REVOIR LA PLACE DE L’ISLAM EN FRANCE

La place de l’islam dans l’espace public et sa compatibilité avec les valeurs et les principes de notre République laïque font l’objet de nombreuses interrogations, mais on prend rarement la peine de se demander comment les musulmans de France vivent leur religion.

L’élaboration de notre modèle de laïcité résulte d’un compromis historique, toujours susceptible d’évoluer, et non d’un corpus de valeurs intangibles. Aujourd’hui nous devons faire en sorte que l’islam devienne une composante acceptée de l’identité française, ce qui évitera le développement d’un islamisme identitaire favorable à la radicalisation. Il ne s’agit pas de renier nos valeurs ni de céder aux communautarismes, mais de procéder à certains ajustements pour rendre notre République accueillante à l’islam et mieux y ancrer les musulmans.

La France face à la diversité de l’Islam.

 Dans l’islam sunnite, largement majoritaire en France, il n’y a pas de clergé ou d’institution centralisée qui puisse prendre en charge la régulation institutionnelle des communautés. De plus, il existe une réelle concurrence entre les différentes fédérations : Grande mosquée de Paris, Rassemblement des musulmans de France, Union des organisations islamiques de France, Comité de coordination des musulmans turcs de France etc.

Face à cette multitude de courants dont certains sont contrôlés par des pays étrangers, l’Etat souhaite faire émerger une instance institutionnelle capable de parler au nom de la communauté musulmane. Diverses initiatives ont été prises en ce sens pour aboutir finalement au Conseil français du culte musulman (CFCM) qui, pour aplanir les dissensions entre ses différentes composantes, a prévu une présidence tournante des principales fédérations musulmanes. Mais les conflits demeurent et l’islam peine à répondre aux attentes d’une laïcité qui, à l’origine, a été pensée et conçue à partir d’une religion catholique fondamentalement unitaire.

La laïcité française ne manque pas d’ambiguïtés.

Elle est fondée sur trois critères : la liberté de conscience, la séparation des églises et de l’Etat et l’égalité de traitement. Mais elle fait l’objet de représentations contrastées en fonction de la place relative accordée à chacun de ces critères ; ainsi, les représentants religieux tendront à privilégier la liberté de conscience, les athées la séparation du politique et du religieux et les minorités religieuses l’égalité de traitement. Et surtout, nous assistons à une lutte idéologique. La laïcité de 1905, issue de négociations visant à favoriser la cohésion sociale, était plutôt libérale ; mais nous sommes aujourd’hui confrontés à un certain laïcisme qui ne favorise pas nécessairement la création  d’un vivre-ensemble harmonieux.

Les controverses actuelles portent largement sur l’expression des appartenances religieuses dans la sphère publique. Au cours des dernières années, la laïcité a constamment étendu l’exigence de neutralité au-delà des services publics et des agents publics, visant ainsi :

  • les usagers du service public (loi du 15 mars 2004),
  • l’ensemble de l’espace public (loi de 2010 sur la burqa),
  • toutes les personnes participant à un service public (parents accompagnateurs de sorties scolaires), voire les activités financées, fût-ce partiellement, par de l’argent public (assistantes maternelles).

Nous sommes passés d’une laïcité d’émancipation à une laïcité d’interdiction, voire d’exclusion.

En améliorant la prise en compte de l’islam et en gérant sa place dans la société,
la France favoriserait l’intégration des populations musulmanes.

Quand les musulmans présents en France l’étaient pour quelques années seulement, ils manifestaient peu leur religion dans l’espace public. Maintenant que l’immigration se sédentarise, les musulmans, dans leur grande majorité, souhaitent vivre normalement leur religion, pratiquer leurs fêtes et disposer de lieux de culte. Ils aspirent à être reconnus comme citoyens français sans avoir à renier ni occulter leurs convictions philosophiques ou spirituelles, dès lors que celles-ci sont compatibles avec les valeurs de la République.

L’espace public n’est pas un lieu abstrait formé d’individus sans identité ni conviction ; les différences doivent pouvoir s’y exprimer dans le respect de chacun et de tous. La diversité sociale ne menace pas l’universalité, mais l’uniformité prive l’individu de ses ancrages symboliques et suscite la frustration et le ressentiment. En demandant aux personnes de nier une partie de leur identité, on les incite soit à la stigmatisation/victimisation, soit à la transgression héroïsante, ces deux attitudes favorisant le développement d’un islamisme identitaire. La reconnaissance de l’islam dans l’espace public peut, au contraire, faciliter l’intégration citoyenne. Il faut donc trouver un équilibre qui permette une coexistence pacifique des cultes les uns avec les autres et aussi avec les valeurs et les institutions de la République. C’est dans cette perspective que le principe de laïcité doit être mis en œuvre et le statut de l’islam en France normalisé (au double sens de banalisé et de mis aux normes).

Par principe, l’appartenance républicaine n’est pas exclusive de toute appartenance ethnique, culturelle ou religieuse. Cependant, il faut rester ferme sur les principes qui permettent de donner corps à l’idée de communauté nationale. Nous devons tracer une frontière entre les revendications légitimes (dont la satisfaction évitera de nourrir les communautarismes) et celles qui ne le sont pas.

Comment faire de l’islam une composante acceptée de l’identité française ? Si nous ne répondons pas à cette question, la religion musulmane restera largement soumise à l’influence de pays étrangers. Si on veut créer un islam de France, il faut lui donner les moyens d’assurer son indépendance vis-à-vis de tutelles extérieures. Le paradoxe consiste à ne vouloir pour l’islam de France aucun argent en provenance de l’étranger tout en refusant le principe d’une quelconque participation financière de la puissance publique (alors même que la loi de 1905 le permet).

Le nombre insuffisant des lieux de culte musulmans

L’un des principaux problèmes consiste à traiter équitablement une religion qui ne bénéficie pas du régime applicable aux bâtiments cultuels qui préexistaient à la loi de 1905.

Faute de statistiques confessionnelles, il est difficile d’estimer le nombre de musulmans vivant en France. Selon les estimations du ministère de l’intérieur, il y en aurait 4 à 5 millions, dont environ 2 millions de pratiquants. Dalil Boubakeur avance le chiffre de 7 millions. Il n’est guère plus facile d’estimer le nombre de lieux de culte car une communauté de fidèles peut désigner l’un de ses membres pour être son imam et diriger la prière sans en référer à quiconque. Selon l’Observatoire du patrimoine religieux, il y aurait 2 450 lieux de culte, majoritairement des mosquées de quartier ; 64 % d’entre eux auraient une surface inférieure à 150 m² et seulement 8 % une surface supérieure à 500 m².

On aboutit alors au ratio d’un lieu de culte pour 800 fidèles, ce qui n’est pas suffisant pour les accueillir décemment. Dalil Boubakeur estime qu’il faudrait doubler le nombre de mosquées d’ici deux ans, sans toutefois se prononcer sur la question du financement. Ce déficit de lieux de culte est susceptible de nourrir, au sein de la communauté musulmane, l’impression d’être défavorisée par rapport à d’autres religions, notamment au catholicisme qui bénéficie de l’usage d’édifices dont les pouvoirs publics sont propriétaires et dont les charges d’entretien reposent essentiellement sur les collectivités.

Par ailleurs, cette pénurie laisse le champ libre à la pérennisation de l’islam des caves. Rappelons qu’à la fin des années 1950, les premiers foyers de travailleurs immigrés (principalement originaires du Maghreb) étaient équipés de locaux de prière pour la pratique du culte musulman. Mais, au fil des années, certains de ces lieux ont été investis par des personnes extérieures aux foyers, notamment par des islamistes radicaux, entraînant une désaffection de certains résidents qui n’adhéraient plus aux prêches et aux idées diffusées.  Cet islam des caves a invoqué le droit d’usage pour lutter contre certaines fermetures de salles envisagées dans le cadre d’opérations d’amélioration de l’habitat. Simultanément, la surveillance des lieux de culte clandestins est devenue de plus en plus difficile et plusieurs cas de radicalisation ont été signalés.

Le libre exercice du culte, garanti par l’article 1er de la loi de 1905, ne se conçoit pas sans un lieu pour le pratiquer. Ce principe s’apparente à un droit-créance et implique une action positive de la puissance publique. Il conduit à s’interroger sur l’interdiction du subventionnement public des cultes (et donc des lieux qui leur sont dédiés), stipulée à l’article 2 de la même loi. Mais il faut garder à l’esprit que cet article est nuancé par l’article 13 qui autorise l’État, les départements et les communes à engager les dépenses nécessaires pour l’entretien et la conservation des édifices cultuels dont ils sont propriétaires.

Les collectivités territoriales qui le souhaitent peuvent prêter leur concours à l’édification de nouveaux lieux de culte au moyen de trois mécanismes distincts :

  • en garantissant les emprunts contractés par les associations cultuelles pour financer des édifices cultuels. En 1961, le législateur a accordé cette faculté pour les agglomérations en développement ; le Sénat a préconisé d’étendre ce mécanisme à l’ensemble du territoire ;
  • en mettant à disposition de ces associations des terrains constructibles en contrepartie d’une redevance modique, via des baux emphytéotiques administratifs cultuels (dont la durée peut aller de 18 et 99 ans). Cette pratique a été autorisée par une ordonnance de 2006 et consacrée par une décision du Conseil d’Etat en 2011. Le preneur du bail finance la construction et l’entretien de l’édifice cultuel. Puis, au terme du bail, la collectivité territoriale en devient propriétaire ; elle peut alors le laisser à la disposition de l’association cultuelle à titre onéreux ou l’exploiter à des fins économiques ;
  • en accordant des subventions pour financer la partie culturelle de projets immobiliers qui comportent à la fois une dimension culturelle et une dimension cultuelle. En 2011, cinq décisions du Conseil d’état ont précisé les modalités correspondantes.

L’Institut des cultures d’islam (ICI) à La Goutte-d’Or, inauguré en 2013, a fait l’objet d’un mécanisme de ce type. Le bâtiment abrite une salle de prière pouvant accueillir 400 fidèles et des espaces culturels, des bureaux, des salles d’exposition, des salles de formation, un café, un salon de thé et un hammam. Pour le construire, la ville de Paris a investi 13,5 millions d’euros, puis elle a vendu le premier étage (où se situe la salle de prière) à l’association propriétaire de la grande mosquée de Paris (pour 2,2 millions d’euros). La collectivité a donc assuré la maîtrise d’ouvrage de la construction du bâtiment, mais la salle de prière relève de financements privés et d’une organisation distincte, dans le strict respect du principe de laïcité. Une convention définit la répartition des frais inhérents à la copropriété. La programmation culturelle est réalisée en toute indépendance vis-à-vis de l’association cultuelle. Ainsi, en faisant cohabiter un projet culturel municipal et des activités religieuses privées, la mairie de Paris apporte une réponse pragmatique au déficit de lieux de culte musulmans tout en fournissant un cadre propice au dialogue et aux échanges.

L’autonomisation du culte musulman implique une plus grande transparence sur le financement des lieux de culte ; les représentants de la communauté musulmane doivent assumer une double responsabilité :

  • garantir la soutenabilité financière des projets et la fiabilité des bailleurs de fond. Les maîtres d’ouvrage des édifices cultuels ont l’obligation de produire un plan de financement et de contrôler l’origine des fonds ;
  • coordonner et rationaliser les initiatives locales. Toute demande de construction d’une mosquée ou d’une salle de prière doit reposer sur une concertation démontrant que le projet est le reflet d’une volonté collective, au service de l’ensemble des musulmans vivant sur un même territoire.

En répondant à ces exigences, les associations musulmanes travaillent de façon plus collégiale et deviennent de véritables acteurs de l’avenir de l’islam de France.

La formation des cadres religieux musulmans

Un autre enjeu fondamental réside dans la formation des cadres religieux musulmans. Il y aurait environ 1 800 imams officiant en France (contre 800 en 1995). 25 à 30 % d’entre eux seraient de nationalité française et la quasi-totalité des imams rémunérés à temps complet seraient des agents cultuels turcs, algériens ou marocains en position de détachement et formés dans leur pays d’origine. On peut donc s’interroger sur l’adéquation entre leur formation et leur mission en France.

La formation des imams et des autres leaders religieux (présidents ou recteurs de mosquées, présidents d’associations et aumôniers) est un élément important de l’intégration des communautés musulmanes dans l’hexagone. Elle correspond aussi à une attente réelle de fidèles qui souhaitent que leur culte soit en phase avec leur vécu quotidien dans la société française. Les pouvoirs publics doivent contribuer à la formation intellectuelle (théologique, juridique, linguistique…) des cadres religieux musulmans officiant en France. Il s’agit de promouvoir des personnalités capables de diffuser un islam porteur des valeurs communes et d’encourager le processus d’intégration, contribuant ainsi à éviter l’instrumentalisation politique radicale de l’islam.

Deux moyens peuvent y contribuer :

  • la formation civile et civique des cadres religieux, via des diplômes universitaires dédiés (DU) délivrés par les universités publiques ou les établissements privés d’enseignement supérieur reconnus par l’Etat. Ces DU visent à transmettre des connaissances relatives au contexte politique et social français (en mettant l’accent sur le droit et les institutions), à proposer une approche universitaire de la science des religions et à fournir des outils de gestion des institutions cultuelles. Le premier de ces DU (interculturalités, laïcité, religions) a vu le jour au sein de l’Institut catholique de Paris. A terme, le recrutement des aumôniers des hôpitaux, de l’armée et des établissements pénitentiaires pourrait être soumis à l’obtention d’un DU. Les modalités d’équivalence ou de prise en charge financière devront cependant être précisées ;
  • la formation théologique non confessionnelle. L’Université de Strasbourg propose une formation en droit musulman et en islamologie, sanctionnée par un diplôme universitaire, dans une démarche historico-critique et comparatiste. Mais, en dehors de cet exemple, il y a très peu d’enseignement de théologie dans les universités publiques françaises. Pourtant, l’étude scientifique et distanciée des traditions et des formes de pensée religieuse favoriserait la connaissance réciproque et le décloisonnement ; elle permettrait de mieux reconnaître la diversité des étudiants. Elle contribuerait à pallier les lacunes de la transmission mémorielle qui conduisent à rechercher des références dans les formes les plus radicales de la religion ou du nationalisme arabe.

A partir des années 1990, un enseignement supérieur islamique a progressivement émergé dans des établissements privés pour permettre aux musulmans (notamment aux cadres religieux) de se former aux sciences islamiques. A l’exception de l’Institut al-Ghazali, la majorité de ces établissements véhicule un islam fortement marqué par l’idéologie des Frères musulmans. La dimension normative de l’islam y est souvent survalorisée (apprentissage et récitation du Coran, sciences du hadith, jurisprudence islamique), au détriment des apports de l’islamologie contemporaine et de l’enseignement de disciplines profanes (sociologie, histoire, droit, institutions françaises…)

En dépassant cette approche confessionnelle, les instituts musulmans pourraient recevoir des financements publics et favoriser l’émergence d’une élite musulmane française. Ils pourraient proposer des cursus d’islamologie ouverts à tous, dans une approche scientifique et critique, ou bien intégrer des DU de formation civile et civique. Les responsables musulmans sont sensibles à cette question et s’interrogent sur la forme juridique que pourrait prendre un Institut d’études islamiques et sur les grandes lignes de son programme d’enseignement. Depuis 2013, le CFCM réfléchit à la mise en place d’une instance qui lui serait rattachée et qui serait en charge des cadres religieux musulmans, de leur statut et de leur formation. Pour le moment, ces réflexions ne semblent guère avoir abouti à un résultat concret.

Pour conclure…

Le présent article s’inspire largement d’un rapport beaucoup plus vaste, riche et détaillé de l’Institut National des Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice, intitulé « radicalisation islamiste et filières djihadistes : prévenir, détecter, traiter ». Le lecteur pourra s’y référer pour approfondir des points particuliers.

Si, au terme de notre travail, il fallait privilégier quelques orientations simples, nous proposerions les trois suivantes :

  • Refuser une laïcité d’interdiction pour revenir à une laïcité libérale qui favorisera l’acceptation de l’Islam comme composante de l’identité française et la création d’un vivre-ensemble harmonieux.
  • Favoriser les relations entre les associations cultuelles musulmanes et les collectivités territoriales, non seulement pour prévenir la radicalisation mais aussi lorsqu’il s’agit de construire des lieux de culte répondant aux besoins de l’ensemble des musulmans vivant sur le même territoire.
  • Développer dans les universités des cursus de théologie non confessionnelle. Simultanément, inciter les instituts islamiques à élargir la gamme de leurs enseignements (vers la linguistique comparée, l’exégèse critique, l’histoire de la laïcité, la sociologie des religions, le droit civil etc.).

Claude Liévens

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