Le regard de l’Imam Hassen Chalghoumi, Recteur de la Mosquée de Drancy, Président de la Conférence des imams de France

Comment n’être pas inquiet,  comment éviter les contradictions dans le monde où nous vivons, ce monde où rien n’est simple ? Même si les efforts ne manquent pas pour susciter des évolutions positives, il faut bien reconnaître que les exemples tragiques sont nombreux et, parmi ceux qui nous préoccupent le plus, on peut citer :

  • le conflit de Centrafrique qui oppose des communautés qui cohabitaient dans la paix depuis des siècles ;
  • nos amis les chrétiens d’Orient, dont la présence est plus ancienne que l’arrivée de  l’Islam et qu’une minorité cherche à chasser de leur terre ;
  • les inégalités : 1 % de la population mondiale détient 95 % de la richesse mondiale. Il y a une crise économique, mais pas pour tout le monde !

Ces exemples révèlent une véritable crise des valeurs. On oublie que fondamentalement c’est l’être humain qui doit être le plus sacré, plus sacré que La Mecque, plus sacré que Jérusalem, plus sacré que le Vatican où, en Septembre, j’ai eu l’honneur, en compagnie d’une dizaine d’imams, de prier avec le Pape François qui nous a donné sa bénédiction devant une foule de 70 000 personnes.

Imaginez qu’une feuille de texte du Coran soit brûlée par un non musulman et ce sont des villages entiers qui risquent d’être massacrés. Pourquoi ? Parce qu’aux yeux de certains fanatiques cette feuille est plus sacrée que la vie humaine. Cela ne vient pas de la religion mais d’un profond déséquilibre de notre monde. Evoquons cette belle Tunisie. C’était la liberté dans les villages : si vous vouliez prier, allez prier ; si vous vouliez aller en boite de nuit, allez en boite de nuit ; si vous vouliez travailler, travaillez ; si vous vouliez enseigner, enseignez. Une ville comme Djerba était un véritable symbole du vivre ensemble ; l’Islam, le Christianisme et le Judaïsme y cohabitaient sans le moindre problème. Avec la Révolution, on avait espéré un changement, une marche vers un monde où l’être humain trouverait mieux sa place. Mais aujourd’hui on attise une haine qui n’a rien à voir avec la religion, alors que les gens, dans leur immense majorité, demandent seulement de bien vivre, d’être justes, de respecter les valeurs humaines. Certains, au sud de la Tunisie, près de la frontière algérienne proposent de faire un califat régi par la charia. Le drame, c’est que, dans le contexte de mondialisation, la révolution tunisienne n’est pas seulement l’affaire des Tunisiens. Il y a des intérêts internationaux, des financements qui viennent de l’Arabie Saoudite ou du Qatar. Il y a plus de politique que de foi.

Autre exemple, l’Irak. Il faut bien reconnaître que la guerre avait été motivée par l’attrait du pétrole beaucoup plus que par un idéal de liberté. Aujourd’hui, les chrétiens sont chassés d’Irak, alors qu’ils cohabitaient tranquillement avec le reste de la population. Les attentats se succèdent. Des extrémistes sont arrivés de partout ; certains ont été libérés d’Afghanistan ; ils sont passés par l’Iran pour venir en Irak au nom d’Al Qaïda.

La naissance d’un Islam politique de haine remonte à la création des Frères musulmans dont l’objectif initial était de lutter par tous les moyens contre la présence anglaise –et, plus largement, contre la civilisation occidentale– en Egypte. Il y a eu ensuite l’influence de l’Arabie Saoudite, monarchie pétrolière soucieuse de sa légitimité religieuse, qui a favorisé dès 1970 la montée du wahhabisme, notamment contre les soufistes, souvent traités d’infidèles. Puis, béni par notre pays, transporté en Iran à bord d’un avion officiel français, Khomeiny est arrivé et il a diabolisé l’être humain : Israël, c’est le diable ; le juif, c’est le diable. Et l’idée s’est développée.

Les Frères musulmans, d’un côté, l’ingérence étrangère, de l’autre, ont permis la montée du salafisme. Et, depuis dix ou quinze ans, les mouvements qui en sont issus et qui disposent de moyens importants venant notamment du Qatar ou de l’Arabie Saoudite, prennent le contrôle d’une partie de notre jeunesse. 700 jeunes français convertis sont partis en Syrie ! Ce n’est pas l’exclusivité du 93 : 48 d’entre eux viennent de Nice et de Cannes, région ensoleillée et opulente qui n’incite guère au désespoir ! C’est internet qui favorise cette effroyable propagande pour gangrener nos jeunes, nos jeunes désespérés, sans repères, progressivement privés des valeurs familiales.

La vraie crise, c’est la crise des valeurs, la crise de la transmission ; il n’y a plus de respect, il n’y a plus d’amour de l’autre. Bien sûr, il y a des îlots de résistance, par exemple dans certaines écoles catholiques où, en plus des perspectives de réussite, il y a une sincérité et des valeurs à partager. Mais, en général, les jeunes sont les premières victimes de cette crise et on ne peut pas rejeter la faute sur eux. Ceux qui sont immigré ou issus de l’immigration ne se situent nulle part. Sans doute essaient-ils de chercher leur place. Mais quelle option prendre, qu’attend-on d’eux ? Les parents pensent surtout à améliorer leur logement, à gérer les crédits, à changer la voiture, à aider ceux de la famille qui sont restés au pays, à préparer les prochaines vacances… et parfois ils divorcent !

Les repères ne sont plus là ; les jeunes n’ont pas d’objectifs, pas de priorités. Le sens de leur vie est un immense désordre dans un monde dominé par la publicité, le marketing, le consumérisme, le business… Il y a des hommes d’affaires, il n’y a plus d’hommes de lumière ; c’est cela qu’il faut changer. La priorité de l’éducation, de l’enseignement, c’est aujourd’hui d’avoir les meilleures notes. Ce qui serait le plus utile est absent : qu’est-ce qui va, par exemple, inciter le jeune musulman à s’approcher de la communauté juive dont il ne connaît absolument pas la culture ? Il est difficile de compter sur les parents, généralement cantonnés dans leurs quartiers, séparés du reste de la population dans un contexte qui ne favorise guère l’intégration, le changement, l’ouverture à l’autre. Alors la tentation est grande de devenir trafiquant, de faire des choses contraires à la loi. Et certains cherchent l’Islam, mais ils le font par l’intermédiaire d’internet, de Google, où ils sont souvent récupérés par les tendances les plus violentes. La plupart n’ont aucun contact avec les imams intégrés, qu’ils considèrent vite comme des traîtres pro israéliens et des collaborateurs qui vivent avec les infidèles. A 18 ans, ils regardent leurs voisins, leurs anciens camarades de classe, même ceux avec lesquels ils avaient tissé des liens d’amitié, comme des infidèles. Ils sont généreux, ils sont prêts à mourir, mais cette générosité, ils la mettent au service de la haine parce qu’ils n’ont rien d’autre qui puisse donner un sens à leur vie.

Ce monde-là doit être changé pour donner la place centrale à l’être humain. La France doit enseigner l’humanisme, elle doit redresser une image qui, en raison notamment de la montée de l’extrême droite, la présente souvent comme hostile aux étrangers. Car la France, c’est celle des Lumières, c’est celle de Voltaire, c’est celle des gens qui partout sont prêts à donner. Grâce à cette générosité, grâce à une éducation centrée sur l’humanisme, nous mettrons la vie humaine au centre de notre civilisation. Nous ferons ainsi un sérieux pas, même si cela ne suffit pas pour libérer la religion des fanatiques non respectueux de la foi et de la vie humaine qui la prennent en otage.

Consulter : Le regard du Rabbin Moché Lewin

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