L’ENERGIE, CATALYSEUR DE LA DYNAMIQUE EURO-MEDITERRANEENE

 

Pendant de nombreux siècles, il y a eu en Méditerranée des échanges très actifs animés par des civilisations brillantes. Ces échanges ont décliné, remplacés par un commerce plutôt océanique. Puis il y a eu la colonisation. Et la Méditerranée, regardant passer les convois de pétrole, est devenue un lieu d’acheminement plus qu’un bassin d’échanges et de développement commun.

 

On peut regretter que, jusqu’à présent, l’Union pour la Méditerranée [UPM] n’ait pas permis de renverser la tendance. Ce n’est pas une raison pour taire notre orgueil culturel méditerranéen. On peut d’ailleurs noter – piètre consolation – que l’Union Européenne, non plus, n’a pas tenu ses promesses. Nous sommes très loin de l’Europe fédérale que Jean Monnet appelait déjà de ses vœux en 1950. Il est vrai que la fin de l’unilatéralisme américain n’a pas débouché immédiatement sur la structuration régionale en laquelle de nombreux experts voyaient le nouveau paradigme stratégique. Mais il faut bien reconnaître que, par rapport aux évolutions observables en Asie et en Amérique, nous sommes en retard. Car aujourd’hui la constitution de grandes régions est en marche, que ce soit en Asie avec ASEAN + Trois (Chine, Japon, Corée du Sud) ou en Amérique avec l’ALENA (Accord de libre échange nord-américain) et la CSN (Communauté sud-américaine des Nations). Sur ces continents, les pays du Nord développés et vieillissants cherchent à coopérer avec des pays du Sud jeunes et émergents. De même, l’Europe ne peut pas se passer de son Sud ; son avenir, c’est l’Afrique ; la France n’en a pas suffisamment conscience. Plusieurs entreprises l’ont compris en créant des divisions EMEA (Europe, Middle East, Africa) pour couvrir un ensemble régional qu’elles jugent cohérent au plan commercial et spécifique par rapport à l’Amérique ou à l’Asie. Certaines mettent leur siège en Afrique du Nord pour mieux rayonner. Les responsables politiques réagissent hélas moins vite que les capitalistes !

 

Mais notre lenteur est explicable par la complexité du monde dans lequel nous œuvrons aujourd’hui, complexité beaucoup plus considérable qu’au moment des grandes avancées internationales. Rappelons que la BIRD [Banque internationale pour la reconstruction et le développement], précurseur de la Banque Mondiale [BM], a été créée en 1945 et que la plus jeune des institutions qui constituent aujourd’hui le groupe BM a 25 ans ! Pour construire efficacement l’UPM, il faut une vision commune et celle-ci ne peut être élaborée sans la mise en évidence d’intérêts communs. L’évolution du domaine de l’énergie apporte à cet égard des novations très importantes.

 

Convergence d’intérêts et interconnexions

 

En effet, la dépendance énergétique de l’Europe (53 %) est insupportable ; en particulier, elle complique tout effort de réindustrialisation, dont le succès exigerait de disposer localement d’une énergie à bon marché. Il est très difficile de faire une communauté européenne de l’énergie car tous les pays sont consommateurs et concurrents. Mais une communauté méditerranéenne de l’énergie, c’est possible. Bien sûr, les liens commerciaux sont déjà importants ; les pays du sud de la Méditerranée exportent environ 80 % du gaz et 60 % du pétrole vers l’Europe, ces chiffres étant susceptibles d’évoluer rapidement. Cependant, on peut aller beaucoup plus loin car les besoins électriques sont complémentaires : la pointe de consommation d’électricité en Europe (France, Allemagne, Pays du Nord…) se situe généralement en hiver, alors que dans les pays du Sud, compte tenu des systèmes de refroidissement (appelés à se développer avec l’amélioration du niveau de vie), elle se situe en été. En Algérie, par exemple, on a calculé que l’acquisition des turbines nécessaires pour satisfaire cette pointe de consommation coûterait plus cher que l’interconnexion avec les réseaux du Nord qui, compte tenu des vacances et des températures clémentes, sont alors peu chargés.

 

Nous savons par ailleurs que le sud de la Méditerranée est mieux placé que le nord pour exploiter les énergies renouvelables. L’ensoleillement y est deux fois plus important ; quant à l’éolien terrestre, il y a des sites extrêmement favorables, notamment sur la bordure atlantique et aussi en Algérie et au Maroc, avec des durées de fonctionnement qui sont sensiblement le double de celles des sites allemands ou français. Dès lors, l’électricité ainsi produite coûte deux fois moins cher au sud qu’au nord, ce qui la met sensiblement au niveau des prix moyens pratiqués sur les marchés européens (40 à 50 € le MWh). Toutes les conditions de base sont donc réunies pour que l’Afrique produise massivement des énergies renouvelables et envisage des programmes ambitieux. Ainsi Désertec représentait 400 G€ d’investissements, mais ce projet est en sommeil depuis le retrait de Siemens et on ne sait pas très bien quel sera son avenir. MEDGRID, de son côté, travaille sur des bases pragmatiques, avec des projets d’utilité collective beaucoup plus modestes.

 

Ainsi il est très souhaitable d’échanger de l’électricité tantôt dans un sens tantôt dans l’autre : l’électricité conventionnelle de l’Europe vers l’Afrique dans les périodes d’été ; l’électricité d’origine renouvelable de l’Afrique vers l’Europe dans les périodes d’hiver. Les interconnexions correspondantes permettront en outre de mieux gérer les problèmes d’intermittence inhérents au solaire et à l’éolien car, lorsque les productions du Sud seront insuffisantes, l’Europe pourra fournir le complément en électricité traditionnelle. On peut envisager l’utilisation de lignes à courant continu qui permettent de réduire les pertes à environ 3 % pour mille kilomètres.

 

Les pays du Sud pourront donc installer des moyens de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, notamment solaire et éolienne. Ceux qui produisent des énergies fossiles, comme l’Algérie et la Libye, utiliseront préférentiellement les énergies renouvelables pour leur consommation intérieure ; le pétrole ou le gaz ainsi économisé sera destiné à l’exportation ou au développement local d’activités industrielles. Rappelons d’ailleurs que l’Arabie Saoudite pense aussi au nucléaire pour satisfaire sa propre consommation d’électricité. Quant aux pays qui n’ont pas d’hydrocarbures, comme le Maroc et la Tunisie, ils pourront réduire leur dépendance par rapport aux ressources extérieures.

 

L’énergie apparaît donc aujourd’hui comme un puissant facteur de coopération et d’intégration entre les deux rives de la Méditerranée. C’est dans ce contexte et largement à l’initiative de l’UPM et des pouvoirs publics français que MEDGRID a été créé il y a deux ans afin de promouvoir les échanges d’électricité. Ceux-ci sont actuellement limités à deux liaisons électriques de 700 MW chacune entre l’Espagne et le Maroc au travers du détroit de Gibraltar. Ce n’est pas négligeable, puisque 20 % de l’électricité consommée aujourd’hui au Maroc proviennent du marché espagnol. Mais on peut aller beaucoup plus loin.

 

Certes, il n’est pas possible de créer n’importe où des liaisons électriques entre le Nord et le Sud. Les limitations technologiques actuelles interdisent d’installer des câbles électriques à très haute tension lorsque les profondeurs dépassent 2 000 m. C’est très souvent le cas en Méditerranée, par exemple à proximité des côtes françaises. Il y a cependant des couloirs qui peuvent être privilégiés :

 

  1. le détroit de Gibraltar dont nous avons déjà parlé et où les distances sont très courtes. Nos amis marocains, espagnols et portugais envisagent de doubler la capacité actuelle ;
  2. au niveau de la Sardaigne. C’est la première possibilité utilisant le couloir central : relier l’Algérie et la Tunisie (entre lesquelles la profondeur littorale n’excède pas 2 000 m) à l’Italie du nord. De là, on peut évidemment transporter l’électricité en Allemagne, en France ou n’importe où en Europe du Nord car les capacités des réseaux le permettent. Un accord de coopération sur ce thème a été signé entre MEDGRID et Sonelgaz [Société nationale –algérienne– de l’électricité et du gaz] ;
  3. au niveau de la Sicile. C’est la seconde possibilité utilisant le couloir central : relier la Libye à l’Italie (via la Sicile et peut-être Malte) et ensuite à la Grèce : elle est étudiée aussi dans le cadre de MEDGRID, et GECOL [General Eectricity Company of Libya] est très intéressé ;
  4. le couloir est. Le projet impliquerait la Turquie, la Syrie, la Jordanie et l’Egypte, voire la Libye. Du fait de la situation politique actuelle, il est très difficile d’explorer exhaustivement cette possibilité.

 

Il convient de souligner l’intérêt que la Turquie et notamment sa société TEIAS, gestionnaire de son réseau de transport électrique, portent à ces intégrations de réseaux. Aujourd’hui, la Turquie s’interconnecte en synchrone (donc avec la même fréquence) au réseau européen. C’est une étape importante pour ce pays qui nourrit l’ambition de devenir un hub énergétique entre l’Europe et les pays du Sud non seulement pour l’électricité mais aussi pour le gaz. Cette ambition conduirait notamment à interconnecter le réseau turc et le réseau syrien ; un tel projet est évidemment en sommeil, mais il ne pose pas de problème technique particulier.

 

Découvertes d’hydrocarbures et protection de l’environnement

 

Nous savons maintenant que d’importants gisements d’hydrocarbures, surtout de gaz, existent dans le Bassin levantin à l’est de la Méditerranée. Les premières découvertes ont été faites par Israël en 2004,  mais c’est le champ du Léviathan, exploré depuis 2010, qui semble le plus prometteur. Les prospections se poursuivent depuis lors à très forte profondeur sous la couche de sel épaisse de 1000 m et plus, formée à l’époque messinienne, alors que des mouvements tectoniques avaient obstrué le détroit de Gibraltar, transformant la Méditerranée en un gigantesque marais salan. L’eau de l’Océan entrait sans ressortir et s’évaporait sur place. Après Israël, Chypre a trouvé des ressources importantes (bassin Aphrodite), ainsi que la Grèce en Mer Egée. Ces trois nations ont signé un mémorandum en août 2013 pour mettre en valeur ces ressources et sécuriser l’approvisionnement dans l’est de la Méditerranée. Elles se sont engagées à faciliter la réalisation du projet qui devrait en 2016 relier les réseaux électriques des trois pays, via un câble électrique sous-marin de 2 000 MW qui pourrait aussi favoriser l’exportation vers l’Union Européenne de l’électricité qui serait produite à partir de ces hydrocarbures. Elles ont également clarifié entre elles la situation des zones économiques exclusives. Chypre, sans doute poussé par l’ambition de devenir le hub gazier de la région, prévoit d’implanter une usine de liquéfaction à Limassol, avec une évacuation vers les réseaux gaziers de l’Europe occidentale.

 

Cependant, les nations voisines s’émeuvent et des tensions se font jour. L’Egypte, le Liban et la Turquie, qui n’ont pas signé d’accord de reconnaissance de zone économique, objectent qu’on va puiser dans leurs territoires et crient à la spoliation. Et il ne faut pas oublier la Syrie, dont le littoral se poursuit vers le bassin levantin… ni les grande nations qui sont très attentives à l’évolution de la situation.

 

D’autre part, la couche saline messinienne recouvre toute la Méditerranée, non seulement le bassin levantin mais aussi le bassin ionien au centre et le bassin algéro-provençal à l’ouest. Ces zones ont été peu explorées car les moyens techniques ne le permettaient pas. Ne recèleraient-elles pas aussi d’immenses richesses assez rapidement accessibles (car on peut maintenant explorer jusqu’à 6 000 m de profondeur) ? Nul ne le sait, mais on a déjà découvert du gaz dans la partie centrale.

 

Les problèmes de sécurité et d’environnement ne doivent pas être négligés. D’une part, dans les régions les plus sensibles, les conflits d’intérêt entre pays différents peuvent conduire à des nouveaux affrontements dont il est difficile de prévoir l’ampleur. D’autre part, les hydrocarbures de la Méditerranée peuvent entraîner des pollutions d’autant plus catastrophiques qu’il s’agit d’une mer très fermée, avec un faible brassage. Dans l’état actuel de la technologie, les forages ultra profonds (3 à 6 km sous le fond de la mer) sont très dangereux et on a observé récemment plusieurs accidents graves. La zone la plus inquiétante, c’est la Mer Egée, qui est extrêmement profonde et qui abrite, notamment avec les Cyclades, quelques-uns des sites les plus merveilleux de la planète.

 

La Convention de Barcelone, conclue en 1976 et amendée en 1995, et les protocoles élaborés dans le cadre de cette convention concernent la zone de la mer Méditerranée. Ils visent à réduire la pollution et à protéger et améliorer le milieu marin en vue de contribuer à son développement durable. Le Programme des Nations Unies pour le développement [PNUD] en assure le secrétariat dans le cadre de sa mise en œuvre, ce qui garantit une certaine transparence. Le plus récent de ces protocoles concerne la sécurisation des activités pétrolières et gazières off shore. Ce texte n’avait pas suscité un enthousiasme unanime auprès des pays concernés, mais la Commission européennes et le Conseil de l’Union européenne l’ont fortement appuyé et ont pris l’initiative d’en proposer la ratification. Ce protocole est très dense, unique au monde par l’ampleur de ses mesures, qui couvrent l’intervention en cas d’accident, la prévention et l’attribution des permis ; il donne des bonnes garanties de transparence sur ce point, ainsi que sur la surveillance des travaux. Nous sommes à l’opposé des pratiques en vigueur dans l’Arctique où semblent prévaloir l’opacité et la règle du « chacun pour soi ». Il reste à espérer que les pays concernés le ratifieront (malgré les réticences de certains) et qu’ensuite ils en feront une application active dans un esprit de coopération, en s’informant de manière transparente et en s’apportant mutuellement toute l’assistance nécessaire. Ainsi les craintes légitimes que suscitent ces différents risques pourraient constituer l’indispensable catalyseur d’un développement concerté entre les pays riverains.

 

Le cas de l’Algérie

 

Nous envisagerons plus particulièrement le cas de l’Algérie, car c’est notre plus proche voisin du Sud. Ce pays est tendu depuis qu’on lui a imposé les coûts des marchés spot et que les Etats-Unis ont découvert sur leur sol d’immenses gisements de gaz de schiste qui contribuent à assurer leur indépendance énergétique. Pour réaliser ses grands projets, l’Algérie fait des appels d’offres et prend le moins-disant dans une certaine transparence. C’est ainsi que le chinois CSCE [China State Construction ENRG] a été choisi pour réaliser la grande mosquée d’Alger, alors que des concurrents européens avaient fait de réels efforts. Mais la procédure de sélection ne donne aucune garantie de qualité et elle défavorise les Français et les autres Européens, dont les points forts se situent dans le service après-vente, l’entretien et la formation professionnelle.

 

L’Algérie se trouve confrontée à la transition énergétique peut-être plus qu’on ne le croyait jusqu’alors. Ainsi, le PDG de SONATRACH, société nationale algérienne pour la recherche, la production, le transport, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures, vient de déclarer qu’elle recelait 2 000 milliards de m3 de gaz et non pas 4 500 comme l’affirmaient plusieurs organismes. Comment passer d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures dans le cadre des avantages comparatifs mondiaux ? La consommation intérieure d’électricité est très importante et, à la suite des pénuries, l’Algérie a décidé de doubler ses capacités de production d’électricité, ce qui implique un investissement de 36 G$ d’ici à 2025, dont la première étape vient de se concrétiser avec l’achat de turbines de gaz à General Electric, pour un montant de 2 G$. Mais la principale cause des difficultés, c’est qu’en Algérie le marché de l’énergie est subventionné et que le prix de vente de l’électricité se situe à 10 % des prix internationaux. De plus, sur le marché du gaz, l’Algérie est concurrencée au niveau européen par le géant russe Gazprom ; ceci explique notamment le gel du projet de gazoduc Algérie – Sardaigne – Italie [GALSI] qui devait être opérationnel en 2014 pour une capacité de 8 Gm3 et dont le coût estimé serait passé de 2,3 G$ à plus de 4 G$. Le calcul de rentabilité fait apparaître un coût supplémentaire de 15 à 17 % par rapport au Nord.

 

Il y a une réelle prise de conscience de l’ampleur de ces problèmes, qui se traduit par cinq axes d’effort :

 

  • Améliorer l’efficacité énergétique. Malheureusement, le vaste programme de construction de logements qui a été lancé dans l’urgence n’est pas cohérent avec cet objectif. Il ne fait appel qu’aux méthodes traditionnelles de construction. Ainsi, la géothermie n’est guère exploitée alors qu’elle offre des possibilités très intéressantes. En revanche, il est envisagé de créer une chambre de compensation ayant pour mission de cibler les subventions en fonction des catégories sociales ou des secteurs économiques. C’est indispensable car aujourd’hui le système de subventions indifférenciées coûte très cher. Mais les mesures sont rendues difficiles, à court terme par la proximité des élections présidentielles et plus durablement par l’absence d’un système d’information convenable.
  • Investir dans la recherche, au niveau de 71 G$ d’ici à 2030.
  • Développer les énergies renouvelables ; il y a eu l’expérience positive, menée avec l’Espagne, de l’unité Hassi R’mel combinant le gaz et le solaire. Il y a eu aussi beaucoup de contacts avec les Allemands, notamment dans le cadre du projet Désertec. Ce qui est sûr, c’est que l’Algérie s’est fixé l’objectif d’arriver en 2030 à 40 % d’énergie renouvelable ; elle vise une production de 22 000 MWh, dont 12 000 seraient consacrés à la demande intérieure et 10 000 à l’exportation.
  • Développer l’énergie nucléaire en profitant des réserves d’uranium du pays, estimées à 27 000 tonnes. Cette action doit être menée en coopération avec une puissance nucléaire, ce qui donne un double avantage : d’une part, bénéficier des compétences nécessaires ; d’autre part, en liaison avec l’AIEA, assurer une réelle transparence pour rassurer la communauté internationale.
  • Lancer des expérimentations sur l’exploitation du gaz de schiste. Total est intéressé, ainsi que les Britanniques. L’Algérie serait, selon un rapport américain, la troisième réserve mondiale de gaz de schiste, lequel semble abondant aussi au Maroc et en Turquie (où une prospection massive vient d’être lancée en Thrace et en Anatolie). Bien sûr, l’Algérie est un pays aride et, selon les experts, il faudrait 1 Mm3 d’eau douce pour 1 Gm3 de gaz ; mais contrairement à ce qui se passe pour les agrocarburants, il s’agit d’eau recyclée, ce qui divise la consommation par mille. Cependant les questions bien connues demeurent : 1) Peut-on trouver un point de branchement des canalisations favorablement situé, comme ce semble être le cas aux Etats-Unis ? 2) Ne risque-t-on pas de détruire les nappes phréatiques par la nécessaire injection d’une quantité importante de produits chimiques ? La situation est compliquée par le fait que, les nappes phréatiques étant communes avec la Tunisie et avec la Libye, des accords seraient nécessaires avec ces pays.

 

Mais l’Algérie peine à se doter d’institutions durables et modernes et elle manque de vision sur son avenir. Il est donc difficile de percevoir la dynamique globale dans laquelle chacun de ses projets peut s’insérer. Elle devrait être le fédérateur des nations du Maghreb et pourrait s’inspirer pour cela de la démarche des pères de l’Europe : solidariser d’abord les intérêts les plus précieux et élargir progressivement les domaines d’intérêt commun. Au Maghreb, ne serait-ce que dans le domaine de l’eau et de l’énergie, il y a la place pour des chantiers fantastiques. Mais chacun des pays concernés doit cesser de se considérer uniquement comme un fournisseur ou un consommateur d’énergie. Le Maghreb peut être le champ de mise en œuvre de toutes les idées innovantes qui peuvent germer en Europe (et ailleurs) en matière d’économies d’énergie et de lutte contre le gaspillage. Il disposera en outre d’une jeunesse bien formée. Ainsi, en Algérie, depuis la fin de la colonisation, le nombre d’étudiants dans le supérieur est passé de 500 à plus d’un million et le nombre d’élèves dans les écoles de 300 000 à 9 millions.

 

Catalyser les dynamiques euro-méditerranéenne et euro-africaine

 

Parviendrons-nous, dans les zones où des ressources nouvelles apparaissent, à trouver un consensus entre la sauvegarde de l’environnement et les intérêts économiques ? Certains considèrent que les ressources fossiles devraient rester en terre (ou sous la mer). Mais il faut bien reconnaître qu’en France, c’est grâce à l’énergie nucléaire qu’on développe les énergies renouvelables. Selon le rapport de la Commission de régulation de l’énergie [CRE] publié en 2011, le surcoût lié à l’obligation de rachat de l’électricité ainsi produite est estimé à 2 200 M€ en 2012 et susceptible de dépasser 7 500 M€ en 2020 ; il est financé par la Contribution au service public de l’électricité [CSPE]. Seul le coût relativement faible de l’énergie nucléaire permet à notre pays de supporter une telle charge. De même, la découverte de nouvelles ressources en hydrocarbures pourrait favoriser le financement international des énergies d’origine solaire ou éolienne tout en palliant le caractère intermittent de leur production.

 

Ce constat illustre l’importance d’une approche euro-méditerranéenne. Mais on ne saurait être efficace dans l’élaboration et la mise en œuvre d’une telle démarche sans un consensus populaire suffisant, tant au Nord qu’au Sud. Comment faire émerger un tel consensus ? Au Nord, la situation devrait être favorable du fait de la proximité des élections européennes. Cependant, les citoyens sont préoccupés surtout par le court terme, par la difficulté de payer leurs factures, par la pérennité de leur emploi, par la baisse de leur pouvoir d’achat, par la progression de la précarité et de la pauvreté. Nombreux sont les leaders politiques qui renoncent à prôner l’union et la cohésion car les discours qui aiguisent les tensions, les ressentiments, les conflits séduisent souvent un plus grand nombre d’électeurs. Le citoyen perçoit mal l’utilité d’accroître la coopération entre les deux rives de la Méditerranée. Pour lui, les questions pertinentes sont ailleurs : Combien d’emplois va-t-on créer ? Comment va-t-on sortir de la logique des délocalisations ? Comment peut-on accepter les transferts de technologie et la coopération avec des pays à faible coût de main d’œuvre ? Comment peut-on admettre de créer des emplois ailleurs ? Il faut arriver à faire comprendre que nous avons tous à gagner d’une coopération entre le Nord et le Sud. Il faut passer d’une logique d’import-export à une logique de partenariat. Il faut montrer que les nations américaines et asiatiques progressent activement dans cette voie. Les discours des experts ne suffiront pas ; l’implication de la société civile, des intellectuels et des élus – donc du Parlement européen – est indispensable. Dans cette perspective, on peut saluer l’action de plusieurs députés espagnols, italiens et français qui vient d’entraîner la création à Bruxelles d’un comité d’amitié entre l’Europe et le Maghreb.

 

Au Sud, le Printemps arabe n’a guère permis de progresser en ce sens et on ressent parfois lassitude, désamour et crispation. Nous devons comprendre et faire comprendre qu’on est au début d’une longue marche qui permettra aux peuples concernés de trouver une identité conforme à leurs aspirations. Cette recherche prendra d’autant plus de temps que, dans les Etats musulmans, le positionnement respectif de la religion et de la politique n’est pas une mince affaire. Il est pourtant nécessaire que les pays concernés trouvent leur véritable identité avant de s’engager efficacement dans la construction d’un partenariat international.

 

Utilisons pour une fois les mots du marxisme. Dans les échanges entre l’Europe et la Méditerranée, il faut savoir où se situent la valeur d’échange et la valeur d’usage. Qui va tenir la jouissance de l’objet ? Les Européens ont voulu faire des échanges en se réservant l’usufruit des ressources. Mais, s’il n’y a pas de jouissance partagée, il n’y a pas de retombée à long terme. Il faut arrêter de parler d’échanges commerciaux équilibrés, « gagnant gagnant », alors qu’une seule des parties tient discrètement le manche et s’assure la jouissance. La valeur d’échange et la valeur d’usage doivent être l’une et l’autre partagées, surtout quand l’un a les ressources naturelles et l’autre la technologie. On ne peut pas progresser si on se contente de transposer les règles commerciales au niveau des Etats. Cette démarche, même si elle permet de mieux satisfaire les besoins des uns et des autres, est insuffisante pour desserrer les freins identitaires, sentimentaux ou populaires ; elle ne nous donne pas la conviction que nous participons d’une même civilisation. L’uniformisation des règles et des pratiques n’a jamais créé l’unité. La politique doit s’ouvrir plus largement à la culture et à l’anthropologie. Une démarche pédagogique s’impose. Il faut informer les peuples de ce qui peut les rapprocher, les exhorter à dépasser les accidents de l’histoire qui les ont dressés les uns contre les autres et rendre à chacun une fierté nationale qui ne soit pas du nationalisme.

 

Peut-être, face à de si grandes difficultés, serait-il souhaitable de commencer par des actions bilatérales en développant la coopération franco-algérienne. L’élaboration, entre nos deux pays, d’un programme fondé sur l’égalité des échanges et la mise en place de filières, notamment dans les énergies renouvelables, pourrait favoriser le lancement d’une véritable coopération euro-méditerranéenne. N’oublions pas que la construction de l’Union européenne a été lancée par le couple franco-allemand qui a été capable de surmonter un passif particulièrement lourd. De même, le couple franco-algérien, qui n’a pas été épargné non plus par les drames de l’histoire, pourrait être le leader d’une intégration euro-méditerranéenne et l’un des catalyseurs de la dynamique euro-africaine.

 

Au plan mondial, l’énergie qui participe fortement au bien-être populaire est aussi source de pollution, de tensions et de conflits. Elle est omniprésente dans les débats sur l’environnement et les désordres climatiques qui tiendront une large place dans les négociations relatives au post-Kyoto. On peut aujourd’hui penser que toutes les nations y seront impliquées, y compris les pays émergents. Les Etats de la zone méditerranéenne, très dépendante des énergies fossiles (plus de 80 %, malgré la part du nucléaire en France), devront prendre des engagements ; c’est très souhaitable, en particulier pour promouvoir l’efficacité énergétique et maîtriser la consommation des énergies polluantes. Si la France veut être un acteur efficace dans un post-Kyoto réussi, elle ne peut pas agir seule ; elle doit contribuer à ouvrir la réflexion à la Méditerranée et à l’Afrique, parler du climat de Brest à Durban. L’ensemble méditerranéen et, plus généralement, l’ensemble euro-africain doivent s’organiser, se préparer à la négociation du post-Kyoto, travailler conjointement à élaborer une vision commune, une politique active en matière d’émissions. Le climat et l’énergie peuvent donc fournir le lien structurant qui permettra non seulement de concrétiser l’orgueil culturel méditerranéen dans la conception et la réalisation d’une suite de projets concrets, mais aussi de préparer l’élaboration d’un concept stratégique euro-africain.

 

Claude Liévens

 

(Ce document présente une synthèse du colloque organisé par Passages le 8 octobre 2013, dans lequel intervenaient Michel DERDEVET, maître de conférence à l’IEP, Sid Ahmed GHOZALI, ancien Premier Ministre d’Algérie, Jean-Louis GUIGOU, directeur général de l’IPEMED, Jean-Pierre HAUET, président de KB Intelligence, Abderramane MEBTOUL, professeur des Universités, et André MERLIN, Président exécutif de MEDGRID.)

 

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