Le regard d’Emile H. Malet, Directeur du Forum mondial du développement durable et de Passages

Résister face aux désordres du monde… Il y a beaucoup à faire, tant les dysfonctionnements sont nombreux dans les domaines économique et social (avec le chômage, la violence, l’exclusion), dans  le domaine culturel, dans le domaine religieux (avec les sectes, l’extrémisme), dans le domaine stratégique (avec de nombreux conflits). Je mettrai l’accent sur la jonction entre les désordres socio-économiques et les problèmes de civilisation.

 Au sortir des guerres d’Irak et d’Afghanistan et à l’issue des attentats du 11 septembre, les néo-conservateurs américains ont parlé de guerre des civilisations. En France, on a rejeté d’emblée la question sans même l’étudier. Aujourd’hui pourtant, sur la planète, malgré la disparition relative des grandes guerres, les conflits sont de plus en plus nombreux et impliquent largement des terres où l’Islam, dans sa forme extrémiste, est présent (Syrie, Afghanistan, Iran etc.). La question ne doit pas être éludée, mais il faut se garder d’en tirer des conclusions hâtives. Il ne s’agit pas de guerres de religions comme on en a connues dans les siècles précédents, ni même de conflit de civilisations car ce ne sont pas vraiment des civilisations qui s’opposent les unes aux autres en termes de culture

En revanche, il y a un conflit entre la civilisation qui nous régit et la mondialisation. Tel est l’objet d’un livre que je ferai paraître à la fin de l’été : l’Homme désemparé face au circuit économique. La mondialisation est présentée comme l’universalité des échanges et des cultures. Mais il n’y a pas aujourd’hui d’esthétique culturelle de la mondialisation, au-delà d’une bouillie insane qui mêle les marques commerciales et l’uniformisation des modes de vie. Ceci favorise l’intrusion de l’argent et d’internet dans tous les interstices publics et privés, jusque dans l’intimité la plus charnelle, la mise à l’écart de toute filiation identitaire et culturelle et l’aliénation au temps court. Jouir de tout, tout de suite et sans entrave, tel est le credo moderne de la mondialisation. D’autre part, on peut noter, comme le fait Jean Clair, historien d’art, dans un très beau livre, les derniers jours, qu’aucune société avant la nôtre n’avait songé à fonder ses assises artistiques, donc spirituelles, sur la diffusion d’excréments humains et sur la décomposition des corps. C’est aujourd’hui le cas, comme en témoignent ceux qui barbouillent les églises du sang de leurs viscères ou qui mutilent leur corps dans des expositions à des fins prétendument esthétiques ou mercantiles.

Parallèlement, la mondialisation est présentée comme une globalisation économique équilibrée. Mais on voit un cycle économique essentiellement impulsé par l’obésité consumériste. Le mouvement est très rapide, laissant des populations désemparées, distribuant des dividendes et des masses financières de manière tout à fait anonyme. De plus en plus on nous inonde de gadgets étiquetés NTIC et on assiste à un gaspillage illimité des ressources entraînant la pollution de la planète. On constate que cette mondialisation en marche cherche à faire table rase de toutes les contraintes socioculturelles, depuis la prégnance des mots jusqu’au goût de transmettre. S’instaure alors un circuit économique à la main prédatrice qui flirte quelquefois avec le morbide.

Venons-en maintenant aux canons de la civilisation en parlant préférentiellement de celle qui nous concerne, en tant qu’européens et qu’occidentaux. Je veux parler de notre filiation spirituelle, l’héritage judéo-chrétien, l’héritage gréco-romain, le legs des Lumières, le progrès, la démocratie, la fraternité, le souci de l’art et aussi, depuis Freud et la psychanalyse, le fait que les désirs cherchent à s’accomplir, mais sans enfreindre la précieuse intégrité du sujet humain. Le dialogue judéo-chrétien, qui atteint une grande qualité, doit être ouvert à l’Islam. Evidemment –il ne faut pas l’oublier– notre grammaire progressiste est aussi entachée par les guerres, par l’obscurantisme, par l’intolérance, par l’idéologie malsaine, par le fascisme, par la shoah… Aujourd’hui, la mondialisation sans frontière, sans borne, sans affiliation met à mal cet ordonnancement de valeurs et de tragédies. La mondialisation oppose les forces du marché à la gravité de la vie, à la fragilité de la démocratie et même à l’aptitude cosmopolite de reconnaître, de se reconnaître, d’apprendre et de transmettre.

Ce que nous vivons aujourd’hui, ce n’est pas un conflit de civilisations, c’est un véritable affrontement entre ce que promeut la civilisation et ce que prône la mondialisation : les valeurs contre la marchandise, la veille de l’esprit contre la mode du pareil au même, l’histoire actualisée contre l’idolâtrie du temps éphémère, la gravité humaine contre l’inquiétante légèreté de l’homo œconomicus. Beaucoup de conservateurs éclairés partagent ce point de vue. Ainsi Robert Reich, secrétaire d’Etat de Bill Clinton, souligne dans un de ses ouvrages que le triomphe du capitalisme et le déclin de la démocratie sont allés de pair. Et Bill Gates admet que le capitalisme produit incontestablement des inégalités. En lieu et place de l’économie politique née à l’époque des Lumières s’est installé le capitalisme de la finance fuyante et de l’ensauvagement des sociétés. Dans ce combat entre ordre et désordre, on peut se référer à cette observation avisée de Nietzsche, auteur de Par delà le Bien et le Mal : « J’ai fait cela, dit ma mémoire ; je ne puis l’avoir fait, dit mon orgueil. Celui-ci reste inflexible et finalement c’est la mémoire qui cède ».

Dans son émergence socio-économique, l’Asie est mieux avertie que l’Occident pour préserver la civilisation bouddhiste et confucéenne à laquelle elle est très attachée. C’est un atout dans la difficile compétition entre l’Occident qui mesure sa décadence et l’Asie qui fabrique de l’opulence. On peut aussi évoquer les principes de Schumpeter qui sont l’un des fondements de l’économie politique, en particulier le duel entre destruction et création. Ce principe est mis en œuvre différemment selon les fuseaux géographiques. Il y a plus de création et de développement dans le monde émergent, alors que le continent qui féconda jadis la révolution industrielle délocalise à tout va les activités qui en sont issues. Les situations se retournent !

Sans aller jusqu’à dire que nous vivons dans un temps que Viviane Forrester qualifia d’Horreur économique, reconnaissons qu’une sorte d’aberration dresse aujourd’hui l’une contre l’autre la civilisation et la mondialisation. Notre contemporain, cet homme désemparé dans le cirque économique, ne semble pas en mesure de lutter contre une évolution véritablement liberticide. Ce qui est le plus étonnant, c’est que cette évolution se pare de la modernité pour abuser le libre choix des individus. Nous sommes mis en troupeau, au sens que Platon donnait à ce mot. L’autorité est passée sous commandement anonyme ; nul ne sait où elle est ; le pouvoir politique se dilue dans une sorte de mièvrerie de gouvernance. La France en constitue hélas un exemple. La loi de l’offre et de la demande, qui devrait être le fondement de l’économie de marché, a-t-elle encore un sens dans une mondialisation où consommateurs, producteurs et boursicoteurs se mêlent dans une sorte de connivence économique ?

Si le 20ème siècle a vu l’effondrement du communisme et du fascisme, le 21ème nous expose à la confrontation inégale entre la mondialisation des excès et la civilisation des rebuts. Alors, que faire ? Peut-être prendre le temps de nous tourner vers le cœur de notre culture européenne, par exemple vers Prague, ville qui a été merveilleusement restaurée, notamment sous l’influence du grand démocrate et du grand européen que fut Vaclav Havel. A Prague, plusieurs trésors servent de repère pour le passé et l’avenir : le château, les monuments et les églises, Kafka qui est en majesté partout et la « centralité » culturelle du quartier juif. A l’entrée du quartier juif, on peut voir une horloge dont les aiguilles tournent à l’envers, évoquant sans doute la nostalgie pour le passé. Péguy a raison : on ne reverra pas le monde d’hier. Mais le fait que Prague soit là nous montre que le monde d’hier a existé et nous incite à défendre et promouvoir la civilisation.

Nous devons arrimer la mondialisation aux valeurs léguées par les Lumières et par d’autres héritages, à travers les filiations judéo-chrétiennes, musulmanes, bouddhistes etc. Même si la démarche peut sembler tardive, il faut faire éclore une civilisation à dimension cosmopolite et garder les vestiges culturels en leur donnant un tempo moderne préservant les capacités d’agir et de créer. Car, en tant que citoyens, nous ne devons pas être que des consommateurs ; nous ne devons pas sombrer dans ce que Jean Clair appelle l’idiotisme fondu de la globalisation. Il nous faut impulser avec les jeunes générations un chemin nouveau, civilisé et innovant.

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