à un dumping social, on oublie que les consommateurs et même certaines ONG sont complices car ils attachent plus d’importance aux caractéristiques des produits qu’aux conditions sociales et environnementales de leur fabrication.

 

Le social est un investissement

 

Avant de s’interroger sur la place du social dans la compétitivité, il faut, comme Bernard Saincy nous y a invités, préciser le sens des mots. En matière de compétitivité, on peut en effet distinguer :

 

  • la compétitivité à tout prix, qui surexploite les ressources pour optimiser le profit à court terme et ne laisse aucune place au social ;
  • la compétitivité prix, qui prend en compte le coût du capital et le coût du travail selon l’influence respective des détenteurs du capital et des représentants des travailleurs ;
  • la compétitivité hors prix, qui se fonde sur l’innovation et la cohésion, et pour laquelle le social est un avantage à long terme.

 

Les pays émergents interviennent aussi dans la compétitivité hors prix car ils sont impliqués dans l’innovation technologique, sociale et écologique. Ainsi, la Chine affirme son ambition de devenir à terme le leader mondial de l’écologie, ce qui montre qu’elle ne se positionne pas uniquement sur les bas coûts salariaux.

 

Quant au social, c’est le mieux vivre ensemble, c’est la prévention et la résolution des conflits, c’est un développement fondé sur la croissance et la stabilité, c’est le mieux être individuel de chacun. Il faut sortir de la caricature qui le réduit à la défense de statuts ou d’avantages qui avaient été acquis dans des contextes surannés. Il faut aussi, du fait de la mondialisation, du dérèglement climatique, des problèmes d’environnement et de l’émergence de nouveaux acteurs, poser la question sociale de manière plus globale qu’autrefois, voire universelle.

 

Didier Hamon a confirmé l’importance du facteur social dans tout ce qui concerne la compétitivité, l’économie et la croissance. Bien sûr, le capital joue son rôle, mais ce n’est pas vraiment un facteur rare parce qu’il est mondialisé et qu’il a la capacité de circuler. Le social coûte, mais il rapporte. Quand, dans l‘entreprise, on respecte les collaborateurs et qu’on veille à leur bien-être, leur productivité s’accroît et ceux qui sont au contact des clients rendent un meilleur service. Il est ahurissant de constater que ces évidences doivent sans cesse être redécouvertes. La mise en œuvre de politiques de développement humain visant l’épanouissement au travail est un véritable investissement qui concourt fortement à l’engagement, à la créativité et à l’efficacité des salariés, donc à la performance de l’entreprise.

 

  • Bernard Ensellem, prenant l’exemple de la SNCF, a souligné que, dans une entreprise de service, le personnel doit être à l’image des clients pour bien comprendre leurs besoins.
  • Soumia Belaïdi Malinbaum a fait appel à l’expérience de l’AFMD (Association française des managers de la diversité), qui rassemble 130 entreprises, pour affirmer qu’on peut réconcilier la performance économique et la performance sociale.
  • Muriel Morin estime que la performance sociale est au cœur de la compétitivité ; elle a montré comment GDF-SUEZ, entreprise mondiale par son implantation mais locale dans sa manière de travailler, s’efforçait de mettre ce principe en application.

 

A partir des interventions de ces personnalités et du débat qui a suivi, plusieurs pistes peuvent être mentionnées :

 

  • développer des critères sociaux positifs, au-delà du strict respect des lois et de l’évitement des situations susceptibles de dégrader l’image de l’entreprise ;
  • rééquilibrer les enjeux car l’exclusivité donnée aux critères économiques à court terme ne peut conduire qu’au désastre ;
  • construire un nouveau mode de management fondé sur la gestion de la diversité et le mieux-être au travail ;
  • réaffirmer la place des salariés dans l’entreprise ; les impliquer dans tout ce qui concerne la sécurité, l’évolution des compétences et des métiers, ainsi que la formation ; les associer à l’élaboration de la stratégie de l’entreprise ;
  • développer le tutorat, le coaching, le mécénat social et sociétal, le soutien des entrepreneurs locaux dans une démarche de solidarité porteuse de sens ;
  • développer l’audit social.

 

Il convient de souligner trois retombées importantes de l’investissement social :

 

  • Un bon positionnement par rapport aux critères sociaux contribuera à fidéliser les clients du futur qui se sentiront sans doute davantage concernés par les conditions dans lesquelles les produits sont fabriqués.
  • Les entreprises qui assument leur responsabilité sociétale améliorent leur image dans les territoires où elles sont implantées. En cas de troubles sociaux, on peut imaginer qu’elles seront relativement protégées de la vindicte populaire. On peut même espérer que, dans les régions visées par les extrémistes se réclamant de l’islam, elles n’alimenteront pas la haine antioccidentale que ceux-ci utilisent comme levier.
  • Les investisseurs internationaux sont de plus en plus soucieux de leur image par rapport à la promotion des droits de l’homme et du travailleur. Ils ne s’engagent pas dans les « tours de table » sans avoir à cet égard des garanties suffisantes.

 

Le cas particulier de l’Afrique

 

Le continent africain connaît une croissance de plus de 5 % depuis une dizaine d’années. Mais la population n’en a guère profité, du fait notamment de l’augmentation des prix des produits alimentaires et des produits de première nécessité. Il y a trois grandes causes à cela :

 

  • l’augmentation du prix du pétrole, qui se répercute sur le prix des transports, donc sur celui des marchandises ;
  • les sécheresses et les inondation sliées au changement climatique ;
  • la diminution de l’Aide publique au développement (APD), qui est liée à la crise.

 

Il faut aussi incriminer la corruption, cette gangrène de l’Afrique, qui détourne une large partie de l’APD au profit de quelques-uns. Il conviendrait de trouver des circuits d’aide qui ne passent pas par l’Etat central lorsque celui-ci est pourri. Une des voies possibles, c’est le développement de la collaboration entre les collectivités territoriales, sur laquelle un récent Forum mondial du développement durable  avait mis l’accent. D’autre part, les associations et les entreprises jouent un rôle essentiel pour lutter contre la corruption, qui ne touche pas que l’Afrique… Elles peuvent s’appuyer sur la Convention des Nations Unies contre la corruption qui est entrée en vigueur fin 2005 et qui a été ratifiée par deux tiers des états membres.

 

Mais le principal drame de l’Afrique, c’est la croissance exponentielle de sa population. Comment donner du travail aux jeunes dans un tel contexte ? Paul Kapko a notamment souligné que, pour faire émerger une classe moyenne, il fallait favoriser la progression du secteur privé, en accordant une certaine priorité au domaine des énergies renouvelables. Les associations peuvent apporter une aide à la création et à l’incubation d’entreprises, Ces entreprises constitueront un rempart contre l’extrême pauvreté et contribueront à créer les ressources nécessaires au maintien d’une protection sociale fondée sur la solidarité familiale et amicale. Et n’oublions pas que l’accès à l’emploi est lié à la formation. A cet égard, les MOOC (massive open on line courses) gratuits offrent une réelle opportunité ; encore faut-il, pour en bénéficier, avoir accès à internet, et, préalablement, à l’énergie.

 

O – O – O

 

Les conséquences du dérèglement climatique, la prégnance de la corruption, la difficulté de faire entrer les jeunes dans le monde du travail, la progression de l’extrême pauvreté, le risque de délitement des solidarités sociales… telles sont les graves difficultés auxquelles l’Afrique se trouve confrontée pour de nombreuses années.

 

Ces handicaps existent aussi dans les pays développés tels que le nôtre, mais à un degré moindre, ce qui laisse de réelles possibilités d’action. Cependant, certaines entreprises sont aux abois, d’autres n’ont pas une visibilité suffisante pour se projeter dans le long terme ; elles doivent rechercher la « compétitivité prix » dans un contexte globalement défavorable ; pour elles, la dimension sociale représente un coût qu’il est nécessaire de réduire.

 

Dans les grandes entreprises et les PME innovantes, la mise en œuvre de politiques de développement humain est un investissement qui permet d’optimiser l’efficacité de chaque collaborateur, donc la compétitivité globale. Pour réussir cet investissement, les entreprises doivent donner du sens à leur action. Emile Malet a souligné que cet objectif passe par l’élaboration d’un discours impliquant l’ensemble des salariés et toutes les parties prenantes, discours dans lequel chacun des collaborateurs se retrouvera. Cette démarche redonnera aussi du sens au travail qui, aujourd’hui, est vécu de manière ambiguë, voire négative. Elle exige sincérité et transparence pour que chacun puisse y voir un moyen de libérer les forces du social et non une opération de communication destinée à faire avaler de nouvelles couleuvres.

 

Dans cette démarche, les managers de proximité joueront un rôle essentiel. Aujourd’hui ils passent 80 % de leur temps à contrôler. Cette proportion doit être réduite grâce au renforcement de la confiance, ce qui leur laissera le temps nécessaire pour participer pleinement à la création de sens.

 

Claude Liévens

 

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