Les souvenirs de la partie de mon existence qui précède mon entrée dans la vie professionnelle peuvent être rassemblés autour de trois pôles :

 

  • le 30, rue Crémieux, où habitaient mes parents,

 

  • le 64, avenue Daumesnil, où habitaient mes grands-parents qui m’ont si souvent accueilli,

 

  • les établissements d’enseignement que j’ai fréquentés : l’école des Francs-Bourgeois, le lycée Saint-Louis et l’Ecole Polytechnique,

 

  • des lieux privilégiés où nous partagions les périodes de vacances, en particulier : le Vésinet (chez Suzanne, la sœur de ma grand-mère), Bures-sur-Yvette (chez Yvonne, ma marraine), la Favière (près du Lavandou).

 

Le présent article intitulé « 30, rue Crémieux » est consacré à la fois à la mémoire de mes parents, aux informations que j’ai rassemblées sur mes grands-parents paternels et aux souvenirs que me laisse cette maison.

 

30, RUE CREMIEUX

 

1 – D’une mort tragique à la naissance d’un amour fou

 

Au début du vingtième siècle, mon grand-père paternel, Léon Liévens, avait souhaité prendre un fort recul par rapport à sa profession initiale de bijoutier pour se consacrer davantage à ses activités de spécialiste de la voix humaine, lesquelles couvraient trois aspects :

 

  • professeur de chant,

 

  • concertiste, ténor solo de grands concerts (il avait notamment interprété en soliste la IXème symphonie de Beethoven avec l’orchestre des Concerts Colonne),

 

  • rééducateur des défauts de la voix humaine (domaine dans lequel il avait publié plusieurs ouvrages) ; il fut en quelque sorte l’un des pionniers de l’orthophonie.

 

Il avait donc quitté Lille avec sa femme, son fils (Robert, mon futur Papa) et sa fille pour s’établir en région parisienne, plus précisément au Raincy.

 

Mais un drame abominable s’était alors produit. La fillette avait été tuée par un chariot que tirait un cheval emballé, alors qu’elle donnait la main à son frère aîné dans une rue fortement descendante de la commune. Evidemment, Papa avait été profondément marqué par cet accident et il avait tenu à me montrer, environ quarante-cinq ans plus tard, l’endroit exact où le drame s’était produit. Incapable de retrouver une certaine sérénité à proximité du lieu de l’accident, Léon et les siens avaient quitté Le Raincy pour Paris et, après deux ou trois déménagements, s’étaient installés au 30, dans l’un des petits pavillons de trois niveaux qui bordent la rue Crémieux. C’est là qu’ils pouvaient enfin retrouver une certaine sérénité.

 

Léon aimait beaucoup les œuvres d’art. Il avait acheté, chez les brocanteurs installés autour de la place d’Aligre, quelques jolis tableaux, meubles et objets pour décorer sa maison. Je fais une parenthèse pour évoquer quelques souvenirs qui m’en restent. Il y avait deux grands tableaux placés dans la pièce qui allait devenir le studio de Maman, au rez-de-chaussée de la maison ; l’un, attribué à l’école de Rembrandt, représentait une crucifixion ; l’autre était un portrait de saint homme en prière. Lorsque j’étais enfant, ce portrait m’inspirait une si effroyable terreur que, pour me rassurer, mes parents l’avaient recouvert d’un emballage en carton. Et puis Martine (Tinou, ma charmante épouse) et moi avons notamment gardé, après le décès de mes parents, un bureau de style Louis XV, sur lequel je travaille, une jolie pendule ancienne, deux petits tableaux…

 

Ma grand-mère paternelle, personne douce et chaleureuse, souffrait malheureusement d’une grave maladie osseuse de Paget qui avait rapidement réduit sa mobilité. Léon et sa femme sont décédés peu avant ma naissance.

 

Robert était né à Lille en 1894 dans une chambre qui avait été, quelques années auparavant, celle d’Edouard Lalo. Bien qu’il se fût un peu initié au métier de bijoutier, il avait très vite opté pour le violoncelle et il avait été reçu au Conservatoire national de musique et de danse de Paris (alors dénommé Conservatoire national de musique et de déclamation) ; il allait en obtenir le premier prix en 1908. De cette époque, j’ai retenu trois de ses souvenirs, fort différents l’un de l’autre.

 

  • Il était l’élève de Louis-Raymond Feuillard, qui sera l’auteur la fameuse Méthode du jeune violoncelliste. Ce maître éminent lui avait dit un jour : « Robert, pour réussir quelque chose dans la vie, il faut quatre éléments : le savoir, le savoir-faire, le faire et le faire savoir. » Je ne crois pas que les enseignants de nos actuelles écoles de commerce et de management pourraient renier cette jolie formule.

 

  • Il y avait alors, rue de Madrid, un surveillant odieux, honni de tous les élèves, et la tradition voulait que chaque titulaire d’un premier prix aille le voir en lui annonçant : « Et maintenant on te dit merde. » Quand Papa me décrivait la mise en scène des danseuses qui allaient lancer le mot fatidique, dans un mini-ballet, soignant la légèreté de leurs pointes et la cruauté de leurs sourires et de leurs mimiques, c’était d’un irrésistible comique.

 

  • L’autre souvenir n’était pas empreint de la même joie. Gabriel Fauré était alors directeur du conservatoire et, bien qu’il n’eût qu’une soixantaine d’années, les élèves le surnommaient le vieux con. Qu’on ait pu traiter ainsi un tel génie laissait à Papa un inexpugnable sentiment de honte. Pourtant, il avait eu la chance que Gabriel Fauré distingue son talent et l’invite à travailler avec lui sa merveilleuse Elégie qui allait devenir le morceau de prédilection du jeune violoncelliste.

 

C’est en 1912 que Robert allait jouer, pour la première fois, dans l’orchestre des concerts Pasdeloup.

 

Dans l’empreinte de la guerre, j’ai raconté l’itinéraire de Papa au cours de la guerre de 1914-18, à l’issue de laquelle il allait reprendre sa belle carrière. Au début des années 1920, il devenait premier violoncelle solo des concerts Pasdeloup qui l’avaient accueilli quelques années auparavant. Dans la période d’entre-deux guerres, il avait fait de nombreuses tournées et donné de nombreux récitals en province et quelques-uns à l’étranger. Robert logeait très souvent 30, rue Crémieux (bien qu’il eût vraisemblablement d’autres pieds à terre dans la région parisienne) et c’est là qu’il donnait ses cours de violoncelle et d’accompagnement. Il avait eu quelques élèves de très haut niveau, parmi lesquels je citerai deux éminents premiers prix de violoncelle du Conservatoire de Paris :

 

  • Sylvette Allart, qui allait ensuite s’éloigner du violoncelle pour les ondes Martenot, dont elle devint une figure emblématique,

 

  • Manuel Recassens, qui devait s’illustrer avec le quatuor Florent Schmitt.

 

Professeur à l’école normale de musique, Robert s’était aussi passionné pour la formation des violoncellistes amateurs et il avait notamment enseigné à de nombreux élèves (et anciens élèves) de l’Ecole Centrale, pour laquelle il éprouvait une très grande estime. C’était, en quelque sorte, une relation de voisinage. La rue Crémieux est en effet très proche du boulevard Diderot et de la rue de Cîteaux. Et c’est à l’angle de ces deux artères que l’Ecole Centrale avait fait construire des laboratoires et une maison des élèves de 500 lits. Quelques centraliens avaient remarqué les affiches publicitaires de Léon et Robert Liévens posées dans le quartier et la réputation s’était ensuite étendue.

 

Parmi les élèves d’accompagnement, je citerai la pianiste Odette Drouhin, C’était la fille de la cantatrice Gabrielle Drouhin, avec laquelle Robert avait enregistré un des premiers disques microsillon au début des années 1920. Ils étaient alors des précurseurs. Malheureusement, Robert, qui avait réalisé quelques autres disques à la même époque, avait été profondément traumatisé par les interventions (sans doute nécessaires) des ingénieurs du son ; il les accusait de dénaturer le sens de ses interprétations et il avait pris la décision de tourner le dos à la musique enregistrée. Quant à Odette Drouhin, elle allait ensuite accompagner Robert pendant une dizaine d’années dans une grande partie de ses récitals.

 

Et puis, le 30, rue Crémieux, c’est le lieu où mes parents se rencontrèrent et vécurent la plus belle histoire d’amour que je connaisse… Eliane Ricard, ma future maman, avait abandonné des études classiques très prometteuses, au grand regret de ses parents, pour se consacrer exclusivement au piano. Elle accompagnait des chanteurs et des instrumentistes et, au milieu des années 1930, elle avait décidé de s’initier un peu aux instruments à cordes. C’est ainsi que, vraisemblablement en 1936 ou 1937, elle devint l’élève de Robert. Ils prirent vite l’habitude, une fois la leçon terminée, de jouer ensemble quelques morceaux (sonates, arrangements…) pour violoncelle et piano, chacun sur son instrument de prédilection. Puis ils optimisèrent la programmation des leçons pour se laisser ensuite le temps de conjuguer leurs talents.

 

Un soir (sans doute en janvier 1939), après avoir joué plus longtemps que d’habitude, Robert s’adresse gravement à Eliane : « Je donne dans trois mois un récital salle Gaveau. Jean Françaix devait m’accompagner, mais il a en ce moment quelques problèmes de santé qui l’empêchent de travailler. Pourriez-vous me faire l’honneur et le plaisir de le remplacer ? Le programme prévu, c’est ce que nous venons de jouer ensemble ce soir et vous avez été parfaite. » J’imagine quelles sont les réticences d’Eliane, par nature modeste et timide, et quelle est l’insistance de Robert, sans doute poussé par l’éclosion d’un amour fou. Après d’âpres réticences, Eliane accepte ; ils annulent les activités qui peuvent l’être pour se consacrer à la préparation de leur concert. J’imagine sans peine l’intensité du travail qu’ils fournissent ensemble…

 

Le récital est un succès. Après les applaudissements et les bis, un taxi les amène 30, rue Crémieux et là ils jurent de ne plus se quitter…

 

2 – Un temple du courage dans notre France meurtrie

 

Malheureusement, la seconde guerre mondiale éclate en septembre 1939 ; Robert est mobilisé et le jeune couple se trouve séparé avant d’avoir pu célébrer son mariage. Je raconte, dans l’empreinte de la guerre, l’expédition que la famille Ricard fait à Bourges, sur des vélos préhistoriques, pour qu’Eliane et Robert puissent s’embrasser et passer quelques heures ensemble. Nous sommes mi-juin 1940, pendant l’exode, en pleine débâcle militaire. L’armistice et la démobilisation surviennent peu après, ce qui permet à Eliane et Robert de se marier à la mairie du 12ème arrondissement de Paris le 31 août 1940.

 

Au plan matériel, les deux années qui s’écoulent jusqu’à ma naissance sont très difficiles, comme pour la plupart des familles françaises. Mes parents s’interdisent d’exercer leur activité musicale au profit des autorités d’occupation et des collaborateurs (au sens le plus large du terme) ; dans le monde du spectacle, une telle détermination ferme assurément la quasi-totalité des portes. Robert se spécialise alors, progressivement, dans la musique d’église, notamment à l’occasion de mariages et d’obsèques. En France, le clergé catholique acceptait alors que des artistes puissent être rémunérés pour apporter leur concours à ces célébrations. Au-delà de l’aspect purement financier, c’est pour Robert un fantastique moyen d’expression. Interpréter des œuvres sublimes sur son violoncelle dans un lieu de culte constitue pour lui la vraie prière. Avec les sons élégiaques qui accompagnent des obsèques, il se fonde dans la douleur des familles tout en exprimant la souffrance d’un peuple asservi à l’occupant. Et la joie profonde qu’il sublime près d’un couple de mariés n’est-elle pas la plus belle exhortation à espérer… malgré tout ?

 

Robert et Eliane ouvrent aussi les portes du 30, rue Crémieux à un nouvel élève, âgé de sept ans, Hubert Varron, qui va devenir un des meilleurs violoncellistes de sa génération. Dès la Libération, le travail considérable effectué par Hubert est récompensé et son talent explose ; admis au Conservatoire national de Paris, il en sort avec le premier prix en 1948. Il continue, pendant plusieurs années, à travailler d’arrache-pied avec Papa et remporte plusieurs prix dans des concours internationaux. En 1950, donc âgé de 17 ans, il obtient le deuxième prix du concours international de Prague, derrière un certain Mstislav Rostropovitch, de six ans son aîné. Violoncelle solo de l’Opéra de Paris et de grands orchestres (notamment des Concerts Pasdeloup), Hubert gardera toujours des relations fréquentes et chaleureuses avec mes parents. Comment oublier, de plus, qu’il nous fera l’honneur et le plaisir de donner, lors de notre messe de mariage, une magnifique interprétation de l’Aria de la Suite en ré de Jean-Sébastien Bach ?

 

Je suis certain que le sinistre paysage du Paris occupé n’entame pas l’amour fou que se portent Eliane et Robert. Pourtant, un véritable dilemme se pose à eux. Dans des circonstances normales, ils n’hésiteraient pas à concevoir un enfant quelques mois après leur mariage, d’autant que Robert, né en 1894, n’est plus tout jeune. Mais, malgré les efforts réels que s’impose alors une grande partie de l’armée occupante, la situation ne tarde pas à se dégrader ; déjà, le 11 novembre 1940, une manifestation d’étudiants et de lycéens parisiens est réprimée dans le sang. Comme la plupart des observateurs objectifs, Eliane considère que la spirale du malheur est inéluctable. Robert, plus optimiste par nature et peut-être appuyé par mes futurs grands-parents, fait confiance à la Providence. Le débat tourne à son avantage… et au mien, puisque je nais le 1er août 1942, non pas 30, rue Crémieux, mais 64, avenue Daumesnil, chez mes grands-parents, Pépé et Néné. Pépé avait fait partager sa conviction que, si je venais au monde en pleine nuit (ce qui sera le cas), il serait le mieux placé pour accompagner la sage-femme dans ses déplacements.

 

Au bout de quelques jours, on m’installe 30, rue Crémieux. Il paraît que je suis un bébé charmant (ce dont je ne doute pas !), à une exception près. Le jeudi est alors le jour de congé hebdomadaire dans les écoles françaises et, tous les jeudis, Papa donne des cours de violoncelle à Chartres où, avec d’autres artistes, il a créé une association (préfigurant nos actuels conservatoires municipaux) pour dispenser un enseignement ouvert aux enfants de toutes les classes sociales et couvrant l’ensemble des instruments de musique. Il doit donc se lever très tôt pour prendre le premier train à la Gare Montparnasse. Or je passe toutes les nuits du mercredi au jeudi (et seulement celles-là) à pleurer pendant des heures.

 

Je n’ai, bien entendu, aucun souvenir personnel des années 1942 et 1943. Mais je sais que le problème majeur auquel nous sommes confrontés, comme la plupart des familles (particulièrement à Paris), c’est celui du ravitaillement. Les magasins manquent de tout et le gouvernement a dû instaurer des tickets d’alimentation et des cartes de rationnement, avec lesquels on peut se procurer les produits de première nécessité (pain, viande, poisson, sucre, matières grasses, produits ménagers, vêtements…). Chaque personne est classée par catégorie en fonction de ses besoins énergétiques (donc de son âge, de son sexe et de son activité professionnelle) et reçoit la ration correspondant à ce classement. La faim sévit, les files d’attente deviennent interminables. A défaut de viandes et de légumes classiques, on se nourrit de rutabagas et de topinambours ; la saccharine et la chicorée remplacent le sucre et le café. Bien sûr, le culte de l’argent n’a pas disparu et le marché noir permet à certains malfaiteurs de s’enrichir considérablement.

 

Mais l’évolution la plus tragique de cette période est sans aucun doute la montée de l’antisémitisme. L’effroyable rafle de Vel’ d’Hiv’ (Vélodrome d’hiver) a lieu quinze jours avant ma naissance. Les Parisiens ignoreront longtemps l’ampleur de ce drame qui se déroule alors dans leur ville ; mais ils sont fréquemment les témoins plus ou moins directs des multiples arrestations effectuées, à l’occasion de simples vérifications d’identité, dans la rue, dans les gares, dans les transports en commun, dans les quartiers et même dans les immeubles où habitent des juifs… J’ai l’intime conviction qu’il faut y voir la véritable cause de la montée de la haine contre l’occupant allemand et contre le régime de Vichy.

 

J’expose assez largement, dans l’empreinte de la guerre, les événements qui marquent ma famille (et qui me marquent) entre cette période et la Libération de Paris. Le calvaire que subit, sans doute fin 1943, pour la seule raison qu’elle est juive, la jeune fille que Papa appelle affectueusement sa petite élève de Chartres, entraîne pour nous un grand virage. Papa éprouve pour cette jeune fille qui a travaillé le violoncelle avec lui pendant une dizaine d’années, une immense affection ; son désespoir est si intense qu’il abandonne son enseignement à Chartres et qu’il se jure de ne plus jamais retourner dans cette ville. Quelques semaines plus tard, Papa et Maman décident de cacher dans leur maison du 30, rue Crémieux des juifs, des combattants de l’ombre et des personnes recherchées par les nazis ou leurs suppôts, en attendant que des réseaux de résistants les acheminent dans des cachettes ou des maquis provinciaux. La conséquence la plus immédiate, pour moi, c’est de quitter le 30, rue Crémieux (trop risqué) pour aller chez mes grands-parents, Pépé et Néné, avec un plan d’exfiltration si la situation vient à se gâter. Je ne suis pas totalement séparé de mes parents puisque nous nous retrouvons quotidiennement 64, avenue Daumesnil pour le déjeuner.

 

C’est au cours d’un de ces déjeuners que se situe mon souvenir le plus ancien, un inoubliable sentiment de terreur, dont je suis évidemment incapable de comprendre la cause. Il me faudra d’ailleurs attendre quelques années pour être capable de poser les bonnes questions, de dénouer les fils de l’histoire, de la comprendre et de reconstituer les faits ; je les expose dans l’empreinte de la guerre et je les résume ici :

 

  • Acte 1 (1943) : Une fusillade éclate dans le quartier alors que Maman est allée faire les courses. Papa, terriblement inquiet, a l’idée de prendre son violoncelle, d’ouvrir la fenêtre et d’interpréter des thèmes wagnériens. La fusillade cesse aussitôt et l’Allemand responsable de la sécurité du quartier vient le féliciter chaleureusement. Papa, rassuré, lui dit imprudemment qu’il vient de jouer sur le violoncelle qu’il avait emmené à Bayreuth quelques années auparavant. L’Allemand souhaite voir le violoncelle et entendre Papa à nouveau. Celui-ci l’éconduit fermement : il n’ouvrira pas sa porte à un membre des troupes d’occupation. Mais, lorsque nos deux pays seront réconciliés, il se fera un plaisir et un devoir de le recevoir chaleureusement.

 

  • Acte 2 (début 1944) : Un incendie se déclare dans la cuisine du 30, rue Crémieux, un mégot mal éteint ayant vraisemblablement embrasé le contenu d’une poubelle. Il y a beaucoup de fumée. Quelques voisins viennent prêter main forte. L’Allemand responsable de la sécurité du quartier (celui de l’acte 1) se trouve à proximité et entre dans la maison dont la porte est restée ouverte. Il propose généreusement son aide. Il a dans le quartier la réputation d’être extrêmement dur. Il découvre que la maison abrite plusieurs clandestins…

 

  • Epilogue : L’Allemand fera comme s’il n’avait rien vu. Bravo ! Et mille fois merci !

 

Evidemment, lors du déjeuner que j’évoque ici, l’épilogue n’est pas connu. Mes parents envisagent de me cacher en Vendée. Finalement, ils décident de me garder chez mes grands-parents ; comme souvent, l’optimisme triomphe. Je garde de cet épisode, qui m’est alors incompréhensible, un vertigineux sentiment de terreur. C’est mon souvenir le plus ancien ; c’est aussi le seul de ce genre.

 

3 – Le temple de la musique et du travail

 

Après le départ des troupes d’occupation, une vie plus normale reprend 30, rue Crémieux. Les soirées de mes parents sont consacrées à des activités très variées : Papa, comme violoncelliste ou chef d’orchestre, et Maman, en tant que pianiste, participent à divers spectacles donnés sur les scènes parisiennes : comédies musicales, opérettes, opéras, ballets, variétés, représentations théâtrales, chansonniers etc. Compte tenu de cette activité intense, je ne passe généralement 30, rue Crémieux que deux nuits par semaine, bénéficiant pour le reste de l’hospitalité de mes grands-parents. C’est la raison pour laquelle la tradition du déjeuner quotidien partagé tous ensemble avenue Daumesnil, tradition inaugurée dans les conditions difficiles du printemps 1944, perdurera pendant de nombreuses années (jusqu’à mon entrée à l’Ecole Polytechnique) pour le plus grand plaisir de chacun des membres de notre petite famille.

 

Je suis alors trop jeune pour apprécier la qualité croissante des repas que nous partageons, alors que nous sortons d’une période de rationnement et de pauvreté. Mais j’ai un souvenir pittoresque quant à ma perception du changement des mentalités. Il y a, à l’extrémité de la rue Crémieux, au coin de la rue de Lyon, une petite mare qui s’est formée progressivement du fait des dégâts de la guerre et de l’absence d’entretien de la voirie. Il faut dire que la rue Crémieux est une voie privée et que sa remise en état ne doit pas être prioritaire aux yeux des pouvoirs publics. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir, un jour où Pépé m’accompagne chez mes parents, que la mare est habitée par un couple de canards ! Ce doit être en 1946, alors que Pépé commence à m’apprendre à lire. Après avoir déchiffré une histoire de canards, nous parlons de ceux qui viennent de s’installer rue Crémieux. Il m‘explique que, si nous étions encore sous l’occupation, des dizaines d’hommes et de femmes se seraient immédiatement rués, disputés et peut-être battus pour voler les canards, les faire cuire et les partager avec leurs enfants affamés. C’est une manière très efficace de me faire comprendre que nous vivons un changement d’époque !

 

Je vais raconter –car c’est une très belle histoire– comment, en 1947, mes parents deviennent propriétaires de la maison alors qu’auparavant ils n’en étaient que locataires. Après la fin de la guerre, Papa, reprenant progressivement une activité normale d’artiste-musicien, se produit tous les soirs dans un restaurant très luxueux nommé le Caneton. Il y fait notamment la connaissance d’un client américain extrêmement sympathique, francophone et mélomane passionné de violoncelle, qui vient à Paris environ trois fois par mois et dîne systématiquement dans ce restaurant. Il arrive souvent qu’après le repas il termine la soirée 30, rue Crémieux, pour écouter jouer mes parents et discuter des œuvres, des interprétations, des violoncelles et des archets. Bien entendu, malgré les difficultés financières que la famille connaît encore, tout est mis en œuvre pour accueillir cet ami le plus dignement possible, à la mesure de l’infinie reconnaissance que mes parents éprouvent pour notre libérateur américain. Or, un jour, Papa reçoit un appel téléphonique de l’Ambassadeur des Etats-Unis qui lui dit, en substance : « Vous avez gentiment accueilli chez vous, à plusieurs reprises, un de mes compatriotes, mais l’évolution de sa carrière ne lui offrira plus l’opportunité de venir fréquemment en France. Il m’a confié un paquet pour vous, que je propose de vous faire remettre dès que possible par un de mes conseillers. » Rendez-vous est pris le jour-même et, dans les minutes qui suivent le départ du conseiller, l’Ambassadeur rappelle : « L’ami qui m’a confié ce paquet est une personnalité importante dans mon pays. Il m’a demandé de sauvegarder son anonymat, estimant que, dans le cas contraire, vous lui retourneriez son cadeau. Je vous demande de bien vouloir le conserver. » Il y a dans le paquet une somme d’argent très importante. Au même moment, toutes les petites maisons de la rue Crémieux sont mises en vente à des conditions très intéressantes. Le cadeau de l’Américain inconnu, complété par l’épargne de mes grands-parents, permet à Papa et Maman de devenir propriétaires…

 

J’en reviens aux activités musicales. Papa joue de plus en plus souvent dans des églises de la région parisienne à l’occasion de mariages, d’obsèques ou d’autres cérémonies ; depuis ses débuts dans cette activité, sous l’occupation allemande, il a acquis une certaine notoriété auprès des Pompes Funèbres et auprès de nombreux organismes plus ou moins spécialisés dans l’organisation de mariages prestigieux. Vers 1950, il va d’ailleurs se faire assister par un puis deux remplaçants pour répondre aux multiples sollicitations dont il est l’objet. Mais cette activité doit brutalement cesser quelques années plus tard ; le clergé français, considérant que la beauté profonde d’une cérémonie ne doit pas être une question d’argent, décide d’interdire la participation d’artistes rémunérés aux messes de mariage et d’obsèques. Dorénavant, la musique et les chants seront l’apanage des paroissiens et des amis de la famille. Pour plusieurs chanteurs et instrumentistes professionnels, privés du jour au lendemain de l’essentiel de leurs ressources, c’est une véritable catastrophe. Pour moi, c’est une occasion de nourrir mon scepticisme : même dans la France du XXème siècle, on peut vouer sa vie au Christ et se comporter comme le plus impitoyable des patrons.

 

Le soir ou le dimanche après-midi, Papa donne souvent des concerts avec l’orchestre Pasdeloup, qu’il avait intégré très jeune et dont il était devenu premier violoncelle-solo peu après la fin de la première guerre mondiale (fonction dans laquelle Hubert Varron lui succédera environ 35 ans plus tard). Il est toujours resté fidèle à cette association, en tant que membre titulaire ou en tant que remplaçant, selon les années, et il y célébrera son jubilé. Les concerts donnés le dimanche après-midi par Pasdeloup, Colonne, Lamoureux et la Société des concerts du Conservatoire, les quatre grandes associations musicales de cette époque, sont alternativement retransmis par une chaîne de radio, de TSF selon le jargon d’alors. Lorsque c’est le jour des Concerts Pasdeloup, nous écoutons religieusement la retransmission à côté du poste de mes grands-parents.

 

J’aime beaucoup le contraste entre le foyer de mes grands-parents et celui de mes parents. Chez Pépé et Néné, tout est réglé ; nous dînons à 20 h, au début du journal radiodiffusé puis télévisé ; ils se couchent vers 22 h 30 (selon les programmes proposés par la radio ou la télévision). Lorsqu’ils quittent leur domicile, fût-ce pour un court séjour familial au Vésinet ou à Bures-sur-Yvette, leurs bagages sont préparés un ou deux jours à l’avance (voire plus). Nous quittons l’appartement au moins une heure et demie avant le départ du train. Chez Papa et Maman, à l’inverse, j’observe une dichotomie complète : tout ce qui concerne leur métier de musiciens ou l’harmonie de notre famille est traité avec une attention et une rigueur extrêmes ; pour le reste, c’est la décontraction, l’improvisation, la vie de bohème ! Pourquoi se gâcher l’existence avec des contraintes inutiles ? Les dîners sont servis quand nous sommes tous prêts (souvent tard dans la nuit), les bagages sont préparés à la toute dernière minute… Je suis toujours très impressionné par l’aptitude de Papa et Maman à passer ainsi du plus grand désordre au plus grand sérieux. Dans l’exercice de leurs métiers, ils ne sont jamais en avance, mais ils arrivent à l’heure exacte. Paul Paray et Rhené-Baton, deux grands chefs d’orchestre sous la direction desquels Papa a souvent joué, ne manquaient pas d’ironiser lors des répétitions : « Liévens est là, c’est donc l’heure de commencer ».

 

Je suis fasciné quand nous prenons un train gare de Lyon, notamment pour aller nous promener dans la Forêt de Fontainebleau, notre domaine de prédilection. Une demi-heure avant l’heure de départ du train, Papa et Maman sont totalement décontractés et souvent ils travaillent encore quelque sonate ; et soudain la scène s’anime, les sacs sont remplis en hâte, nous parcourons la rue de Lyon en courant et à la toute dernière minute nous montons dans le train, où Maman finit souvent de m’habiller. Même avant que je n’entre à l’école, le versant logique de mon esprit est obsédé par cette question : quelle est l’heure limite de départ de la maison pour ne pas manquer le train ? Et progressivement je comprends qu’il n’y a pas de réponse nette (déterministe !) : nous pouvons courir plus ou moins vite, attendre plus ou moins longtemps pour traverser les rues, le quai de départ peut être plus ou moins éloigné de notre entrée dans la gare, le train lui-même peut partir juste à l’heure ou avec un peu de retard etc. Sans en connaître le vocabulaire spécifique, je suis déjà fasciné par les probabilités et par le caractère aléatoire de tous les événements (fussent-ils les plus ordinaires) qui accompagnent notre vie.

 

Très tôt, j’ai la chance de m’intéresser à l’immense travail qu’accomplissent Papa et Maman pour maintenir leur virtuosité au meilleur niveau et pour adapter leur jeu aux lieux dans lesquels ils vont se produire, aux auditeurs qu’ils s’attendent à rencontrer. Je leur pose beaucoup de questions et ils m’expliquent les objectifs de leurs exercices et de leurs répétitions. Pour chaque église, pour chaque salle de spectacle, pour chaque circonstance, pour chaque type de public, il faut trouver et travailler la sonorité optimale, l’interprétation la mieux adaptée. Cela me fascine d’autant plus qu’en les écoutant et à travers leurs commentaires j’arrive à percevoir les résultats atteints, l’habileté technique et la subtilité des nuances. Quand, en octobre 1948, j’entre à l’école et que je discute avec des garçons de mon âge, je comprends qu’être enfant de musiciens constitue une chance extraordinaire. En général, mes camarades ne connaissent rien du travail de leurs parents, en dehors des récits que ceux-ci leur en font, récits sans doute déformés, soit par le filtre d’une modestie excessive, soit par l’obsession de se faire valoir aux yeux de leur progéniture. Personnellement, j’ai la chance de pouvoir apprécier directement l’intensité et l’efficacité du travail que fournissent Papa et Maman : la détermination minutieuse des objectifs, le choix et l’exécution des exercices nécessaires et la beauté du résultat final.

 

Une autre ouverture au monde de la musique m’est donnée très tôt par les élèves. Les leçons de violoncelle, de piano et de musique de chambre reprennent activement, alors que pendant l’occupation allemande Hubert Varron était pratiquement le seul élève fréquentant les studios de mes parents, celui de Maman au rez-de-chaussée de la maison et celui de Papa au premier étage. Bien sûr, Hubert continue de m’émerveiller ; comme mes parents, il me permet de comprendre ce qu’on peut faire en conjuguant des dons exceptionnels, un travail intensif et une ténacité sans faille. Mais son cas est unique. A l’autre extrême, il y a le groupe des élèves irrémédiablement mauvais, souvent dotés d’un orgueil et d’une suffisance sans limites ; il s’agit souvent de chanteurs que Maman accompagne ; ils s’émerveillent de ce qu’ils font (mais ils sont bien les seuls !). Il m’arrive de m’asseoir dans l’escalier, près de la porte du bureau de Maman, et d’éclater de rire quand la médiocrité devient trop ostentatoire ; évidemment, Papa et Maman me grondent. Cependant, pour la plupart, les élèves sont des amateurs de bon niveau qui appuient leurs interprétations sur des beaux acquis culturels. Mais, bien que leur travail soit important et respectable, le résultat ne m’apporte pas de véritable émotion ; les fées ne se sont pas suffisamment penchées sur leurs berceaux pour leur donner des dons ou des pouvoirs d’instrumentiste ou de chanteur. Je me sens personnellement dans le même cas, et cette conviction est renforcée lorsque, à partir de 1951, Papa entreprend de m’initier au violoncelle. « Toujours très mathématique, mais jamais envoûtant », tel est son diagnostic, que je partage pleinement… Avant d’entrer dans les études secondaires, j’ai une double certitude : 1) Je ne serai pas musicien. 2) Si, dans le domaine qui sera le mien, je travaille autant (en qualité et en quantité) que mes parents le font, je réussirai de belles choses.

 

Au fur et à mesure qu’approchent les années 1950, les activités de Papa et Maman deviennent plus structurées. Ils retrouvent une bonne aisance financière et ne sont plus acculés à courir le cachet. En œuvrant dans les salles de spectacle, ils se lient d’amitié avec des comédiens, en particulier la Compagnie Max Darlho, la Compagnie Jean Deninx, les chansonniers et Roger Nicolas.

 

Papa et Maman collaborent avec la troupe de Max Darlho pour monter l’Arlésienne, tragédie tirée des Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet, et accompagnée de la somptueuse musique de scène de Georges Bizet. C’est le premier spectacle théâtral auquel j’ai la chance d’assister, alors que j’ai six ou sept ans. J’en garde un souvenir émerveillé et, en même temps, je suis très marqué par la fin tragique de cette histoire où le jeune Frédéric se précipite vers le suicide sous le hurlement déchiré de sa mère. C’est mon premier contact avec l’idée qu’on puisse mettre fin à ses jours et je pose de nombreuses questions à mes parents et à mes grands-parents, mais je ne me souviendrai guère des réponses qu’ils me donnent. C’est peut-être de cette expérience qu’est issue ma conviction profonde que les amours de très jeunes adultes peuvent constituer des événements considérables et que la génération qui les précède se trompe gravement quand elle n’y décèle que des anecdotes sans importance. Je vois ensuite, grâce à la Compagnie Max Darlho, une pièce de Marcel Pagnol, vraisemblablement Marius, qui m’intéresse (notamment du fait de l’accent marseillais) sans vraiment me marquer.

 

Mes parents travaillent avec la troupe de Jean Deninx sur la version complète du Bourgeois Gentilhomme, comédie-ballet de Molière et de Jean-Baptiste Lully. J’ai huit ans ; je n’oublierai jamais le rire de Nicole, la servante de Monsieur Jourdain, quand elle le découvre habillé en Mamamouchi. Le rôle est tenu par Renée Byr, alors très jeune ; elle sera plus tard reçue à la Comédie-Française, où je l’admirerai dans La Parisienne d’Henri Becque. Ce qui m’éblouit, c’est qu’elle puisse donner une telle liberté à son rire sans jamais sombrer dans l’excès ni dans le ridicule ni dans la vulgarité.

 

J’assiste à quelques autres spectacles de la Compagnie Jean Deninx, donnés sans doute au Théâtre de l’Œuvre. Il y a l’Avare et les Fourberies de Scapin. Mais je suis davantage fasciné par la Nuit des rois, de Shakespeare ; le personnage de Viola m’envoûte ; même sous les travestissements, endossant avec talent l’identité du frère mort, l’actrice sait suggérer l’enracinement féminin profond de son personnage. Et puis il y a Aux quatre vents du rire. Ce petit régal offre successivement quatre pièces en un acte : Les Précieuses ridicules, de Molière, Embrassons-nous, Folleville, d’Eugène Labiche, Mais n’te promène donc pas toute nue !, de Georges Feydeau et Seul, d’Henri Duvernois. Ce diaporama du rire m’enchante ; nous sommes en 1952 et la Compagnie Jean Deninx a recruté un tout jeune comédien de grand talent qui va devenir peu après un monstre sacré du cinéma, Philippe Noiret. Je raconte ce spectacle à quelques camarades de classe, qui sont choqués que mes parents m’emmènent voir une pièce sans doute licencieuse, à la mesure de son titre évocateur Mais n’te promène donc pas toute nue ! Leur réaction montre à quel point les familles de cette époque sont coincées quand il s’agit d’éduquer les enfants !

 

Papa apprécie beaucoup les chansonniers et, au cours de sa carrière, il a lié des relations d’amitié avec plusieurs d’entre eux. Il m’a raconté une belle anecdote concernant (si mes souvenirs ne me trompent pas) un certain Monelli. C’était fin 1943 ou début 1944, au Caveau de la République. Il est fréquent que les chansonniers se moquent des spectateurs qui sont en retard. Ce jour-là, Monelli est déjà en scène quand arrive un colonel allemand en uniforme ; celui-ci fait une chute bruyante en franchissant les quelques mètres qui le séparent de la salle. « Attention, mon Colonel, ce couloir est aussi noir que celui de Stalingrad », lance Monelli. Le colonel s’assoit, agacé ; Monelli continue sa chanson consacrée aux haricots verts (en référence à la couleur des uniformes allemands). Le colonel se lève et tonne : « Monsieur, vous insultez l’armée allemande ! » La réponse du chansonnier fuse immédiatement : « Pas du tout, mon Colonel ; si je voulais évoquer l’armée allemande, je ne parlerais pas des haricots verts, je parlerais des mangetouts. » Le Colonel quitte la salle en proférant des menaces. Avec l’aide de réseaux de résistants, Monelli partira discrètement en province où il attendra la Libération.

 

C’est dans le milieu des chansonniers que Papa fait la connaissance de Roger Nicolas, un des plus grands humoristes du XXème siècle. Celui-ci commence souvent ses sketches par « Ecoute, écoute, écoute… », formule qui le caractérise à l’époque ; souvent il glisse, au milieu de ses facéties et dans des registres extrêmement variés : « Je reviens d’entre les morts. ». Le public éclate de rire… Mais ce n’est pas faux. Agent de renseignement, il avait été arrêté par les Allemands au début de l’Occupation et condamné à mort. Mais l’officier commandant le peloton d’exécution avait été soudoyé et l’humoriste était sorti de l’aventure très choqué… et très surpris d’être vivant. Après la Libération, il exerce pendant quelques années le métier de chansonnier ; puis, en 1949, il devient acteur pour monter, au Théâtre l’Européen, un spectacle comique inspiré d’une opérette, Baratin. Papa travaille beaucoup avec lui sur la partie musicale du spectacle. Il faut tenir compte du fait que Roger Nicolas s’évade sans cesse du texte et des schémas prédéfinis pour improviser en fonction de l’actualité ou de son humeur du moment. C’est fascinant pour le public, mais difficile pour ses partenaires de scène… et pour l’orchestre. Baratin connaît un succès considérable, dépassant le seuil des mille représentations sur la scène de l’Européen. Je ris beaucoup en assistant plusieurs fois à ce spectacle.

 

Evidemment, le travail avec les comédiens se fait dans les théâtres. Mais le 30, rue Crémieux n’est pas coupé du monde du spectacle car de nombreux artistes viennent chez mes parents, soit pour dîner les jours de relâche, soit pour souper après la fin des spectacles. Bien sûr, je ne suis que peu associé à ces festivités qui se déroulent fort tard ; je suis en général chez Pépé et Néné, Mais il m’arrive de participer à une partie des dîners quand Maman n’a pas d’occupations professionnelles. Nous attendons ensemble que Papa rentre de telle ou telle salle de spectacle, avec quelques autres artistes, pour déguster ensemble des huitres et des coquillages accompagnés de Riesling, de Chablis ou de Champagne. J’aime beaucoup le contact des comédiens, avec lesquels il est si facile de communiquer et qui peuvent passer, en quelques instants, des sujets les plus graves, les plus tragiques, à des échanges enjoués, subtils, divertissants, voire franchement comiques. Je me dis que, pour développer ces qualités, il leur a fallu beaucoup de travail. C’est l’époque où je commence à réaliser que je suis atteint d’une timidité presque maladive, mais j’acquiers la conviction qu’en travaillant, le moment venu, comme l’ont fait ces comédiens, je vaincrai ce handicap.

 

Je vais évoquer un fait très marquent pour moi. Je suis 30, rue Crémieux pour un week-end d’hiver où mes parents sont relativement libres ; cependant, Papa doit jouer le samedi en fin de matinée lors d’une messe de mariage à Lizy-sur-Ourcq, au-delà de Meaux, à près de 60 km de Paris. Ce jour-là, à mon réveil, Maman m’explique qu’il y a une grève des chemins de fer ; la rumeur en courait depuis quelques jours mais, à cette époque, aucun règlement n’impose le dépôt explicite d’un préavis. Papa téléphone donc, la veille au soir, gare de l’Est et on lui confirme le déclenchement du mouvement. Il décide alors de partir à 4 h du matin dans la nuit froide sur sa vieille bicyclette qu’il appelle Stombouc, son violoncelle fixé sur le dos. Il a pris le soin de s’assurer qu’un hôtel proche de l’église mettra une chambre à sa disposition pour pouvoir se réchauffer, se laver et se détendre avant le début de la messe. Lorsque, en fin d’après-midi, il revient 30, rue Crémieux, marqué par le froid et une grande fatigue, je suis bouleversé ; certes, Papa a beaucoup aimé le vélo, mais à ce moment-là, il n’a pas d’entraînement et il approche de la soixantaine… Je lui pose donc des questions ; il m’explique qu’il savait que cette expédition serait éprouvante et que sa rémunération financière était dérisoire en regard de l’effort fourni. Mais il a eu préalablement un contact direct avec les jeunes mariés pour fixer le programme et il a constaté qu’il s’agit de mélomanes avertis ; il devait donc contribuer personnellement à la splendeur d’un événement qui serait probablement l’un des plus beaux souvenirs de leur vie. C’était une responsabilité considérable et il fallait aller à la limite de ses forces pour l’assumer. Je comprends parfaitement, ce jour-là, que la vie professionnelle implique des engagements qu’il faut tenir coûte que coûte. J’imagine l’immense scepticisme qu’auraient suscité en moi des discours moralisateurs sur un tel sujet (comme en subissaient certains de mes camarades !). Mais ce témoignage direct me marque d’un sceau indélébile.

 

4 – L’époque des conservatoires

 

A partir de 1954-1955, Papa et Maman modifient l’orientation de leurs carrières. A cela, il y a trois raisons.

 

1 – Papa considère que sa femme se fatigue trop. Il est vrai que Maman cumule une activité musicale assez intense et un emploi de secrétaire de direction qu’elle occupe depuis plus de vingt ans. Dans une situation normale, elle se serait totalement consacrée à la musique juste après son mariage. Mais, comme je l’ai souligné précédemment, les artistes qui refusaient de travailler pour l’occupant et pour les collaborateurs risquaient de se retrouver dans des situations financières extrêmement difficiles. Son salaire était donc nécessaire pour nous permettre de survivre. Bien sûr, notre situation s’est beaucoup améliorée depuis la Libération. Mais je pense que Maman prend en considération l’âge de son mari ; celui-ci aura plus de 65 ans lors de mon baccalauréat et la carrière d’artiste-musicien ne lui permettra pas de bénéficier d’une retraite décente. Maman vient d’être promue cadre et ce qu’elle gagnera, en tant que salariée ou retraitée, lui donne la garantie de pouvoir m’aider financièrement pendant mes études et mon entrée dans la vie professionnelle.

 

Maman travaille à la Compagnie Asiatique et Africaine (CAA) qui deviendra le Compagnie des Activités Associées ; cette société est située 12, boulevard de la Madeleine. Elle exerce essentiellement son activité au Maroc et en Extrême-Orient. Au Maroc, elle pratique l’agriculture (vignobles, plantations d’orangers) et un peu d’élevage, et elle fabrique du ciment. En Extrême-Orient (Indochine, Siam, Thaïlande), elle exploite des scieries, des menuiseries et des chantiers de matériel fluvial : elle est spécialisée dans l’exploitation et le commerce du bois, notamment du teck. Elle avait été choisie pour fournir le bois nécessaire à la construction de bateaux prestigieux (dont le Normandie). Maman considère qu’il y a une bonne convivialité dans cette société, que l’ambiance y est agréable, mais que son travail ne présente que peu d’utilité et aucun intérêt. Heureusement qu’il y a la musique ! Je pose des questions à Maman sur ce versant de sa vie professionnelle, dont elle ne cherche guère à parler. Ses réponses me donnent une conviction : il est certes important d’exercer un métier dans une ambiance sympathique et d’en recevoir une rémunération suffisante et sûre, mais l’essentiel, c’est de ressentir une véritable passion pour son activité professionnelle. Sans doute faut-il, pour y parvenir, beaucoup de motivation et de persévérance, ainsi qu’une grande capacité d’enthousiasme… et un peu de chance.

 

2) Papa et Maman aspirent à donner plus de place à leur vie de couple et à notre vie familiale. Certes, leur immense amour se manifeste en permanence dans leurs regards, dans les attentions qu’ils ont l’un pour l’autre, dans les mots gentils qu’ils échangent en permanence, dans les surnoms qu’ils se donnent (grand lion, petit lionceau, ma liane…), dans tous les actes de la vie quotidienne. Ainsi, je me souviens de Papa me disant, en faisant le lit conjugal : « Je prépare la plus belle fête : le moment où je retrouverai ma femme pour la nuit. » Mais l’activité professionnelle excessive est devenue un obstacle. Papa se couche le premier (bien que ce ne soit jamais avant 1 h 30 !), presque indifférent au désordre qui peut subsister dans la maison. Pour Maman, ce désordre est plus difficile à accepter ; elle s’obstine à faire le ménage et à ranger. La fête est donc retardée et souvent son mari s’impatiente : « Ménage, ménage, ménage-toi… » lui répète-t-il alors, son exaspération débouchant parfois sur des propos plus vifs.

 

Papa et Maman veulent aussi partager plus de temps avec moi, bien qu’ils aient une confiance absolue et justifiée en l’apport de mes grands-parents. Certes, nous déjeunons ensemble tous les jours, mais je ne passe qu’environ deux soirées par semaine 30, rue Crémieux. Pour m’accueillir davantage, il leur faut devenir plus rangés, moins bohèmes, et se rapprocher d’horaires plus conventionnels.

 

3) Ils souhaitent aussi s’investir plus profondément dans la formation musicale au niveau des municipalités. Pour Papa, je crois que c’est une véritable vocation. Il a mené plusieurs tentatives en ce sens, la plus récente, à Chartres, s’étant achevée dans les circonstances tragiques que j’ai précédemment évoquées. L’objectif, c’est de donner à chaque enfant l’opportunité d’accéder à des études musicales qui sont jusqu’alors réservées aux classes aisées et aux familles de musiciens.

 

Cette nouvelle orientation exige d’abandonner les tournées et les représentations en province, donc à s’éloigner de Max Darlho, de Jean Deninx et de Roger Nicolas qui se sont beaucoup produits à Paris et qui aspirent à conquérir des nouveaux publics hors de la capitale. Elle conduit aussi à abandonner les récitals. Papa, au milieu des années 1930, avait déjà mis un terme à sa carrière internationale de soliste, qui lui avait notamment permis de découvrir la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, les Etats-Unis… à une époque où les déplacements se faisaient en chemin de fer ou en paquebot. Mais on passait à la période des transports aériens qui lui faisaient terriblement peur ; puis sa répulsion avait été décuplée à la suite des catastrophes qui avaient coûté la vie à Ginette et Jean Neveu, en 1947, et surtout à son ami Jacques Thibaud, en 1953. Mes parents éprouvaient une immense admiration pour ce violoniste exceptionnel qui était probablement venu quelquefois 30, rue Crémieux pour jouer l’Archiduc ou quelque autre trio avec mes parents avant de finir la soirée autour d’un plateau de fruits de mer.

 

Je me souviens que Papa et Maman se sont produits, peu avant que je n’entre à l’école (octobre 1948), à la Salle Gaveau qui, dix ans auparavant, avait contribué à les révéler l’un à l’autre. Puis ils ont donné quelques récitals certains jours de relâche dans les théâtres qui accueillaient les comédiens avec lesquels ils travaillaient. C’était une opportunité intéressante : l’organisation matérielle ne posait pas de gros problème et mes parents connaissaient parfaitement la configuration et l’acoustique des salles où ils allaient se produire. Mais la réorientation de leur carrière fait disparaître cette opportunité et met fin à leurs récitals.

 

Papa et Maman deviennent presque sédentaires ; je m’établis de plus en plus 30, rue Crémieux, découvrant un environnement humain assez différent de celui du 64, avenue Daumesnil. Le fait que les propriétaires des petites maisons de la rue soient copropriétaires de la rue elle-même, alors classée voie privée, impose des structures et des réunions spécifiques ; le conseil syndical est présidé par monsieur Franchequin, un personnage haut en couleurs propriétaire du café au coin de la rue de Lyon. Papa me fait découvrir les réunions de copropriétaires ; c’est pour moi un spectacle comique irrésistible. Des gens réunis en principe par des intérêts communs imaginent des scénarios invraisemblables à partir desquels ils se chamaillent, s’insultent, arrivent à l’orée de la violence physique. Heureusement, les relations quotidiennes que nous entretenons avec les uns et les autres sont plus sereines. Plusieurs enfants des familles de la rue prennent (ou ont pris) des cours de violoncelle ou de piano avec mes parents, ce qui renforce les liens. Je me souviens notamment de la famille Simon et d’Alida Krug, charmante jeune fille de mon âge qui allait nous faire ultérieurement l’immense plaisir, à Tinou et à moi, de nous convier aux festivités du centième anniversaire de la rue. En réalité, celle-ci avait été ouverte en 1865 sous le nom d’avenue Millaud, mais elle avait changé de nom en 1897, en hommage à Isaac Moïse, dit Adolphe Crémieux, avocat et homme politique, ardent défenseur de la cause ouvrière lors de la Commune et promoteur du décret qui en 1870 avait donné la nationalité française aux juifs d’Algérie.

 

Parmi les souvenirs que je garde des différentes figures de la rue Crémieux, il y a aussi trois prostituées qui y officient, deux au coin de la rue de Lyon et une au coin de la rue de Bercy. Elles me paraissent très âgées ; l’une d’entre elles a d’ailleurs connu mon grand-père paternel ! Elles accueillent parfois des clients à l’hôtel Mignon, presque en face de notre maison, mais je crois qu’elles travaillent surtout dans le renseignement de proximité ; d’ailleurs l’une d’elles habite dans l’immeuble du Commissariat de Police. Ce qui me marque, c’est que chacune a un fils plus âgé que moi qui a fait des études brillantes : l’un d’eux a même réussi l’agrégation de médecine. Je ne connais pas encore le concept d’ascenseur social, mais je comprends alors qu’il peut fonctionner !

 

A la maison, j’ai des contacts passionnants avec certains élèves de mes parents, parmi lesquels je citerai Monsieur Benay et François Mouroux, qui auront une certaine influence dans ma vie. Ingénieur chimiste très passionné par son métier, Monsieur Benay est un mélomane averti et un violoncelliste amateur d’assez bon niveau ; il prend généralement deux leçons par semaine ; chacune se termine par un travail sur l’Elégie de Gabriel Fauré et invariablement il trébuche sur le Carillon, passage difficile qui se situe sensiblement au milieu de l’œuvre. Papa lui propose souvent de lui écrire un arrangement techniquement plus abordable, mais il refuse, prétextant qu’il y arrivera bien un jour ; mais ce jour ne s’est jamais levé ! Monsieur Benay me parle parfois de sa profession d’ingénieur chimiste et incite Papa à m’inscrire au Lycée d’Arsonval, très prestigieux dans ce domaine. Papa prend rendez-vous avec le proviseur de cet établissement ; le résultat de leur entretien est clair : je dois faire Math’ sup, Math’ spé, Polytechnique ou une autre grande école d’ingénieur ; si je me sens pris alors d’une irrésistible passion pour la chimie, je n’aurai aucun problème pour entrer « par le haut » dans ce secteur. C’est la première fois que s’esquisse le parcours d’étudiant qui va être le mien (même si j’entrevoyais déjà une orientation scientifique et technique).

 

Très jeune, François Mouroux a débuté le violoncelle avec Papa ; sa mère, personne fort sympathique, mais terriblement autoritaire et envahissante, est convaincue que son fils a vocation à devenir un des plus grands violoncellistes du monde. Mais, de toute évidence, il n’a ni les dons ni la frénésie de travail d’un Hubert Varron. Je crois que, dans ce contexte, Papa et lui œuvrent avec lucidité. Non seulement François n’est pas dégoûté du violoncelle mais, bien que n’ayant pas brillé au Conservatoire national de Paris, il fera une carrière plus qu’honorable en Argentine, notamment comme professeur au conservatoire de Buenos-Aires et premier violoncelle solo de l’opéra de cette ville.

 

C’est grâce à Madame Mouroux que nous allons découvrir la Favière, près du Lavandou ; elle y passe ses vacances chez des paysans-vignerons, la famille Montanard, et elle incite Papa à prendre une location chez eux, espérant sans doute que la proximité du professeur de violoncelle pendant une partie de l’été facilitera l’éclosion du talent exceptionnel qu’elle prête à son fils. Ce lieu magique, alors constitué d’une immense plage peu fréquentée, de quelques fermes et de rares petites maisons, nous séduit immédiatement. J’y passerai des vacances fascinantes pendant plusieurs années.

 

Je fais ici une parenthèse pour évoquer une anecdote quelque peu surprenante. Durant l’année scolaire 1953-1954, alors que je suis en cinquième, je souffre d’une sinusite tenace et douloureuse, qui entraîne d’ailleurs de très nombreuses absences à l’école. Un jour où je me promène avec mes parents au bois de Vincennes, je subis une crise violente. Papa me dit alors qu’une de ses élèves, atteinte du même mal, avait été guérie par l’imposition des mains d’un guérisseur. Celui-ci, alors qu’elle lui rendait visite quelques mois plus tard pour le remercier, lui avait affirmé que de nombreuses personnes possédaient, sans le savoir, le même don. Papa me propose alors d’essayer ; pour lui comme pour moi, cela commence par une franche rigolade. Mais soudain, nous ressentons, lui dans ses mains, moi au contact de ses mains, des sensations étranges ; il se concentre et poursuit. Ma douleur disparaît ; elle ne reviendra jamais ! Moins d’un mois plus tard, Papa refait la même expérience avec une autre de ses élèves. Par la suite, peut-être une demi-douzaine de fois, son studio, au premier étage de la maison, se transformera en cabinet de guérisseur de la sinusite, toujours avec le même succès.

 

A partir de 1954, en dehors du 30, rue Crémieux, les activités pédagogiques de mes parents se développent autour de trois pôles : Meaux, Romainville et Le Raincy. Papa aime particulièrement la ville de Meaux et ses environs ; il y est assez connu car il y a donné plusieurs concerts et prêté son concours à de nombreuses rencontres festives : j’ai évoqué plus haut le mariage de Lizy-sur-Ourcq, un jour d’hiver et de grève !  En 1954, Papa devient directeur de la Lyre meldoise, un orchestre qui rassemble des amateurs très sérieux et fort sympathiques ; il les retrouve pour des répétitions tous les vendredis soir, après avoir donné quelques cours de violoncelle et de musique de chambre. Mais il ne parvient pas à convaincre l’excellent député-maire Paul Barennes de créer un conservatoire municipal de musique ouvert aux enfants de tous les milieux.

 

Romainville ! Il y existe déjà une petite école de musique, gérée par une association qui rassemble quelques musiciens professionnels rémunérés et des amateurs bénévoles. Papa et maman y sont entrés comme professeurs de violoncelle, de solfège et de piano. Ils font la rencontre du maire, Pierre Kérautret, qui exprime l’ambition et la volonté de créer et de développer un conservatoire municipal de bon niveau. Il charge Papa de conduire ce projet, puis le nomme directeur du conservatoire naissant. Je m’intéresse beaucoup à l’organisation que Papa met en place pour stimuler la coopération et la générosité de tous les intervenants, dans le respect des spécificités de chacun ; je lui pose de nombreuses questions et je pense que son témoignage contribue à faire naître mon intérêt pour les problématiques du management. Il s’agit en particulier de faire coopérer harmonieusement les professeurs issus de l’ancienne école de musique avec ceux, déjà nombreux et beaucoup plus titrés, qu’il embauche. Il décide de respecter trois principes : 1) Les nouveaux professeurs seront tous des professionnels reconnus, en principe titulaires d’un premier prix du « Conservatoire national de Paris ». 2) Les anciens professeurs conserveront leurs fonctions. 3) Les vacations des uns et des autres seront rémunérées au même niveau.

 

Les résultats ne se font pas attendre : les classes et les élèves prolifèrent au fil des années et un orchestre symphonique est créé sous la direction de Papa. Rapidement, le nouveau conservatoire prend de l’importance, exerçant un effet d’entraînement sur plusieurs autres communes de la banlieue de Paris. Papa réalise ainsi l’un des objectifs de sa vie. A Romainville, Papa et Maman initient quelques musiciens de bon niveau. L’un d’entre eux va devenir un pianiste mythique, un des artistes français les plus populaires ; il s’agit de Richard Clayderman. C’est le fils d’un professeur d’accordéon de Romainville, Monsieur Pagès ; en 1960, à six ans, il commence l’étude du piano dans la classe de Maman et apprend le solfège avec Papa. La formation lui convient puisqu’à douze ans il est reçu au Conservatoire national de Paris. Plus tard, il donne de nombreux concerts, interprétant surtout des arrangements pour piano, enregistrant plus de 1600 titres, avec 90 millions de disques vendus. Dans plusieurs interviews, Richard Clayderman évoquera le conservatoire de Romainville et rendra hommage à mes parents.

 

Au Raincy, un conservatoire est créé peu après celui de Romainville. Papa y enseigne le violoncelle et la musique de chambre. Il me parle de Madame Nierdre-Simon, directrice et professeur de violon, qu’il estime beaucoup et qui, sans ne le vouloir ni même le savoir, va avoir une influence sur ma vie d’étudiant. En effet, un lundi matin de 1961, très tôt, je dois passer la seconde épreuve de mathématiques du « petit oral » de l’Ecole Polytechnique. La veille, donc le dimanche soir, mes parents me préparent un repas très fin mais, à ma grande surprise, ils ne le partagent pas avec moi ; le lendemain, peu avant mon départ, Papa vient vers moi et me dit : « Nous avons dîné hier chez Madame Nierdre-Simon et, quand elle nous a présentés à l’un des autres convives, tout à fait sympathique, il m’a dit : Liévens, c’est le nom du premier candidat que je vais interroger demain matin à Polytechnique. Et quand je lui ai dit qu’effectivement il s’agissait de mon fils, il a ajouté : Je viens de regarder son dossier ; il a une belle carte à jouer. » Grâce à cela, je pars vers la salle d’examen avec un certain optimisme qui contribuera peut-être à mon succès. A la réflexion, je crois que Papa a totalement inventé cette histoire (et j’ai la conviction que c’est la seule fois où il m’a tenu un discours qu’il savait contraire à la vérité…). Quant au conservatoire du Raincy, Je crois n’y être allé qu’une seule fois, mais ce fut un des plus beaux moments de ma vie, un souvenir inoubliable dont je parlerai plus loin.

 

5 – Le goût de la liberté, l’envie de réaliser

 

Dans mon adolescence et à l’orée de ma vie d’adulte, le 30, rue Crémieux est pour moi un lieu magique. Mes parents m’offrent les plus beaux cadeaux qu’on puisse faire à un jeune de mon âge : le goût de la liberté et l’envie de réaliser quelque chose par le travail. J’ai un esprit rebelle (des analyses ultérieures me le confirmeront !) et j’imagine aisément les catastrophes qui seraient advenues si Papa et Maman m’avaient imposé des contraintes stupides et s’ils m’avaient fait des grands discours sur des valeurs qu’ils n’auraient pas eux-mêmes respectées. Certains de mes camarades subissaient un harcèlement de ce type !

 

Le goût et le sens de la liberté… Il est évidemment difficile (surtout pour un adolescent) de dire ce que recouvrent ces concepts ! Concrètement, il y a pour moi la vie courante, les sorties au théâtre, au cinéma ou les visites d’expositions, les promenades, les heures de rentrée le soir… ; rien de tout cela ne pose jamais le moindre problème. J’accepterais très mal qu’on me dise non ; j’en ai pris parfaitement conscience quand j’avais environ 10 ans ; et je suis infiniment reconnaissant à mes parents et à mes grands-parents de n’être jamais un obstacle à la réalisation de mes désirs. Mais j’ai senti très rapidement que cette chance extraordinaire m’imposait, en retour, le respect absolu d’une certaine éthique que j’ai traduite par deux principes de comportement : 1) ne jamais leur mentir ; 2) faire des travaux d’approche suffisants, avant de leur demander quoi que ce soit, pour être sûr de ne pas essuyer un refus. Il y a donc, dans notre vie de famille, une composante essentielle de haute diplomatie dont je garde le meilleur souvenir. Evidemment, une démarche de ce type est beaucoup plus difficile, voire impossible, à pratiquer dans les familles où il y a plusieurs enfants. Mais, à chaque fois que j’entends dire d’un ado qu’il cherche sans cesse à pousser les limites, j’ai le sentiment d’entrouvrir la porte d’un monde qui n’a jamais été le mien.

 

Autre facteur de liberté : le vélo ! C’est le sport préféré de Maman et de Papa ; il leur a donné un merveilleux moyen de s’évader de l’environnement de la vie courante, de s’immerger dans les campagnes ou dans les forêts, de se pénétrer de la senteur des arbres, des plantes, des fleurs des champs, de découvrir des paysages somptueux, de flâner là où la nature est particulièrement séduisante. Quand j’étais très jeune enfant, j’avais participé à leurs randonnées, sur un petit siège adaptable à l’une ou l’autre des deux bicyclettes ; c’est ainsi que j’avais découvert les Alpes aux environs de Pontcharra-sur-Bréda. Les vélos sont rangés au rez-de-chaussée, en face du studio de Maman, dans une des six petites pièces du 30, rue Crémieux que nous nommons le garage. A huit ou neuf ans, mon grand-père a entrepris de m’apprendre à faire du vélo pendant nos séjours chez Suzanne, au Vésinet. Mais, malgré ses efforts et l’encouragement de mes parents, ce fut une expérience difficile. J’avais déjà d’importantes difficultés d’équilibre, dont j’apprendrai, près de 40 ans plus tard, qu’elles sont vraisemblablement dues à kyste cérébelleux. Cependant, nous avons réussi à franchir l’obstacle, et le vélo exerce sur moi la même fascination que sur mes parents.

 

Facteur de liberté, ô combien ! J’en donnerai un témoignage concret. A partir de la classe de seconde, donc à partir de mes 14 ans, les cours de sport se déroulent le jeudi matin (à partir de 9 h 30, si mes souvenirs sont exacts) dans un stade donnant sur les boulevards des maréchaux, dans le nord de Paris ; le congé du jeudi après-midi commence juste après. Les élèves ont l’autorisation (moyennant l’accord des parents, bien sûr) de se rendre directement au stade, sans passer par l’école et le long trajet du bus scolaire. J’y vais donc directement à vélo, partant du 30, rue Crémieux ; je planque mon vélo assez loin du stade, hors des regards des moniteurs. Je me rends à l’appel, je fais très consciencieusement les activités de préparation physique et d’athlétisme. Puis, dès qu’on sort les ballons de foot, peu après 10 h 30, je m’éclipse discrètement pour une randonnée à bicyclette vers la forêt de Sénart ; je regagne la rue Crémieux dans la seconde moitié de l’après-midi (après avoir généralement dégusté un sandwich en cours de route). Au fur et à mesure que les trimestres passent, j’allonge les distances (jusqu’à la forêt de Fontainebleau en Terminale). Ma passion pour le vélo est grande, même si elle doit beaucoup à ma profonde détestation du foot ; elle va durer un peu plus de vingt ans, jusqu’à ce que j’opte pour la course de fond et le marathon.

 

L’envie de réaliser, je la vis fortement ; je me souviens de mon émotion en assistant, en 1959, à la première représentation de Tête d’Or, de Paul Claudel, au Théâtre de l’Odéon où la troupe de Jean-Louis Barrault venait de s’installer. « O faire ! faire ! faire ! qui me donnera la force de faire ? », se lance Simon Agnel par la voix de Laurent Terzieff, ce merveilleux acteur. Je ne partage pas la volonté de puissance du personnage, mais j’ai l’ambition d’être utile à la société, et la double mission dont je me sens investi mûrit en moi :

 

  • Participer à un projet franco-allemand ; cet objectif s’était esquissé près du Sacré-Cœur de Montmartre, en 1948 par un beau jour de printemps ; après avoir verbalement agressé un groupe de touristes allemands, mon grand-père m’avait solennellement déclaré : « C’est toi qui devras réconcilier la France et l’Allemagne. Toi et les gamins de ton âge. Il le faut pour la paix ». Je détaille cet épisode dans l’empreinte de la guerre.

 

  • Contribuer à l’amélioration de la sécurité des transports aériens ; cet objectif s’est imposé à moi à l’automne 1953 (peu après la mort de Jacques Thibaud), pendant un déjeuner au Vésinet, dans le jardin de ma chère Tante Suzanne ; nous avions évoqué les avions, les catastrophes qu’ils entraînent, les transformations qu’ils apporteront à nos modes de vie, les craintes qu’ils inspirent (et qui ont tellement marqué Papa).

 

Qui me donnera la force de faire ? Je me sens capable d’avoir (presque) le même acharnement que mes parents dans le travail (bien que dans un domaine très différent) et je suis convaincu que cela suffira pour acquérir les compétences nécessaires à la réalisation de mes projets. Bien sûr, il faut aussi que les occasions se présentent dans la vie professionnelle, mais Papa me transmet son optimisme : les opportunités apparaissent un jour ou l’autre ; il suffit d’être attentif, de lutter sans relâche et d’être patient. C’est une des deux grandes valeurs que je dois à Papa. L’autre est d’ordre religieux ; il m’a cité plusieurs fois une phrase de la première lettre de Saint Jean : « Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu. Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu car Dieu est amour » (1Jn 4, 8). Plus la vie m’apporte d’expérience, plus je suis convaincu que c’est la suprême vérité.

 

J’échange beaucoup aussi avec Papa sur les rapports entre les sexes. En fait, mon premier cours d’éducation sexuelle fut la récitation du « Je vous salue, Marie. » Quand un enfant un peu attentif dit : « Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni », il perçoit immédiatement d’où viennent les bébés. La première question qu’il pose à un adulte débouche sur « la petite graine ». Trois questions plus tard, il a tout compris, sauf si l’adulte veut lui cacher quelque chose ; auquel cas je suppose qu’il s’en rend compte et se tourne vers d’autres sources d’information ! Dans notre famille, aussi loin que remontent mes souvenirs, toutes mes questions ont une réponse franche, ce qui n’interdit pas une respectueuse pudeur. Il y a cependant un point sur lequel le dialogue a été complexe : l’homosexualité. Papa adorait sa marraine, Fernande ; celle-ci venait souvent dîner 30, rue Crémieux et c’était une grande joie de l’accueillir. Elle était toujours accompagnée d’une femme un peu plus jeune qu’elle, Mademoiselle Dabe, avec laquelle elle échangeait des signes d’affection manifestes. Evidemment, c’était pour moi l’occasion de poser des questions, mais les réponses me paraissaient peu claires. Je réalise un peu plus tard, que Papa, dans un échange avec son très jeune fils, a du mal à se situer entre, d’une part, l’infini respect du choix que chacun peut faire quant à son orientation sexuelle et, d’autre part, l’infinie répulsion que lui inspire l’idée de faire l’amour avec une personne du même sexe ; je crois que la prise de conscience de cette ambiguïté a été pour moi une richesse.

 

Pour les relations entre les femmes et les hommes, il n’y a aucune ambiguïté. Papa est l’adorateur des femmes, selon sa propre expression, et cette adoration implique un infini respect. Je crois qu’il m’a transmis cette vision sans aucune difficulté, profitant de très nombreuses occasions de me faire percevoir la beauté féminine, dans ses dimensions physiques et affectives. Cependant, il n’était pas totalement convaincu de l’égalité entre les hommes et les femmes ; nous avons plusieurs fois abordé ce sujet, dès la prime enfance ; pour le faire enrager, je citais des exemples, comme celui de Clara Haskil qui était bien « le » plus grand pianiste. « Certes, me répondait-il, mais il n’y a pas de femme qui soit l’équivalente de Beethoven ou de Mozart ». Pour remettre cela dans le contexte, on se souviendra qu’à ma naissance les françaises n’avaient pas le droit de vote, celui-ci devant leur être accordé par une ordonnance du Comité français de la Libération nationale signée par Charles De Gaulle à Alger le 21 avril 1944 !

 

Maman, de son côté, me lègue une grande voie de sagesse en me faisant comprendre qu’il y a deux risques à éviter dans notre existence, deux risques qui peuvent nous empêcher de vivre pleinement nos valeurs, de nous émerveiller et de nous épanouir. Le premier, c’est la grande pauvreté ; comment progresser, comment être heureux quand, dans les prochains jours, on n’est pas sûr de pouvoir satisfaire les besoins essentiels de sa famille et de soi-même ? L’autre, c’est la volonté obsessionnelle de s’enrichir ; comment, avec cet objectif, peut-on laisser place au développement des valeurs de générosité, de partage, de compassion ; comment peut-on goûter les joies simples, si diverses par les émotions qu’elles suscitent et qui sillonnent tout cheminement de véritable bonheur ? Sur ce dernier point, j’avais déjà fait un parcours personnel dans ma jeune enfance. L’Onc’Picsou n’aurait-il pas été plus heureux s’il s’était évadé de la prison qu’il s’était construite avec son tas d’or ? Que n’allait-il jouer avec Loulou, Fifi et Riri ou (mieux encore) discuter avec Daisy ! Quant au Petit Prince de Saint-Exupéry, j’avais été émerveillé, quand j’avais 7 ou 8 ans, par la logique du dialogue qu’il engage avec le businessman épris de précision qui vient de compter qu’il possède exactement 501 622 731 étoiles :

 

  • A quoi cela te sert-il de posséder les étoiles ?

 

  • Ça me sert à être riche.

 

  • Et à quoi cela te sert-il d’être riche ?

 

  • À acheter d’autres étoiles si quelqu’un en trouve.

 

Le manque absolu d’argent et la « religion » de l’argent sont donc les deux précipices qu’il faut absolument éviter. Entre ces extrêmes, il y a un immense plateau où chaque être humain, selon ses propres goûts, peut trouver le chemin de l’épanouissement personnel tout en aidant les autres à être heureux. Il faut bien entendu être cohérent et adapter son chemin au niveau de vie qu’on peut raisonnablement attendre, sans jamais oublier que les joies les plus simples (le sourire d’un enfant, l’écoute d’une œuvre musicale, le regard d’un animal, le parfum d’une fleur) sont souvent les plus intenses. Telle est la très belle leçon que je dois à Maman.

 

L’entrée en Math’ sup en 1959 m’ouvre trois années de travail acharné, de combat quotidien, seulement interrompus par les périodes de vacances dont je continue à profiter sans réserve. Mes parents sont devenus rangés, presque sédentaires, et mes grands-parents savent, avec un talent incroyable, allier discrétion et disponibilité. Leur confiance en moi, leur ouverture d’esprit, l’amour resplendissant qui irradie toute la famille, les encouragements juste nécessaires qu’ils savent toujours me donner au bon moment m’apportent une aide déterminante (d’autant plus nécessaire que je connais les limites de mes dons !). C’est à eux qu’en 1962 je dois d’avoir terminé l’écrit du concours d’entrée à l’école polytechnique avec une confortable avance qui allait s’avérer bien utile. En effet, à la fin de ma dernière épreuve d’oral, consacrée aux mathématiques et affectée d’un énorme coefficient, un événement absurde se produit. Je quitte la salle d’examen, exténué mais assez satisfait, et j’essaie de me décontracter. Quelques secondes plus tard, l’examinateur, Monsieur Guérin, sort derrière moi en courant et s’étale après avoir buté sur je ne sais quel obstacle. Et là, j’éclate de rire. J’estime a posteriori que cette réaction stupide, totalement opposée à toutes mes valeurs et habitudes, m’aura fait perdre près de 200 places au classement.

 

Dès que j’ai 18 ans, mes parents m’offrent une sympathique variante : des cours de conduite automobile (dans une auto-école proche du Lycée Saint-Louis où je suis en Math’ spé). Peu après l’obtention de mon permis de conduire, ils m’achètent une voiture, une sympathique Aronde. J’en avais terriblement envie et j’ai engagé, sur ce sujet, des approches éminemment diplomatiques ; mais Papa et Maman ont compris et accepté immédiatement, comme s’ils avaient déjà pris leur décision depuis longtemps. L’Aronde va embellir mes périodes de vacances ; la bicyclette est détrônée, mais il faut bien reconnaître que la voiture est mieux adaptée pour emmener quelque jolie copine à Saint-Tropez ou dans une autre station quand je suis en vacances à la Favière, près du Lavandou.

 

Cette atmosphère paisible, bien que très studieuse, est juste interrompue en 1961 par un attentat que j’évoque largement dans l’empreinte de la guerre ; l’explosion d’une charge de plastic placée sur l’escalier d’entrée de la maison, pulvérise toutes nos vitres et nous rend totalement sourds pendant de longues minutes ; le reste se limite à quelques mini-coupures bénignes.

 

J’ai précédemment évoqué le conservatoire du Raincy où je ne suis allé qu’une seule fois, quelques mois après mon entrée à Polytechnique, mais c’est pour moi un des plus beaux moments de ma vie, un souvenir inoubliable. Papa dirige ce soir-là l’orchestre local ; c’est la période où il fête son jubilé aux concerts Pasdeloup et de nombreux collègues, connaissant sa passion pour la direction d’orchestre, lui ont offert de venir jouer sous sa direction ; plusieurs ont rejoint ce soir-là l’orchestre municipal (où jouent aussi les professeurs du conservatoire). La première partie du concert est consacrée au concerto n° 2 pour violon et orchestre de Félix Mendelssohn ; la soliste est une ravissante fillette de dix ans, Evelyne Trisson. Je leur dois, à elle et à Papa, un moment exceptionnel d’émotion et de plaisir ; ce plaisir est d’autant plus intense que, du fait des contraintes liées à la préparation de mes concours, il y a environ trois ans que je n’ai pas assisté à un concert que Papa dirigeait ou auquel il participait. Evelyne, légitimement confiante en sa mémoire, met de côté le pupitre sur lequel sont disposées les partitions ; dès les premières mesures du concerto, Papa et elle nous révèlent l’incomparable douceur et la lumière radieuse du premier mouvement, cette mélodie qui frémit comme un vent doux, mais qui laisse déjà planer la hantise de quelque malheur. Je suis et je demeure rétrospectivement au summum de l’émerveillement.

 

Il me faut à ce stade dire quelques mots d’Evelyne ; elle devait avoir six ans la première fois que Papa m’en av parlé. Madame Nierdre-Simon considérait qu’elle était fantastiquement douée, mais un peu paresseuse, et elle l’avait présentée à Papa qui avait été à la fois émerveillé et inquiet. Emerveillé parce qu’il n’avait jamais rencontré un enfant possédant de telles qualités : un sens inné de la beauté, que sa fougue et sa sensibilité pouvaient servir à merveille. Inquiet parce qu’il n’était pas sûr qu’elle serait en mesure de supporter les contraintes imposées à un enfant prodige qui décide de s’orienter vers une carrière de musicien. Personnellement, je m’étonnais alors qu’on s’autorisât à soupçonner de paresse une fillette de six ans ; mais les inquiétudes de Papa étaient de nature très différente. Dans les études classiques, un élève talentueux est en contact permanent avec des jeunes qui ont sensiblement le même âge que lui et, de ce fait, il peut s’intégrer dans une communauté relativement cohérente (même si cette communauté connaît d’inévitables tensions). Quand un très jeune musicien supérieurement doué se lance dans un cursus de haut niveau, il côtoie inéluctablement d’autres élèves qui sont beaucoup plus âgés que lui et constituent une communauté à laquelle il ne peut pas s’intégrer. Trois cas sont alors possibles : 1) S’il appartient à une famille de musiciens, il peut contribuer directement à l’idéal et à la cohésion de cette famille et s’y sentir parfaitement à l’aise. 2) S’il a un tempérament très solitaire, les résultats de son travail lui suffisent pour s’épanouir. 3) Sinon, il est menacé de grandes souffrances. Evelyne, qui n’avait pas de musicien parmi ses proches et dont le comportement laissait supposer qu’elle n’avait aucune propension à l’isolement, pouvait être dans ce cas.

 

Nous avions parlé de cela en famille, et j’étais d’autant plus intéressé que la notion d’appartenance à une communauté m’interpelait fortement. Plusieurs témoignages ou expériences avaient nourri mes réflexions : les orchestres et les troupes de comédiens avec lesquels mes parents avaient travaillé ; les Frères des écoles chrétiennes, communauté purement masculine qui animait mon école des Francs-Bourgeois ; les souvenirs de mon grand-père, ancien employé au Gaz de France, qui avait participé à des actions syndicales aboutissant au développement d’un certain paternalisme ; puis, très récemment, la découverte de l’internat dans ma grande école, où des règlements imposaient une discipline très défavorable à l’explosion des talents. J’avais tiré une conclusion de nos échanges : la liberté, valeur essentielle s’il en est, exige que l’on participe pleinement à plusieurs communautés, grâce à la famille, au travail, aux loisirs ou au bénévolat.

 

Revenons à Evelyne. Quelles que puissent être les inquiétudes, l’avenir peut paraître rose. Au Raincy, la jeune élève suit les classes de violon et de musique de chambre sous la direction de Papa, où elle côtoie des élèves beaucoup plus âgés qu’elle, adolescents ou jeunes adultes, qui l’admirent profondément. Peut-être poussée par cette ambiance chaleureuse, elle se met à travailler avec une ardeur dévorante et ses progrès sont fulgurants. Elle est reçue au Conservatoire national de Paris à 11 ans (record partagé avec Régis Pasquier) et elle intègre la classe de René Bénédetti. Malheureusement, l’ambiance ne lui convient pas, le professeur la comprend mal. Elle quitte le conservatoire de Paris pour intégrer celui de Versailles, puis revenir à Paris pour obtenir le premier prix à un âge normal. J’ai repris contact avec elle ultérieurement, alors qu’elle était second soliste à l’orchestre national de Montpellier ; sa carrière a alterné des années de rupture totale et des retrouvailles fantastiques, notamment à Toulouse sous l’influence de Michel Plasson.

 

6 – Le temple de l’amour

 

Après mon entrée à l’Ecole Polytechnique (mi-1962), Papa et Maman ne se sentent plus tenus de maintenir le calme nécessaire à un étudiant qui prépare un grand concours. Alors le 30, rue Crémieux retrouve l’ambiance, les soirées, l’aspect bohème qu’il avait connus dans la première partie des années 1950. Plusieurs fois par semaine, des amis –musiciens, chansonniers, comédiens– y passent leur soirée ; l’ambiance est très joyeuse, jusque vers trois heures du matin. Quel contraste avec l’Ecole Polytechnique, placée sous le régime de l’internat militaire, avec une extinction des feux à 22 h 15 ! Situation paradoxale : j’ai 20 ans et je fais le mur pour participer à des réjouissances chez mes parents, alors que les camarades de mon âge restent prisonniers d’un règlement insipide. Malheureusement, cette période des fins de soirée endiablées dure à peine trois ans. Papa était entré jeune dans la carrière artistique et ses amis étaient généralement plus âgés que lui ; à partir de 1965-1966, la mort, la maladie… et le vieillissement qui donne souvent envie de se coucher tôt déciment ce cercle chaleureux. Mes parents limitent progressivement l’essentiel de leurs tournées nocturnes à un café des environs, où ils se lient d’amitié avec le patron, les employés et les habitués les plus fidèles.

 

Ils se sentent un peu seuls et ils adoptent Papou, un gentil chien blanc de taille moyenne issu de la SPA. Mais en 1968, alors que Martine et moi commençons à préparer notre mariage, leur vie quotidienne est profondément bouleversée. Néné, qui a perdu son mari trois ans auparavant, est victime d’un très grave accident. Violemment heurtée par une voiture qui roulait à vive allure alors qu’elle traversait l’avenue Daumesnil sur un passage protégé en face de chez elle, le col du fémur fracturé, elle subit une longue et délicate intervention chirurgicale, dont elle sort diminuée. Il lui est difficile de rester seule dans son appartement. Papa et Maman lui offrent alors de l’héberger chez eux 30, rue Crémieux. Elle y restera jusqu’à sa mort, quelques années plus tard. C’est évidemment un engagement très lourd, d’autant qu’à ce moment-là il est pratiquement impossible d’obtenir les aides à domicile qui seraient nécessaires.

 

J’ai toujours été très impressionné par l’affection réciproque que se sont portée Papa et sa belle-mère ; très jeune, j’avais interrogé sur ce point ma chère Tante Suzanne. Elle n’avait expliqué que Néné s’était opposée de toutes ses forces au mariage de mes parents, surtout parce qu’elle jugeait excessive la différence d’âge qui les séparait (18 ans). Mais, dès que les noces furent célébrées, elle a dit à Papa : « Robert, j‘ai fait tout ce que j’ai pu pour empêcher votre mariage ; maintenant, je ferai tout ce que je pourrai pour vous aider. » Et elle a toujours agi conformément à cette promesse ; les réponses à toutes les questions que j’ai posées me l’ont unanimement confirmé. Papa apprécie tout en elle : sa franchise, son indéfectible dévouement, l’immense part qu’elle a prise dans mon éducation. Il reste maintenant, dans les dernières années de sa vie, la gentillesse extrême qu’elle nous manifeste en permanence, malgré ses souffrances, avec une infinie discrétion. Ainsi, entre Néné et Papa, tout avait mal commencé, mais ils avaient su en parler avec franchise et respect mutuel pour s’engager résolument dans une fructueuse réconciliation.  J’allais en être un des principaux bénéficiaires. Bravo et merci !

 

Quand Papou meurt, il est remplacé par Toutounet, un petit chien parfait pour un foyer de musiciens. Lorsque Papa et Maman jouent, il écoute religieusement, dans une véritable extase. Mais quand un élève de violoncelle fait des fausses notes ou quand un chanteur déraille, il pousse des aboiements furieux. Après le décès de Papa, Toutounet ne pourra plus entendre de violoncelle (sauf intégré dans un orchestre symphonique) sans hurler à la mort ; et ceci continuera pendant les deux derniers tiers de sa vie, y compris lorsque nous l’accueillerons à Châtenay-Malabry après la disparition de Maman. Cette fidélité m’a toujours émerveillé. Quelle différence d’avec certains êtres humains !

 

La tradition des plateaux de fruits de mer du 30, rue Crémieux peut reprendre grâce aux chaleureux dîners que Tinou et moi, puis nos enfants Nathalie et Éric, partageons à l’invitation de mes parents. Il s’agit de moments que nous pouvons d’autant plus apprécier que Tinou est, elle aussi, issue de milieux artistiques. Il y a un seul point de divergence : pour mes parents, se coucher à 1 h 30, c’est très tôt ; pour Tinou, se coucher à 23 h, c’est déjà tard. C’est le point sur lequel je me sens beaucoup plus proche de mes parents que de ma femme !

 

1987 ! Nous revenons d’un magnifique voyage dans le Périgord avec Nathalie et Eric. Je téléphone à mes parents et Maman m’apprend que Papa a fait une mauvaise chute en descendant l’escalier (sans doute en courant… comme d’habitude). Bien qu’elle tente de me rassurer, je me précipite 30, rue Crémieux. Je sonne à la porte et soudain j’entends derrière moi une voix qui me dit distinctement : « Demain, à midi, tu apprendras la mort de ton père. » Je me retourne ; il n’y a personne. Maman m’ouvre la porte, je monte à la chambre et je trouve Papa dans un état comateux ; je lui parle, je lui prends la main à ce moment bouleversant où il lui reste juste assez de force pour la serrer doucement. Je comprends immédiatement le sens du message que la voix vient de me délivrer. Sans avoir reçu cette alerte, je m’agiterais vraisemblablement en tous sens, appelant les secours, et Maman se reprocherait de n’avoir pas fait suffisamment vite ce qu’il fallait. Je m’efforce donc d’être calme et Maman rappelle le médecin traitant, qui était venu le matin-même au chevet de Papa ; il décide un transfert à l’hôpital. Le lendemain, à midi, je suis en réunion avec le chef du bureau « budget » de ma sous-direction ; j’ai demandé à ma secrétaire de ne pas filtrer les appels téléphoniques ; le téléphone sonne : Papa vient de mourir.

 

La période tellement triste de veuvage est heureusement ensoleillée par Nathalie. Notre fille a suivi, pendant plusieurs années, des cours de flûte à bec au Conservatoire de Châtenay-Malabry. Elle y a appris de bonnes bases de solfège et elle a développé une belle sonorité qui exprime très bien sa sensibilité. Maman et elle aiment beaucoup se retrouver avec leurs instruments respectifs ; quand Nathalie poursuit ses études à La Pitié Salpêtrière, donc assez près de la rue Crémieux, elles ont souvent l’occasion de se rencontrer, de partager des repas et de faire de la musique ensemble. Une très belle et très affectueuse complicité s’établit entre elles. Mon immense amour pour notre fille s’en trouve encore renforcé.

 

7 – Tragique épilogue

 

1991 ! Janick, ma belle-mère, nous invite, Tinou, Nathalie, Éric et moi, à faire un magnifique voyage au Guatemala. Notre première étape est Antigua où nous subissons une secousse sismique suffisamment importante pour qu’en pleine nuit nous soyons réveillés par un bruit et un tremblement étrange, comme si un poids-lourd entrait dans notre chambre d’hôtel. Notre périple se poursuit par les étapes touristiques traditionnelles : Panajachel, Quetzaltenango, San Francisco el Alto, Chichicastenango, Solola et le Lac Atitlan, Guatemala City et un prolongement en avion vers Tikal. Nous sommes tous émerveillés par la beauté des paysages, par la richesse des couleurs dont les habitants font un si bel usage, par la splendeur du patrimoine historique. Nous goûtons pleinement la merveilleuse atmosphère qui existe au sein de notre petite famille. Mais, à la fin de ce périple, c’est le drame ; nous apprenons le décès de Maman. Elle s’est effondrée soudain, un soir, dans la rue Crémieux, alors qu’elle promenait Toutounet. Des voisins, qui avaient tenté en vain de lui porter secours, avaient réussi à rentrer en contact avec notre réseau d’amis. Ensemble, ils avaient fait ce qui était nécessaire et ils étaient parvenus à joindre téléphoniquement Tinou qui m’avait informé de cette terrible perte avec une sensibilité et un tact parfaits.

 

Qu’allons-nous faire du 30, rue Crémieux alors que mes parents sont, l’un et l’autre, décédés ? Tinou et moi examinons les solutions possibles. Vendre immédiatement la maison me serait très douloureux. On peut envisager de la louer, mais des travaux préalables de rénovation sont indispensables. Rénovée, cette maison ne pourra-t-elle pas intéresser plus tard un de nos enfants, mais lequel ? Nous n’avons pas la réponse à cette question. Nous optons pour la rénovation, bien que les travaux soient considérables. Mais la tâche la plus éprouvante, c’est évidemment de « débarrasser » les locaux ; heureusement que Tinou est là pour me remonter le moral. Les premières fois, nous emmenons Toutounet, que nous avons accueilli chez nous, croyant qu’il aura plaisir à retrouver son ancien domaine, mais il se met dans un coin et pleure doucement pendant des heures. Cette période douloureuse est marquée par un nouveau coup du sort. J’avais soigneusement rassemblé dans un carton tous les souvenirs qui pouvaient rester de la carrière de Papa : des programmes, quelques disques, des photos et des caricatures, quelques lettres, des documents dédicacés ; hélas ! ce carton a disparu.

 

Les travaux se terminent en 1994. Nous décidons avec Nathalie et Eric que ceux-ci s’installeront 30, rue Crémieux en poursuivant leurs études. Je me souviens de leur départ de Châtenay-Malabry, ensemble, dans la petite voiture bleu foncé que Janick avait offerte à Nathalie. Tinou et moi étions très émus car nous savions qu’il s’agissait dans notre vie d’une rupture irréversible, bien que normale. Nous ne savions pas encore que nous courions au désastre.

 

Le 22 mai 1995, nous rentrons d’une splendide croisière avec des amis dans les îles Toscanes. Eric nous téléphone, profondément bouleversé : il a été convoqué au Commissariat de police du XVème arrondissement à cause d’une plainte que Nathalie et son grand ami d’alors, Philippe S, ont déposée contre lui, à la suite d’une dispute qui serait intervenue 30, rue Crémieux. Pour moi, c’est un effondrement absolu. C’est une terrible insulte au souvenir de mes parents et à l’amour resplendissant que nous partagions dans notre famille. C’est la profanation du temple de la musique, de l’amour, du travail et du courage qu’est le 30, rue Crémieux. C’est la négation des valeurs familiales dans lesquelles j’ai toujours baigné, qui représentent tant à mes yeux et dont, jusque-là, j’étais convaincu que Nathalie les partageait pleinement. C’est aussi un terrible coup porté à Tinou qui s’est investie de toutes ses forces dans la rénovation de la maison. De plus, il a été dit à notre fils que ce dossier le conduira vraisemblablement à effectuer son service militaire dans des unités disciplinaires.

 

Pour moi, Philippe S. est le principal responsable de cette catastrophe. J’ai bien conscience que cette interprétation m’arrange : elle me dispense d’imaginer que ma fille tendrement aimée a pris l’initiative de nous faire si mal. Raison de plus de me méfier de mes premières impressions ; je m’impose donc une analyse plus détaillée. Avant d’exposer cette analyse, je dois faire un retour à mi-1993. Je participais alors à un cercle de réflexion de la DGA qui s’intéressait aux questions de management. J’avais beaucoup insisté pour que nous étudiions un problème qui me paraissait essentiel : l’impact, sur le harcèlement moral dans le monde du travail, de la prolifération des données qu’entraînera l’explosion prévisible du numérique. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Marie-France Hirigoyen, qui était déjà connue comme éminente spécialiste du stress au travail et qui allait publier peu après un ouvrage remarquable, le harcèlement moral. Elle m’avait profondément impressionné et j’avais été marqué par une de ses idées : la plus grande jouissance, pour un pervers du harcèlement moral, c’est de mettre sous son emprise une personne intelligente qui, au départ, avait de lui une opinion très négative. Mettre sous son emprise implique de casser les liens les plus chers qui unissent la victime à son entourage.

 

L’analogie est évidente. Des constats simples, une impression personnelle et plusieurs alertes me donnent la conviction que c’est bien à un scénario de harcèlement moral que nous sommes confrontés :

 

  • Les premières fois où Nathalie nous a parlé du camarade de faculté qu’était Philippe S., elle nous en a dressé un bien détestable portrait.

 

  • Elle s’est ensuite fortement rapprochée de lui, jusqu’à l’inviter à Morgat au cours des vacances ; j’ai par ailleurs été très gêné par le regard systématiquement fuyant de ce personnage et par certaines de ses attitudes.

 

  • Plusieurs camarades de faculté nous ont alertés, directement ou par l’intermédiaire de connaissances communes, des dangers que cet individu faisait courir à Nathalie. J’ai essayé d’en faire part discrètement à celle-ci, mais elle ne semblait pas disposée à entendre. Ce n’est pas étonnant car une victime du harcèlement moral commence toujours par être dans le déni.

 

  • L’origine du drame est due à Philippe S. C’est lui qui a entraîné Nathalie à faire, auprès de la police, une démarche dont il était évident qu’elle allait détruire ses relations familiales. Je note aussi que cette démarche était pour elle inutile ; nous revenions à Paris 48 heures plus tard, ce qui donnait une chance de discuter et de trouver une solution acceptable par tous (à un problème que d’ailleurs ne connaissions pas).

 

Que faire ? Comment réagir ? C’est évident à concevoir et douloureux à mettre en œuvre :

 

1) Faire en sorte que Philippe S. ne remette plus jamais les pieds 30, rue Crémieux. S’il s’introduisait à nouveau dans ce lieu qu’il avait fait profaner, ce serait pour lui une victoire et je serais tenté de préparer minutieusement contre lui des actions de la plus extrême violence ; c’est un risque que je ne veux pas prendre. L’analyse des mécanismes du harcèlement moral me conduit aussi à la conclusion qu’en un tel cas le seul moyen d’éviter le retour du pervers, c’est d’exclure la victime. Cela entraîne des souffrances, voire des injustices (nous sommes dans le syndrome de la double peine), mais je n’ai pas vu (et, à la réflexion, je ne vois toujours pas) d’autre solution. J’exclus donc Nathalie du 30, rue Crémieux.

 

2) Éviter le risque qu’Éric ne soit pénalisé pour son service militaire.

 

J’ignore qui lui a parlé de ce scénario ; le risque existe-t-il réellement ? Avoir une réponse à cette question devrait être facile, compte tenu de ma position au sein du ministère de la défense. Mais nous sommes à l’époque Balladur-Léotard où, de mon point de vue, le ministre de la défense et son entourage politique tournent le dos aux valeurs éthiques qui prévalaient antérieurement. Ce n’est pas une hallucination de ma part ; les médias vont notamment dévoiler, un peu plus tard, le système de rétrocommission qui permet de verser des sommes d’argent considérables à des acteurs politiques lorsque nous passons certains contrats importants. Dans ce contexte, je ne veux pas donner à un quelconque responsable du ministère une possibilité de me faire chanter. Je décide donc de prendre la voie « civile » pour connaître le cheminement de tels dossiers et de me rendre au Commissariat du XVème arrondissement.

 

Au début, l’accueil est plutôt froid, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais une opportunité se présente pour humaniser l’atmosphère. La pièce où nous nous trouvons est proche du bureau dans lequel j’ai travaillé peu de temps auparavant avec M. René Galy-Dejean, député de Paris et maire de cet arrondissement. Cet élu était chargé d’un audit sur les programmes d’armement ; il m’avait auditionné dans la première phase de son travail, avant de m’inviter à discuter du texte final de son rapport (d’ailleurs excellent). Bien sûr, je saisis l’occasion pour créer le lien, expliquant à mes interlocuteurs à quel point je suis désolé de gâcher leur précieux temps pour une affaire minable, alors qu’à quelques dizaines de mètres de là j’avais eu l’immense honneur d’aider M. Galy-Dejean à réaliser un travail si important etc. etc. Il n’est pas nécessaire de développer longtemps ce thème pour me retrouver avec le commissaire et prendre (pour le lendemain, je crois) un rendez-vous avec lui.

 

Cette rencontre est très chaleureuse. Mon interlocuteur me donne, sur le parcours, le classement et le stockage des différents types de plaintes ou de mains courantes, des informations détaillées qui me rassurent pleinement au sujet d’Éric. Mon interlocuteur a la gentillesse de me manifester une grande empathie, me plaignant beaucoup de la situation dans laquelle je suis plongé. Ceci étant, je n’ai jamais cherché à savoir ce qui était écrit dans la déposition de Philippe S. et Nathalie. La discrétion reste pour moi une valeur qu’il convient de respecter… sauf en cas de danger extrême.

 

3) Restaurer de bonnes relations avec Nathalie. Dans les semaines et les mois qui suivent le drame, Nathalie et moi renouons le dialogue ; nous discutons beaucoup au cours de plusieurs repas qu’elle accepte de partager. J’apprécie beaucoup son attitude positive, même si je déplore qu’elle ne me présente jamais le moindre regret (je ne parle même pas d’excuse !). En ce qui me concerne, je sais que je suis encore trop secoué pour avoir les réactions les mieux adaptées et éviter les erreurs. En particulier, je crois n’avoir pas réussi à lui faire comprendre que je n’avais pas de ressentiment contre elle et que je considérais que nous étions, l’un et l’autre, victimes du même pervers. Malgré ces insuffisances, Tinou et moi vivrons, grâce à Nathalie et à ses enfants, Loïc, Marine et Armaël, des moments merveilleux jusqu’en 2013–2014. Pour des raisons que je ne comprends toujours pas, tout va alors s’effondrer ; mais nous sortons là des souvenirs liés au 30, rue Crémieux (même si l’esprit malin s’y raccroche pour faire triompher son travail de séparation).

 

Temple du courage, temple de la musique, temple du travail, temple de l’amour… ô combien ! Mais aussi temple profané, souvenir inextinguible de l’événement le plus tragique de ma vie, de la trahison de ma fille tendrement aimée. Je n’ai pas la capacité de garder le 30, rue Crémieux. Tinou et moi mettons en vente la maison en 1996 ; il ne faut que quelques jours pour aboutir à la signature du compromis. Cette vente nous donne une occasion peu contestable d’apporter la preuve concrète de notre volonté de dépasser nos blessures. En effet, nous répartissons le produit de la vente en trois tiers : le premier pour aider Nathalie et Christophe (qui se fiancent en juin 1997 et se marient en septembre 1998) à s’installer à Antony, le deuxième pour aider Éric à s’installer à Limours, le troisième pour restaurer la maison de Morgat, gravement endommagée par une attaque de mérule, et améliorer notre trésorerie. J’ai horreur de parler d’argent mais cela permet parfois de se raccrocher à une réalité objective.

 

Claude LIEVENS