COMITE CULTURE ET POLITIQUE DE PASSAGES
Séminaire du lundi 5 décembre 2016

LE DESIR FEMININ AUJOURD’HUI

Introduction d’Emile Malet

Je souhaite que cette soirée soit un hommage à Antoinette Fouque, cette grande dame, figure historique du Mouvement de libération des femmes, cette grande amie, qui nous a quittés il y a presque trois ans. Sous l’égide du Comité Freud, Passages a décidé de travailler particulièrement sur trois thèmes : la politique, les religions et le monde arabe, le féminin. Comment la revue Passages, qui couvre un large éventail de sujets ne s’intéresserait-elle pas à cette question majeure qu’est le féminin ?

Je viens de relire Bonjour, tristesse. Une question me hante et je la pose dans ce cercle qui compte plusieurs romancières : Pourrait-on écrire ce texte aujourd’hui ? Personnellement je pense que oui car il y a dans le désir féminin une identité intérieure qui est très forte, qui se décline à toutes les époques et transcende le temps. Françoise Sagan aborde les questions fondamentales : il n’y a un désir que s’il y a un manque. Elle reprend Jacques Lacan en parlant du désir de l’autre ; comme lui, cette jeune femme de 17 ans va au cœur du problème quand elle s’interroge sur l’expression faire l’amour : cette expression associe un verbe qui exprime une action matérielle associée à un objectif et à une réalité tangibles et un nom qui représente une valeur ou un plaisir totalement immatériels. Il est difficile scientifiquement d’établir une relation entre les deux. Face à ce problème, Freud s’est retiré en formulant, avec beaucoup de sympathie et d’empathie, cette question : que veut la femme ?

Donc, au nom de Passages c’est avec beaucoup de sympathie et d’empathie que je reçois nos cinq intervenantes : Marie-Hélène Devoisin, psychiatre, Chantal Chawaf, écrivaine, Catherine Guyot et Michèle Idels, animatrices de l’Alliance des femmes et Olivia Koudrine, romancière. Pour le Méditerranéen que je suis, le chiffre 5 porte bonheur ! Nous ne cherchons pas à créer un nouveau courant ; je souhaite cependant que notre débat de ce soir ait une suite éditoriale et qu’il ouvre réflexion sans concurrencer aucun mouvement existant. Dans l’immédiat, nous nous retrouvons pour un moment de vraie vie dans un environnement marqué par une ambiance politique délétère, par le développement des inégalités économiques et par une situation internationale profondément conflictuelle.

Consulter : Intervention d’Olivia Koudrine

Emile Malet : L’intervention décapante d’Olivia Koudrine interroge de nombreuses problématiques liées à la différence de traitement entre les deux sexes ; je pense par exemple à la manière dont la publicité s’empare des femmes. Quant aux relations de Simone de Beauvoir avec son amant Nelson Algren, elles me font penser à Trotsky. Lorsque celui-ci trompe son épouse avec Frida Kahlo, il ressent un grand malaise vis-à-vis de sa femme qui le punit et il en vient à rappeler les moments les plus sexués de sa vie pour lutter contre sa propre culpabilité. Dans le désir, il y a du cristal et il y a de la brutalité.

Consulter : Intervention de Chantal Chawaf

Emile Malet : La magnifique intervention de Chantal Chawaf, illustrée de citations issues de la plus belle littérature, donne à notre rencontre une véritable dimension humaniste (même si le mot est un peu désuet). Elle nous a montré que, dans le monde où nous vivons, les brutes sont au pouvoir et le désir est malmené. Freud a été évoqué à propos de l’altruisme et de l’égoïsme, ce qui me permet de citer une anecdote. Quand, en 1909, Freud était aux Etats-Unis avec Jung pour une série de conférences, il avait parlé de l’égoïsme des Américains. Une femme l’a interpellé : « Vous êtes un étranger dans ce pays. Comment vous permettez-vous de parler de l’égoïsme de notre peuple ? » Et Freud lui a répondu : « Madame, ne soyez pas gênée car, lorsqu’il y a de l’égoïsme, il y a aussi de l’altruisme »… Si l’altruisme disparaît, il nous reste le logos. La chair ne ment pas. Quant au transhumanisme, c’est un sujet essentiel auquel Passages vient de consacrer un numéro et sur lequel nous organiserons en juin un important colloque.

Consulter : Intervention de Marie-Hélène Devoisin

Emile Malet : Marie-Hélène Devoisin a un peu maltraité Freud et Lacan. Quand on cite Freud, il faut le prendre dans sa totalité, dans sa complétude. Il a écrit sur le féminin des choses aussi claires et aussi belles que lorsqu’il parle de claire conscience de l’identité à propos de son judaïsme. Il considère aussi la femme au plus haut niveau, même en termes de discours. Il n’hésite pas à suggérer que les analystes femmes sont meilleures que les analystes hommes. Il va jusqu’à dire qu’en terme de logos c’est une grave inconséquence d’exclure les femmes par principe car « dans la brume et l’ombre grise de cette année lointaine » les femmes étaient mieux en mesure d’analyser que les hommes. Vous trouvez dans le texte freudien des considérations sur les femmes qui ne sont pas qu’humaines mais qui les situent au niveau du discours.

Consulter : Intervention de Michèle Idels et Catherine Guyot

Emile Malet

Catherine a évoqué un événement important qui s’est produit en Turquie. Ce qui est le plus inquiétant, c’est qu’on fait de nombreux reproches à ce pays pour lui interdire de rejoindre l’Europe, mais qu’on n’a pratiquement pas mis l’accent sur ce projet de texte de loi ahurissant qui stipulait que les petites filles mineures violées devaient épouser leur violeur. Il y a là une régression civilisationnelle inouïe.

Aux Etats-Unis, il y a eu beaucoup de recherches pour savoir comment démocratiser l’Islam : est-ce que ça passe par les femmes, est-ce que ça passe par le droit de vote ? Par les deux, naturellement, mais la question-même montre l’importance du volet politique dans l’émancipation des femmes.

RESUME DU DEBAT

 Le présent résumé tend à regrouper par thèmes les points évoqués, abandonnant ainsi la chronologie du débat.

Le mouvement féministe a été créé en Bolivie dans les années 1950, à un moment où les hommes dans les usines étaient particulièrement maltraités, malmenés ; ce sont les femmes qui sont sorties dans les rues afin de manifester par amour pour leurs compagnons. Au Chili, à l’époque de Pinochet, ce sont encore les femmes qui sont descendues dans les rues pour dénoncer, au nom de la loi, ce qu’on était en train de faire à leurs hommes. Le champ de ce mouvement est donc très vaste et déborde largement le thème abordé au cours du présent séminaire.

Les femmes aiment-elles être dominées ?

Pour Olivia Koudrine, si les femmes aiment être dominées, dans l’acte sexuel notamment, il s’agit essentiellement d’un jeu. Plusieurs livres, qui sont vendus aujourd’hui dans le monde à des millions d’exemplaires, comme Cinquante nuances de Grey ou After, reprennent ce même schéma. Si les femmes s’y retrouvent, c’est que généralement elles en ont envie, que ce sont leurs fantasmes. Bien sûr, il y a toujours des exceptions pour confirmer les règles. (Ainsi, dans son cabinet de consultation, le psychanalyste rencontre souvent des fantasmes féminins dont il serait difficile de parler sans les présenter comme des cas cliniques). Mais toutes les femmes qu’Olivia Koudrine a rencontrées après la publication de son livre, quel que soient leur âge, lui ont exprimé leur envie d’avoir un homme viril puis, quand elles se marient, d’avoir un homme viril et tendre. C’est l’équilibre qui est périlleux… et cette difficulté inspire et a inspiré de nombreux romans. On peut par ailleurs noter que le monde animal nous permet d’observer aussi des situations où la domination est un jeu. Par exemple, quand la biche et le cerf se rencontrent, elle le fuit ; il la poursuit, il l’agresse, il la domine… et elle se laisse faire.

Il ne faut surtout pas en déduire que les femmes ont envie d’être battues. Dans les cinquante nuances de Grey, qu’il s’agisse du livre ou du film (dont la qualité est d’ailleurs contestée), la femme part parce qu’elle refuse la domination. C’est un changement par rapport à Histoire d’O ! Quand il s’agit de jouer et que ça l’amuse de jouer, elle accepte. Mais le jour où elle n’est plus séduite, où elle est lassée, alors elle s’en va… Nous sommes très loin de l’image habituelle du masochisme féminin où la volonté de l’homme va jusqu’au bout pour faire de la femme sa victime. Si, dans le roman dont nous parlons, la femme revient après, ce n’est pas du masochisme, c’est du plaisir.

La femme veut-elle être dominée ou être prise ? La différence est ténue car, pour qu’elle soit prise, il faut quand même un consentement. Cela fait partie d’un jeu, un jeu sexuel certes, mais plus généralement le jeu de la vie. Quand une femme rencontre un homme, elle n’a pas envie qu’il se mette à genoux. Elle a envie de sentir sa force. Mais peut-être, ensuite, voudra-t-elle le contraire.

Olivia Koudrine admet que ses propos ne recueillent pas un accord unanime chez les empêcheurs de tourner en rond qui voudrait que le monde soit ce qu’ils souhaitent et pas ce qu’il est. Car lorsqu’elle interroge des jeunes femmes de 18 à 20 ans, qui sont en général plus puritaines, en apparence, que leurs aînées, on constate qu’elles partagent  largement ce même schéma. Les femmes ont des fantasmes de domination et beaucoup n’hésitent pas à le dire.

Peut-on parler d’abandon ? Peut-être la femme, dans son désir, a-t-elle envie de s’abandonner, de lâcher prise, et l’homme moins. En fait, c’est plus difficile pour la femme de lâcher prise. Mais dire qu’elles se sont abandonnées à leur désir, pourquoi pas ? La femme est-elle déresponsabilisée par les possibilités de contraception ? Non, ce n’est pas la femme qui est déresponsabilisée, c’est son désir. La situation était évidemment beaucoup plus difficile avant que le Docteur Gregory Pincus et son équipe ne mettent au point la première combinaison de progestérone et d’œstrogène de synthèse permettant de bloquer l’ovulation !

On peut se demander aussi si ce jeu de domination ne doit pas être mis en rapport avec le fait que les femmes naissent dans une société marquée par la domination masculine. De plus en plus, dans la vie professionnelle, la domination sociale est de forme masculine. Les stratégies de défense semblent largement fondées sur la virilité et peuvent donner l’impression d’échapper totalement à toute sorte de féminisation. Qu’il s’agisse des défis que les ouvriers se lancent sur un chantier ou du management dans des plans de licenciement, on se réfère toujours la partie virile des hommes. On voit d’ailleurs des femmes qui, au contact de ces formes de management, se masculinisent, en allant bien au-delà du port de pantalons et du raccourcissement des cheveux. La pertinence de la distinction entre le désir féminin et le désir masculin fait l’objet, au cours de notre séminaire, d’un large débat et soulève des questions qui mériteraient certes d’être approfondies.

Désir masculin, désir féminin… et environnement

  • Il y a dans notre discussion un grand absent, c’est le couple.
  • Est-il raisonnable de mettre en exergue les fantasmes de la femme en taisant ceux de l’homme ? Il serait par ailleurs intéressant que les hommes parlent aussi de leur désirs féminins.
  • D’une manière générale, le désir est très lié au rapport de séduction ; sur ce point, le désir féminin est difficilement dissociable du désir masculin. Mais certains objectent que le désir masculin n’est peut-être qu’un cliché, parfois une illusion, un amusement ou quelque chose de l’ordre de la projection mentale.

Un spécialiste de la psychanalyse nous explique qu’il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible dans l’inconscient. Cette loi, esquissée par Freud d’une manière un peu brouillonne a été précisée par Lacan. En particulier, dans l’inconscient, il n’y a pas de bisexualité ni, comme le dit Jean Alouch, de rapports hétérosexuels. L’affirmation selon laquelle « l’amour, c’est donner à quelqu’un quelque chose que l’on n’a pas » n’a aucun fondement dans l’inconscient. La question du féminin est surtout traitée par la problématique de l’écrit : quand on parle du rapport de l’hétéro au logos, c’est bien de l’écrit qu’il s’agit. En revanche, ce qui est présent pour les deux sexes, c’est le manque en tant que tel. D’autre part, la grande question que nous aurons à nous poser peut être ainsi formulée : A quel point, en général, le féminin civilise-t-il le masculin ?

La notion de désir féminin est trop globalisante ; il se peut que le désir d’une femme n’ait aucun rapport avec le désir d’une autre femme… Mais, quand on parle du désir féminin, ça renvoie forcément à Freud, à l’actif-passif… Et évidemment, dans ce cadre-là, les hommes peuvent être féminins et les femmes peuvent être masculines. On est dans le genre et la notion de partage ne soulève pas de difficulté. Mais on commence à diverger quand on admet qu’il y a deux sexes, des hommes et des femmes. Le grand apport d’Antoinette Fouque à la psychanalyse, c’est d’avoir su dégager, au-delà du phallique, une génitalité rendue possible parce qu’il y a deux sexes. Les fondateurs de la psychanalyse disaient que la femme participe du désir de l’homme et qu’elle n’a pas de désir propre. Quand Freud disait qu’une femme, lorsqu’elle est active, est comme un homme, il postulait que les femmes n’avaient pas une puissance qui leur était propre, une libido qui leur était propre. Lacan disait que la procréation était hors du symbolique, qu’il n’y avait pas de parole, pas de pensée, pas de discours à son sujet. Ainsi, le pénis était toujours symbolisé en phallus, alors que l’utérus n’avait aucune espèce de symbolisation. On commence à admettre que les femmes ont des désirs qui ne sont pas les désirs des hommes et qui s’ancrent dans une libido qui leur est propre.  C’est un point sur lequel l’apport du MLF a été très important.

Marie-Hélène Devoisin tient à rendre un nouvel hommage à Freud car c’est lui qui a parlé du premier amour, de l’amour passionné entre la mère et la fille, de ce minoé-mycénien de la passion. Et Lacan a transformé ce premier amour passionné en ravage, effaçant ainsi une partie de la parole de Freud. L’une des grandes révolutions du MLF, c’est d’avoir fait comprendre qu’en gardant cet amour et en grandissant avec, on rendait possible l’hétérosexualité. Antoinette Fouque avait cette vision, bien qu’elle ne l’ait pas suffisamment manifestée. Dans son livre Il y a deux sexes, où elle rend malheureusement hommage à quelques affreux machos, elle a la force de voir que l’humanité est en XX et en XY. La condition pour qu’il puisse y avoir un rapport ou une relation hétérosexuelle, c’est qu’il y ait des femmes et que les femmes aient leur propre sexualité. Sinon on reste dans le congénital, dans le sado-masochisme etc. et on n’arrive jamais à la véritable hétérosexualité qui ne peut être que la rencontre réelle d’une femme et d’un homme.

Chantal Chawaf a évoqué l’écologie du désir car le désir est éclairé par son environnement, surtout face à la question du manque et à l’affirmation que, dans l’inconscient, il n’y a pas de bisexualité. On sent quelque chose qui est de l’ordre de la nature : le désir a son cadre et nous sommes tous dans ce cadre. Mais le désir n’est pas tout seul ; il n’est pas autiste. Nous ne pouvons le comprendre qu’en l’étudiant d’une manière plus collective, en sortant de l’intime, même si le désir, c’est l’intimité-même. La maison du désir, ce n’est pas seulement un couple, un corps… Et ce couple, où est-il : à l’intérieur ou à l’extérieur, sachant qu’intérieur et extérieur sont extrêmement liés ? Qu’a-t-il autour de lui ? Nous ne sommes pas isolés. Nous sommes la somme de tout ce qui nous précède. Et surtout, le désir n’est pas autiste ; il est réceptif à tout ce qui l’entoure, à tout ce qui le contrarie ou le stimule. Il ne peut pas être étranger au monde où il vit. Là où Olivia Koudrine parlait de globalité, Chantal Chawaf revendique l’écologie. Comme la nature, le désir doit être préservé ; il faut conserver sa santé, le protéger de ce qui le menace, de ce qui l’abîme.

La place de l’imaginaire

Le désir féminin a été évoqué sous de nombreux aspects : politique, psychanalytique, droit des femmes d’être dominées, besoin de séduire, jeu sadomasochiste etc.). Il faut aussi parler de l’imaginaire qui, comme le montre la littérature, constitue un élément important du désir féminin. Prenons quelques exemples :

  • Dans Le Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras nous met en présence de Jacques Hold, auteur fictif du roman. Celui-ci est amoureux de Lola, dont il ne connaît pratiquement rien, sinon qu’elle est une amie très chère et très intime de Tatiana, sa récente maîtresse, et qu’elle a été fiancée à Michael Richardson. Il réalise alors que, pour comprendre la femme qu’il aime et sa propre relation avec elle, il doit inventer et écrire l’histoire de cette femme.
  • Considérons l’impératrice Théodora, dont les représentations nous ont été transmises par Procope de Césarée. D’où vient-elle ? Elle vient de la fosse aux ours ; elle était très pauvre ; elle appartenait à la pègre ; elle domptait des ours ; elle se montrait nue, ne portant qu’une ceinture. L’humiliation l’a dopée et, partant de la prostitution, elle est devenue l’impératrice de Byzance, l’épouse de Justinien, et là elle s’est occupée du peuple et des femmes.  Il y a dans cette Théodora, qui a inspiré quelques textes et un film de Riccardo Freda, suivi de nombreux péplums, une immense dose de désir et d’imaginaire. Et si la représentation que nous nous en faisons aujourd’hui ne correspond pas exactement à la réalité de sa vie, qu’importe ! L’essentiel est dans l’empreinte qu’elle laisse sur l’imaginaire.
  • Prenons Bérénice que nous voyons par les yeux de Racine. Elle a un très grand imaginaire au niveau du désir, elle ne parle que le langage de l’amour sans tenir compte des exigences du pouvoir, elle porte en elle l’absolu du désir féminin. Elle n’accepte pas la domination de Titus, auquel elle déclare notamment : « Contentez mes souhaits ou soyez de ma haine assuré pour jamais ». A la fin de la pièce, elle retourne son caractère passionné contre elle-même, acceptant de se détruire moralement en décidant de partir.

Sadomasochisme et pulsion de mort

Le fait que, dans les jeux sexuels, une femme ait envie d’être dominée et même de s’adonner à des pratiques sadomasochistes ne l’empêche pas d’être totalement phallique sur d’autres scènes, notamment dans la vie professionnelle. La situation est analogue pour l’homme (même si on estime que la position dite féminine est plus facile à tenir pour les femmes que pour les hommes). Il est fréquent que, dans ces pratiques, la personne qui est le maître ait envie d’inverser les rôles. Les postures sont très mobiles. Ainsi Sade, bien connu comme quelqu’un qui dominait et torturait, se faisait aussi battre et fustiger… mais tout en restant le maître ; il allait chez des prostituée et il disait exactement ce qu’il voulait. Les rapports sadomasochistes sont très cérébraux et assez compliqués. Catherine II se faisait fouetter par ses officiers, ce qui ne l’empêchait pas d’être par ailleurs l’impératrice de toutes les Russies. Le rapport du sadique avec le masochiste est dans un tourniquet qui transforme par moments le sadique en masochiste et le masochiste en sadique. Les deux configurations ne s’opposent pas vraiment ; on est dans le domaine de la congénitalité du stade anal, actif-passif… La sexualité est une parenthèse à l’intérieur de la vie ; elle n’engage pas le reste de la vie !

Catherine Robbe-Grillet souligne que, si les femmes se laissent aller au sadomasochisme, c’est parce que ça leur plaît. Que dire à cela ? Certes, du point de vue intellectuel, être dominé ne paraît pas bien. Mais, si les femmes ont réussi à se libérer, il ne faut pas les enfermer dans des nouveaux carcans. Il ne faut pas encourir ce reproche qui avait été fait à Virginia Woolf ; elle voulait écrire un livre sur la sexualité féminine et elle a écrit Une chambre à soi. Son amie Vita Sackville-West lui a reproché d’avoir produit un texte beaucoup trop intellectuel.

Mais n’oublions pas que, à travers le sadomasochisme, on risque de réveiller la pulsion de mort. Un exemple est fourni par la fin tragique du banquier Edouard Stern qui s’amusait à se faire fouetter par une femme ; comme elle était insatisfaite, elle l’a finalement tué. L’humiliation est une voie vers la mort… et la jouissance du Nirvana !

La référence à la pulsion de mort conduit à évoquer une anecdote et à terminer notre séminaire en rendant hommage à Freud. En 1977, Emile Malet travaillait pour les Nouvelles Littéraires qui lui avaient demandé de faire un article sur Freud. Il avait alors fait la connaissance de Benjamin Mendelsohn, avocat roumain juif, qui habitait à Jérusalem dans le quartier de Katamon (alors pauvre mais maintenant bourgeois) et qui possédait des lettres de Freud. En 1932-33, à un moment où la Roumanie n’avait pas besoin de la propagande nazie pour exprimer son racisme et son antisémitisme, cet avocat avait été commis d’office par le gouvernement fasciste pour assurer la défense d’un homosexuel qui avait été condamné à mort (cette peine était conforme à la législation en vigueur et, de plus, il était récidiviste) ; il avait réussi à s’évader de prison puis avait été repris. On avait choisi un avocat juif pour le défendre ; c’est dire à quel point on voulait l’envoyer à l’échafaud. Benjamin Mendelsohn a demandé à Freud ce qu’il pouvait faire pour le défendre. Freud lui a écrit qu’il n’y avait pas grand-chose à faire… mais qu’il pouvait développer l’argumentaire suivant : Cet homme a cherché et réussi à fuir parce qu’il sentait en lui en lui une pulsion de mort extrêmement forte. Sortir vers l’amour était la seule solution pour ne pas exercer cette pulsion de mort vis-à-vis des gardiens. Cette stratégie l’a sauvé ; sa peine a été commuée en prison à vie. Défendre un pauvre homosexuel condamné à mort en prenant argument de sa pulsion de mort… admirons la dimension de l’argumentaire et la générosité de Freud !

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