Le regard de Luc Reitenbach,
Directeur administratif et financier d’un groupe de PME, Membre des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens

Le Printemps de l’optimisme, tel est le thème d’un forum organisé en mai par le Conseil économique, social et environnemental pour challenger la sinistrose actuelle. Ce fait confirme la pertinence de notre sujet de ce soir. J’aborderai d’abord les désordres économiques et financiers. Et je proposerai ensuite quelques axes de réflexion susceptibles de nous aider à résister à titre personnel.

Sur le plan macro-économique, nous connaissons les risques de la finance internationale et nous avons en mémoire la crise des subprimes et le crash boursier de 2008. Depuis, des progrès ont été réalisés pour maîtriser ces risques en encadrant les activités des institutions financières (normes de Bâle 3 pour les banques, de Solvency 2 pour les assurances). Mais les objectifs fixés en 2010 ont déjà été revus à la baisse et les échéances ont été repoussées de 2015 à 2018. Parallèlement à ces progrès, qui sont très lents, des risques nouveaux sont apparus :

  • Les produits financiers utilisés sur les marchés reposent sur des algorithmes mathématiques et financiers qui atteignent un tel niveau de complexité que ni les dirigeants des grandes banques ni les services chargés du contrôle ne parviennent à les comprendre et à les maîtriser totalement. Il y a là un risque majeur qui ne fait que croître.
  • Des nouveaux outils automatiques apparaissent, comme le trading à haute fréquence. Il s’agit d’opérations de marché réalisées par des supercalculateurs en vue de faire des arbitrages entre les bourses du monde entier. Ces opérations, de plus en plus nombreuses, peuvent maintenant s’effectuer en moins de 100 microsecondes et, en cas d’incident, aucune intervention humaine ne peut permettre de reprendre le contrôle de la situation.
  • Certaines activités à risque élevé qui étaient autrefois l’apanage de grandes institutions financières ont été récupérées par des fonds d’investissements. Se sont ainsi développés le shadow banking, impliquant des activités qui se trouvent potentiellement à l’extérieur du système bancaire, et les dark pools, systèmes boursiers qui permettent de contourner la réglementation tout en restant anonyme. Internet a permis de créer des places de marché occultes non  contrôlées.
  • Les Etats ont vu leur dette s’accroître depuis 2008, du fait notamment de la prise en charge des dettes de certaines entreprises ou d’autres Etats (Grèce, Portugal, Irlande) qu’ils ont réussi à sauver. La capacité du système à absorber les dettes est presque saturée et, si un Etat européen majeur venait à défaillir, il n’est pas certain que la Banque centrale européenne, le FMI et la Banque mondiale seraient en mesure de le sauver. Or les nouvelles sur ce front-là ne sont pas bonnes. Dans un pays comme le nôtre, la dette est tellement élevée que, si les taux d’intérêt remontent, une grave crise financière n’est pas exclue.

Dans les entreprises, la caractéristique principale de l’évolution depuis 2008, c’est la perte de visibilité, qui porte atteinte aux intérêts de toutes les parties. Au mieux, on fait des prévisions à douze mois glissants (rolling forecast) et du pilotage de trésorerie à court terme dans un environnement instable. Les exigences en termes de gains de productivité sont de plus en plus fortes, et (particulièrement dans les PME) les marges de plus en plus faibles. Alors on demande aux salariés de faire toujours plus avec moins. Cet impératif engendre du stress ; s’y ajoutent des exigences de rapidité : Il est fréquent que, moins d’une heure après avoir envoyé un mail, l’expéditeur relance le destinataire. Nous sommes entrés dans l’ère de l’immédiateté, et nous n’arrivons plus à identifier ce qui est vraiment important, ce qui est vraiment urgent, ni à établir des hiérarchies entre ce qui est important et ce qui est urgent. Il en résulte des tensions difficiles à vivre chez les salariés, souvent aggravées par la peur du chômage et de l’avenir. Les problèmes de santé au travail augmentent de manière exponentielle : burn out, dépressions, prises de médicaments, recours à des psys, AVC… et une partie importante d’entre eux demeure cachée.

Au-delà de ces désordres économiques, notre société connaît une crise sociale, existentielle et spirituelle. Je l’explique surtout par la perte de valeurs communes et, dans le cas particulier de la société française, par la déchristianisation. Non pas que les valeurs chrétiennes soient supérieures à d’autres mais chez nous (certes nuancées par l’apport des Lumières) elles étaient fondatrices. Elles ont été remplacées, notamment pendant la période des trente glorieuses, par la valeur « progrès de la science ». Mais aujourd’hui l’idéologie du progrès montre ses limites et aucune autre idéologie, aucun système de pensée ne la remplace. Nous sommes dans une crise du « vivre ensemble » parce que nous n’avons plus de valeurs communes. En particulier, les notions de bien et de mal et les principes généraux de correction et de respect des autres disparaissent progressivement.

Alors, comment résister ? Il n’y a pas de solution toute faite mais on peut proposer quelques pistes individuelles.

  • S’arrêter. Il faut nous arrêter de temps en temps, sortir du tourbillon quotidien, méditer, prendre du recul. Et nous devons aider les plus jeunes générations à mettre les choses en perspective. Ne nous fixons pas sur le verre à moitié vide, apprenons aussi à voir le verre à moitié plein ! Sur notre territoire, nous n’avons pas eu de guerre depuis 70 ans ; c’est exceptionnel au regard de l’histoire… Bien sûr, il y a aujourd’hui des gens qui sont dans la pauvreté. Mais, n’oublions pas qu’entre les années 50 et les années 70, le pouvoir d’achat a doublé ; et, malgré les crises, il a encore doublé entre 1970 et 2005. Même si l’évolution est moins favorable depuis, nous sommes encore dans une société prospère.
    D’autre part, l’histoire nous montre que le pire n’est jamais sûr. La fin des temps a souvent été annoncée ! Et il y a parfois des changements de paradigme qui remettent tout en cause, estompant les plus graves dangers. Et parfois aussi apparaissent des personnalités exceptionnelles qui, partant de rien, arrivent à faire basculer l’Histoire : Nelson Mandela, Martin Luther King, Gandhi, Charles De Gaulle…
  • Se retrouver. En France, il faut que nous nous réappropriions et que nous mettions en pratique nos valeurs humanistes : la vérité, l’honnêteté, le respect des autres, le courage, l’acceptation du droit à l’erreur, la solidarité, l’engagement.
  • S’engager. Même pauvres, nous pouvons toujours donner un peu de notre temps. Et, quand on a plus de moyens, il faut aussi ouvrir le porte-monnaie, en donnant par exemple une part significative de ses revenus à des œuvres caritatives ou à l’Eglise. L’engagement, ce peut être aussi de parrainer des enfants dans des pays en voie de développement ou d’aider des enfants en difficulté chez nous. Nous devons tous œuvrer dans l’intérêt général. L’intérêt général… mot-clé pour nous guider ! Le monde associatif nous offre un large éventail de possibilités. Et l’engagement politique doit être réhabilité. Dans tous les partis, nous avons besoin d’hommes et de femmes de bonne volonté pour défendre les valeurs communes et l’intérêt général, même si la mise en pratique peut donner lieu à débat.
    Nos leaders doivent retrouver les valeurs du « vivre ensemble » et le sens de l’action collective. Et ne perdons pas de vue cette vérité qu’exprimait notamment Vincent Lenhardt, le père du coaching en France : le véritable responsable, ce n’est pas nécessairement le meilleur en expertise, en management ou en gestion, c’est celui qui réussit à donner du sens dans l’action et à mobiliser les équipes.
  • Agir en entreprise, là où on est. Chacun, à son échelle, peut faire quelque chose. Les Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (EDC) dont je fais partie ont publié, il y a un an et demi, le manifeste pour la première embauche qui a été signé par la plupart des patrons participant à ce mouvement. Le manifeste comprend une dizaine d’engagements, tels que : recruter des jeunes autant que faire se peut ; privilégier les CDI par rapport aux CDD ; offrir aux jeunes des vrais stages, où on les forme, où on les suit, où on les rémunère convenablement…

Face aux difficultés, nous pouvons parfois nous sentir découragés. Mais l’intérêt général, indissociable du respect et de l’amour du prochain, c’est une grande idée qui peut nous remobiliser et nous donner des forces. Un chrétien trouvera son inspiration dans la prière, dans la lecture de la Bible, notamment des Evangiles. D’autres utiliseront des moyens différents, religieux ou non. Car cet amour des autres, c’est la valeur que nous pouvons avoir en commun. Et je terminerai avec ce verset de la Bible : « Trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour, et la plus grande des trois, c’est l’amour ».

Consulter : Le regard du Rabbin Moché Lewin

Consulter : Le regard d’Emile H. Malet

Consulter : Le regard de l’Imam Hasssen Chalghoumi

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