Intervention de Michel DERDEVET

Secrétaire général, membre du directoire d’ERDF

Professeur à l’IEP et au Collège d’Europe de Bruges

La politique européenne de l’énergie semble aujourd’hui tiraillée entre des tendances centripètes et des tendances centrifuges, entre l’évocation à Bruxelles d’une « Union de l’énergie » et les souverainismes énergétiques renforcés dans les Etats membres. Les sujets d’intérêt commun semblent faire défaut ; et pourtant, les infrastructures énergétiques, qui relient les pays européens les uns aux autres et qui surtout sont au cœur de l’arrivée des énergies renouvelables et de la transition vers le numérique, peuvent donner du sens à une Europe de l’énergie renforcée. Les enjeux stratégiques liés aux bouleversements en œuvre sont si importants que, même avec des choix nationaux différents, des cultures démocratiques et énergétiques fort éloignées, il y a un besoin important de penser désormais les réseaux au niveau européen. Si ce colloque avait eu lieu il y a dix ans, on n’aurait parlé sans doute que des réseaux de transport, des interconnexions, de leur renforcement et on aurait cité quelques chiffres magiques. Mais aujourd’hui, l’enjeu, c’est de penser les réseaux plus globalement. Même si on ne peut guère envisager une fusion GRT-GRD (par exemple), il faut raisonner en fonction de la proximité et des réseaux locaux, donc mettre en vision prioritaire les réseaux de distribution. Dans ce colloque, nous avons apporté la démonstration que l’Europe a aussi du sens à travers les infrastructures.

Cela va nous amener aussi à envisager de nouveaux types de régulation et de gouvernance. Or, de ce point de vue, le sujet a été à peine effleuré durant notre journée d’échanges. Je rappelle qu’en France, comme en Allemagne et au Benelux, les réseaux appartiennent aux collectivités ; ERDF n’est que concessionnaire. Et par ailleurs ces collectivités territoriales, qui depuis 1946 sont des autorités concédantes, assurent elles-mêmes une partie de la maîtrise d’œuvre de travaux sur le réseau basse tension, pour un montant équivalent à environ 900 millions d’euros par an. Le modèle français est donc bien plus « mixte » qu’on ne le dit ; il y a déjà une pratique territoriale forte. ERDF a ainsi signé en septembre 2013 avec la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR) un accord historique pour travailler de concert sur la programmation des investissements à 3 ans et assurer une plus grande transparence sur les données cartographiques. Les suivis techniques nous renvoient aux collectivités. Mais il ne faut pas caricaturer. Pour ERDF, l’enjeu majeur, c’est de mieux écouter, de mieux prendre en compte les métropoles et les régions de demain. Ce serait une erreur de renvoyer à un modèle qui serait soit jacobin soit girondin sans rien entre les deux. Il faut mélanger ; les modèles de demain seront à l’évidence « hybrides ». Ainsi nos amis belges réfléchissent à la péréquation et à un modèle intercommunal conduisant à des tarifications plus homogènes. En Allemagne, où les Stadtwerke constituent une « curiosité » par rapport au mode de fonctionnement français, on réfléchit à un modèle impliquant plus de coordination. Nous, Français,  devrons sans doute faire un mouvement dans l’autre sens et en même temps garder les éléments de cohérence et de solidarité du modèle national, tels la péréquation tarifaire, qui garantissent la capacité à mener des grands chantiers. A titre d’exemple, on peut citer le compteur intelligent Linky, qui sera déployé partout en France à compter de décembre prochain et jusqu’en 2021 : c’est grâce à la dimension nationale d’ERDF que les 5 milliards d’euros afférents seront investis ; on n’aurait pas pu y arriver avec une addition de confettis. Le rôle central et la culture d’ERDF sont orientés vers le service public. Nous devons apporter un service de qualité à chaque consommateur et nous devons lui donner des signaux pour lui permettre de mieux gérer sa consommation et de mieux s’engager dans la transition énergétique.

Quand on regarde par ailleurs notre futur proche, le lien entre les métropoles, qui vont capter demain les richesses de la collectivité, et les territoires périphériques passera aussi par des réseaux ; les règles de fonctionnement de ces réseaux renvoient à des choix politiques ; ce sont les élus qui doivent trancher. Dans le cas des tempêtes, qui a été cité, la situation est très différente ; il s’agit de mettre en place et de mobiliser des moyens d’intervention rapide : 2000  salariés et le matériel correspondant, aux quatre coins de la France, pendant plusieurs jours.

En abordant la question de la numérisation, je n’esquiverai pas un joke : numérisation, oui ; uberisation, non ! Le mariage entre le digital et l’énergie constitue un véritable enjeu : la montée en puissance des données disponibles et de leur traitement va changer la gestion du réseau et le comportement du consommateur. Mais la caricature ne doit pas faire oublier la réalité physique : nos réseaux ne seront jamais réductibles à internet car leur rôle fondamental, c’est d’amener des électrons là où c’est nécessaire.

Pour terminer, j’évoquerai le sujet de l’Europe. On a parlé de subsidiarité. Pour moi, européen convaincu, la subsidiarité, ce n’est pas de nous laisser faire ce que nous avons envie de faire chez nous (les fromages, la pasteurisation….), c’est de chercher si, au niveau au-dessus, au plan européen, nous pouvons faire mieux en mutualisant. Je reviens aux réseaux et à l’Europe ; on voit bien qu’il y a des domaines où nous avons intérêt à travailler en commun : la R&D sur le stockage, sur le transport propre, sur les smart grids, sur le courant continu. Il ne faut pas être tenté de financer 28 fois la même chose car les capacités de financement des Etats sont très limitées et les entreprises énergétiques de plus en plus endettées. Le parent pauvre en matière de R&D, c’est sans doute l’absence de coopération au niveau européen.

Il y a aussi une urgence dans la normalisation, question centrale dont nous n’avons pas parlé au cours de ce colloque. Je rappelle qu’une des premières décisions que le Président Obama a mis en œuvre, à son  arrivée à la Maison Blanche, a été de convoquer la commission de normalisation américaine et les entreprises des secteurs de l’énergie et des télécommunications pour leur demander d’inventer les normes susceptibles de faire des Etats-Unis le champion mondial des smart grids, des réseaux intelligents. J’attends qu’une personnalité politique européenne de premier plan dise : « Dans le domaine des réseaux, l’Europe doit être une puissance industrielle et gagner demain des parts de marchés par rapport aux autres continents grâce à l’expertise de ses ingénieurs et à la compétence de ses entreprises, quelle que soit leur bannière nationale ». L’enjeu, c’est d’insuffler auprès des entreprises européennes une vraie ambition pour gagner la bataille mondiale. Mais, malheureusement, nous sommes très en retard ; dans le domaine que je connais, l’électricité, les comités de normalisation technique se subdivisent en 300 sous-comités et il faut 7 ou 8 ans – au mieux–  pour mettre une norme en place. C’est tout à fait décalé par rapport au temps industriel. Et, faute de réagir à temps avec une vraie ambition politique en la matière, nous risquons tous d’être uberisés. En 2015, c’est donc aux femmes et aux hommes politiques européens qu’il appartient de donner de la voix, de susciter l’ambition sur ce point, mais il est peut-être déjà un peu tard dans l’histoire économique.

Je terminerai en évoquant la dimension citoyenne de toutes ces considérations. Le vrai sujet central européen, notamment après ces semaines de palinodies avec la Grèce, c’est la démocratie. Avoir des schémas de tarification de l’énergie qui favorisent –ou défavorisent– les métropolitains par rapport aux autres citoyens, c’est un choix politique. Nous vivons une situation paradoxale car, de plus en plus, nous aurons des territoires ruraux avec des énergies décentralisées et des territoires urbains de plus en plus consommateurs, sans nous être interrogés sur les questions d’infrastructure. Dans le rapport que j’ai remis le 23 février dernier au Président de la République, je propose la création d’un forum européen des territoires qui permettrait d’échanger sur ces problèmes, de mettre en commun les expériences réalisées (succès et échecs). Je propose aussi des initiatives en matière de formation en créant un collège de l’Europe de l’énergie. En synthèse donc, dépassons les questions purement techniques si nous voulons réenchanter le projet européen, qui n’est pas que technique et financier.

Consulter l’article de synthèse : Les réseaux électriques de distribution, plus de local et plus d’Europe !

Consulter : Le regard des rapporteurs

Consulter : Intervention de Jacques Percebois

Consulter : Intervention de Jean-Louis Bal