LE DESIR FEMININ AUJOURD’HUI

 

Le séminaire du groupe Culture et Politique de Passages, tenu le 5 décembre 2016, était consacré au thème le désir féminin aujourd’hui. A cette occasion, nous avons écouté des interventions d’Olivia Koudrine, écrivaine et artiste-peintre, de Chantal Chawaf, écrivaine, de Marie-Hélène Devoisin, psychanalyste, et de Michèle Idels et Catherine Guyot, animatrices de l’Alliance des femmes.

 

L’expression populaire faire l’amour, qui désigne en quelque sorte l’aboutissement normal du désir, associe un verbe qui exprime une action matérielle visant un objectif tangible et un nom qui désigne une valeur ou un plaisir totalement immatériels. L’impossibilité, purement logique, d’établir une relation entre ces deux mots laisse pressentir la difficulté de parler du désir.

 

Si nous nous en tenions strictement à la définition basique du dictionnaire (élan physique conscient qui pousse quelqu’un à l’acte ou au plaisir sexuel), il ne serait pas nécessaire de faire une distinction nette entre le désir féminin et le désir masculin. Mais notre civilisation maintient des différences fondamentales. On peut, par exemple, considérer la manière dont la publicité s’empare du corps des femmes… Quant au langage courant ; il est révélateur. Un homme qui a de multiples partenaires féminines est un don juan ; une femme qui a de multiples partenaires masculins est une salope. Le désir féminin n’est pas politiquement correct !

 

Le poids de l’histoire est considérable. Dans la Grèce antique, il y avait deux espaces distincts. D’une part, un espace d’Eros réservé aux êtres libres de naissance, toujours sexués mâles, dans lequel s’est constitué le logos ; la culture y était transmise par l’enseignement des hommes aux garçons. D’autre part, un espace privé clos, hors fabrique du logos, où le féminin était asservi dans une érotique non libre au service de la subjectivation de l’homme. L’acte érotique de la nymphe, symbole de la jeune femme amoureuse, avait toujours lieu dans les prairies ou les forêts de légende, en dehors de la cité. Dès cette période, le logos s’est constitué comme un discours entre hommes, alors que les femmes sont devenues les productrices prolétaires du vivant-parlant au bénéfice des pères. Selon Aristote, « la  femelle procure la matière, le mâle ce qui façonne. » Le désir féminin a été soumis à une excision symbolique. Puis la spiritualité judéo-chrétienne a établi la supériorité du verbe qui infériorise le corps…

 

Freud est resté dans ce schéma de subordination, considérant qu’il n’y a de libido que masculine et que, chez les femmes, l’envie du pénis est le fantasme de récupération du pénis manquant. Certes, il a parlé de l’amour entre la mère et la fille, cet amour premier d’où surgit la passion et que Lacan allait transformer en ravage.  Antoinette Fouque a révélé qu’en gardant cet amour et en grandissant avec lui, on rendait possible l’hétérosexualité. Mais il faut bien reconnaître que, malgré quelques ouvertures de ce type, la psychanalyse n’a guère décrit la sexualité des femmes autrement que castrée, définissant ainsi une féminité connotée de passivité. Le pénis était toujours symbolisé en phallus, alors que l’utérus n’avait aucune espèce de symbolisation.

 

Grâce à la contraception et à l’IVG, d’une part, et aux mouvements féministes, d’autre part, la femme est sortie de sa subordination. La psychanalyse a évolué. Antoinette Fouque décrit très bien les aspirations nouvelles : « Une femme a droit à l’ensemble du développement de ses composantes psycho-sexuelles ; la procréation et la gestation font partie intégrante de sa sexualité. Il s’agit de penser le matriciel comme un apport absolument vital à un humanisme régénéré et fécond. » Le désir féminin aspire à s’exprimer dans un langage qui ne morcelle plus notre humanité vivante  en deux éléments opposés et inégaux, le corps et l’âme.

 

L’imaginaire constitue un élément important du désir, qu’il soit féminin ou masculin. Margerite Duras en donne une très belle illustration dans Le Ravissement de Lol V. Stein. Elle nous met en présence de Jacques Hold, auteur fictif du roman, qui est amoureux de Lola, dont il ne connaît pratiquement rien, sinon qu’elle est une amie très chère et très intime de Tatiana, sa récente maîtresse, et qu’elle a été fiancée à Michael Richardson. Il réalise alors que, pour comprendre la femme qu’il aime et sa propre relation avec elle, il doit inventer et écrire l’histoire de cette femme.

 

Dans le cadre général que nous venons d’exposer, nous avons essayé d’exprimer les caractéristiques spécifiques du désir féminin. D’abord, il est plus introverti, sans doute parce que les organes de la femme sont cachés, alors que ceux de l’homme se manifestent de manière expressive. La femme attend que l’homme prenne l’initiative avant de donner sa réponse ; elle doit se sentir désirable pour s’autoriser le désir. Elle a besoin d’être rassurée ; c’est sans doute pour cette raison que beaucoup de filles vont sur Tinder dans le seul but d’engranger le maximum de like.

 

Dans la relation sexuelle, la femme aime plutôt être dominée ; c’est cohérent avec la position instinctive des corps amoureux enlacés. Mais nous sommes très loin de la caricature du masochisme féminin où la volonté de l’homme va jusqu’au bout pour faire de la femme sa victime. Il s’agit essentiellement d’un jeu que la femme accepte tant que ça l’amuse ; quand elle se lasse, elle se retire… ou elle part. On ne peut pas exclure que ce jeu de domination soit en partie lié au fait que les femmes naissent dans une société encore marquée par la domination masculine. Chez les hommes qu’elles rencontrent, les femmes ont généralement envie de sentir une certaine force, qui correspond à leurs fantasmes, puis, quand elles se marient, d’avoir un homme un peu plus doux. Mais il peut être difficile de concilier les deux…

 

Le fait que, dans les jeux sexuels, une femme ait envie d’être dominée ne l’empêche pas d’être phallique sur d’autres scènes, notamment dans la vie professionnelle. La situation de l’homme est comparable, même si on estime que la position dite féminine est plus facile à tenir pour les femmes que pour les hommes. Les partenaires sont susceptibles de glisser vers des pratiques sadomasochistes, où les postures peuvent s’inverser. Ainsi, pour prendre des cas extrêmes, Sade, qui aimait dominer et torturer, se faisait aussi battre et fustiger… mais tout en restant le maître : il allait chez des prostituées et disait exactement ce qu’il voulait.  Catherine II se faisait fouetter par ses officiers, ce qui ne l’empêchait pas d’être par ailleurs l’impératrice de toutes les Russies. La sexualité peut être une parenthèse à l’intérieur de la vie. Mais n’oublions pas que, à travers le sadomasochisme, on risque de réveiller la pulsion de mort. Un exemple est fourni par la fin tragique du banquier Edouard Stern qui s’amusait à se faire fouetter par une femme ; comme elle était insatisfaite, elle l’a finalement tué. L’humiliation peut être une voie vers la mort… et la jouissance du Nirvana !

 

Pour les deux sexes, l’apparence a un rôle important dans le déclenchement du désir. Mais la femme prend l’homme dans sa globalité, alors que l’homme morcelle le corps de la femme ; on retrouve cela dans langage courant : « elle a un beau cul, une belle paire de nichons… ». De ce fait, le désir de la femme est moins pulsionnel, plus exigeant. Elle rêve que désir et amour fusionnent et elle cherche un compagnon avec lequel elle pourrait faire un bout de chemin.

 

Dans le couple hétérosexuel, le désir est un obstacle à la monogamie, qui était sans doute plus facile lorsqu’on mourait jeune, qu’on faisait beaucoup d’enfants, et qu’on ne pouvait pas recourir à une contraception efficace. Aujourd’hui, la femme revendique son droit au désir alors que son désir s’émousse vraisemblablement plus vite que celui de l’homme. Et, comme elle a besoin d’admirer l’homme, elle n’en ressent que plus douloureusement la différence entre l’homme qu’elle fantasme et le père de ses enfants.

 

Nous avons aussi évoqué l’écologie du désir car le désir n’est pas autiste ; il est éclairé par son environnement, surtout face à la question du manque. Il est réceptif à tout ce qui l’entoure, à tout ce qui le contrarie ou le stimule… Comme la nature, le désir doit être préservé ; il faut conserver sa santé, le protéger de ce qui le menace, de ce qui l’abîme. C’est particulièrement important à un moment où des spécialistes d’internet parlent d’un âge post factuel où les faits comptent moins que les convictions ; le mensonge deviendrait une manière de communiquer. De ce fait, le logos créateur est décrédibilisé et le désir va mal ; déjà, au Japon, des enquêtes ont montré que les hommes préféreraient les relations virtuelles et que, pour les jeunes femmes, coucher avec son partenaire serait devenu ennuyeux.

 

La lutte pour libérer le désir féminin n’est pas terminée, loin de là, et de nombreuses femmes la poursuivent avec héroïsme : des Indiennes mobilisent leur société contre le viol ; des Africaines combattent l’excision ; des Iraniennes cessent de porter le tchador ; des Turques font reculer un projet de loi légitimant le viol des petites filles ; un peu partout, des mouvements combattent la misogynie, l’exploitation pornographique, la tyrannie… Et nous terminerons cette synthèse en citant Antoinette Fouque : « Ce n’est pas la fraternité sans les femmes qui résoudra le conflit entre liberté et égalité, mais l’éthique. Il y a deux sexes et c’est cela qui rendra possible le passage de la métaphysique, amour de la sagesse, à l’éthique, sagesse de l’amour.

 

Claude Liévens

 

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