RESISTER FACE AUX DESORDRES DU MONDE

 

Cet article présente une libre synthèse de la soirée-débat que Passages a organisée le 2 avril 2014, en collaboration avec la paroisse catholique de Châtenay-Malabry, sur le thème « Résister face aux désordres du monde ». Cette soirée faisait suite à un colloque tenu le 21 octobre 2012 sur « les religions face  la crise », colloque auquel notre n° 174 avait donné un large écho.

 

Quand nous évoquons les désordres actuels, beaucoup d’entre nous accusent la mondialisation qu’ils rendent globalement responsable des souffrances de notre société. Il semble cependant souhaitable d’affiner quelque peu l’analyse en considérant que ces souffrances résultent de la conjonction de trois évolutions majeures a priori indépendantes : la généralisation de la concurrence mondiale, l’explosion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et la dérégulation financière.

 

1 – La généralisation de la concurrence mondiale : Dans les années 1960, notamment sous l’effet de la télévision, une proportion notable des habitants des pays pauvres a été fascinée par l’opulence dans laquelle vivait le monde industrialisé. Tous ceux d’entre nous qui ont eu alors la chance de voyager dans des régions sous-développées et de s’arrêter le soir dans des villages où une grande partie de la population était massée devant l’un des rares postes de télévision des environs ont pu en prendre conscience. Comme simultanément l’alphabétisation et la diffusion des connaissances progressaient dans ces pays, l’idée s’est répandue qu’en s’ouvrant à la modernité et en travaillant beaucoup on sortirait de la pauvreté. Cette démarche n’était pas très différente de celle qu’avaient choisie les couches populaires occidentales depuis le début de l’ère industrielle.

 

Il fallait bien évidemment s’en réjouir mais aussi prendre conscience que, tôt ou tard, ces nouveaux entrants dans l’univers industriel viendraient concurrencer les pays comme le nôtre. Or, dans les forums improvisés de mai 1968 et dans les colloques plus structurés des années suivantes, où on exaltait le Plus être en stigmatisant le Plus avoir, l’opulence semblait garantie ad vitam aeternam. C’est pourtant à ce moment-là qu’il aurait fallu agir, maîtriser le coût du travail et travailler plus ; c’était relativement facile à réaliser. Mais, pendant plus de trente ans, les responsables politiques et les partenaires sociaux ont fait l’inverse, conduisant à une situation où les mesures nécessaires deviennent de plus en plus urgentes et de plus en plus difficiles à décider.

 

2 – L’explosion des NTIC. C’est à la fin des années 1970 que, grâce à la miniaturisation et à la réduction des coûts, l’informatique est sortie des salles où les grands laboratoires et les grandes entreprises logeaient et climatisaient leurs immenses calculateurs. En une quinzaine  d’années, les ordinateurs ont envahi toutes les activités professionnelles et tous les foyers, permettant de traiter rapidement et de stocker des quantités considérables d’informations. A ce niveau déjà, une fracture commençait à apparaître dans certaines familles entre les jeunes qui maîtrisaient l’ordinateur et les vieux qui y étaient allergiques, préfigurant le fossé qui ne ferait que se creuser au nom du modernisme porté par les NTIC.

 

Puis internet est arrivé en trombe, engendrant d’immenses espoirs : Enfin se réaliserait l’universalisation des échanges et des cultures, les censures seraient abolies, chacun pourrait sans entrave exprimer et faire partager ses convictions, chacun aurait instantanément accès à toutes les informations et à tous les savoirs. L’enthousiasme a atteint son paroxysme au moment du Printemps arabe : Les réseaux sociaux naissants permettaient de venir à bout de dictateurs réputés indéboulonnables, de dépasser les intégrismes, de faire triompher la liberté et de promouvoir partout l’inaliénable dignité de l’être humain ! Puis il a fallu déchanter. La vitesse et l’universalité sont certes au rendez-vous. Mais, bien qu’ouvert à tous, internet passe sous la domination de puissances financières, de grandes marques, de spécialistes de la rumeur et du buzz. Redoutable outil de manipulation, il emplit tous les interstices publics et privés, entraînant inéluctablement l’uniformisation des cultures, la mise à l’écart de toute filiation culturelle, l’aliénation au temps court, l’asservissement au virtuel, l’obésité consumériste et la promotion frénétique des objets étiquetés NTIC. Jamais les êtres humains n’ont eu entre leurs mains autant de gadgets leur permettant de gagner du temps, mais paradoxalement ils n’ont jamais eu l’impression d’avoir aussi peu de temps disponible. Et surtout internet, en transmettant certaines images accessibles à tous, est porteurs de terribles incitations à la violence.

 

Nous sommes entrés dans l’ère de l’immédiateté, de l’instantanéité ; nous n’arrivons plus à identifier ce qui est vraiment important, ce qui est vraiment urgent, ni à établir des hiérarchies entre ce qui est important et ce qui est urgent. C’est aussi grâce à internet et aux aides financières fournies par des mouvements implantés notamment en Arabie Saoudite et au Qatar que l’islamisme extrémiste a gangrené de nombreux jeunes français privés de repères et de valeurs familiale. Car ceux qui cherchent l’Islam par l’intermédiaire d’internet sont souvent récupérés par les tendances les plus violentes. A l’instar des 700 convertis qui sont partis faire la guerre en Syrie, ces jeunes sont généreux, prêts à mourir, mais ils mettent cette générosité au service de la haine parce qu’ils n’ont rien d’autre qui puisse donner un sens à leur vie.

 

3 – La dérégulation financière. Elle a commencé vers le milieu des années 1990, alors que la fin de la guerre froide ouvrait une ère de paix et que certains observateurs parlaient de la fin de l’Histoire. Dans la lignée des impulsions données par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, les règles prudentielles qui limitaient la spéculation financière ont été balayées. Des fortunes immenses se sont constituées ; le pouvoir a été progressivement transféré de la sphère politique à la sphère financière ; la véritable autorité est passée sous commandement anonyme. Les hommes d’affaires ont proliféré ; les hommes de lumière ont disparu ! Mais la finance s’est déconnectée de l’économie réelle ; des produits dont la dangerosité était évidente ont proliféré (subprmes, titrisation, tranching, CDO, CDS…), engendrant pour leurs promoteurs des bonus hallucinants avant de plonger le monde dans la crise financière de 2008.

 

Depuis, des mesures ont été définies pour limiter les risques liés à certaines pratiques (Bâle 3 pour les banques, Solvency 2 pour les assurances), mais les objectifs fixés en 2010 ont été revus à la baisse et les échéances repoussées de 2015 à 2018. Simultanément, des nouveaux produits ont été lancés, qui reposent sur des algorithmes mathématiques et financiers d’une telle complexité que ni les dirigeants des grandes banques ni les services chargés du contrôle ne parviennent à les maîtriser totalement. Et internet a permis de développer deux types de nouvelles pratiques particulièrement inquiétantes :

 

  • le trading à haute fréquence qui permet de faire des opérations d’arbitrage entre les bourses du monde entier en moins de 100 microsecondes ;

 

  • le shadow banking et les dark pools qui créent des places de marché occultes, virtuelles, échappant à tout contrôle.

 

De plus, de nombreux Etats ont vu leur endettement s’accroître depuis 2008, certes du fait de leur laxisme prolongé, mais aussi en raison de la prise en charge des dettes d’autres Etats ou de certaines entreprises qu’ils avaient réussi à sauver de la banqueroute. La situation financière, notamment en Europe, est très préoccupante.

 

La recherche frénétique des bénéfices à court terme, qui servent souvent à calculer les bonus des dirigeants, mais dont Raghuram Rajan, économiste en chef du FMI, avait démontré dès 2005 qu’elle entraînerait inéluctablement des conséquences catastrophiques, a conduit à délocaliser de nombreuses activités industrielles. Ce processus a fortement accéléré les effets de la concurrence mondiale (que nos responsables politiques avaient été incapables d’anticiper), entraînant une hausse incontrôlable du chômage, la marginalisation rapide d’une proportion importante de la population et une instabilité généralisée. Dans ce contexte, les chefs d’entreprise sont incapables de se projeter à long terme ; constatant que leurs marges sont de plus en plus faibles, ils exigent des gains de productivité importants. Il en résulte chez les salariés des tensions difficiles à vivre, aggravées par la peur du chômage et de l’avenir et par la pression inhérente aux impératifs d’immédiateté. Les problèmes de santé au travail augmentent de manière exponentielle (burn out, dépressions, prises de médicaments, recours à des psys, AVC etc.) et les relations sociales se détériorent.

 

La perte des valeurs. Dans cette évolution, nos sociétés connaissent une crise sociale, existentielle et spirituelle qui s’explique par la perte de valeurs communes. Dans la seconde moitié du 20ème siècle, l’idéologie du progrès scientifique a pris le pas sur les valeurs judéo-chrétiennes et humanistes. Mais, avec la crise économique, cette idéologie a montré ses limites et aucune autre n’est venue la remplacer. Aujourd’hui, la mondialisation se dresse contre la civilisation, la marchandisation contre les valeurs, la mode du pareil au même contre la veille de l’esprit, l’idolâtrie du temps éphémère contre l’histoire actualisée, les forces du marché contre la gravité de la vie, contre la fragilité de la démocratie et contre l’aptitude à reconnaître, à se connaître, à apprendre et à transmettre. Il n’y a plus de respect de l’autre ; il n’y a plus d’amour de l’autre ! Il faut remarquer à cet égard que l’Asie est mieux armée que l’Occident pour préserver sa civilisation, qui est issue du Confucianisme et du Bouddhisme et à laquelle elle est très attachée ; c’est un avantage supplémentaire en cette période où l’Asie fabrique de l’opulence alors que l’Occident mesure sa décadence.

 

Dans nos familles, le consumérisme a tout envahi et les enfants consacrent beaucoup plus de temps à la télévision, à internet et aux jeux électroniques qu’à dialoguer avec leurs parents ou leurs grands-parents qui, au nom de la modernité, sont devenus des anciens qui ne comprenaient rien. Simultanément, trois vecteurs d’éducation qui permettaient de donner des valeurs ont pratiquement disparu :

 

  • l’école, dont on a admis qu’elle devait surtout transmettre des connaissances,
  • la religion, considérée comme dépassée au nom du modernisme, et,
  • à un degré moindre, le service militaire, qui offrait à certains uns seconde chance.

O – O – O

 

Face à un tel tableau se pose la question de ce que nous pouvons faire. Tout en restant très modestes, il faut bien admettre que nous ne sommes pas totalement démunis et que certaines pistes s’offrent à nous. L’espérance se perd ; nous devons la retrouver.

 

Voir aussi le bon côté des choses. Depuis 70 ans –fait unique dans l’Histoire– nous n’avons pas eu de guerre sur notre territoire et notre pouvoir d’achat s’est considérablement accru (doublement entre les années 1950 et 1970, nouveau doublement entre 1970 et 2005). Et malgré les risques et les excès bien réels qu’il suscite, internet offre des fantastiques possibilités d’échange et de partage.

 

Prendre le temps de s’arrêter, de réfléchir, d’échanger en famille. Nous devons nous libérer de l’esclavage de l’immédiateté. Poser un acte concret (se déplacer, se recueillir) peut y aider. A cet égard, le shabbat est un atout pour les juifs pratiquants. C’est aussi la force des commémorations : on ne se contente pas de garder le souvenir dans son cœur ; on se réunit pour méditer sur le sens du sacrifice, alors que si on était resté chez soi on n’y aurait consacré que quelques secondes… et encore ! Et il faut surtout aider les jeunes générations à prendre du recul, à mettre les choses en perspective.

 

Traiter les problèmes de société dans un cadre qui associe toutes les religions, ainsi que l’humanisme athée. C’est le seul moyen de conjuguer les différentes sagesses. Le dialogue interreligieux n’est pas un syncrétisme. Chacun reste avec ses propres convictions, mais chacun connaît et respecte les autres ; chacun s’enrichit de la connaissance des autres. La place de l’argent, ce veau d’or moderne, pourrait être le type de sujet sur lequel religions et humanisme s’attacheraient à élaborer et promouvoir une vision commune. Cette démarche conduit à réaffirmer que la laïcité n’est pas la négation ou l’ignorance du fait religieux, mais une attitude qui accueille toutes les religions et tous les courants de pensée, favorisant le dialogue et l’ouverture à l’autre.

 

Réaffirmer que toutes les religions partagent le même idéal de paix. C’est essentiel à un moment où (comme souvent dans l’histoire) elles sont largement instrumentalisées pour attiser les conflits, par exemple :

 

  • en Centrafrique où des communautés qui cohabitaient harmonieusement depuis des siècles se déchirent malgré les appels à la paix de nombreux responsables religieux ;
  • dans plusieurs pays d’Orient où des minorités cherchent à chasser les chrétiens dont la présence est plus ancienne que l’arrivée de l’Islam.

 

Arrimer la mondialisation à des valeurs civilisées, léguées par nos différents héritages. Il nous appartient de faire éclore une civilisation à dimension cosmopolite en gardant les vestiges culturels et en leur donnant un tempo moderne préservant les capacités d’agir et de créer. Dans cette démarche, nous devons privilégier la vérité, l’honnêteté, le respect des autres, le courage, l’acceptation du droit à l’erreur, la solidarité, l’engagement…

 

Assumer la responsabilité de transmettre. Quand nous évoquons les valeurs, nous avons toujours le sentiment que l’évolution s’est faite sans nous ou contre nous. Mais nous en sommes les acteurs et les responsables ! Nous ne sommes pas des spectateurs qui subissent sans rien voir ni comprendre. Chacun, dans son cœur, doit approfondir les causes de cet échec et se souvenir que, dans toutes les traditions religieuses et philosophiques, transmettre les valeurs est un impérieux devoir.

 

Réaffirmer en toute circonstance l’éminente dignité de l’être humain. Celui-ci est plus sacré que La Mecque, plus sacré que Jérusalem … et plus important que Wall Street. Il doit être placé au centre de notre civilisation et, dans cette démarche, notre pays –héritier à la fois du siècle des Lumières et de la tradition judéo-chrétienne– peut jouer un rôle important.

 

Donner du sens dans l’action. Celui qui mobilise son entourage, le véritable leader, ce n’est pas nécessairement le plus érudit, le meilleur spécialiste, le plus titré, c’est celui qui donne du sens dans l’action. Et, peut-être, en donnant du sens, préparerons-nous un changement de paradigme, un de ces changements radicaux dont l’Histoire a le secret, qui remettent tout le système en cause et qui estompent les plus graves dangers.

 

Nous engager en œuvrant pour l’intérêt général. C’est possible dans nos entreprises et ce l’est plus encore dans le monde associatif où les opportunités ne manquent pas.

 

Redonner un sens et une dignité à l’action politique. Il faut inlassablement rappeler que l’objectif premier de la politique, c’est de promouvoir ce qui permet de vivre ensemble : l’ouverture à l’autre, le respect mutuel, la générosité, le désintéressement, le sens du bien public, la passion du débat apaisé… Les médias nous montrent en permanence que les partis politiques trahissent cette mission et que le comportement des responsables n’a rien d’exemplaire. C’est une cause importante de la perte des valeurs et du manque d’intérêt des jeunes pour la politique.

 

Mener des actions concrètes sur le terrain. Quand, par exemple, à l’appel d’une association du 93, un imam, un rabbin et un pasteur vont ensemble dans des écoles pour débattre avec les élèves, chacun respectant totalement l’autre, il n’y a plus de raison que fusent les insultes de sale arabe ou de sale juif. Nous entrons dans une laïcité intelligente… Puissent de telles initiatives se généraliser et s’étendre à d’autres domaines, notamment à celui de la politique !

 

Chacun d’entre nous peut avoir le sentiment qu’il est démuni face à l’ampleur des enjeux et que, même en s’engageant à fond dans les axes qui viennent d’être cités, son action ne sera que dérisoire. Alors, en conclusion, nous nous référerons à un sage, Rabbi Israël Salanter, qui expliquait à la fin de sa vie : A treize ans, je voulais changer le monde, mais j’ai vite constaté que je n’y arrivais pas. Alors je me suis dit plus modestement que j’allais changer le pays dans lequel je vivais ; là aussi j’ai échoué. La vie avançant, j’ai encore restreint mon objectif : changer ma ville ; je n’ai pas davantage réussi. Puis, à l’orée de la vieillesse, changer ma famille ; nouvel insuccès. Alors que la fin de ma vie approchait, j’ai pris une résolution : je vais me changer moi-même. Et j’ai constaté qu’en me changeant moi-même je changeais ma famille et beaucoup plus encore.

 

Claude Liévens

 

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