Le regard du Rabbin Moché Lewin, Directeur exécutif de la Conférence des Rabbins européens

Nous devons traiter les thèmes de société, comme celui qui nous est proposé ici, dans un cadre interreligieux afin de conjuguer la sagesse de toutes les religions. C’est d’autant plus important aujourd’hui que les religions sont utilisées à des fins de conflit.

L’événement fondateur du peuple juif, c’est la sortie d’Egypte après 210 ans d’esclavage. La Pâque en est la commémoration ou plutôt la remémoration ; elle permet de mener une réflexion sur les notions d’esclavage et de liberté. En particulier, dans le rituel du Séder (c’est-à-dire l’ordre), on rappelle l’historique depuis Abraham, ce qui contribue à le transmettre aux jeunes générations. La Bible comporte un grand nombre de fois ce commentaire : tu es capable de mesurer la souffrance de l’autre parce que tu as toi-même vécu cette souffrance.

Dans le judaïsme, on ne se contente pas de garder le souvenir dans son cœur. On s’arrête, on se réunit, on se recueille avec un rituel particulier qui marque la conscience. Cette démarche est comparable aux cérémonies militaires où on se rassemble autour d’un monument pour rappeler et comprendre le sacrifice qui a été fait par ceux qui ont voulu la liberté et qui nous permettent aujourd’hui d’être libres.

A la sortie d’Egypte, Moïse a révélé au peuple la Loi qu’il avait descendue du mont Sinaï. Dans les dix commandements, les dix paroles, il y a deux parties :

  • Les devoirs de l’homme envers Dieu. Je suis l’Eternel qui t’ai fait sortir d’Egypte ; tu n’auras pas d’autre dieu que moi ; tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain ; tu respecteras le jour du Shabbat. Ensuite vient l’honneur que l’on doit à ses parents car, dans la création d’un enfant, il y a le corps et il y a aussi l’âme fournie par Dieu. Si je porte atteinte à mes parents, je porte atteinte à Dieu.
  • La relation de l’homme avec son prochain. Tu ne voleras pas ; tu ne tueras pas ; tu ne commettras pas d’adultère ; tu ne prononceras pas de faux témoignage ; tu n’envieras pas ce qui appartient à autrui.

Ces deux parties sont indissociables. On ne peut pas être bien avec Dieu si on n’a pas de respect pour l’homme. Ce serait incompatible avec le judaïsme.

Un maître du judaïsme, Raphael Hirsch, notait que, dans chacune de ces deux parties, on est dans l’ordre croissant de difficulté. Croire en Dieu dans son cœur, c’est plus facile que d’agir conformément à ce que l’on croit : il faut que la conscience de Dieu engage à la parole qui elle-même engage à l’action. Vis-à-vis de son prochain, ne pas tuer, ne pas voler, c’est assez facile. Ne pas commettre d’adultère, ne pas prononcer de faux témoignages, c’est déjà plus difficile. Ne jamais penser mal de l’autre, ne jamais envier l’autre, c’est presque impossible.

Les religions doivent apprendre à mieux se connaître les unes les autres. Mieux se connaître, c’est ne pas médire de l’autre, ne pas l’agresser ; c’est aussi être capable de penser du bien de celui qui n’est pas moi et qui n’a pas la même religion que moi. Il faut un dialogue sans syncrétisme : Chacun garde ses propres convictions, mais chacun connaît l’autre et enrichit la connaissance de l’autre. On peut souligner à cet égard l’excellente évolution du catholicisme depuis Vatican II, évolution qui mérite encore d’être amplifiée.

J’évoquerai la création, en novembre 2010, de la Conférence des responsables de culte en France. Certains d’entre nous avaient été invités à un petit déjeuner par Eric Besson qui était le ministre en charge de la loi sur l’immigration. Nous nous sommes alors demandé : « Pourquoi nous rencontrons-nous uniquement à l’initiative des hommes politiques ? » Alors l’idée est venue d’aller au-delà des rencontres bilatérales (judéo-chrétiennes, judéo musulmanes etc.) qui existaient déjà et d’organiser, une fois tous les trois mois, une rencontre rassemblant les deux principaux responsables de chaque culte, alternativement chez les uns et chez les autres. Ce processus fonctionne parce que les personnes concernées sont capables d’avoir un tel dialogue, qu’elles se connaissaient, qu’elles se respectent et qu’elles s’estiment.

Mais il ne faut pas se limiter à des rencontres de chefs ; il faut décliner sur le terrain. Je donnerai un exemple concret, dans la région Villemomble, Le Raincy, Gagny, Montfermeil, où j’exerce ma fonction de rabbin. Nous avons créé une petite association (l’Union de dialogue, partage et paix dans le 93). Imam, rabbin, pasteur, nous allons dans les écoles ensemble. Si les jeunes nous voient et nous écoutent, chacun respectant totalement l’autre, il n’y a plus de raison que fusent les insultes de sale juif ou de sale arabe. Nous appliquons une laïcité intelligente fondée sur l’ouverture, le dialogue et le respect mutuel. Ce type d’action mérite d’être amplifié.

Je remercie mon ami l’imam Chalghoumi qui œuvre en ce sens et qui accepte de prendre des risques. Faire entendre une voix qui va à l’encontre des visées que certains pays ou certains mouvements peuvent avoir sur la France, c’est très courageux, mais on ne peut pas vivre sa religion et réaliser des grandes choses sans prendre des risques. Inspirons-nous de l’exemple de Moïse. Elevé dans le palais du Pharaon, il aurait pu vivre en prince tranquille. Mais, parce qu’il voit une injustice, il est capable de tout risquer et il se présente à Pharaon pour demander la liberté du peuple juif.

Il y a aujourd’hui une crise des valeurs. La société consumériste s’est développée et depuis longtemps, dans les familles, les enfants passent beaucoup plus de temps devant l’écran de télévision ou d’ordinateur qu’à dialoguer avec leurs parents ou leurs grands-parents qui, au nom de la modernité, sont devenus les anciens qui ne comprenaient rien. Simultanément, nous avons perdu trois des vecteurs d’éducation qui permettaient de transmettre les valeurs dans notre société : l’école, dont on a admis qu’elle avait pour objectif de donner des connaissances et pas nécessairement des valeurs ; la religion, considérée comme dépassée au nom du modernisme ; l’armée qui, avant la suppression du service militaire, offrait à beaucoup une seconde chance.

Depuis trente ans, l’informatique s’est développée et pendant longtemps les parents n’ont pas eu les connaissances technologiques correspondantes ; ils étaient très fiers de voir leurs enfants maîtriser l’ordinateur. Et internet est arrivé en trombe, porteur d’une terrible incitation à la violence. Les gendarmes chargés de la surveillance de la toile découvrent des images tellement insoutenables que ces hommes aguerris ont parfois besoin d’un soutien psychologique. On peut citer par exemple une séquence où les protagonistes se partagent sur un plateau les restes d’un bébé découpé en morceaux. De telles images sont pratiquement accessibles à tous et leurs conséquences sur les jeunes peuvent être catastrophiques. De même, quand des jeunes vont apprendre la religion sur internet, ils sont manipulés, ils n’ont pas le recul nécessaire et ils vont vers l’option la plus extrême.

La situation est très préoccupante et la médiatisation ajoute à l’angoisse. Il y a l’extension du chômage et, pour beaucoup de ceux qui en sont épargnés, une forte détérioration des conditions de travail. Il y a aussi la fascination de l’immédiateté : on veut des résultats tout de suite, si possible sans effort. On ne cuisine plus, on utilise le four à micro-ondes ! La technologie est censée nous faire gagner du temps et, paradoxalement, à la fin de la journée, on en a moins qu’avant. Nous devons résister… mais aussi espérer, voir un avenir. Cela dépend du regard qu’on porte. Notre époque offre des nouvelles possibilités d’échange et de partage. La famille doit jouer un rôle important : se retrouver, penser ensemble, avoir le temps de souffler, partager ses valeurs. Les pratiquants juifs sont à cet égard favorisés ; ils ont le shabbat une fois par semaine, sans téléphone, sans télévision, sans activité créatrice ; le shabbat favorise le dialogue qui manque tellement à notre société. Se donner le temps de penser peut susciter l’espérance. Nous devons réapprendre à prendre le temps.

Nous insistons trop sur les causes externes de nos difficultés, alors qu’il faudrait nous remettre en question nous-mêmes, sans faire porter la responsabilité aux autres. Rabbi Israël Salanter disait à la fin de sa vie : « Quand j’ai commencé à grandir –j’avais treize ans– je voulais changer le monde ; avec le temps, j’ai constaté que je n’y arrivais pas. Je me suis dit plus modestement : je vais essayer de changer le pays dans lequel je vis ; là aussi, j’ai échoué. Et, la vie avançant, j’ai encore restreint mon objectif : changer ma ville ; je n’ai pas davantage réussi. Puis, à l’orée de la vieillesse : changer ma famille ; nouvel insuccès. A la fin de ma vie, j’ai pris une résolution : je vais me changer moi-même. Et j’ai constaté qu’en me changeant moi-même, j’arrivais à changer ma famille et beaucoup plus encore. »

Consulter : Le regard d’Emile H. Malet

Consulter : Le regard de l’Imam Hasssen Chalghoumi

Consulter : Le regard de Luc Reitenbach

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