L’EMPREINTE DE LA GUERRE

 

Pourquoi consacrer à la guerre cette deuxième partie de mon « itinéraire » ? Bien sûr, je suis né en 1942 et mes premiers souvenirs d’enfance sont directement liés à la guerre. Mais la raison essentielle est sans doute ailleurs : toutes mes réflexions d’enfant, d’adolescent, de très jeune adulte m’ont conduit à penser que la première mission des personnes de ma génération, c’était d’éradiquer la guerre en Europe. Tous ceux qui connaissent mes convictions et mon caractère non violents pourront considérer comme un paradoxe que cette obsession m’ait conduit à devenir ingénieur de l’armement. C’est pourtant le résultat d’une expérience et d’une réflexion personnelles, que j’assume pleinement et dont les conséquences me paraissent pertinentes. C’est ce que je tiens à exposer ici. Et j’évoquerai la chance que j’ai eue de participer directement, bien que très modestement, à la fin de la guerre froide.

 

Je ne prétends pas faire ici un travail d’historien qui exigerait compétence et objectivité. Au contraire, je m’attache à exprimer ce que j’ai personnellement ressenti, tout en situant mon cheminement personnel par rapport à des événements et à des dates vérifiés.

 

Une amitié à construire

 

C’était un jour très ensoleillé, sans doute au printemps de 1948. Mon grand-père, qui m’emmenait promener tous les après-midi, m’avait fait découvrir le Sacré-Cœur de Montmartre.  J’avais été impressionné par la taille du bâtiment et par sa blancheur, mais il était tellement différent des églises que je connaissais que je me demandais ce à quoi il pouvait bien servir. En descendant du parvis, je découvrais la vue sur Paris, guidé –et aussi intéressé que possible– par les commentaires de mon grand-père. Soudain, je vis celui-ci partir en courant vers un autocar et hurler les mots les plus grossiers en direction des hommes et des femmes qui venaient d’en descendre. Je courais derrière lui, profondément étonné ; il ne semblait guère se soucier de moi et son attitude exprimait la plus extrême colère. Sans doute ma surprise venait-elle du fait que cet homme –qui certes s’emportait facilement et spectaculairement contre les objets, surtout lorsqu’il se lançait dans des activités de bricolage– manifestait toujours, vis-à-vis des gens, la plus parfaite urbanité.

 

Cette colère se calma progressivement, alors que le groupe de touristes se rapprochait de la basilique. Mon grand-père m’expliqua alors qu’il s’agissait de schleus, de boches, qu’ils nous avaient tellement emmerdés pendant l’occupation que maintenant il ne pouvait plus supporter d’en voir à Paris. Mais si je me souviens de cette anecdote comme si elle datait d’hier, c’est parce que, quelques minutes plus tard, mon grand-père s’adressa à moi avec une solennité qui ne m’était pas plus familière que sa toute récente colère : « C’est toi qui devra réconcilier la France et l’Allemagne. Toi et les gamins de ton âge. Il le faut pour la paix. Mais les gens de ma génération ou de celle de tes parents n’y arriveront jamais. C’est impossible. »

 

Pourtant, j’ai compris deux ou trois ans après que la haine de mon grand-père à l’égard des Allemands était récente. Il m’avait alors parlé de la première guerre mondiale, de l’effroyable déchirement qu’avaient ressenti les jeunes époux de son âge quand le mari avait dû quitter sa femme et ses enfants pour affronter l’inhumanité des combats, vivre dans des souffrances permanentes et frôler quotidiennement la mort. Il m’avait parlé de l’enfer de Verdun. Verdun ! Toi dont la seule évocation a toujours noué ma gorge et empli mes yeux de larmes, tout ce qu’on a pu écrire de plus horrible sur toi était le lot quotidien des poilus de tes tranchées. J’ai visité l’ossuaire de Douaumont à l’automne 2011 et j’ai failli m’effondrer devant le tombeau abritant les restes des soldats tués sur les sites du Mort-Homme et de la Côte 304 ; mon grand-père avait été l’un des rares survivants de l’attaque allemande pendant laquelle 50 000 obus s’étaient abattus sur la Côte 304 en six heures d’une seule journée de juin 1917 ; il m’avait brièvement parlé de ce drame dans lequel la plupart de ses camarades avaient trouvé la mort, mais j’avais oublié… Mon grand-père m’avait aussi porté témoignage du début de l’automne 1918, des espoirs placés dans une possible fin des combats, des camarades tués dans les jours qui précédaient l’Armistice… Dans son régiment, deux soldats seulement avaient réussi à traverser ces quatre années sans être tués ni gravement blessés : Grondin, dont je reparlerai, et Ricard, mon grand-père. Pourtant, cette guerre ne lui avait laissé aucune rancœur à l’encontre des Allemands. « Quel dommage que nous n’ayons pas été alliés », disait-il parfois, à la limite de la boutade. Qui, en effet, était responsable de la guerre de 1914-1918, de cette folie qui avait jeté les uns contre les autres les jeunes hommes de deux grands pays voisins ? Enfant ou préadolescent, j’ai souvent posé cette question aux proches de ma famille, dans lesquels je trouvais des appartenances politiques extrêmement variées, de l’extrême gauche à l’extrême droite. En réponse, on me disait souvent que ce n’était pas plus les Allemands que les Français. C’était les forces de l’argent.

 

Ces témoignages m’ont marqué. Je fais ici une parenthèse. Ils m’ont beaucoup plus tard conduit à penser que la shoah trouve son origine dans les tranchées de Verdun. Je m’explique. Bien sûr, il n’y a pas eu, à ce moment de l’histoire, dans ces circonstances épouvantables, des conflits entre frères d’armes relevant de races ou de religions différentes. Mais ce profond ressentiment contre les forces de l’argent s’est développé aussi chez les Allemands, parce que la souffrance des soldats n’avait pas eu de frontière et que le traumatisme de Verdun était encore plus fort chez eux que chez nous. Les forces de l’argent… ennemi obsédant, digne de toutes les haines mais tellement abstrait ! Alors, quand dans son pays, appauvri par les mesures stupides décidées par les alliés à la fin de la guerre, Hitler a commencé son ascension avec les qualités oratoires qui touchaient particulièrement les foules humiliées, ces forces de l’argent ont pris pour certains une forme plus concrète : les juifs. Ce courant anti-sémite existait aussi un peu en France et je l’ai rencontré chez certains proches de mon parrain.

  • « Alors, demandais-je à mes interlocuteurs, vous pensez vraiment que la famille Simon qui habite rue Crémieux (près de chez mes parents), est en partie responsable de cette guerre qui nous a dévastés ?
  •  Bien sûr que non, me répondait-on invariablement. Le père Simon est un brave homme, sa femme et ses enfants sont charmants. Ce sont les autres. »

Ah ! Les juifs ! Pas ceux qu’on connaît, bien sûr, mais les autres…

 

A mon avis, le français moyen de l’entre-deux-guerres n’éprouvait pas, à l’encontre de l’allemand moyen, un ressentiment systématique, même si la montée du nazisme l’inquiétait de plus en plus. Mes grands-parents m’ont raconté l’exode de 1939. Au moment de la débâcle militaire, quand les armées allemandes ont déferlé sur la capitale, une foule considérable de parisiens ont fui sur les routes, en direction du sud. Mes grands-parents n’étaient pas gagnés par cet affolement et ils avaient d’autant moins envie de quitter leur appartement qu’ils estimaient que les soldats allemands, en grands combattants, traiteraient dignement les populations civiles. Mais mes parents étaient alors fiancés. Je crois que les bans du mariage étaient déjà publiés à la mairie, mais mon papa avait été mobilisé avant de pouvoir passer devant monsieur le maire. Il était affecté à Bourges et ma maman avait décidé de le rejoindre. Puisque, se disait-elle, la simple peur poussait des tas d’imbéciles à passer au sud de la Loire, il faudrait qu’elle soit bien lâche pour museler son amour et ne pas rejoindre à Bourges l’être qu’elle adorait. Elle allait donc prendre son vélo et partir immédiatement…

 

Mes grands-parents ont décidé de l’accompagner. Sans doute considéraient-ils qu’ils s’inquièteraient moins s’ils étaient avec elle. Et mon grand-père avait une certaine expérience de la guerre et de l’armée qui pourrait éventuellement l’aider… En une soirée, la caravane des trois vélos préhistoriques avait été préparée et couverte de valises contenant ce qui pouvait paraître indispensable ou tout simplement précieux. Le lendemain matin, on avait ajouté sur le porte-bagages de mon grand-père la cage de Loulou, l’animal de compagnie, le magnifique rossignol du Japon. Et la caravane de vélos était partie. La chance sourit aux amoureux. Bien sûr, il avait fallu se mettre à l’abri de quelques bombardements près des ponts qui traversaient la Loire. Mais –jolie performance– au matin du quatrième jour, ils étaient à Bourges, ils se dirigeaient rapidement vers le camp de la Folie Bâton et ma maman trouvait son fiancé juste au moment où il allait partir. Les hommes de la compagnie étaient rassemblés autour de leur commandant ; ils avaient établi ensemble un plan de retraite fondé sur un seul objectif : ne pas être fait prisonnier par l’ennemi. Dans cette perspective et en tant que planton cycliste, mon papa n’était pas le plus mal placé. Le commandant avait su rassurer ma maman et elle était enthousiasmée par l’objectif : Son chéri ne serait pas prisonnier, il serait rapidement démobilisé et la retrouverait à Paris sans tarder. Optimisme justifié ! C’est exactement ce qui allait se passer.

 

De Bourges, la caravane des trois vélos reprit donc le chemin de Paris. C’est là que se situe l’épisode dont le récit m’avait profondément secoué. Mon grand-père avait compris que tous les ponts sur la Loire seraient difficilement utilisables. Qu’allaient devenir Loulou et sa cage pendant la traversée du fleuve, alors qu’il serait déjà si difficile de hisser les vélos et quelques bagages à bord de petites embarcations vraisemblablement mal adaptées ? La décision fut prise de redonner à Loulou sa liberté. Il fut donc lâché en fin d’après-midi dans une forêt proche de Romorantin, sa cage restant à proximité, remplie des provisions importantes qu’on lui avait amenées de Paris, les portes solidement fixées en position ouverte. Le lendemain matin, à l’aube, avant de regagner la capitale, ma maman et mes grands-parents passèrent à l’endroit où ils avaient lâché Loulou. Ils l’ont appelé et Loulou, comme d’habitude, est venu faire un gros câlin sur l’épaule de ma maman, en se frottant sur ses longs cheveux… Le retour de Romorantin à Paris allait être relativement facile, grâce notamment à l’aide qu’apportaient les soldats allemands aux civils qui voulaient franchir la Loire sur des embarcations improvisées ou passer sur les portions de routes endommagées par les bombardements. Il s’agissait alors de vrais soldats, qui respectaient les populations… et qui les aidaient d’autant plus volontiers que cette posture était plus confortable pour eux que les combats prolongés et meurtriers qu’ils avaient redoutés avant d’envahir notre pays.

 

Mes parents et mes grands-parents m’ont toujours dit aussi que l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain avait été favorablement accueillie par eux-mêmes, par leurs proches et par une grande partie du peuple français. Que, dans cette situation de débâcle extrême, la France soit gouvernée par l’homme qui avait gagné la bataille de Verdun et qui par conséquent jouissait d’un réel prestige aux yeux de la puissance occupante leur paraissait une chance inespérée. Contrairement aux présentations trop manichéennes qui sont faites aujourd’hui, je crois qu’il y avait en France fin 1939 une relative confiance envers le pouvoir de Vichy et même envers l’occupant. Comment, en deux ans, ce sentiment s’est-il transformé en une haine profonde ? Bien sûr, toute personne qui s’intéresse à cette période de notre histoire connaît des réponses à cette question. Mais mon objectif ici, c’est de montrer par quel cheminement j’en ai pris personnellement conscience et comment je l’ai vécu.

 

Dans notre famille, très vite (début 1940), il y avait eu un drame, dont on m’a parlé quand j’avais peut-être six ou sept ans. Pierre Liévens, un cousin très proche, que mon papa appréciait beaucoup, qui terminait des études d’ingénieur et se destinait à l’industrie textile, avait été parmi les premiers à engager des actions violentes contre l’occupant, bien avant que la résistance ne commence à s’organiser. Il avait été arrêté par les Allemands et fusillé. Le destin tragique de ce jeune saboteur –on ne parlait pas de terroriste à cette époque– m’a profondément interpellé, bien que je sois incapable de décrire le lien généalogique qui me rattachait à lui. Néanmoins, je me suis toujours interrogé sur les motivations de ce jeune homme sympathique et intelligent, qui s’était sacrifié à un moment et dans des conditions qui ne pouvaient en rien contribuer à la libération de notre pays, alors que, quelques années plus tard, il aurait pu combatte de manière efficace. J’ai abouti à la conclusion que, contrairement à ce qu’affirment les spécialistes de cette question, on peut devenir terroriste par désespoir. Cette réflexion a largement influencé la manière dont, plus récemment, j’ai ressenti la montée du terrorisme dans notre monde. Bien sûr, ce n’est pas un engagement que j’approuve, car il n’est pas compatible de mes valeurs fondamentales. Mais ma condamnation est nuancée. Je pense que le terrorisme est un des rares moyens d’action qui restent aux personnes, aux minorités ou aux peuples opprimés pour faire entendre leur voix, et qu’il est impossible de le faire reculer tant que les humiliations perdurent et permettent aux groupes spécialisés dans ce mode d’action de recruter leurs combattants.

 

Le pèlerinage de Chartres

 

C’était un jour triste de fin d’automne, en 1949. Mon papa m’avait emmené à Chartres. Nous avions pris le train, ce qui pour moi était une véritable fête, puis nous avions visité la cathédrale. Il m’avait fait de nombreux commentaires, en relation directe avec le début de mon instruction religieuse et avec les premières prières –le Pater, l’Ave Maria et le Credo– que j’avais apprises aux Francs-Bourgeois. Puis nous avions déjeuné ensemble dans un restaurant qui m’avait paru merveilleux, tant par son cadre que par sa cuisine. Il faut dire que, jusque là, la situation financière de la famille n’avait guère permis des escapades aussi luxueuses.

 

Avant de quitter la table, mon papa m’a expliqué que pendant plusieurs années, il avait –en dehors des périodes de tournée– passé tous ses jeudis à Chartres. Avec d’autres musiciens, aidé par la municipalité, il avait mis en place un enseignement ouvert aux enfants de toutes les classes sociales et couvrant l’ensemble des instruments de musique. C’était une sorte de préfiguration de nos actuels conservatoires municipaux. Il m’a parlé des élèves qu’il avait accueillis dans sa classe de violoncelle et j’ai été intéressé car j’avais eu moi-même depuis quelques mois mes premières leçons. Deux ou trois de ces élèves étaient devenus des bons professionnels après un passage au Conservatoire national de Paris. Quelques autres avaient suffisamment travaillé pour être maintenant d’excellents amateurs.

 

Puis le ton change ; je sens soudain mon papa écrasé par une terrible souffrance. Il me parle de sa petite élève, qui avait commencé le violoncelle au même âge que moi et qui avait suivi ses cours pendant une dizaine d’années. Jamais il n’a eu la force de me dire son prénom ni son nom, mais je sais que cette jeune fille incarnait pour lui la sensibilité, l’intelligence et la beauté. Or un matin, parce qu’elle était juive, elle a été emmenée par les Allemands, maltraitée, torturée, sans doute violée,  puis déportée et tuée. Mon papa m’a dit que depuis il n’était plus revenu à Chartres et qu’il n’y reviendrait jamais. Notre voyage était une exception mais il fallait qu’il me dise ici même ce que des hommes sont capables de faire quand un Hitler les transforme en monstres. Il fallait que je comprenne et que je me souvienne. J’ai compris et je me souviens. Nous avons gagné l’ancien domicile de la petite élève, nous avons parcouru les rues dans lesquelles avait commencé son supplice. L’ancienne Kommandantur, deux bâtiments sinistres et leurs caves, la gare…

 

Un souvenir plus ancien m’est ensuite revenu à l’esprit. Après la Libération, un numéro spécial d’un magazine riche en photographies –Illustration ?– avait été consacré aux camps de concentration. Mes parents m’avaient commenté les images, un peu abstraites pour mon âge, et mon papa avait ajouté : « C’est exactement ce que je pensais. » Si je me rappelle ce commentaire, c’est sans doute parce qu’à ce moment-là –je l’ai compris par la suite– mon papa pensait au destin horrible de sa petite élève de Chartres et que son commentaire portait tout le désespoir lié à cette tragédie.

 

Vis-à-vis de moi, ma famille a toujours choisi d’être très sobre et très discrète en évoquant cette période de l’occupation. Elle acceptait de me donner une information globale, à la limite de répondre à mes questions, mais sans me transmettre la haine des Allemands ni même des collaborateurs. Ce que j’ai réussi à savoir, quelques années plus tard, c’est que l’arrestation de la petite élève de Chartres avait profondément changé notre vie. De ce jour, mes parents ont décidé de cacher chez eux des personnes –juifs et résistants– recherchées par les Allemands. Ils devenaient l’un des maillons d’un réseau localement animé par Monsieur Puisségüe, communiste et résistant, tellement estimé qu’à la Libération mon papa avait pris la carte du Parti (qu’il ne devait d’ailleurs conserver que pendant un an). Les personnes ainsi hébergées restaient peu de temps à la maison car le réseau les acheminait, dès que possible, vers des cachettes plus sûres ou vers des maquis provinciaux. Pour moi, c’était une transformation radicale. Mes parents avaient considéré que je courais trop de risque si je continuais à habiter chez eux –30, rue Crémieux–  et je vivais alors chez mes grands-parents –64, avenue Daumesnil– à un peu moins d’un kilomètre de là ; nous nous y retrouvions tous, systématiquement, pour le déjeuner.

 

Cette tradition du déjeuner commun a perduré jusqu’à mon adolescence. En effet, les activités professionnelles de mes parents, d’autant plus réduites pendant la guerre qu’ils s’interdisaient de mettre leur art au service des Allemands ou des collaborateurs, ont repris progressivement après la Libération. Ils étaient souvent occupés le soir par des concerts ou des spectacles et me confiaient volontiers à mes grands-parents. J’ai donc beaucoup vécu avenue Daumesnil et toujours apprécié le temps fort du déjeuner pris rapidement  en famille. Sans aucun doute cette expérience m’a marqué : j’ai toujours eu beaucoup de mal à accepter qu’on sépare le déjeuner des enfants ou des petits-enfants de celui des adultes. Ceci étant, le repas ne doit pas être une torture pour les plus jeunes : il faut donc leur laisser le droit de prendre quelque liberté avec les règles de la bonne tenue et de quitter la table quand ils en éprouvent le besoin. Il ne faut pas trop compter sur moi pour transmettre l’éducation bourgeoise traditionnelle !

 

Des événements qui se sont produits pendant l’occupation, je garde deux souvenirs directs, dont le cadre se situe évidemment chez mes grands-parents. Le premier, sans doute le plus ancien, est à la fois précis et vague, mais terrible. Un jour, en arrivant pour le déjeuner, mes parents nous ont appris qu’il venait d’y avoir un incendie dans la cuisine, rue Crémieux ; en fait, il s’agissait d’un feu de poubelle lié à la présence d’un mégot de cigarette mal éteint. La fumée avait été abondante, mais le sinistre avait pu être rapidement maîtrisé avec l’aide de voisins ; les dégâts étaient mineurs. Cependant, je sentais autour de la table une profonde terreur, évidemment disproportionnée par rapport à la situation plutôt banale qu’on décrivait. Cette peur intense me laisse le souvenir vertigineux d’attente d’une catastrophe dont rien ne pouvait nous protéger ; mais cette attente était pour moi très vague, sans aucune représentation possible ni de sa cause, ni de sa nature, ni des conséquences qu’elle était susceptible d’entraîner.

 

Que s’était-il passé ? J’ai, plus tard, reconstitué les faits après avoir posé quelques questions. Il me faut remonter un peu en arrière, sans doute fin 1942 ou début 1943, quelques mois après les premières rafles contre les juifs, alors que les relations entre les occupants et la population parisienne devenaient de plus en plus tendues. Le chef allemand chargé de faire respecter l’ordre dans le quartier de la gare de Lyon état surnommé le Boucher, ce qui montre que ses valeurs humanistes n’étaient pas suffisantes pour le faire apprécier par la population locale. Un jour où ma maman était partie faire des courses, la violence avait éclaté et les coups de feu claquaient de partout. Mon papa, au comble de l’inquiétude, avait tenté une action : il avait ouvert les fenêtres et, sur un de ses violoncelles, il avait interprété des thèmes de Wagner. L’action avait été efficace ; la fusillade avait rapidement cessé et le Boucher s’était installé sur le trottoir d’en face, debout, dans une posture intermédiaire entre le garde-à-vous et l’extase. Imprudemment, mon papa lui avait alors expliqué qu’il venait de jouer sur le violoncelle qui l’avait accompagné à Bayreuth une quinzaine d’années plus tôt. Dans les semaines suivantes, le Boucher était devenu une connaissance encombrante : il témoignait à mes parents une respectueuse déférence, il cherchait à nouer avec eux des relations amicales et il souhaitait voir leurs instruments de musique, notamment le violoncelle de Bayreuth. Malgré les barrières de la langue, mon papa avait réussi à lui faire comprendre qu’il se refusait à ouvrir sa porte à un représentant des forces d’occupation, mais qu’il serait évidemment prêt à l’accueillir cordialement lorsque, le cauchemar terminé, les Allemands et les Français auraient noué des relations d’amitié. La situation s’était ensuite normalisée.

 

Mais, le jour de l’incendie, quelques voisins proches étaient immédiatement venus pour aider mes parents et, dans les minutes suivantes, le Boucher était accouru ; il était rentré par la porte restée ouverte… et il avait pu constater que la maison était occupée par plusieurs clandestins. D’où la terreur familiale. Mes parents et mes grands-parents m’ont dit ensuite que, pendant le déjeuner dont je garde le souvenir, ils s’étaient demandé –à mots suffisamment couverts pour que je n’y comprisse rien– s’il fallait m’exfiltrer immédiatement. Finalement l’optimisme l’avait emporté, les réseaux de résistance n’avaient pas eu à me transférer dans la cachette prévue –chez Grondin, le camarade de guerre de mon grand-père, près d’Aizenay, en Vendée– et j’étais resté chez mes grands-parents. Optimisme justifié car le Boucher avait fait semblant de ne rien voir…

 

Mes parents s’étaient ensuite servis de cette anecdote pour me montrer que, dans notre monde, il n’y a pas, d’un côté, les bons et, de l’autre, les méchants. Le Boucher, dont le surnom montre comment il était catalogué, avait eu –bien qu’éconduit par mon papa– la bonté de se taire le moment venu pour épargner plusieurs vies humaines. Une autre anecdote, qui mettait en jeu des gens du quartier ayant vraisemblablement survécu à la guerre, m’a été plusieurs fois racontée, dans la même perspective ; mais, malgré mes questions aussi subtiles que possible, je n’ai jamais réussi à en identifier les acteurs. Je les désignerai donc par A et B : A, le résistant, et B, le collaborateur. Mes parents avaient eu connaissance de l’engagement de B ; ils en avaient discrètement informé A, en ajoutant qu’ils ne comprenaient pas cette trahison de la part d’un homme qui, jusque là, leur avait paru sympathique et solide. Un jour, dans la rue, B accompagne une patrouille allemande. Les forces de l’ordre contrôlent A et demandent à B de le fouiller. Au moment où B s’approche, A se souvient que son vis-à-vis n’est pas nécessairement un salaud complet. Il décide immédiatement de tenter le tout pour le tout et lui glisse dans l’oreille : « Je suis de la résistance. J’ai deux révolvers sur moi. » B, imperturbable, lui répond à voix basse : « Je m’en fous. Je suis de la répression des fraudes. » Il fait mine de le fouiller minutieusement, puis signifie à la patrouille que tout est en ordre…

 

Souvenirs heureux

 

Le second souvenir est radieux… au moins pour moi. Il s’agit des alertes signalant l’imminence des bombardements. L’appartement de l’avenue Daumesnil n’était pas très éloigné des gares de Lyon et d’Austerlitz et de leurs dépôts qui pouvaient constituer des objectifs stratégiques pour les forces aériennes alliées. Afin d’éviter les tirs de la DCA et contrairement aux Britanniques, les Américains larguaient leurs bombes à relativement haute altitude, si bien que le point d’impact se trouvait très souvent à plus d’un ou deux kilomètres de l’objectif visé. Bien sûr, je n’avais pas connaissance de ces subtilités tactiques. Mais, lorsque les sirènes retentissaient en pleine nuit, nous descendions à la cave, où nous retrouvions les autres résidents de l’immeuble. J’aimais l’imprévu de ces aventures nocturnes ; j’aimais l’odeur un peu moisie du sous-sol ; j’étais sensible à l’agitation qui y régnait alors ; j’aimais, par contraste, le calme imperturbable de mon grand-père ; j’aimais retrouver Marie-Françoise, une charmante petite fille de mon âge qui habitait au second étage, juste en dessous de chez nous. Et puis il y avait un rite… Mon grand-père ouvrait la porte de sa propre cave et débouchait religieusement deux ou trois vieilles bouteilles qu’il partageait avec les autres résidents dès que les sirènes annonçaient la fin de l’alerte ; j’ai appris plus tard qu’il s’agissait tantôt de Chinon, tantôt de Bourgueil. Bien sûr, on n’excluait pas totalement de la dégustation les deux gamins qui avaient été réveillés en pleine nuit, même si leurs rations se limitaient à quelques gouttes. C’est donc très jeune que j’ai découvert le vin et c’est peut-être à la personnalité des bouteilles de mon grand-père que je dois mon goût prononcé pour les vins vieux (même lorsqu’il s’agit de produits que les canons du goût inviteraient à consommer bien plus jeunes).

 

Et, bien sûr, il y eut ensuite la Libération de Paris. Dans les jours précédant cet événement, les combats de rue étaient nombreux. J’ai un souvenir précis. Une nuit où j’étais couché dans mon lit, des coups de feu retentissaient ; pour une raison que j’ignore, ma grand-mère était terriblement inquiète et, sans doute pour se rassurer elle-même, elle me racontait qu’il s’agissait de pétards placés sur la voie ferrée pour réguler le trafic alors que la signalisation était en panne. Je me souviens de mon scepticisme…

 

Je me revois, quelques jours plus tard, dans les rues de Paris, au milieu d’une foule en délire, noyé dans le tourbillon des chants, des cris et des rires, transfiguré par la joie immense, explosive dont ma famille rayonnait. Mes parents m’ont dit plus tard que nous étions allés sur les Champs-Élysées au moment du défilé historique où de Gaulle et Leclerc descendaient côte à côte cette avenue prestigieuse mais je n’en ai aucun souvenir. En revanche, je me rappelle la place de la Concorde. Des soldats, des chars, des drapeaux, des femmes qui se jetaient dans les bras des soldats, des hommes qui embrassaient les chars. J’ai appris, plus tard que cette liesse célébrait des héros, les plus grands à nos yeux, les combattants de la 2ème DB (deuxième division blindée), et un chef mythique qui incarnait toutes les aspirations du peuple et toutes les qualités humaines et militaires, Philippe Leclerc de Hauteclocque. Ma famille –qui pourtant n’avait pas une grande attirance pour les carrières militaires– l’aimait et l’admirait au plus haut point. D’abord, Leclerc avait été fait prisonnier deux fois en 1940 et deux fois il s’était évadé. Il avait traversé la France à bicyclette ; non sans difficulté, il avait réussi à passer au Portugal via Libourne et l’Espagne, puis à rejoindre Charles de Gaulle à Londres. Très rapidement, il était parti en Afrique ; il était arrivé à Douala avec une vingtaine d’hommes, puis il avait mené des actions diplomatiques et militaires brillantes, au Cameroun, au Tchad, dans l’actuelle Libye (Fezzan, Tripoli) et en Tunisie. Il avait progressivement rallié autour de lui une troupe performante, qui avait fait subir quelques dommages à l’armée italienne. A Koufra tous avaient fait le serment de ne pas déposer les armes tant que le drapeau français ne flotterait pas à nouveau sur Strasbourg. A la tête de la 2ème DB, équipée par des matériels américains, Leclerc débarquait en Normandie en 1944, combattait aux côtés des forces alliées puis, avec l’accord des Généraux Eisenhower et Patton, il fonçait sur Paris et nous libérait de l’occupation allemande.

 

Sans attendre, la 2ème DB poursuivait vers l’est et, moins de trois mois plus tard, libérait Strasbourg, réalisant le serment de Koufra. Elle poursuivait ensuite vers Berchtesgaden et s’emparait de ce haut lieu du nazisme, où Hitler avait ses quartiers d’été et disposait notamment du « nid d’Aigle » qui lui avait été offert à l’occasion de son 50ème anniversaire. Si Leclerc est indissociable de ce premier souvenir de liesse, je lui dois aussi mon premier souvenir de désespoir, ce jour de novembre 1947 où mes parents et mes grands-parents étaient en larmes. Leclerc venait de mourir dans un accident d’avion, près de Colomb-Béchar. A propos de cet accident, on a parfois évoqué un attentat, mais la tempête de sable qui sévissait alors suffit largement à expliquer le drame. Quelque grands que soient les héros, il se peut qu’un jour la chance les abandonne…

 

Bien évidemment, cette admiration absolue pour Leclerc et ses compagnons de la 2ème DB n’a jamais conduit ma famille à sous-estimer le rôle des Alliés, artisans majeurs de la libération de la France. J’ai toujours vu dans le studio de mon papa une photo du Général Dwight Eisenhower, qui commandait en chef les forces alliées et qui, sept ans plus tard, allait être élu –et ultérieurement  réélu– Président des Etats-Unis. Sur cette photo, Eisenhower avait un sourire merveilleux, porteur d’un optimisme inébranlable, et ma famille m’a toujours dit que la beauté de ce sourire lui avait donné une confiance absolue et l’avait aidée à tenir dans les derniers mois de l’occupation. Effectivement, quand on comparait aux photos de Hitler et de ses proches, le contraste était saisissant !

 

Je voudrais ici évoquer un souvenir émouvant qui se situe cinquante ans plus tard… J’ai de bonnes raisons de penser que mes parents avaient fait promettre à toutes les personnes qu’ils avaient cachées rue Crémieux de ne jamais me donner aucun détail de cet épisode. Mais, lors de la célébration du 50ème anniversaire de la Libération de Paris, il se trouve que j’ai été invité par Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, à la réception qu’il organisait à la Chambre des députés. Rien ni aucun des réseaux avec lesquels je travaillais alors ne me prédisposait à cet honneur. Mais, de plus, lors de la brève collation servie au cours de cette réception, je m’étais retrouvé –sans savoir comment– à la droite de la fille de Dwight Eisenhower. Il est possible –et j’en fais l’hypothèse– qu’une des personnes que mes parents avaient hébergées entre 1943 et 1945 m’ait fait un clin d’œil discret pour exprimer la reconnaissance et l’affection qu’ils éprouvaient pour mon papa et ma maman. Merci !

 

Après la Libération se situe un épisode dont mon papa –si modeste d’habitude– était extrêmement fier. Des commissions d’épuration avaient été créées pour faire la chasse aux anciens collaborateurs. Dans le domaine artistique, plusieurs personnalités médiatiques qui s’étaient ostensiblement affichées avec les occupants allemands ou avec les notables de Vichy avaient été condamnées ou inquiétées. Mais, dans la pratique, la cible préférée de ces commissions ou des groupes qui en dépendaient, c’était les jeunes femmes qui avaient eu des relations sentimentales avec des soldats allemands : elles étaient tondues et, ainsi humiliées, jetées au mépris et aux insultes de la foule.

 

Du fait de sa réputation de probité et aussi de son appartenance au Parti communiste, mon papa avait été chargé de présider un de ces groupes de justiciers. Il s’était promis de faire tous ses efforts pour qu’aucune des femmes jugées sous son autorité ne perde ses cheveux ; et il avait atteint cet objectif. Au début, il avait souvent rappelé qu’en 1940, l’année qui suivait la débâcle, il y avait eu en permanence sur le territoire  français entre 400 000 et 1 000 000 de soldats allemands. Il ne s’agissait pas d’agents de la Gestapo ni –en général– de nazis, ni de monstres ; ils étaient pour la plupart issus de la conscription. Leurs valeurs, leurs aspirations, leur aptitude à séduire étaient donc très proches de celles des français du même âge. Etait-il donc si scandaleux que des jeunes femmes devinssent amoureuses de certains d’entre eux et que, par manque de réflexion et d’expérience de la vie, ne prissent même pas la précaution de se cacher ? Quant aux jeunes artistes –musiciennes ou comédiennes– qui débutaient dans le métier, il fallait bien qu’elles gagnent un peu leur vie, il fallait bien qu’elles fréquentent les salles de spectacle où se pressaient les occupants. Elles n’avaient pas cherché particulièrement à rencontrer des Allemands. Et puis, si on voulait manier le paradoxe, n’étaient-elles pas des précurseurs ? Une fois réalisée la réconciliation avec l’Allemagne, les patriotes de notre pays ne seraient-ils pas les premiers à se réjouir des mariages, des unions et de toutes sortes de liens tissés entre les jeunes des deux pays ?

 

Quand la commission a commencé à se lasser des arguments de ce type, mon papa a sorti la grosse artillerie. Il affirmait qu’au lieu de s’intéresser aux aventures sentimentales des jeunes femmes, il serait peut-être plus judicieux d’examiner l’évolution du patrimoine d’artistes confirmés. Certains ne s’étaient-ils pas enrichis en profitant de la relative aisance financière de l’occupant, donc de notre débâcle ? Et que dire de ceux qui, disposant de ressources financières et de réseaux de relations suffisants, étaient partis aux Etats-Unis pour exercer leur art, sans aucun risque et avec des rémunérations fabuleuses ? Certains de ceux-là étaient revenus en France et se posaient en donneurs de leçons ; ils avaient aujourd’hui le cynisme de harceler des jeunes femmes qui, travaillant pour survivre, avaient eu la chance –ou, plus exactement, la malchance– de rencontrer un homme séduisant ? Ne fallait-il pas informer les citoyens de telles impostures ? Ces arguments avaient permis de calmer certains acharnés… et les chevelures féminines avaient pu être préservées.

 

Je me suis souvent interrogé sur la crédibilité de mes souvenirs lorsqu’il s’agit de faits qui se sont produits alors que j’avais deux ou trois ans. J’ai l’intime conviction que les impressions extrêmes ressenties à cet âge peuvent ne pas s’effacer. La terreur qui nous frappait le jour de l’incendie de poubelle, le calme imperturbable de mon grand-père face aux risques de bombardement, la joie de ma famille lors de la libération de Paris, je les ressens au plus profond de mes tripes, bien que soixante-dix ans se soient écoulés. En déjeunant quotidiennement chez mes grands-parents, en descendant souvent dans leur cave, en regardant parfois des photos de la 2ème DB sur la place de la Concorde, j’ai sans aucun doute consolidé ces souvenirs et assuré leur pérennité, mais je ne les ai pas inventés.

 

Le fossé de Vincennes

 

Vers 1950, mon papa m’a plusieurs fois raconté l’invraisemblable chance qu’il avait eue au cours de la guerre de 1914-1918. Début 1914, à vingt ans, il avait été incorporé à Milly-la-Forêt. Six ans après avoir obtenu le premier prix du Conservatoire national de musique de Paris, son expérience professionnelle de violoncelliste et, à un degré moindre, de chef d’orchestre commençait à lui donner une certaine notoriété dans les milieux artistiques. Dans les jours qui suivaient son incorporation, il avait remplacé au pied levé le vieux chef de musique militaire local, atteint d’une crise de goutte ; cette crise s’était opportunément prolongée et le jeune chef remplaçant, qui avait aussi offert un récital de violoncelle, donnait entière satisfaction et bénéficiait d’un statut exorbitant. Bien que simple soldat de seconde classe, il disposait d’une chambre en ville, il vivait en permanence au milieu des officiers et de leurs femmes, et la sonorité de son violoncelle emplissait les salons. Survient la déclaration de guerre… Finie la belle vie ! Mon papa retrouve le cursus normal et commence ses classes, cette période de formation militaire basique, avec la perspective de partir prochainement au front.

 

Un matin, le médecin colonel le convoque. Il le félicite chaleureusement, affirmant qu’il apprécie beaucoup son talent. Puis la voix devient plus grave : « Liévens, mon fils aussi était violoncelliste. Il vient de mourir au front. Je l’ai appris hier. Un des premiers morts de la guerre. Aujourd’hui, c’est vous que je considère comme mon fils. J’ai établi un dossier médical d’inaptitude au front. J’espère vous sauver la vie. » Inaptitude au front, ce n’était pas faux ; mon papa aurait été incapable de tirer sur un être humain qu’il visait au bout de son fusil (et je crois bien que je suis dans le même cas). Pour lui, la première guerre mondiale aurait donc pu se limiter à des tâches logistiques.

 

Pourtant il allait vivre un terrible drame. Je ne l’appris qu’en 1954, par une belle journée printanière, sans doute pendant les vacances de Pâques. Mon papa m’avait proposé une promenade au Bois. Nous étions descendus à la station de métro Château de Vincennes et nous avions pris la route qui borde le château, dans la direction de l’actuel Parc floral. Soudain mon papa m’entraîna en direction d’un des fossés de la forteresse. « C’est là, me dit-il, que Mata Hari a été fusillée en 1917. J’ai eu le malheur d’être tiré au sort pour faire partie du peloton d’exécution. » Or il connaissait Mata Hari. Cette femme extravagante, délice des journalistes spécialisés, se produisait assez souvent sur les scènes parisiennes. Elle présentait avec un incontestable talent des danses prétendument indonésiennes, dans des tenues originales, exotiques et érotiques, riches en plumes. Mon papa avait eu plusieurs fois l’occasion –évidemment recherchée par les jeunes musiciens de l’époque– de jouer dans l’orchestre qui l’accompagnait. Sans avoir fait partie de l’immense cohorte des intimes de cette artiste, il pouvait témoigner qu’on ne s’ennuyait guère en la côtoyant… En 1916, Mata Hari (de nationalité néerlandaise) avait été contactée par le chef des services de contre-espionnage français et elle avait accepté, contre une importante somme d’argent, de mettre au service de notre pays ses charmes et son aptitude à nouer des relations. Elle fit plusieurs missions, comportant de nombreuses coucheries avec des officiers tant alliés qu’ennemis. L’une de ces missions l’entraîna à Madrid. Au retour de cette mission, elle fut accusée d’espionnage et condamnée à mort au terme d’un procès contestable, dans lequel son avocat n’avait pas été autorisé à l’assister normalement.

 

Dès qu’il avait eu connaissance de sa désignation pour participer à cette abominable exécution, mon papa s’était entretenu avec l’officier qui devait commander le peloton d’exécution, pour examiner la possibilité de faire jouer l’objection de conscience. L’officier l’en avait fortement dissuadé : « Je ne vous demande pas de tirer sur cette femme et je ne le demande pas non plus aux autres soldats désignés par le sort. Vous savez que je suis chargé d’achever la condamnée. Et moi, je sais que je serai obligé de faire tout le travail. Je ne m’en remettrai jamais, mais c’est mon devoir. Ne vous attirez pas d’autres ennuis en disant, dans le contexte actuel, que vous connaissez Mata Hari. »

 

Avant l’exécution, Mata Hari avait refusé qu’on lui bandât les yeux ; elle avait envoyé un signe d’amitié à son avocat, présent sur les lieux, et plusieurs baisers en direction du peloton d’exécution. La salve avait retenti, la condamnée n’avait aucune blessure grave et l’officier avait fait son travail. Voilà… Vous comprenez facilement d’où viennent ma profonde aversion pour la peine de mort, ma passion abolitionniste et la dévotion que je porte à Robert Badinter. Après ces révélations, bien sûr, j’étais anéanti (et mon papa aussi).

 

Nous devions reparler de Mata Hari dans les jours suivants :

  • « A ton avis, était-elle coupable ?
  • Ce n’est pas certain. L’accusation reposait sur deux faits. Primo, elle avait reçu de l’argent de la part d’un diplomate allemand en poste aux Pays-Bas. Les services français de contre-espionnage y avaient vu la rémunération de la fourniture d’informations confidentielles ; Mata Hari prétendait qu’il ne s’agissait que de la rémunération de ses charmes et de ses faveurs. Compte tenu du personnage, c’était plausible. Secundo, dans une perquisition faite dans un grand hôtel parisien peu après son retour de Madrid, on avait trouvé dans ses bagages plusieurs produits pharmaceutiques qui auraient pu servir à fabriquer de l’encre sympathique. En fait, plusieurs de ces produits étaient censés présenter des propriétés contraceptives, ce qui n’était pas inutile pour une personnalité de ce type. Je peux aussi te citer le témoignage de Marthe Richard, que j’ai bien connue.
  • Marthe Richard, la Veuve qui clôt ? » J’étalais dans cette question la culture que je venais d’acquérir en fréquentant les chansonniers, souvent au Caveau de la République et parfois au Théâtre des Deux Anes. Marthe Richard, élue conseillère municipale de Paris après la Libération, avait réussi, au terme d’une campagne de presse particulièrement déterminée, à faire fermer les maisons closes (les bordels), au moins en France.
  • « Oui, c’est bien elle. Elle m’avait invité lorsqu’on lui avait remis la Légion d’honneur, au ministère des affaires étrangères. Dans le discours qu’elle avait alors prononcé, elle avait déclaré qu’il aurait suffi d’un infime caprice du hasard pour que le destin de Mata Hari et le sien soient inversés, pour qu’elle soit fusillée à Vincennes en 1917 et que Mata Hari soit décorée de la Légion d’honneur une quinzaine d’années plus tard. Ce doit être difficile de faire du renseignement, surtout en utilisant ses charmes, sans être, à certains moments, un agent double.
  •  J’imagine que la comparaison s’arrête là. Marthe Richard était plutôt prude et austère…
  • Détrompe-toi. Si je considère avec beaucoup d’estime l’action qu’elle a menée contre les bordels, c’est parce qu’elle savait ce dont elle parlait. Après avoir plusieurs fois fugué de chez ses parents entre 14 et 16 ans, elle avait connu la déchéance la plus complète : le racolage, les bordels à soldats, les violences des proxénètes, l’abattage, la syphilis…
  • Et la Légion d’honneur vingt-cinq ou trente ans plus tard ?
  •  Oui. Il arrive que le vent tourne et pour elle il a souvent tourné ! Une fois guérie de sa maladie vénérienne, elle rentre dans un bordel de luxe, rue Godot-de-Moroy. Elle y rencontre un très riche mandataire aux Halles, qui tombe follement amoureux d’elle et qui l’épouse. Finie la prostitution ! Elle se passionne alors pour l’aviation, prend des cours et devient, en 1912, l’une des premières françaises à obtenir le brevet de pilote. Son mari lui achète un avion ; elle participe à plusieurs meetings, puis elle est victime d’un très grave accident qui la laisse pendant plusieurs mois entre la vie et la mort. Nouveau coup du sort, son mari meurt à Verdun.
  • Veuve d’un héros, il y a peu de chance d’être fusillée à Vincennes. Quel rapport avec Mata Hari ?
  •  J’y viens. La jeune veuve devient rapidement la maîtresse d’un garçon étrange, d’origine slave, qui la met en contact avec le chef du contre-espionnage français, celui-là même qui allait embaucher Mata Hari quelques semaines plus tard. Elle effectue pour lui plusieurs missions. En particulier à Madrid, où elle est chargée de recueillir des informations auprès de l’attaché naval allemand, dont elle devient la maîtresse passionnée et qui en fait un agent double. C’est précisément à Madrid qu’elle rencontre Mata Hari ; puis la fin dramatique de cette dernière l’incite à jouer la discrétion et à se convertir à une vie plus calme.
  • Donc à se faire une image de respectable bourgeoise pour préparer sa carrière politique ?
  • Pas encore. Au milieu des années 20, elle épouse le directeur financier de Rockefeller, dont la fondation finance la restauration du Petit Trianon à Versailles. Deux ans après ce mariage, elle devient veuve pour la seconde fois… et bénéficie d’une rente colossale qui lui permet de mener une vie fastueuse dans sa villa de Bougival. Elle y donne des fêtes extraordinaires et invite quotidiennement des foules d’artistes. C’est là que mon papa l’a connue. L’Alouette –curieusement, c’était à la fois son surnom d’aviatrice et son nom de code d’espionne– devient pour toute la presse la veuve joyeuse.
  • Curieuse manière d’entrer en politique !
  • Voire ! Car Marthe Richard, en même temps, fait resurgir et cultive son image d’aviatrice et d’espionne au service de la France. Elle fréquente de plus en plus les milieux politiques, les cabinets ministériels et devient la maîtresse d’Edouard Herriot, alors chef du gouvernement. Puis elle adopte pendant la guerre de 1939-45 une attitude relativement discrète pour resurgir opportunément à la Libération avec son image d’héroïne frêle et intrépide… »

 

Dien-Bien-Phû

 

Après quelques années de tranquillité, la France replongeait dans la guerre avec la fin de l’aventure coloniale. En dehors du fait que le fils d’un ami lointain de ma maman y avait été tué, la guerre d’Indochine ne me laisse qu’un seul souvenir véritable : Dien-Bien-Phû. Ce terrible affrontement bouleversait mon grand-père et lui rappelait Verdun, dont il me parlait alors abondamment. Pourtant, au début, la cuvette indochinoise paraissait une position solide. En y débarquant, nos militaires étaient rassurés par le ballet des avions, la qualité de l’approvisionnement, la solidité des défenses, la profusion de l’armement. Le haut commandement espérait que les combattants du Vietminh se découvriraient enfin pour attaquer ce camp retranché et que se livrerait une bataille classique dont le corps expéditionnaire français ne pouvait que sortir facilement vainqueur. Mais nos adversaires avaient travaillé dans l’ombre et dans le silence le plus absolu. Ils avaient construit sans attirer l’attention une multitude de souterrains et, une nuit, alors que tout semblait calme, ils ont lancé une attaque très violente et totalement inattendue. Et tout a basculé, notre artillerie a été anéantie, la piste d’atterrissage–décollage rendue inutilisable…

 

C’est le commandant du camp lui-même, le Colonel de Castries, qui avait évoqué Verdun peu après ce désastre. « Dien-Bien-Phû, c’est Verdun, la Voie sacrée en moins », avait-il dit à ses hommes. Dans un cas comme dans l’autre, les combattants français avaient le sentiment d’être pris dans un piège, un piège tendu –dans une certaine mesure– par leur propre commandement ; la nasse s’était refermée sur eux, avec la perspective d’endurer d’insupportables souffrances et peut-être d’y laisser la vie. Il est vraisemblable aussi que les souterrains creusés par nos adversaires renvoyaient à la même symbolique que les tranchées de Verdun. Une figure populaire, celle d’un ange, est indissociablement liée à Dien-Bien-Phû, Geneviève de Galard, la convoyeuse infirmière de l’Armée de l’air dont l’avion n’avait pas pu redécoller après l’attaque du Vietminh. Pendant les deux mois d’enfer vécus dans la cuvette, elle aura mis toute son énergie pour aider les mourants à mourir et les survivants à vivre ; son charisme et son dévouement ont suscité l’admiration unanime, tant auprès des troupes que dans l’opinion publique française et internationale. Geneviève de Galard a d’ailleurs écrit un livre sur ce drame : Une femme à Dien-Bien-Phû.

 

Le premier souvenir que j’ai gardé de Dien-Bien-Phû était fondé sur la presse de l’époque et sur les commentaires de mon grand-père. Mais il a été ravivé par plusieurs rencontres plus récentes que je voudrais évoquer ici. Il y avait une deuxième française dans cet enfer, Françoise Vilaneau. J’ai eu l’honneur et la chance de côtoyer cette femme, d’une extraordinaire modestie, car elle travaillait dans l’un des organismes que je dirigeais entre 2000 et 2002, mais c’est seulement à quelques jours de son départ en retraite que j’ai eu connaissance de son passé. Je n’ai pu qu’intégrer ces éléments dans les quelques paroles d’au revoir que j’ai alors prononcées, profondément ému, sans avoir le temps d’organiser l’hommage plus officiel qui aurait dû lui être rendu. Il faut dire que l’Armée n’avait pas eu, vis-à-vis d’elle, un comportement exempt de tout reproche. En effet, à 16 ans –si mes calculs sont exacts– elle avait été admise à faire un stage de convoyeuse dans l’armée de l’air et on avait commis l’invraisemblable folie de l’embarquer vers Dien-Bien-Phû, dans le dernier avion qui avait pu se poser sur la piste. Elle avait donc vécu les deux mois d’enfer, puis l’abominable longue marche de 700 km, que certains considèrent comme un crime contre l’humanité. Cette épreuve inouïe n’avait pas entamé sa force de caractère puisque, quelques années plus tard, elle devait être la première jeune femme admise au concours d’entrée de l’une des grandes écoles d’ingénieurs (je crois qu’il s’agissait de l’école nationale supérieure des télécommunications). Dans les dernières années de sa carrière, elle luttait avec beaucoup de courage contre des souffrances psychologiques qui parfois la terrassaient, sans même recevoir l’aide de son entourage professionnel, ni de son directeur, pour la seule et terrible raison que tous en ignoraient la cause…

 

J’ai eu aussi l’opportunité de rencontrer trois autres grands anciens de Dien-Bien-Phû :

  • L’amiral Bernard Klotz, pilote de l’aéronautique navale, qui avait été abattu et gravement blessé par le Vietminh alors qu’il bombardait ses défenses antiaériennes. Je l’ai côtoyé de 1978 à 1982 au cabinet du délégué général pour l’armement, où il assurait la fonction de conseiller Marine. Il était alors d’une infinie discrétion sur l’épisode indochinois de son existence –qui allait ultérieurement faire l’objet d’un livre : Enfer au paradis– mais on sentait bien qu’il n’avait dû sa survie qu’à une énergie vitale exceptionnelle… et peut-être à l’aide de Geneviève de Galard.
  • Le général Bigeard, nommé bien plus tard au poste de secrétaire d’état à la défense. J’avais alors participé à plusieurs réunions dont il assurait la présidence. Décédé en 2010, il a exprimé la volonté que ses cendres soient dispersées à Dien-Bien-Phû ; c’est un vœu qui m’a profondément ému.
  • Et Kurt Rödel, un légionnaire du corps expéditionnaire français, sans doute semblable à beaucoup d’autres, mais qui a consacré ensuite plusieurs années de sa vie à réaliser un monument du souvenir à la mémoire des français sur le site même de la bataille. En 1995, lors d’un voyage avec nos amis Marie-José et Daniel Dupont, Annie et Serge Monot, nous avons visité le site et le musée de Dien-Bien-Phû, puis, par un hasard extraordinaire, nous avons rencontré Kurt et nous avons partagé un repas avec lui et avec Thu, notre jeune et charmante guide élevée, bien sûr, dans l’orthodoxie communiste des années 80.

 

Ce qui, dans le musée de Dien-Bien-Phû, nous a beaucoup étonnés, c’est qu’il n’y avait aucun propos haineux vis-à-vis des Français, alors que les Américains étaient assez systématiquement présentés comme des criminels de guerre. On peut d’ailleurs noter symétriquement que la guerre d’Indochine n’avait jamais suscité en France la moindre réaction de racisme. A propos des commerçants de race jaune, nombreux à proximité de l’avenue Daumesnil, je me souviens qu’on parlait toujours du chinois, de l’asiatique, de l’indochinois ou du vietnamien –sans grande rigueur quant à leur origine réelle– avec le même respect. Je me suis souvent interrogé sur les valeurs fondatrices de cette sympathie profonde. Il y a, bien sûr, l’extraordinaire faculté d’adaptation des Asiatiques et l’intelligence collective de leurs diasporas. Mais il me semble aussi que les Français partageaient alors avec eux la même attitude vis-à-vis du travail, comme moyen de sortir individuellement de la pauvreté et de permettre collectivement une certaine solidarité.

 

Je reviens maintenant à Dien-Bien-Phû et à ce dîner avec Thu et Kurt. Nous avons évoqué la longue marche. Kurt l’avait vécue, Thu l’avait étudiée. L’un et l’autre étaient d’accord sur de nombreux points. Il s’agissait d’une épreuve terrible. On ne se déplaçait que la nuit, sur des chemins impossibles, mais il le fallait bien si on ne voulait pas être repéré par les patrouilles aériennes. Les prisonniers étaient torturés par la faim, mais leurs accompagnateurs aussi ; lorsque Bigeard et Giap –le prestigieux général vietminh– s’étaient rencontrés quelques années après la bataille, ils en avaient bien convenu… sans partager pour autant la conviction de Thu que le meilleur riz était réservé aux prisonniers ! Mais les avis divergeaient beaucoup plus sur les séances de lavage de cerveau, baptisées rééducation dans le langage soviétique, qui s’ajoutaient encore aux épreuves de la longue marche.

 

Je ne terminerai pas cette évocation de l’Indochine sans parler d’une personnalité exceptionnelle, Madame Valérie André, pionnière mondiale de l’évacuation des blessés par hélicoptère. Elle avait quitté l’Indochine en 1953, donc avant le drame de Dien-Bien-Phû. J’ai eu l’occasion de la rencontrer au tout début de ma carrière, alors que je fréquentais le milieu des essais en vol. Sa personnalité m’avait fasciné : il y avait en elle cet équilibre complexe qui permet de réaliser des grandes choses, équilibre entre une profonde modestie personnelle et l’immense fierté d’accomplir la mission dont on est investi. Adolescente, elle suit des cours de pilotage, puis elle entreprend des études de médecine, études perturbées par la seconde guerre mondiale : elle commence à Strasbourg, poursuit à Clermont-Ferrand et obtient son doctorat à Paris, tout en participant à quelques actes de résistance. En 1946, elle assure l’encadrement médical d’une préparation militaire parachutiste et profite –bien évidemment– de cette occasion pour faire ses premiers sauts. En 1948, elle répond à un appel visant à réduire la pénurie de médecins en Indochine et se spécialise en neurochirurgie, puis en chirurgie de guerre. Devenue médecin militaire, elle est affectée au soutien sanitaire des postes isolés qui ne peuvent être joints que par parachutage…

 

Un jour, en assistant à une démonstration d’hélicoptères, c’est la révélation : voilà l’outil idéal pour évacuer les blessés en transportant le matériel médical indispensable, d’autant qu’on peut installer deux paniers extérieurs de part et d’autre de l’habitacle ! Elle parvient à convaincre la hiérarchie militaire ; ce n’est pas si simple car jusque là les femmes ne sont pas admises à piloter. Elle rentre en France en juin 1950, suit la formation de pilote, obtient le brevet, puis repart en Indochine en octobre de la même année comme pilote d’hélicoptère. Environ un an pour acquérir la maîtrise technique nécessaire et l’expérience du pilotage en situation de guerre… et Madame Valérie André se spécialise dans les évacuations sanitaires où, sous le feu ennemi, elle joue seule tous les rôles : médecin, pilote, infirmière, brancardier… Avant de quitter l’Indochine, elle aura sauvé la vie de 165 blessés graves… Suivent ensuite six années d’accalmie au centre d’essais en vol de Brétigny, où elle participe à des vols expérimentaux, ainsi qu’à la création du Laboratoire de médecine aérospatiale. Puis l’aventure reprend, pendant la guerre d’Algérie, avec plus de 350 évacuations héliportées ! Ensuite, Madame Valérie André poursuit une carrière militaire plus classique mais éminemment prestigieuse ; elle est notamment la première française promue officier général et la première femme élevée à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur. Belle contribution à l’évolution de la condition féminine ! Mais il est stupéfiant qu’un parcours aussi exceptionnel ait été très peu connu en dehors du milieu militaire. Evidemment, on ne peut pas nier que la guerre révèle des personnalités exceptionnelles…

 

Dans mon entourage, l’avis était unanime : cette guerre d’Indochine n’aurait jamais dû avoir lieu. De larges espaces existaient pour la négociation. D’ailleurs, les deux généraux français les plus prestigieux, de Gaulle et Leclerc, étaient opposés à une intervention militaire. Malheureusement, Leclerc était mort en 1947. Quant à de Gaulle, il boudait à Colombey-les-deux-églises depuis qu’il avait quitté le pouvoir. Le réseau qui militait pour un règlement pacifique de la question indochinoise, animé notamment par Jacques Raphaël-Leygues, futur Ambassadeur de France, l’avait approché, l’avait supplié de faire une déclaration solennelle, de mettre son prestige dans la balance. Et ce grand con –comme l’appelaient alors de nombreux français, non sans sympathie– avait répondu, en substance : « Allez traiter cette question avec les responsables de la politique de la France… pour autant qu’il existe encore des responsables et une politique dans notre malheureux pays ! »

 

Les réflexions auxquelles je me suis livré à la suite de la guerre d’Indochine ont forgé deux convictions qui sont toujours restées solidement ancrées dans mon esprit.

  • La première, c’est qu’il est pratiquement impossible de gagner une guerre loin de son propre territoire, sur un théâtre extérieur habité par une population d’une certaine densité partageant des éléments de culture communs.
  • La seconde, en permanence confirmée par ce que m’ont appris les livres d’histoire, c’est que les responsables politiques français, toutes tendances confondues (monarchie ou république, gauche ou droite…) étaient toujours enclins à entraîner notre pays dans des aventures guerrières dont l’issue –qu’elle soit officiellement considérée comme une victoire ou une défaite– était toujours désastreuse.

 

Dans la même période, mais indépendamment du drame indochinois, j’avais acquis une troisième conviction : il est très difficile, pour des forces armées, de séjourner sur un territoire qui n’est pas le leur sans susciter des réactions d’hostilité dans une partie croissante de la population. J’en avais la démonstration avec ce qui se passait en France sous mes yeux. De 1945 à 1967, notre pays hébergeait sur son territoire plusieurs bases militaires utilisées par les armées des USA ; dans ce cadre, une centaine de milliers d’Américains, militaires et civils, vivaient sur notre territoire, important localement leur richesse, leur mode de vie spécifique, leurs luxueuses automobiles, leurs produits (films, boissons, nourriture, vêtements, musique etc.) et suscitant des mouvements d’antiaméricanisme. Très rapidement, les murs français se sont couverts de tags « US GO HOME ». J’y ai toujours vu une scandaleuse ingratitude envers le pays ami qui nous avait libérés de l’occupation allemande et qui, dans le cadre du plan Marshall, nous avait apporté 2,7 milliards de dollars (dont 2,5 en don pur et simple) pour le rétablissement et la reconstruction de notre pays. Je rappelle ici que Harry Truman, président des Etats-Unis de 1945 à 1953 (donc réélu en 1949) avait préféré le plan Marshall au plan Morgenthau qui prévoyait de faire payer les réparations par l’Allemagne. Cette éminente personnalité avait eu le mérite de comprendre que les réparations imposées à l’Allemagne par le Traité de Versailles en 1919 (269 milliards de Reich marks) avaient enlevé toute marge de manœuvre à la République de Weimar, compromis la reprise économique, renforcé la pauvreté et la rancœur Outre-Rhin et permis la prise de pouvoir par les nazis. Je note aussi, car les Français en ont peu conscience, que le dernier versement correspondant aux réparations de la guerre de 1914-1918 a été effectué par l’Allemagne en octobre 2010.

 

Il y a cependant une exception à l’impopularité des troupes d’occupation, exception qui mériterait d’être plus connue des Français car elle reflète une action extrêmement positive de notre pays. J’en eus plusieurs témoignages lorsque je fus accueilli en Autriche avec la session européenne des responsables d’armement (SERA) en 2002. On me parla beaucoup du Général Antoine Béthouart qui commandait les forces d’occupation françaises en Autriche après la seconde guerre mondiale. Pour rompre avec l’Anschluss, Antoine Béthouart avait pris l’initiative de recréer la frontière disparue entre l’Autriche et l’Allemagne et d’y faire afficher, sur des nouveaux panneaux indicateurs, la mention « Autriche pays ami ». Ensuite, au-delà de la reconstruction et du rétablissement d’une vie normale dans le pays, il a joué un rôle diplomatique essentiel pour :

  • reconstituer les pouvoirs publics,
  • rendre au pays sa souveraineté en rétablissant un gouvernement autrichien,
  • redonner aux élus un vrai rôle aux côtés des forces d’occupation,
  • assurer le règlement rapide des nombreux contentieux économiques hérités de la guerre et favoriser ainsi la relance de l’industrie autrichienne,
  • reconstruire une force armée autrichienne,
  • préparer un ancrage occidental en insérant les zones occupées par les forces américaines, britanniques et françaises dans le plan de défense de l’Europe contre une agression soviétique,
  • promouvoir le compromis entre la renonciation de l’Union soviétique au statut d’occupant et l’engagement de neutralité de la nouvelle Autriche.

 

Le rôle d’Antoine Béthouart est largement reconnu en Autriche (au moins par les personnes d’âge mur) et plusieurs rues portent son nom.

 

Mon grand-père me sauve la vie.

 

Je ferme cette digression qui évoque mon premier éveil aux considérations géostratégiques. La guerre d’Indochine terminée, commencent les événements d’Algérie. Nous sommes au cours du dernier trimestre de 1955. Le FLN (Front de libération nationale),  résolument indépendantiste et partisan d’actions violentes, a lancé sa Fédération de France ou « septième Wilaya », en lui fixant comme premier objectif d’affranchir la communauté algérienne de France de l’influence du MNA (Mouvement national algérien) incarné par son leader Messali Hadj. A ce moment, on ne parlait guère de règlements de compte à Paris entre les deux mouvements. Pourtant, mon grand-père m’explique un jour que le café largement fréquenté par des hommes de souche algérienne qui se situe à une quarantaine de mètres de chez nous, avenue Daumesnil, est un lieu de rencontre de militants du MNA. Selon lui, il pourrait y avoir une attaque contre ce café, sans doute une fusillade, comme il y en a déjà eu dans le nord de la France. La consigne de mon grand-père est toute simple : « Si tu entends un coup de feu ou si tu remarques quelque chose de bizarre, tu te jettes par terre, tu restes allongé et tu ne t’inquiètes pas. Ce n’est pas à toi qu’on en veut ; il se pourrait évidemment que tu prennes une balle au cours d’une fusillade, mais personne ne reviendra vers toi pour te flinguer. » Etant peu habitué à recevoir, surtout de la part de mon grand-père, des injonctions de prudence intempestives ou déraisonnables, je méditais ces conseils et m’en imprégnais profondément.

 

Quelques jours plus tard, alors que je revenais de la rue de Rambouillet (peut-être du cinéma le Novelty), je passais devant le café nord algérien. Il y avait beaucoup de monde et les discussions étaient comme souvent très animées. Je vis soudain, venant du boulevard Diderot, une Citroën 15 CV noire qui roulait à vive allure et se mit à freiner brusquement. De la porte arrière droite, dont la vitre était ouverte, dépassait ce qui me parut être le canon d’un fusil-mitrailleur. Je crois que j’étais déjà allongé à terre au tir de la troisième ou de la quatrième balle. La fusillade assourdissante dura peut-être huit à dix secondes, laissant à peine la place à d’effroyables cris de terreur. Puis la 15 CV redémarra en trombe ; le silence s’installa, à peine troublé par les râles des blessés et par les paroles de réconfort murmurées par leurs amis. Le danger passé, je me redressais ; il y avait à quelques mètres de moi plusieurs personnes à terre, d’autres accroupies pour leur porter secours ou assistance, des flaques de sang sur le trottoir. Je ressentais à la fois une émotion intense et un certain sentiment de distanciation, comme si le rideau venait de tomber dans une des salles de spectacle que je commençais à fréquenter. J’avais eu très peur en voyant arriver la 15 CV, j’avais encore le fracas de la fusillade dans les tripes, je tremblais de tous mes membres, j’étais transpercé par cette souffrance qui explosait autour de moi ; en d’autres temps j’aurais été mûr pour l’assistance d’une cellule d’urgence psychologique ! Mais, d’un autre côté, la phrase de mon grand-père « Ce n’est pas à toi qu’on en veut » s’imposait à mon esprit : Je ne figurais pas parmi les acteurs ; je n’étais qu’un spectateur, certes traumatisé, mais un simple spectateur. Il fallait que je me lève, que je regagne l’immeuble, que je monte au troisième étage pour rassurer mes grands-parents, que je me jette dans les bras de mon grand-père et que je le remercie pour son intelligence qui venait de me sauver la vie. Je n’eus pas beaucoup de chemin à faire… Dès qu’ils avaient entendu la fusillade, mes grands-parents étaient descendus et je passais de l’un à l’autre pour être couvert de baisers.

 

Treize ans, c’est l’âge où on commence à s’intéresser à la politique et, compte tenu de cette première expérience, les événements d’Algérie ne pouvaient pas me laisser indifférent. Très rapidement allait se forger en moi une appréciation complexe.

  • D’un côté, j’étais interpellé par le racisme de nombreux français envers les nord-africains, les bicots comme on les appelait souvent. Ce racisme était empreint d’un insupportable sentiment de supériorité, même s’il ne se traduisait guère par des actes agressifs vis-à-vis des communautés concernées. Il s’exprimait sans aucun sentiment de culpabilité, sans avoir l’impression de trahir les valeurs humanistes. Cette évocation du milieu du XXe siècle montre l’importance de l’apport de personnalités telles que Martin Luther King, Aimé Césaire ou Nelson Mandela et de la démarche de nos amis nord-américains dans l’évolution de notre attitude vis-à-vis du racisme lié à la couleur –ou à la nuance de couleur– de la peau. Ce racisme était bien réel ; en Algérie, il était aggravé par le fait que les droits des ressortissants des différentes communautés n’étaient pas les mêmes. Il est toujours insupportable que certains soient considérés comme des citoyens de seconde zone, surtout lorsque les dispositions législatives s’en mêlent, et cela me paraissait une raison suffisante pour que des algériens de mon âge ou sensiblement plus vieux soient profondément traumatisés et décidés à réagir par la violence.
  • De l’autre côté, je partageais volontiers l’idée que « l’Algérie, c’est la France ». Le concept d’empire ne m’était pas antipathique. Rassembler sous le même drapeau des communautés différentes (par la couleur de la peau, par la langue, par le climat où elles évoluaient, par la culture, par la religion, par les ressources naturelles dont elles disposaient etc.) me paraissait constituer pour tous une extraordinaire opportunité d’enrichissement mutuel. Et j’avais souvent entendu parler de l’excellente cohabitation des communautés juive, musulmane et chrétienne dans certaines villes d’Algérie. Cet aspect me séduisait d’autant plus que je commençais à être convaincu de la complémentarité des différentes religions dont chacune éclairait un aspect particulier de notre relation à Dieu. Je ne pressentais pas encore le phénomène de mondialisation ; mais entrer dans ce processus en appartenant déjà à une Communauté forte rassemblant des peuples appartenant à des races et à des continents différents ne m’aurait pas semblé un mauvais pari. Encore aurait-il fallu, bien évidemment, que les différentes composantes de ladite communauté fussent traitées avec le même respect et la même équité ; cela, malheureusement, s’opposait aux intérêts de certains profiteurs qui nous ont conduits au désastre.

 

J’en viens à une rencontre personnelle qui m’a beaucoup marqué quand j’avais quinze ans. C’était à l’Ecole des Francs-Bourgeois dans le bureau de l’Abbé Pierre Lucas, notre second aumônier, un intellectuel de haut niveau. Je faisais partie des habitués qui venaient volontiers discuter quelques dizaines de minutes avec lui à l’issue des cours et il nous arrivait fréquemment d’y rencontrer des anciens élèves sortis de l’Ecole depuis cinq à dix ans. Ce jour-là, l’abbé recevait un jeune sous-lieutenant qui faisait son service militaire en Algérie après avoir obtenu le diplôme d’une grande école d’ingénieurs et qui passait à Paris en permission. Je me sentais évidemment très proche de ce jeune homme, qui quelques années auparavant avait suivi les cours de Math’Sup et Math’Spé au Lycée Saint-Louis, comme j’avais moi-même l’ambition de le faire. Mais notre visiteur était profondément bouleversé. Huit jours auparavant, sa section avait interpelé un suspect que le sergent voulait soumettre à un interrogatoire musclé ; le jeune officier était évidemment opposé à toute forme de torture et il avait fait relâcher le suspect, auquel il n’avait apparemment rien à reprocher. Le lendemain, la section tombait dans une embuscade et deux de ses soldats étaient tués. Le soir, le sergent lui lançait : « Mon lieutenant, si vous m’aviez écouté, nos hommes ne seraient pas morts. » Cette terrible histoire, racontée en direct sans aucune fioriture, m’avait sensibilisé, mieux que tout article ou tout manifeste, à ce drame abominable qu’était la pratique de la torture dans cette guerre.

 

En marche vers la paix

 

Chaque jour, la presse, la radio et la télévision nous informaient de nouvelles horreurs, de nouvelles pertes humaines ; la France était meurtrie, découragée ; personnellement, j’étais incapable de voir comment nous pourrions sortir de ce guêpier… Le 29 mai 1958, le Président de la République René Coty, constatant l’impuissance de la IVe République à dominer l’insurrection algérienne, fait appel au « plus illustre des Français ».  Élu président du Conseil par l’Assemblée nationale, Charles de Gaulle se rend immédiatement en Algérie où il prononce 4 juin 1958 à Alger son fameux discours : « Je vous ai compris ! » Il y annonce que dans toute l’Algérie, il n’y aura qu’une seule catégorie d’habitants ; tous seront des Français à part entière, avec un seul collège électoral, avec les mêmes droits, les mêmes devoirs et la même dignité. Il appelle à la réconciliation ceux qui mènent un combat courageux, mais cruel et fratricide. « Je vous ai compris » était une formule ambigüe mais, à l’époque, elle avait été comprise comme un soutien à l’Algérie française ; d’une part, elle avait été lancée à une foule qui partageait cette vision ; d’autre part, deux jours plus tard à Mostaganem, Charles de Gaulle s’exclamait : « Vive l’Algérie française ! » Mais, dans le discours d’Alger, j’avais surtout noté que, pour la première fois, une personnalité politique française manifestait un certain respect pour les rebelles algériens qui étaient nos adversaires. Peu après, le 23 octobre 1958, dans une conférence de presse à l’Hôtel Matignon, Charles de Gaulle confirmait mon impression en lançant : « Que vienne la paix des braves ! ».

 

La paix des braves, c’est évidemment un accord de paix à des conditions honorables qu’un belligérant propose à son adversaire, en considération de sa bravoure. On en trouve l’origine historique en 241 av. JC, lors de la guerre des mercenaires, révolte organisée par les mercenaires qui constituaient une grande partie de l’armée carthaginoise et qui avaient été licenciés à la fin de la première guerre punique sans que l’Etat –exsangue– ne leur paie les soldes dues. Le général carthaginois Hamilcar Barca –père d’Hannibal– proposa la paix des braves aux insurgés mais, peut-être à la suite de hasards malheureux, la proposition fut refusée ; la guerre, que l’historien Polybe avait qualifiée d’ « inexpiable » et dans laquelle Gustave Flaubert devait situer son roman Salambô, ne se termina qu’en 238 avec la victoire d’Hamilcar. En 1958, les commentateurs n’avaient guère cette référence à l’esprit mais Charles de Gaulle, en grand érudit, y avait vraisemblablement pensé. Là aussi, la proposition allait être refusée, la guerre se poursuivre jusqu’en 1982, mais se terminer à l’avantage des rebelles après une succession de bouleversements :

  • 16 septembre 1959 : discours télévisé à 20 heures où Charles De Gaulle ouvre la voie à l’autodétermination ;
  • juin 1960 : première tentative de négociation secrète avec le FLN à Melun, qui tourne court ; seconde tentative en novembre ;
  • janvier 1961 : approbation par référendum du principe d’autodétermination de l’Algérie ;
  • 11 avril 1961 : conférence de presse de Charles de Gaulle évoquant le futur de l’Algérie en tant qu’Etat-nation souverain ;
  • mai 1961 : ouverture officielle à Evian des pourparlers avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) ; elles butent sur deux points : le statut des Français d’Algérie et le statut du Sahara où du pétrole a été découvert ; l’échec est officialisé en juin, mais des pourparlers secrets se poursuivent ;
  • 28 juin 1961 : présentation du Premier ministre Michel Debré à la chambre des députés évoquant un éventuel partage du territoire algérien ; idée reprise le 12 juillet dans une allocution radiotélévisée de Charles de Gaulle ;
  • mars 1962 : reprise des négociations officielles à Evian ;
  • 18 mars 1962 : signature des accords d’Evian ; déclaration radiotélévisée de Charles de Gaulle annonçant la fin de la guerre d’Algérie : cessez-le-feu et organisation en métropole d’un référendum concernant l’autodétermination de l’Algérie ; celui-ci se tiendra le 8 avril : oui à 90 % ;
  • 1er juillet 1962 : référendum d’autodétermination en Algérie : oui à 99,7 % ;
  • 5 juillet 1962 : déclaration officielle de l’indépendance de l’Algérie.

 

Charles de Gaulle a été beaucoup critiqué par l’extrême-droite française qui considérait comme une trahison l’apparente évolution de ses positions. Elle a donc engagé contre lui plusieurs épreuves de force et plusieurs actions violentes :

  • 24 janvier-1er février 1960 : semaine des barricades à Alger, avec la complicité de certaines unités de l’armée ; mais le général Challe, commandant en chef, a bloqué l’insurrection ;
  • février 1961 : création de l’OAS (organisation armée secrète), organisation politico-militaire clandestine pour la défense de la présence française en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle ;
  • avril 1961 : tentative de putsch à Alger, conduite par les généraux Challe, Salan, Zeller et Jouhaud ; échec, faute de rallier le contingent et l’opinion française ;
  • multiplication des attentats de l’OAS, en Algérie comme en métropole ;
  • septembre 1961 : attentat de Pont-sur-Seine visant à faire exploser la DS de Charles de Gaulle ;
  • 22 août 1962 : attentat du Petit Clamart dans lequel il s’en fallut de peu que Charles de Gaulle ne fût tué. L’auteur de l’attentat, l’ingénieur en chef Jean-Marie Bastien-Thiry, devait être arrêté le 17 septembre et fusillé le 11 mars suivant au fort d’Ivry.

 

Du fait de ma vision personnelle exposée plus haut, je trouve une parfaite cohérence dans l’action de Charles de Gaulle. J’ai la conviction que lui-même était tiraillé entre :

  • son attachement à une certaine vision de la France, fondée sur sa grandeur, donc sur son influence dans les relations internationales ; à défaut de disposer d’un empire, notre petit pays devait au moins garder l’Algérie ;
  • son passé de grand résistant, qui devait le rendre sensible au combat mené par les rebelles algériens pour l’indépendance de leur propre pays.

 

Sans aucun doute Charles de Gaulle avait-il aussi conscience de l’extrême difficulté de la situation, difficulté que la quasi-totalité des Français sous-estimaient car ils n’avaient pas pris la mesure d’un contexte international qui nous était très défavorable :

  • L’aide arabe était considérable : non seulement le Maroc et la Tunisie servaient d’arsenal, de base arrière et de camp d’entraînement pour les combattants algériens mais, de plus, Ferhat Abbas avait regroupé la délégation extérieure du FLN au Caire, siège de la Ligue arabe, auprès de laquelle il avait une influence certaine.
  • L’URSS et les USA avaient fermement condamné la politique française au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le fait que ces positions aient pu être inspirées davantage par l’intérêt que par l’idéal démocratique (l’URSS voyant dans son soutien mesuré au FLN le moyen d’implanter son influence au Maghreb et les USA considérant que l’intransigeance française était le meilleur moyen pour que l’URSS y parvienne) ne change rien à la condamnation elle-même.
  • Les pays non-alignés avaient donné une dimension internationale au FLN en permettant à la délégation algérienne de siéger parmi eux comme membre à part entière lors de la conférence de Bandung en 1955.
  • L’ONU devenait de plus en plus hostile. En 1956, les offensives diplomatiques de différents pays africains et asiatiques avaient contraint la France à justifier sa politique devant l’Assemblée générale des Nations Unies. En 1958, une résolution en faveur de l’Algérie avait obtenu 35 voix et, parmi les abstentions, figuraient les Etats-Unis.

 

Je pense personnellement que Charles de Gaulle, parfaitement lucide et personnellement tiraillé entre deux extrêmes, s’était donné comme objectif de mettre fin à la guerre d’Algérie le plus rapidement possible, sachant très bien que ce « plus rapidement » prendrait quelques années. Il s’était donc attaché, dès son arrivée, à mettre plusieurs fers au feu pour donner progressivement la priorité au scénario qui avait la plus forte probabilité d’aboutir. C’est la raison pour laquelle on était passé si rapidement de l’Algérie française à l’autodétermination, sans aucune trahison de sa part mais par simple pragmatisme.

 

De cette période difficile et à titre anecdotique, j’évoquerai deux incidents dans lesquels je me suis trouvé impliqué. Le premier, c’était rue Crémieux ; j’étais alors en Math’Spé et je travaillais un soir dans ma chambre. Tout-à-coup, un bruit d’explosion d’une très grande violence, les vitres qui volent en éclats, l’impression d’être devenu totalement sourd, quelques coupures causées par des petits morceaux de verre, un peu de sang mais rien de grave… Je me précipite dans les autres pièces pour m’assurer de l’état de mes parents ; ils sont aussi sourds que moi, mais tout va bien. Quelques minutes plus tard, nous retrouvons un peu d’audition pour entendre les sirènes des pompiers et de la police. Une légère charge de plastic avait explosé sur l’escalier de la porte d’entrée de notre maison, endommageant légèrement le mûr sans causer de dégât important. Plus tard, les enquêteurs nous ont dit que vraisemblablement les auteurs de l’attentat, agissant au nom de l’OAS, avaient fait une erreur : ils auraient visé un petit immeuble qui se trouvait à peu près à la même hauteur que notre maison, mais dans la rue d’Austerlitz, toute proche et parallèle à la rue Crémieux, immeuble qui aurait abrité une imprimerie clandestine proche du Parti communiste…

 

La seconde anecdote se situe en mai 1961, au matin du premier jour de l’écrit du concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique qui, pour les candidats de la région parisienne, se passait à Vincennes. J’avais prévu de m’y rendre en voiture, dans la chère Aronde que mes parents m’avaient offerte quelques mois plus tôt. J’avais dormi avenue Daumesnil et, après que mon grand-père m’eût réveillé, il avait pris la sage précaution de vérifier que la voiture se trouvait bien là où je l’avais garée, passage Gatbois, en dessous de la fenêtre de ma chambre. Elle y était certes, mais couverte de taches de sang, l’extrémité d’une chaussure se trouvant coincée dans la portière. Mon grand-père avait immédiatement téléphoné au commissariat de police pour expliquer la situation, en soulignant l’importance de l’heure de ma convocation à Vincennes. Après une courte attente, le policier qui avait reçu la communication répondit à mon grand-père : « Dans le contexte actuel, nous préférons faire immédiatement les premières constatations. Que votre petit-fils ne s’inquiète pas pour l’horaire ; deux collègues motocyclistes, qui viennent d’arriver à notre commissariat, sont près de moi et ils l’escorteront jusqu’au lieu du concours. » C’est ainsi que je me suis rendu à la première épreuve du concours de l’X escorté par deux motards. Quant à l’incident lui-même, nous devions avoir rapidement la clé de l’énigme. Pendant la nuit, un individu de type nord-africain s’introduisait dans ma voiture après avoir en forcé la serrure ; un voisin légèrement raciste, sous-officier retraité, qui avait fait une partie de sa carrière dans les commandos, l’avait surpris et lui avait administré une bonne raclée.

 

Le retour de Charles de Gaulle au pouvoir marque aussi le début la phase active de la réconciliation franco-allemande. Il s’agissait pour moi d’une question très importante depuis l’anecdote que j’ai citée au début de ce texte. Si j’en parle peu ici, c’est parce que je n’ai jamais été personnellement impliqué dans ce processus et qu’il s’est écoulé sans heurt, sans incident notable, tel un long fleuve tranquille. Il fallait et il suffisait, pour réaliser cette réconciliation que deux personnalités exceptionnelles, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, dont le patriotisme était incontestable, s’y engagent résolument. Je citerai une phrase révélatrice du Général : « Personne ne peut mieux que lui saisir ma main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre ». L’événement le plus marquant fut la signature du Traité de l’Elysée, le 22 janvier 1963. Konrad Adenauer avait alors déclaré au Général : « Ce que nous avons accompli ensemble pour nos deux pays est pour moi l’œuvre la plus importante de mes quatorze années à la chancellerie. L’amitié personnelle entre vous et moi est un des très rares présents qu’ait pu m’apporter le travail politique. » Dans un style tout à fait différent mais avec la même sincérité, de Gaulle devait lui rendre un jour ce suprême hommage : « Adenauer est le seul que je puisse considérer comme mon égal ». Et la réconciliation atteignait son summum lorsque, le 22 septembre 1984, le chancelier Helmut Kohl et le Président François Mitterrand se recueillaient, main dans la main, à Verdun, face à l’ossuaire de Douaumont. Image bouleversante…

 

La force de dissuasion

 

Avant de revenir à l’œuvre de Charles de Gaulle, je voudrais relater une anecdote que m’avait racontée un ancien responsable de services de renseignement britanniques au cours d’un dîner organisé à Londres par une amie commune vers 1980, alors qu’il venait de prendre sa retraite. En juin 1944, jeune agent, il avait été chargé de surveiller le Général de Gaulle récemment arrivé à Londres. En effet, Winston Churchill avait remarqué que le Général partait dans la plus grande discrétion dès que son emploi du temps lui en laissait la possibilité. Il avait émis l’hypothèse que le Général allait retrouver une maîtresse et que la preuve d’une telle liaison pourrait un jour ou l’autre lui donner un atout dans un conflit qui ne manquerait pas d’opposer ces deux personnalités. Il faut dire que Sir Winston, déjà sévère sur le comportement de la France dans la débâcle, éprouvait une certaine animosité personnelle à l’encontre du Général, qu’il jugeait arrogant, égoïste et dont il considérait qu’il se prenait pour le centre de l’univers. Je rapporterai à cet égard deux jolies citations de Sir Winston, dont je suis incapable d’apprécier la véracité :

  • « Ma croix la plus lourde, c’est la Croix de Lorraine. »
  • « Nous l’appelons Jeanne d’Arc et nous cherchons quelque évêque pour le faire brûler. »

 

La filature avait permis d’aboutir rapidement à une toute autre réalité. Charles de Gaulle allait retrouver sa fille Anne, âgée de 12 ans, gravement handicapée à cause d’une trisomie 21 et qu’il chérissait tendrement. C’est pour elle, pour qu’elle bénéficie du bon air de la campagne, qu’Yvonne et Charles de Gaulle avaient acquis leur propriété de la Boisserie à Colombey-les-deux-Eglises. C’est en considération de leur combat qu’ils avaient acheté le château de Vert Cœur à Milon la Chapelle, dans les Yvelines, pour y installer la fondation Anne De Gaulle, maison de santé pour jeunes filles handicapées démunies. Yvonne et Charles ne se sont jamais séparés d’Anne, jusqu’à ce qu’elle meure en février 1948, à la Boisserie, dans les bras de son papa, qui eut alors cette phrase terrible : « Maintenant, elle est comme les autres. » Charles de Gaulle devait raconter plus tard que son épouse transportait toujours avec elle une mallette contenant une grande photo encadrée d’Anne ; le jour de l’attentat du Petit-Clamart, la mallette était placée sur la plage arrière de la voiture et le cadre de la photo aurait fait obstacle à une balle potentiellement mortelle…

 

J’en reviens à la confidence qui m’avait été faite à Londres. Selon mon interlocuteur, Sir Winston avait ressenti une honte profonde d’avoir ainsi suspecté le Général et c’est à ce moment-là qu’il se serait promis, au-delà de leurs probables dissensions, de lui apporter une aide déterminante si c’était un jour nécessaire. Deux occasions au moins devaient se présenter :

  • La première, quasi-immédiate, avec la négociation et la conclusion de l’accord d’août 1940 signé par « le Général De Gaulle, commandant la force française » et « le Premier ministre du Gouvernement de Sa Majesté dans le Royaume-Uni ». Cet accord stipule que le Général de Gaulle procède à la constitution d’une force française navale, terrestre, aérienne et technique constituée de volontaires et qu’il en devient le commandant suprême. Il est prévu que cette force conserve, dans toute la mesure du possible, le caractère d’une force française, qu’elle bénéficie d’une priorité d’attribution de tout matériel apporté par des forces françaises et que le Gouvernement de Sa Majesté fournisse le complément indispensable pour doter ses unités d’un équipement équivalent à celui des unités britanniques du même type. Toutes les dépenses engagées pour la constitution et l’entretien de la force française sont provisoirement à la charge du Gouvernement britannique, les questions liées au règlement final étant renvoyées à un arrangement ultérieur.
  • La seconde, bien plus tard (février 1945), lors de la conférence de Yalta, à laquelle la France n’avait pas été invitée. C’est grâce à l’insistance de Sir Winston qu’il a été décidé de convier notre pays à participer à l’occupation de l’Allemagne et à siéger au Conseil de contrôle interallié pour l’Allemagne.

 

C’est donc grâce à Sir Winston que la France a figuré parmi les quatre Grands. Cela a notamment permis à notre pays de jouer pendant la seconde moitié du siècle un rôle diplomatique important, de développer une force nucléaire autonome sans susciter l’opposition de la communauté internationale et de participer au processus qui devait mettre fin à la guerre froide. Alors… si la grandeur de la France était largement due à l’amour exceptionnel qui unissait une petite fille handicapée à son génial papa ! Pourquoi pas ?

 

Mais c’est par ses prises de position sur la force de dissuasion que Charles de Gaulle a influencé mon évolution personnelle et notamment mon orientation professionnelle. On ne peut pas dire qu’il soit le père du programme nucléaire français, même s’il avait lui-même créé par ordonnance, en 1945, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), pour mettre en œuvre l’utilisation de l’énergie atomique dans les divers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale. A mon avis, c’est à Pierre Mendès France qu’on peut attribuer la paternité de ce programme, avec la création d’une commission supérieure des applications militaires de l’énergie atomique (laquelle ne s’est jamais réunie) et surtout, discrètement inclus en son sein, d’un comité des explosifs nucléaires (novembre 1954), comité mixte Armées-CEA qui était chargé d’orienter et de coordonner les actions concourant à la réalisation d’engins explosifs nucléaires et qui devait s’avérer particulièrement actif. Ce grand homme, Président du Conseil pendant seulement sept mois, avait signé les accords de Genève (juillet 1954) qui mettaient fin à la guerre d’Indochine et lancé les négociations qui devaient aboutir en mars 1956 à l’autonomie de la Tunisie et du Maroc. Son action en faveur du nucléaire était directement liée à la prise de conscience du décalage qui existait, dans les négociations internationales, entre les puissances qui disposaient de l’armement nucléaire et celles qui n’en disposaient pas. L’action de Pierre Mendès France devait être ensuite relayée par Félix Gaillard qui, pendant l’intérim de la Présidence du Conseil qu’il assurait en avril-mai 1958, prit la décision capitale de faire procéder dès que possible à l’explosion d’engins nucléaires.

 

Ce n’était pas encore vraiment le concept de dissuasion, lequel devait prendre toute sa dimension en décembre 1961 avec une directive présidentielle stipulant que les forces nucléaires françaises soient capables d’infliger à l’Union soviétique des dégâts tels qu’elle perde la moitié de sa puissance économique. Charles De Gaulle expliquait alors dans son style inimitable : « Dans dix ans, nous aurons de quoi tuer 80 millions de Russes. Eh bien, je crois qu’on n’attaque pas volontiers des gens qui ont de quoi tuer 80 millions de Russes, même si on a soi-même de quoi tuer 800 millions de Français, à supposer qu’il y en eût autant. » J’étais enthousiasmé. Voilà enfin le moyen de mettre fin au cycle infernal des guerres qui, depuis si longtemps et grâce à la conscription, semaient la mort, les souffrances, le malheur et la séparation dans toutes les familles et toutes les générations de notre pays. Les Français ont trop facilement oublié que, pendant la Guerre Froide, les risques de guerre conventionnelle sur notre continent étaient importants et que les forces du Pacte de Varsovie s’entraînaient spécifiquement pour envahir l’Europe occidentale. J’en eus la confirmation directe dans les années 2000-2002, alors que, directeur du centre des hautes études de l’armement (CHEAr) et président du directoire des sessions européennes de responsables d’armement (SERA), j’avais de nombreux contacts avec des officiers des pays de l’est, notamment tchèques et slovaques, qui évoquaient volontiers le début de leurs carrières et s’amusaient à faire état des connaissances qu’ils avaient acquises sur la géographie, la culture et les habitudes de notre pays sans y être jamais venus…

 

Participer, d’une manière ou d’une autre, à cette fantastique aventure de la dissuasion nucléaire française devenait pour moi un objectif majeur, à côté de deux autres dont l’origine remonte à ma plus tendre enfance et qui s’étaient un peu précisés à mesure que je m’orientais vers une carrière d’ingénieur :

  • conduire un programme franco-allemand,
  • contribuer à l’amélioration de la sécurité du transport aérien civil.

 

A l’Ecole Polytechnique, il me parut évident que le corps des ingénieurs militaires de l’air me donnerait les meilleures chances de réaliser ces trois objectifs. J’entrais donc en 1964 dans ce corps, qui devait rejoindre le corps des ingénieurs de l’armement à sa création en 1968.

 

Pendant ce temps, le développement de la force de dissuasion se poursuivait avec une remarquable dynamique :

  • 1959 : création de la Société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques (SEREB) chargée d’assurer la maîtrise d’œuvre des futurs systèmes d’armes de la Force nucléaire stratégique (FNS) ; Tinou, mon exquise épouse, devait travailler à la SEREB au début de sa carrière, de 1967 à 1970 ;
  • 1960 : premier essai français d’une bombe A à Reggane, dans le Sahara algérien ;
  • 1963 : décision d’ajouter à la composante aéroportée deux autres composantes : des missiles sol-sol à tirer d’un silo (SSBS) et de missiles mer-sol à tirer d’un sous-marin à propulsion nucléaire (MSBS) ;
  • 1964 : début de la permanence de la dissuasion nucléaire ;
  • 1968 : premier essai d’une bombe H sur l’atoll de Mururoa dans l’océan Pacifique.

 

J’ai vite compris que la composante MSBS, la force océanique stratégique (FOST), serait à terme déterminante et que je n’avais pas les compétences nécessaires pour jouer un rôle technique dans sa réalisation. En revanche, je me suis fortement impliqué aux plans financier et administratif en tant que directeur de cabinet du Délégué général pour l’armement, de 1978 à 1982, et en tant que sous-directeur « plans–programmes–budget (PPB) », de 1982 à 1989. Ma contribution a essentiellement porté sur les points suivants :

  • amélioration des méthodes de conduite des programmes complexes (phasage rigoureux, respect des délais, efficacité de la concertation entre les parties prenantes) ;
  • tenue d’une programmation à cinq ans couvrant l’ensemble des dépenses d’équipement, très précise et remise à jour annuellement ;
  • sanctuarisation des crédits attribués la FNS ; c’était la doctrine du Gouvernement, mais les armées étaient souvent tentées, dans la préparation du budget ou en cours de gestion, de transférer des crédits vers les armements conventionnels ; j’ai toujours joué à cet égard un rôle de chien de garde discret mais efficace !

 

Dans cette période, les trois composantes sont devenues opérationnelles et la force de frappe a atteint son maximum avec plus de 500 ogives nucléaires. Mais la réalisation d’une force de dissuasion française n’est pas encore la paix…

 

La fin de la guerre froide

 

La crise des missiles de Cuba, qui suivit le débarquement de la baie des Cochons, a fait prendre conscience des risques de conflit nucléaire et instauré une nouvelle vision des relations entre les plus hauts dirigeants des deux grandes puissances­. Rappelons que le débarquement de la baie des Cochons, planifié sous l’administration de Dwight Eisenhower, a été lancé le 17 avril 1961 au début du mandat de John F . Kennedy. C’était une tentative d’invasion militaire de Cuba par 1 300 exilés cubains entraînés et soutenus par la CIA, en vue de renverser le nouveau gouvernement établi par Fidel Castro, lequel menait une politique économique défavorable aux intérêts américains et se rapprochait de l’URSS. Cette opération fut un échec complet ; les troupes de Fidel Castro et la population cubaine mirent l’envahisseur en déroute et celui-ci se rendit deux jours plus tard. Dès lors, le gouvernement cubain s’attacha à renforcer ses relations avec l’URSS. Il affirma son appartenance au bloc socialiste (juillet 1961) et conclut un accord d’assistance militaire avec l’Union soviétique (septembre 1962). Une semaine plus tard, Moscou déclarait que toute attaque contre Cuba provoquerait une riposte nucléaire. Entre temps (novembre 1961), les États-Unis avaient déployé quinze missiles Jupiter en Turquie et trente en Italie, ces missiles nucléaires étant capables d’atteindre le territoire soviétique.

 

La crise des missiles de Cuba éclate le 14 octobre 1962, lorsqu’un avion-espion Lockheed U-2 photographie sur l’île de Cuba des rampes de lancement de missiles nucléaires capables d’atteindre le territoire des Etats-Unis, alors que des cargos soviétiques transportant des missiles et des bombardiers font route vers l’île. John F. Kennedy, après avoir hésité entre l’inaction et le bombardement des rampes de lancement, se décide, le 22 octobre, pour une riposte graduée (mais ferme) sous forme d’un blocus maritime de l’île. Le 24 octobre, le Kremlin donne ordre au convoi de cargos de rebrousser chemin, sans doute poussé par la quasi-impossibilité de communiquer avec les sous-marins (armés de torpilles à tête nucléaire) chargés de le protéger. Des négociations officieuses s’engagent ; le 28 octobre 1962, Nikita Khrouchtchev et John F. Kennedy se mettent d’accord sur un compromis : retrait des armes offensives de l’île de Cuba, engagement des Etats-Unis de ne pas renverser le régime de Fidel Castro, retrait des missiles américains de Turquie (ce dernier point devait rester secret… même si, comme on l’estime aujourd’hui, la décision en avait été prise avant la crise). Qui fut le gagnant de ces négociations ? Nikita Khrouchtchev, en faisant accepter l’existence d’un pays communiste à l’intérieur du périmètre de défense des Etats-Unis, ou John F. Kennedy, en faisant reculer son adversaire, le dévalorisant ainsi aux yeux des autres dirigeants communistes (Mao Zedong, Fidel Castro…) ? On peut toujours en débattre. Mais ce fut surtout une très grande victoire de la paix. John F. Kennedy, dans les douze mois qui lui restaient à vivre avant son assassinat, ne cacha jamais son sentiment d’avoir « négocié au bord du gouffre » ; ce sentiment, partagé par la plupart des hauts responsables des deux superpuissances, devait les convaincre de la nécessité de développer des comportements et des moyens rationnels pour éviter qu’une situation aussi dangereuse ne se reproduise. C’est ainsi qu’en juin 1963 fut décidée la mise en place d’un « téléphone rouge », redondant et sécurisé, reliant directement la Maison Blanche et le Kremlin et permettant, en cas de crise, de se concerter et de négocier au plus haut niveau des pouvoirs exécutifs sans attendre d’être au bord du gouffre.

 

Ce mode d’action diplomatique ouvrit une phase de détente entre les deux grands adversaires-partenaires, marquée non seulement par leur détermination à éviter un affrontement nucléaire, mais aussi par leur volonté de se dégager d’une course aux armements nucléaires de plus en plus coûteuse et absurde (compte tenu de la surcapacité d’extermination des arsenaux existants). On peut notamment rappeler les étapes suivantes :

  • août 1963 : signature du traité de Moscou qui interdit les essais nucléaires atmosphériques et sous-marins ;
  • janvier 1968 : signature du traité de non-prolifération nucléaire ; les Etats-Unis et l’Union soviétique s’engagent, avec le Royaume-Uni, à ne transférer ni armes ni technologies nucléaires aux États qui n’en sont pas encore dotés ;
  • septembre 1971 : signature d’un accord entre les Etats-Unis et l’Union soviétique visant à maîtriser le risque de déclenchement accidentel (ou non autorisé) d’armes nucléaires ;
  • mai 1972 : signature, par Richard Nixon et Léonid Brejnev, des accords SALT I (SALT = Strategic Armements Limitation Talks) qui : 1) limitent les armements défensifs anti-missiles (ABM) à deux sites pour chacun des deux pays ; 2) gèlent, pour une durée de cinq ans, l’installation d’armes nucléaires offensives intercontinentales (ICBM) ou installées sur des sous-marins (SLBM) ;
  • Juin 1979 : signature, par Jimmy Carter et Léonid Brejnev, des accords SALT II qui : 1) apportent des limitations plus strictes que SALT I ; 2) plafonnent le nombre de bombardiers et de lance-missiles, et exigent la destruction des systèmes excédentaires.

 

On ne pouvait évidemment que se réjouir de voir l’Union soviétique et les Etats-Unis affirmer et traduire en mesures concrètes et pertinentes leur volonté d’éviter entre eux tout affrontement direct et tout risque de guerre nucléaire. Mais la réussite d’une telle politique n’est pas encore la paix. Elle n’a empêché ni la guerre du Viêtnam ni celle d’Afghanistan… Et elle aurait même pu favoriser le déclenchement d’une guerre conventionnelle en Europe si la France ne s’était pas dotée d’une force de dissuasion indépendante. Car alors les forces du Pacte de Varsovie auraient pu envahir l’Europe occidentale sans que les Etats-Unis prennent le risque de s’impliquer dans une riposte véritablement efficace. Mais notre pays, s’il avait subi une agression soviétique majeure et répondu (car c’était le fondement de sa stratégie de dissuasion) par une frappe nucléaire, aurait sans doute compromis le dispositif mis en place par les deux superpuissances ; en effet, tous les experts considéraient alors qu’une frappe nucléaire avait une forte probabilité de déboucher sur un embrasement généralisé. Je pense que c’est ce constat qui a conduit l’Union soviétique et les Etats-Unis à s’impliquer dans les problèmes de sécurité en Europe avec le sérieux et la rationalité dont ils avaient fait preuve au lendemain de la crise des missiles de Cuba.

 

En juillet 1973, au terme d’une période d’activité diplomatique intense, s’ouvre officiellement à Helsinki la première conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) réunissant trente-trois Etats européens (dont évidemment l’Union soviétique), les Etats-Unis et le Canada. Ainsi s’amorce la mise en place d’un forum multilatéral ouvrant à tous les pays européens la voie de la négociation et de la détente entre l’Est et l’Ouest, jusque là réservée aux deux superpuissances. Les diplomates ont eu l’immense sagesse de mettre sur la table des sujets nombreux et variés, afin de pouvoir poursuivre les discussions en cas de blocage sur les questions les plus sensibles et d’impliquer dans le processus de détente un nombre plus important d’acteurs de bonne volonté. On peut aussi rendre hommage au rôle déterminant de la diplomatie française dans la prise en compte de trois objectifs :

  • encourager chaque nation à s’exprimer en son nom propre, en dehors des alliances militaires ;
  • donner la possibilité de modifier les frontières de façon pacifique (préfigurant ainsi la réunification de l’Allemagne) ;
  • faciliter la circulation des personnes dans le cadre de la coopération culturelle (pour favoriser, selon le mot de Georges Pompidou, la transmission du « virus de la liberté »).

 

L’Acte final d’Helsinki, composé de trois corbeilles (sécurité politique et militaire, coopération technique, questions humanitaires et autres), est signé en août 1975. Ce document se réfère explicitement aux principes d’autodétermination des peuples, de changement pacifique des frontières, de respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales (y compris des libertés de pensée, de conscience, de religion et de conviction). Sur le plan strictement militaire, il fixe des orientations pour la négociation de mesures de confiance et de sécurité (MDCS) et pour le désarmement, bien que cette question ait été traitée à Vienne dans le cadre des MBFR (Mutual and Balanced Force Reductions). Bien évidemment, dans un contexte diplomatique particulièrement tendu, la mise en œuvre des orientations d’Helsinki a connu des échecs. Mais ensuite, la CSCE s’est révélée bien adaptée pour accueillir la nouvelle volonté de coopération liée à l’arrivée de Mikhail Gorbatchev et des résultats spectaculaires ont été atteints, contribuant fortement à mettre fin à la guerre froide :

  • Les MDCS ont été approfondies avec, en particulier, le droit de procéder à des inspections d’activités militaires sur le terrain (document de Stockholm, 1986), puis la négociation et la formalisation d’un accord (conférence de Vienne, 1986-1989).
  • Les négociations MBFR ont abouti au traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (FCE), signé au sommet de Paris (novembre 1990). Cette rencontre a permis aussi de ratifier l’accord MDCS, d’adopter la charte pour la nouvelle Europe et d’institutionnaliser la CSCE en renforçant ses structures.
  • Le traité Open Skies qui permet aux Etats signataires de se rassurer mutuellement en les autorisant à effectuer des vols d’observation au-dessus des territoires des autres signataires a été conclu au Sommet d’Helsinki (mars 1992).

 

J’ai eu la chance de participer activement à ces processus. Ma première implication, ce fut dans les MBFR, vraisemblablement en 1987. Au cours des négociations, un projet de limitation du nombre des hélicoptères de combat par pays avait été proposé. Comme ce nombre ne tenait pas compte de la dimension, de la masse et de l’armement des appareils, l’industrie française (nettement spécialisée dans la réalisation de petits hélicoptères) se trouvait défavorisée. Chargé de traiter ce problème, je pris donc contact avec les négociateurs de Vienne, prévoyant des discussions délicates. Or mes arguments furent acceptés sans aucune difficulté. Je compris alors que l’objectif était bien d’assurer la paix en Europe et non d’obtenir, pour tel ou tel pays, des avantages militaires, diplomatiques ou industriels. Je compris aussi que les processus permettant d’atteindre cet objectif bénéficiaient d’une forte implication, d’une part, des chefs d’Etat et des chefs de gouvernement et, d’autre part, de très nombreux spécialistes et experts travaillant en réseaux. En plus de mes fonctions principales, j’eus alors la chance d’être nommé chargé de mission désarmement à la délégation générale pour l’armement (un comble !) et d’œuvrer dans ces réseaux pour les MDCS, les MBFR et Open Skies. Je garde un excellent souvenir des réunions de coordination tardives et passionnantes, tenues chaque semaine sous la présidence de Marc Perrin de Brichambaut, qui était alors conseiller diplomatique auprès du ministre de la défense Jean-Pierre Chevènement et qui devait ensuite faire un travail remarquable comme chef de délégation à la CSCE. Le processus a bénéficié de la très grande discrétion dans laquelle travaillaient ces réseaux d’experts et de spécialistes, malgré le nombre important des personnes concernées. Bien sûr, les résultats acquis ont été médiatisés, les conclusions des grands sommets (1975, 1990, 1992) portées à la connaissance du public et largement commentées. Mais les négociations délicates ont toujours été menées à l’abri des caméras de télévision et des médias ; c’était une condition sine qua non de succès.

 

J’évoquerai enfin une mission que je fis à Berlin-Ouest et à Berlin-Est en 1988. Je connaissais assez bien Berlin. Je m’y étais rendu pour la première fois en 1962, peu après la construction du mur, en voyage organisé sous l’égide de l’Ecole Polytechnique, et j’y étais retourné sept ou huit fois dans différents cadres. En 1968, il s’agissait : 1) de rassembler quelques informations sur les mesures qui avaient été prises en commun par les deux municipalités pour éviter :

  • que des personnes ou des groupes se réclamant de l’un des deux camps ne commettent des attentats sur le territoire de l’autre ;
  • que la responsabilité d’un acte de violence, d’un accident ou d’une épidémie ne soit imputée à tort à l’un des deux camps ;
  • qu’une agression avérée décidée par l’un des deux camps à l’insu de ses plus hautes autorités berlinoises n’entraîne pas de conséquences irréparables ;

2) d’examiner en quoi cette expérience concrète pouvait être utilisée dans la définition et la mise en œuvre des MDCS. La première conclusion que j’en tirais, c’est que, même aux moments où la tension était la plus vive, même quand on tirait à vue sur les hommes et les femmes qui tentaient de franchir le mur de la honte, il y avait des gens relativement proches des autorités de l’est et de l’ouest qui œuvraient pour éviter le pire. Les mesures prises relevaient le plus souvent du simple bon sens : échanges discrets de renseignements, coopération médicale, surveillance concertée des eaux (notamment de la Spree), création de réseaux susceptibles d’intervenir rapidement pour apaiser la situation en cas de crise grave… Et puis il y avait cette spécificité du métro berlinois : les lignes exploitées par une zone et passant sous le territoire de l’autre ; les gares étaient évidemment fermées aux voyageurs mais les tunnels pouvaient favoriser la préparation et l’exécution d’opérations meurtrières. Les municipalités s’étaient rapidement mises d’accord pour assurer une surveillance concertée puis conjointe de ces tunnels ; les procédures mises en place devaient s’avérer très efficaces…

 

O – O – O

 

Le système de conscription pratiqué dans notre pays, jusqu’à son abolition de fait par Jacques Chirac en 1996, était issu du mythe fondateur de la bataille de Valmy, où les français en arme, pleins d’enthousiasme, se seraient massivement pressés pour bouter les méchants en dehors de leur territoire libéré par la Révolution française. Je me souviens que ce mythe fondateur était présenté dans les manuels scolaires de mon enfance comme une vérité historique incontestable… C’est peut-être parce qu’il constituait, pour les puissants de ce monde, le moyen de se procurer une quantité considérable de chair à canon que le système de la conscription s’est étendu à la plupart des grands pays. Bien entendu, le service militaire qui en était la traduction la plus tangible, n’avait pas que des inconvénients. Mais il faut bien reconnaître que les responsables politiques ont souvent utilisé la conscription dans des perspectives très éloignées de la recherche du bien public universel. La défense de leurs intérêts personnels ou des intérêts de leur caste, leurs ambitions ou leurs visées impérialistes, leur esprit de revanche, leur aveuglement idéologique ou parfois leurs peurs ont déclenché des guerres qui ont causé la mort d’un nombre considérable de jeunes hommes. Une partie de la vie de mes grands-parents et de mes parents a été pourrie par les deux guerres mondiales. Mes premiers souvenirs de jeune enfant sont liés à l’occupation allemande et aux bombardements alliés. Les appelés du contingent ont été envoyés en Algérie jusqu’en 1962 ; j’ai donc échappé de peu à ce sort… Mais, même si je ne suis pas allé aux combats, même si ma famille a été relativement épargnée en comparaison de beaucoup d’autres, je suis marqué par l’empreinte de la guerre.

 

A la fin de la tragédie algérienne nous nous trouvions en pleine guerre froide. L’Europe occidentale était sous la menace permanente des forces du Pacte de Varsovie qui, par leur équipement et leur entraînement, avaient la capacité de l’envahir et de la vaincre sans avoir recours à l’arme nucléaire. Pendant longtemps, elle avait bénéficié de la protection américaine. Mais la crise des missiles de Cuba avait amené un changement de paradigme : les deux superpuissances avaient échappé de peu à un affrontement nucléaire et leurs dirigeants, profondément marqués par une peur rétrospective, étaient déterminés à ne plus jamais courir un tel risque. Si une guerre conventionnelle avait éclaté en Europe, les Etats-Unis nous auraient sans doute fourni une certaine contribution, mais ils n’auraient pas pu nous apporter une aide déterminante sans mobiliser des moyens considérables et prendre ainsi le risque d’un affrontement nucléaire avec l’Union soviétique. Auraient-ils pris ce risque ? Personnellement, je ne le crois pas.

 

La dissuasion nucléaire était donc le seul moyen d’éviter une nouvelle guerre et de s’engager dans un processus de paix. D’une manière générale, l’histoire nous donne de nombreux exemples de chefs d’état ou de gouvernement qui ont tenu des discours patriotiques enflammés en envoyant les jeunes hommes de leur pays sur des champs de bataille lointains ; s’ils avaient eu la quasi-certitude de se retrouver eux-mêmes, peu après, au milieu d’un immense champ de ruines radioactives, ils n’auraient pas manifesté le même enthousiasme. J’éprouve une immense gratitude envers les personnalités qui ont conduit cette politique française de dissuasion, notamment Charles De Gaulle ; j’y associe aussi, bien que je n’en aie rien dit, le Président François Mitterrand et le ministre de la défense de son premier gouvernement, Charles Hernu, car ils ont su garder le cap malgré le bouleversement politique de 1981. En revanche, j’ai un profond ressentiment à l’encontre de ceux qui, se réclamant de l’écologie, militaient contre la force de dissuasion ; il est clair que le drame d’un nouveau conflit en Europe aurait profondément desservi la cause qu’ils prétendaient défendre.

 

Dans ce texte, je me suis efforcé de montrer ce que j’ai ressenti dans cette période de sortie de guerre et de marche vers la paix, ce que j’ai ressenti comme enfant à la fin de la seconde guerre mondiale, ce que j’ai ressenti comme adolescent lors des guerres d’Indochine et d’Algérie, ce que j’ai ressenti comme adulte pendant la mise en place de la force de dissuasion française et la fin de la guerre froide. Ceci m’a conduit à évoquer des événements très disparates ; certains ont une dimension internationale, d’autres ne concernent que moi et mes proches ; dans la majorité des cas j’étais un simple spectateur, mais la vie professionnelle m’a parfois donné la chance et fait l’honneur d’être un modeste acteur. Je n’ai pas hésité à citer quelques anecdotes, dont certaines m’avaient été rapportées par des témoins qui me paraissent, à tort ou à raison, dignes de foi. J’espère qu’elles distrairont les quelques personnes qui me feront l’honneur de lire ce texte et qu’éventuellement elles les aideront à percevoir la personnalité profonde de quelque illustre personnage.

 

Mais de quoi demain sera-t-il fait ? Evidemment, je l’ignore. Une seule chose me paraît certaine : nous ne sommes pas à la fin de la guerre, pas plus que nous n’étions (comme certains le prétendaient) à la fin de l’histoire au moment du démantèlement de l’Union soviétique. Quelques éléments me paraissent devoir être pris en considération par ceux qui veulent esquisser des scénarios à long terme.

  1. Le grand banditisme et les groupes maffieux disposent d’ores et déjà d’un armement important qui leur permettrait de conduire des actions violentes et relativement prolongées qu’on pourrait qualifier d’opérations de guerre.
  2. Les mouvements terroristes internationaux –je pense actuellement à ceux qui se réclament du djihad– ont un potentiel militaire équivalent à celui d’un pays de moyenne importance. Ils ne semblent pas avoir de difficulté particulière pour acquérir des armements supplémentaires ; la mondialisation et internet leur ouvrent un large champ pour fanatiser des jeunes en quête d’identité et recruter massivement des nouveaux combattants.
  3. Depuis quelques années, les pays impliqués dans des conflits armés engagent des entreprises militaires et de sécurité privées pour effectuer des tâches traditionnellement accomplies par les forces armées. Sans aborder les questions éthiques, humanitaires et juridiques que soulève cette pratique, je noterai que ces entreprises ont tout intérêt à ce que les conflits perdurent et se multiplient car ils sont en partie leur raison d’être et leur principale source de profit.
  4. La croissance démographique de notre planète suscitera de graves pénuries alimentaires, y compris sur l’eau, qui risquent d’être aggravées par le réchauffement climatique. Cette situation créera de nouveaux conflits dont il est difficile aujourd’hui de mesurer l’ampleur.

 

Comment interféreront les maffias, les mouvements terroristes, les entreprises militaires privées et les populations affamées combattant pour leur survie dans un système néolibéral qui appauvrit les états et affaiblit le pouvoir politique ? De la réponse à cette question dépend l’avenir de la guerre sur notre planète.

 

Claude Liévens

 

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