RISQUES, DEVELOPPEMENT, SECURITE HUMAINE ET DEMOCRATIE

 

La sécurité des systèmes

 

« Risques, développement, sécurité humaine et démocratie », vaste sujet pour cette dernière table ronde du 11ème forum mondial du développement durable, dont je me hasarde à présenter une courte synthèse tout en développant quelques aspects qui n’ont pas été abordés par les intervenants. Je commencerai par évoquer les méthodes d’analyse de la sécurité des systèmes, qui ont été élaborées dès la fin des années 1960 et qui consistent :

  • à imaginer tous les scénarios susceptibles d’entraîner un dysfonctionnement grave du système considéré ;
  • à calculer les probabilités d’occurrence de chacun de ces scénarios ;
  • à évaluer la nature et la gravité de leurs conséquences ;
  • à déterminer si les couples « probabilité – gravité » ainsi évalués sont acceptables en fonction d’objectifs clairement fixés.

 

De telles méthodes, nées dans le nucléaire, ont été rapidement utilisées dans d’autres secteurs, par exemple en Europe dans l’aéronautique civile. En effet, le transport supersonique imposait d’ouvrir des nouveaux domaines de vol et de mettre en œuvre des solutions techniques innovantes. Pour assurer la sécurité de l’appareil et permettre sa certification, les constructeurs et les autorités publiques ne pouvaient pas se contenter des règles de l’art issues de l’expérience, qui constituaient pourtant le fondement des règlements de navigabilité existants, notamment de la FAR (Federal Aviation Regulations), part 25.

 

Il a été décidé, dans le programme Airbus, de profiter de l’investissement intellectuel ainsi réalisé et de mener des analyses de sécurité des systèmes parallèlement au strict respect de la FAR 25. En tant que responsable du Bureau officiel de certification de l’Airbus, j’avais, lors de notre première rencontre, exposé cette démarche à l’Administrateur de la FAA (Federal Aviation Administration), en précisant que nous comptions sur cette double approche pour compenser le déficit d’expérience en service que nous avions alors par rapport à l’autorité publique et aux constructeurs américains. L’Administrateur avait manifesté un vif intérêt pour notre approche, considérant qu’elle permettait d’atteindre le meilleur niveau de sécurité possible. Il souhaitait être informé de nos travaux relevant de la sécurité des systèmes, mais sans les intégrer au processus de certification américain.

 

Il m’expliqua que si, dans les actions judiciaires engagées aux Etats-Unis à la suite d’un accident, les constructeurs et l’autorité de certification démontraient que les règles de l’art figurant dans la FAR 25 avaient été parfaitement respectées, aucune faute ne pouvait être retenue à leur encontre. En revanche, si des analyses de sécurité des systèmes avaient été bien menées, le scénario qui devait conduire à l’accident avait été vraisemblablement identifié, étudié et jugé acceptable compte tenu de sa faible probabilité d’occurrence ; dès lors, le tribunal pouvait reprocher d’avoir permis le vol d’un avion qui présentait un risque connu et prononcer des condamnations à l’encontre du constructeur, de l’administration concernée ou de certaines personnes y travaillant. Cette anecdote illustre le fait que l’aspect judiciaire peut faire peser, sur les différents acteurs, des menaces susceptibles de les dissuader de conduire des analyses de sécurité avec la détermination et la transparence souhaitables.

 

Entreprendre une analyse de sécurité, c’est d’abord reconnaître que le risque zéro n’existe pas. C’est aussi mettre en exergue l’aspect gravité, ce qui peut freiner les prises de décision, notamment quand elles font l’objet d’un processus démocratique influencé par les joutes politiciennes. Au cours des quarante dernières années, les risques étudiés sont devenus plus nombreux et plus complexes. Paul Ohana a parfaitement illustré cette évolution. Le développement de l’informatique entraîne la prolifération des virus et du piratage. Aux domaines essentiellement techniques (nucléaire, aéronautique, transports, poudres et explosifs, installations industrielles…) se sont ajoutés des domaines à forte composante humaine ou sociale (risque climatique, risque géostratégique, risque politique, risque sécuritaire etc.). Et le nombre des acteurs qui interviennent s’accroît sans cesse (ONG, groupements d’intérêts, simples consommateurs, criminalité organisée…). Les grands systèmes eux-mêmes sont de plus en plus interconnectés. Tout ce foisonnement explique la création de directions du risque dans certaines entreprises et l’apparition de consultants spécialisés. Il confirme aussi l’importance des méthodes d’analyse de la sécurité des systèmes dans la maîtrise des risques auxquels nos sociétés sont confrontées et la nécessité de recourir fréquemment à des simulations à grande échelle. Il conviendra donc de développer les formations correspondantes dans nos enseignements supérieurs.

 

D’autre part, au-delà des inévitables ambiguïtés sémantiques, il faut tenir compte de l’écart entre la sécurité objective (qui peut être mesurée par le nombre d’accidents ou d’agressions) et la sécurité ressentie ; cet écart ne fait que croître, du fait notamment de l’influence des médias. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’aujourd’hui le trafic de faux médicaments, activité particulièrement rentable de la criminalité organisée, est beaucoup plus meurtrier que le terrorisme. Pourtant, qui s’en soucie vraiment, en dehors de quelques experts du domaine et de rares policiers très spécialisés ?

 

Anticipation, effort permanent et démarche démocratique

 

L’article de Jean-François Sorro nous donne un bel exemple de la manière dont peuvent être traités les risques naturels majeurs, caractérisés eux aussi par leur faible fréquence et leur immense gravité. Il met en évidence la nécessité de travailler dans la durée, ce qui permet d’utiliser tous les progrès réalisés dans la connaissance des risques existants et des technologies susceptibles d’en limiter la gravité. Il nous aide à prendre conscience de la nécessité d’actualiser et d’exploiter les analyses de sécurité pendant toute la durée de vie des systèmes, bien après qu’aient été opérés les choix fondamentaux et autorisées les activités correspondantes. C’est vrai aussi dans les systèmes à forte dominante technologique. J’en donnerai trois illustrations.

  • Meilleure connaissance des risques : Dans les années 1960, les spécialistes de la sécurité nucléaire (au moins en Europe) n’évoquaient guère les risques de tsunami. Ils n’ont perçu que progressivement, notamment à la suite des catastrophes de 1976 et 1992, les effets conjoints d’un séisme et d’un raz de marée. Il est clair que ceci devait modifier profondément leur point de vue sur certains programmes auxquels ils pouvaient participer, à un titre ou à un autre.
  • Retour d’expérience en service : Dans l’exploitation d’une flotte d’avions de transport, il arrive que certains équipements ou composants aient une fiabilité très inférieure aux prévisions. En réexaminant tous les scénarios qui incluent les défaillances correspondantes et dont la probabilité se trouve ainsi accrue, on peut définir des mesures (limitation du domaine de  vol,vérifications supplémentaires, consignes de pilotage…) qui permettent de rétablir un niveau de sécurité convenable en attendant que le problème technique soit résolu.
  • Maintien de la sécurité face à d’autres exigences : Restons dans le domaine de l’aviation civile dont, dès l’origine, le défi majeur fut la sécurité. Aujourd’hui, le niveau de sécurité atteint semble assez satisfaisant, même si des catastrophes se produisent de temps à autre. Peut-être le défi des cinquante prochaines années sera-t-il le low cost, la recherche opiniâtre de solutions plus économiques. Seule l’application très rigoureuse de méthodes éprouvées, sous l’autorité d’institutions publiques fortes, permettra d’éviter que la réduction des coûts ne se fasse au détriment de la sécurité.

 

L’article de Richard Roll montre que cette impérieuse nécessité de se situer dans le long terme et d’anticiper touche particulièrement le domaine de la défense. Heureusement, les affrontements directs, si meurtriers, entre les états les plus puissants semblent avoir disparu. Mais l’éventail des conflits s’élargit sans cesse et les acteurs se diversifient (rebelles issus de minorités mal considérées, terroristes, extrémistes se réclamant d’une religion, trafiquants…), mêlant subtilement les actes de guerre, les attentats, les menaces, les affaires et la communication. Face à cette évolution, qui renforce l’importance du renseignement, l’esprit de défense doit s’adapter au contexte d’interconnexion croissante des systèmes, notamment sociaux et économiques. Il est nécessaire que les citoyens comprennent les risques et qu’ils en partagent l’appréciation. Ceci exige notamment qu’ils partagent une véritable culture du débat et que les mécanismes d’arbitrage soient acceptés par toutes les parties prenantes. Nous sommes ici au cœur des valeurs démocratiques. Mais une société telle que la nôtre, malgré les valeurs démocratiques dont elle se flatte si souvent, est-elle en mesure d’opérer les choix qui lui permettront de réaliser le meilleur compromis entre les risques et le développement ?

 

Pour illustrer cette question, je me référerai à la difficile problématique des choix en matière d’énergie :

  • Pour permettre la croissance économique (ou pour éviter que la décroissance ne soit trop rapide), il est nécessaire d’augmenter la consommation d’énergie (ou de la maintenir sensiblement au niveau actuel).
  • Afin d’éviter que le réchauffement climatique n’ait des conséquences dramatiques pour des milliards d’individus, il faut réduire fortement les consommations de pétrole, de gaz et de charbon, alors que ces ressources sont disponibles et que des consommateurs sont prêts à en payer le prix.
  • La production nucléaire n’émet pas de gaz à effet de serre et, grâce aux surgénérateurs, la ressource sera surabondante. Un accident nucléaire grave entraîne peu de morts mais rend durablement inutilisable un territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Sa probabilité est très faible (bien que non nulle), mais l’opinion publique y est extrêmement sensible ; les lobbies antinucléaires s’expriment donc sur un terrain qui leur est favorable.
  • Les énergies renouvelables offrent des perspectives intéressantes, mais elles sont très coûteuses et nous avons de moins en moins d’argent…

 

Après avoir rappelé cette problématique, Henri Prévot a posé la question-clé : Les pays qui possèdent la technologie nucléaire n’auraient-ils pas le devoir de mettre au point des techniques de surgénération intrinsèquement sûres qui procureraient à l’humanité une énergie abondante sans émission de gaz à effet de serre ? On peut craindre que ne se réalise en France un scénario beaucoup moins volontariste :

  • Pour satisfaire les exigences des lobbies antinucléaires, les programmes liés à l’énergie nucléaire seront fortement réduits et étalés dans le temps (ce qui n’est pas nécessairement la meilleure solution en matière de sécurité).
  • Les pouvoirs publics lanceront quelques actions ponctuelles en faveur des énergies renouvelables, sans véritable retombée pour notre industrie. Récemment, l’aide apportée à la production d’électricité photovoltaïque sous forme d’allègements fiscaux ou de rachats d’électricité à un prix très élevé a conduit les bénéficiaires à installer des panneaux solaires fabriqués en Chine.
  • Le coût des sources d’énergie importées continuera à croître, plongeant dans la précarité énergétique une partie de plus en plus importante de la population. L’exploitation du gaz de schiste pourrait améliorer la situation de notre pays mais l’idéologie semble interdire toute réflexion sur cette filière.
  • Le réchauffement climatique et ses conséquences dramatiques (surtout pour les pays du Sud), apparaîtront comme une catastrophe naturelle, exonérant les responsables politiques et les états démocratiques de toute responsabilité.

Dérives et discriminations dans le traitement du risque

 

Nous avons, jusqu’à présent, évoqué quelques domaines où, en dépit de difficultés bien réelles, les parties prenantes essaient de traiter les questions de sécurité de manière relativement rationnelle. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas et on aboutit facilement à des situations absurdes.

 

Pour illustrer ce propos, je me référerai d’abord à une tradition très ancienne : le départ du jardin d’Eden, que Paul Ohana a évoqué dans une autre perspective (montrer que certaines catastrophes pouvaient résulter de causes simples et humaines). Dans la Genèse, Dieu met Adam en garde contre la consommation de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais (2,17). Mais, un peu plus loin (3,3), le Livre rapporte la conversation dans laquelle Eve explique au serpent que Dieu a dit de ne pas manger du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin et de ne pas y toucher. On remarque deux grandes différences entre ces extraits :

  • le fondement profond de l’interdiction (le risque associé à la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais) a disparu ;
  • l’interdiction (en consommer) se trouve amoindrie par des considérations secondaires (y toucher), ce qui dévalorise l’autorité divine.

 

N’y a-t-il pas là la clé d’un des drames de nos sociétés : le fait de banaliser des exigences fortes, nécessaires à la sécurité ou au bien-être de tous, en oubliant leur véritable fondement et en les noyant au milieu de considérations secondaires ? Telle est l’origine de la frénésie normative qui, dans de nombreux domaines, se traduit par une prolifération de textes qui gaspillent une énergie considérable. On pourrait aussi évoquer, par exemple, le glissement progressif des impératifs de la sécurité routière vers le piégeage systématique des usagers de la route. Dans tous les cas de ce type, la conséquence la plus grave, c’est sans doute la détérioration de l’image de la puissance publique qui ouvre un large boulevard à ceux qui, par intérêt, revendiquent la réduction du rôle de l’Etat. Le citoyen moyen adhère spontanément à leur point de vue car, pour lui, a priori, moins d’Etat, c’est moins de tracasseries.

 

Mais, pour montrer la différence de traitement entre différents secteurs d’activité quand il s’agit de maîtriser les risques, je m’attarderai sur certains produits financiers créés depuis le début de la dérégulation. Ce sujet n’a guère été traité au cours du présent forum. Pourtant, lesdits produits, après l’enrichissement de quelques-uns, conduisent inéluctablement à des catastrophes macroéconomiques que les autorités gouvernementales (notamment américaines) n’ont jamais cru utile de prendre en compte. Le dire, ce n’est pas être antilibéral ! De même que revendiquer la sécurité du transport aérien, ce n’est pas demander son éradication !

 

Chaînes de Ponzi et crédits subprimes

 

Nous savons qu’une chaîne de Ponzi consiste à rémunérer fortement les investissements faits par les clients au moyen des fonds procurés par les nouveaux arrivants ; évidemment, quand le flux des nouveaux arrivants devient insuffisant pour verser les rémunérations promises, la pyramide s’effondre. Plus ou moins rapide, l’issue est inexorable. La loi interdit cette pratique et Bernard Madof en fait les frais. Mais les spéculateurs comprennent vite qu’il est difficile de sanctionner une chaîne de Ponzi si celle-ci n’est pas élaborée au profit d’un individu unique facilement identifiable. Ils améliorent donc le scénario pour encaisser des bénéfices analogues sans prendre le risque de croupir en prison.

 

Et ceci conduit à la crise des crédits subprimes ! Au tournant du millénaire, les prix sur le marché immobilier américain augmentent d’environ 15 % par an et Alan Greenspan, à la tête de la Fed (Federal Reserve System), encourage le développement du crédit hypothécaire. Les institutions concernées accordent des prêts de plus en plus nombreux sans trop s’interroger sur la solvabilité des candidats à la propriété, en gageant les crédits accordés sur les biens que les ménages achètent ou qu’ils possèdent déjà. Le plus souvent, les prêts portent sur la quasi-totalité du capital et, dans les premières années, l’acheteur n’a presque rien à rembourser ; cette facilité masque le caractère exorbitant des taux d’intérêt réellement pratiqués. Quand le futur acheteur évoque le choc des remboursements à venir, on le rassure toujours avec le même argument : « Même si votre situation ne s’est pas améliorée, votre bien aura pris tellement de valeur que nous pourrons vous accorder un nouveau prêt gagé sur ce même bien pour rembourser votre prêt initial. » A la limite, on peut payer ses dettes grâce à l’augmentation permanente de la valeur du bien ainsi acquis.

 

Certains spécialistes, dont Gaël Giraud dans « Illusion financière », ont montré que le mécanisme des crédits subprimes s’apparente à celui d’une chaîne de Ponzi, en plus sophistiqué. Il en a les deux caractéristiques fondamentales : 1)  promettre de l’argent facile, 2) rembourser une dette par une autre. Les nouveaux arrivants sont ceux qui, par leur achat, contribuent à la hausse des prix de l’immobilier et donc de la valeur des gages sur lesquels les prêts sont adossés. La catastrophe macroéconomique est inexorable à moyen terme : Un tel système s’effondre quand le flux de nouveaux arrivants faiblit, entraînant une modération des prix de l’immobilier, laquelle rend problématique l’octroi de nouveaux crédits. En dix ans, les souscriptions annuelles de crédits subprimes passent de 30 G$ à plus de 600 G$. A Wall Street, les profits se comptent en centaines de milliards de dollars, les bonus annuels s’envolent, les traders et les PDG gagnent des sommes énormes, qu’ils conserveront après l’inexorable effondrement. Celui-ci se produit en 2007, en partie sous l’effet de l’envolée du cours du pétrole qui dévalorise les maisons situées en banlieue (du fait de l’augmentation du coût des trajets vers les lieux de travail). Trois millions de ménages américains, souvent pauvres et surendettés, ont à payer des dettes qui, au total, représentent 2 500 G$. Ils se tournent évidemment vers les institutions qui leur avaient promis des nouveaux prêts en cas de besoin, pour s’entendre répondre que, la valeur de leur bien ayant diminué, il est impossible de leur accorder un autre crédit. En 2008, les ménages concernés voient leurs biens saisis puis certaines institutions de crédit font faillite.

 

Titrisation et CDO

 

Le scénario des subprimes comporte une faille. S’ils gardent en leur possession les créances douteuses, les organismes qui ont consenti les prêts subissent des pertes importantes et peuvent être conduits à la faillite au moment où le dispositif s’effondre. Bien sûr, les véritables responsables ont déjà mis leurs profits et leurs bonus à l’abri, mais ils n’ont pas vraiment maximisé leurs gains. Comme le disait si joliment Chuck Prince, PDG de Citibank : « Il faut danser jusqu’à ce que la musique s’arrête » ; et là, la musique s’arrête trop tôt. Les spéculateurs trouvent la solution : lorsqu’on détient une créance qui est ou peut devenir douteuse, il suffit de la transformer en un actif financier qu’on échange sur les marchés de gré à gré. Ainsi naît la titrisation. Si on doute de la solvabilité de certains débiteurs, il suffit de titriser les créances correspondantes, d’obtenir le AAA ou le AA d’une agence, de les transmettre rapidement (après avoir pris son bénéfice) à un autre investisseur qui, à son tour… etc. Très souvent, le titre atterrit dans le bilan d’une grande banque. Bien entendu, la catastrophe macroéconomique est inexorable à moyen terme. Un jour, il devient patent que les créances ne seront jamais honorées et que, malgré leur AAA ou leur AA récent, les titres correspondants ne valent rien. La musique s’arrête ; les danseurs gardent les bénéfices qu’ils ont pris et, dans les banques qui ont recueilli les titres, les pertes se multiplient.

 

Mais la musique ne joue pas encore assez longtemps pour maximiser les gains et les banques peuvent devenir méfiantes. Les spéculateurs comprennent qu’on peut occulter la dangerosité des produits en les opacifiant. Le plus simple, c’est de mélanger les créances douteuses avec d’autres, réputées plus sûres, qui servent de masque et mettent les investisseurs en confiance. C’est la technique du tranching ; elle donne naissance aux CDO (Collateralized debt obligations), structurés en tranches : en haut les tranches senior réputées très solides, au milieu les tranches mezzanine déjà moins sûres, au fond les tranches equity nettement douteuses. Aux arguments de vente de la titrisation (ça rapporte beaucoup et c’est noté AAA ou AA) s’en ajoute un nouveau : il est impossible que toutes les tranches s’effondrent en même temps. On oublie l’expérience ancestrale de l’effet domino ; et la difficulté d’évaluer la corrélation entre les risques liés aux créances appartenant à des tranches différentes sert plutôt à s’affranchir des règles prudentielles qu’à les renforcer. En 2006, le montant des émissions de CDO atteint 470 G$. Là aussi, la catastrophe macroéconomique est inexorable à moyen terme. Les créances douteuses s’effondrent, les opérateurs prennent soudain conscience d’une possible corrélation entre les risques inhérents aux différentes tranches et la panique s’installe. C’est effectivement ce qui se produit lorsque le marché des CDO s’écroule, peu après le début de la crise de 2008.

 

CDS

 

Si, en matière d’assurances, j’avais voulu décrire une situation cauchemardesque, j’aurais retenu le scénario suivant. Ma maison est totalement détruite parce qu’une bande d’individus l’a incendiée. Quand je vais porter plainte, on me dit que le comportement de ces individus est parfaitement légal. Un peu plus tard, j’apprends que chacun d’eux a reçu, à titre d’assurance, une indemnisation représentant plusieurs fois la valeur de cette maison qu’ils ont brûlée. Si je raconte ce scénario à des personnes qui connaissent mal les produits financiers, je serai soupçonné de paranoïa.  Pourtant, c’est exactement ce scénario que les spéculateurs ont réalisé en inventant les CDS (Credit Default Swap). Il s’agit de polices d’assurance qui peuvent notamment couvrir des CDO. Mais, à l’inverse des assurances classiques, les investisseurs peuvent souscrire des assurances relatives à des titres qu’ils ne possèdent pas et contre lesquels il ne leur est pas interdit de spéculer. Voilà un nouveau jouet fascinant ! Ainsi, la filiale de produits financiers d’AIG à Londres émet pour 500 G$ de CDS, souvent pour des CDO adossés à des subprimes. Là aussi, la catastrophe macroéconomique est inexorable à moyen terme. Lorsque des sinistres importants apparaissent, avec un nombre élevé de souscripteurs de CDS, le montant des remboursements devient considérable et peut mettre l’émetteur en difficulté, voire en faillite. Mais qu’importe ? Entre temps, les CDS n’étant pas réglementés, l’émetteur n’est pas obligé de provisionner les pertes éventuelles ; il peut donc payer des bonus colossaux.

 

Les banques d’affaires s’endettent inlassablement pour créer plus de CDO et acheter plus de CDS. On peut citer l’exemple de Goldman Sachs, particulièrement dynamique pour les subprimes et les CDO. En mai 2006, son PDG, Henry Paulson, est nommé secrétaire au Trésor et remplacé par Lloyd Blankfein. Un nouveau pas est alors franchi : Non content de vendre des CDO toxiques, dont la qualité est vantée auprès de ses clients, Goldman Sachs spécule activement contre eux après avoir acheté à AIG les CDS correspondants. Trois ans plus tard (donc après l’effondrement), Lloyd Blankfein dépose devant le Congrès. On lui demande : « Vous avez vendu des titres que votre propre équipe considérait comme éminemment risqués et contre lesquels vous étiez résolu à parier. Qu’en pensez-vous ? » La réponse est claire et pertinente : « Pour un teneur de marché, ce n’est pas un conflit. » AIG s’effondre en septembre 2008 et passe sous la tutelle de l’Etat ; finalement, son renflouement coûtera plus de 150 G$ au contribuable américain, mais les responsables du désastre conserveront leurs primes et leurs bonus.

 

Ainsi, la crise financière de 2008 résulte largement de l’effondrement de produits financiers dont la dangerosité était évidente. Comment est-on arrivé à concevoir et à commercialiser de tels produits ? Raghuram Rajan, économiste en chef du FMI, avait déjà répondu à cette question en 2005, devant les patrons de toutes les banques centrales, dans une présentation intitulée « Le développement financier est-il un risque pour le monde ? ». Il avait montré que l’attribution de bonus considérables fondés sur les profits à court terme (évidemment sans contrepartie en cas de pertes ultérieures) poussait les responsables des banques à prendre des risques excessifs conduisant à la destruction assez rapide de leur firme, voire du système financier dans son ensemble. Tout confirme qu’en maximisant leurs profits à court terme certains responsables de la sphère financière ont plongé l’ensemble de l’économie dans la crise et de nombreux peuples dans le sous-développement durable.

 

Les gouvernements ont créé les conditions favorables à ce désastre en supprimant, au nom de la dérégulation, les règles prudentielles qui existaient dans les années 1980, aux Etats-Unis comme ailleurs. En 1999, les banques de dépôt ont été autorisées à faire des placements à risques, donc à spéculer avec l’argent de leurs clients ; c’était déjà le cas pour les sociétés d’épargne et de crédit. En 2000, la loi de modernisation des marchés à terme a interdit toute réglementation des produits dérivés (ce qui a permis l’essor des CDO et des CDS). En 2004, la limitation du levier a été supprimée. Et on n’a guère tiré les leçons des catastrophes observées ; il aura fallu attendre novembre 2012 pour interdire, au sein de la zone euro, l’achat de CDS couvrant des risques qu’on ne porte pas.

 

 O – O – O

 

Le risque est inhérent à la vie ; vivre, c’est prendre des risques et c’est aussi en subir. La qualité de la vie résulte en partie du rapport entre le risque choisi et le risque subi. Pour toute activité, le risque peut être évalué et maîtrisé ; les méthodes d’évaluation ne sont pas parfaites, mais elles s’améliorent sans cesse. Cependant l’attitude de l’autruche est parfois confortable pour se rassurer, pour perpétuer les mythes du risque zéro et de l’infinie précaution, voire pour se prémunir de poursuites judiciaires.

 

Le processus de prise de risque doit répondre au principe de subsidiarité. Si, dans une activité donnée, les conséquences d’un dysfonctionnement, d’un accident ou d’une évolution défavorable ne touchent que l’individu ou le groupe cohérent d’individus qui pratique cette activité, c’est à lui qu’appartient la décision de prendre le risque correspondant. La société doit simplement s’assurer que les personnes concernées disposent de l’information nécessaire et non biaisée au moment de prendre leur décision. En revanche, toute activité susceptible de faire courir un risque important à la communauté doit être encadrée par la puissance publique. C’est évidemment le cas dans de nombreux domaines comportant des dangers potentiels, tels que les transports et la circulation automobile, les médicaments, les matières explosives, l’énergie et le nucléaire, l’alimentation etc. Il revient aussi à la puissance publique de définir et de mettre en œuvre les mesures à prendre face aux risques de catastrophes naturelles. Il se peut que les choix soient difficiles : Quelle hiérarchie établir entre des risques différents ? Jusqu’où faire jouer la solidarité ? Faut-il se prémunir contre des risques qui ne se concrétiseront peut-être jamais, alors que tant d’investissements seraient nécessaires pour le bien-être, la santé et même la dignité des citoyens ? L’analyse de la sécurité des systèmes ne permet pas de répondre à ces questions mais elle contribue à les poser convenablement.

 

Des principes analogues à ceux que nous venons de résumer doivent être mis en œuvre dans le domaine financier. Il faut que chaque activité et chaque produit soient soumis à une analyse de sécurité comportant une évaluation macroéconomique sérieuse des conséquences des scénarios possibles, ce qui permettra enfin à la puissance publique de prendre les décisions qui lui incombent.

 

Claude Liévens

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