­­­En débat à Passages

 

Le 26 mars 2018, Passages a organisé un débat autour de Jean-Michel Rey, professeur émérite de philosophie et d’esthétique, auteur du livre Le suicide de l’Allemagne – Sur le Moïse de Thomas Mann. Gisèle Berkman, essayiste, et Marc Nacht, psychiatre et psychanalyste, sont intervenus en tant que discutants. Le présent document rend compte de cette soirée.

 

Les écrivains-prophètes

 

Au début du XXe siècle, la proximité entre Juifs et Allemands est patente. Mais l’Allemagne subit la honte, concrétisée notamment par le traité de Versailles. Le nazisme naissant, peut-être pris dans un jeu pervers qui impute au signifiant juif la responsabilité de cette honte, expulse l’esprit juif hors de la culture allemande. En 1933, dans son journal, Thomas Mann fustige cette amputation dans laquelle il décèle la cause profonde des événements à venir. L’Allemand élevé à l’école de Goethe ne peut pas être antisémite, mais l’Allemagne est en train de se détruire. Dans un moment de découragement, Mann dit même qu’on devrait laisser à lui-même ce peuple allemand abandonné de Dieu.

 

Dans de telles circonstances, l’art peut offrir une possibilité de résistance, de salvation. A la recherche d’éléments permettant de comprendre la destruction de son pays, Thomas Mann ressent la nécessité d’activer la filiation des grands auteurs allemands, de les relire et de les réinterpréter à sa façon. Il faut souligner l’importance de Heinrich Heine, de sa capacité d’analyse et de son extraordinaire prescience. Un siècle auparavant, il alertait les Allemands sur le dysfonctionnement de leur grand pays : ceux-ci s’acheminaient vers une révolution d’un genre nouveau, sans idée, contre l’idée, contre ce qu’il y a de plus élevé, contre la liberté, la vérité et le droit, suscitant un drame à côté duquel la révolution française paraîtrait une innocente idylle.

 

Des choses terribles se passaient mais, comme je ne les imaginais pas, je ne les ai pas réellement sues… Ce terrible aveu de Raymond Aron permet de comprendre le rôle de l’écrivain-prophète. Celui-ci, à partir de signes et d’indices épars, est capable d’imaginer la réalité profonde d’un événement en cours, réalité que d’autres, notamment les politiques, sont incapables de déceler ; il peut pressentir l’écroulement d’une civilisation, sa destruction de l’intérieur. Des écrivains-prophètes comme Heine, Nietzsche ou Kafka, chacun à sa manière, préviennent du danger ; ils constituent pour Thomas Mann une référence obligée. En 1942, commentant à la BBC la rafle du Vel’ d’Hiv’, Mann parle déjà d’un massacre généralisé, de la fin du dernier juif en Europe. La condamnation, la critique politique sont alors nécessaires mais elles ne sont pas suffisantes ; il faut s’aider de la fiction. Ainsi, avec Docteur Faustus, Mann montre la construction d’une œuvre musicale dans la ruine générale d’un pays qui s’est effondré.

 

Le détour de la fiction

 

Il y a aussi une convergence entre Mann et d’autres contemporains exilés, pour reconstruire, chacun à sa façon, la figure de Moïse. Citons Schoenberg, auteur de l’opéra inachevé Moïse et Aaron, Freud et Kafka. Lui-même, avec La Loi (1943), texte qui l’obsède et dont il ne parvient pas à se détacher, s’adresse, dans une langue magnifique, aux Allemands qui ont perdu leur langue. Il le fait par l’intermédiaire d’un Moïse interprète de la situation ; il réécrit pour cela certains épisodes de la Bible, comme il l’avait déjà fait dans Joseph et ses frères, roman dont il disait qu’il était opportun de l’écrire parce qu’il était inactuel. Opportun car inactuel ! Il ne s’agit pas de retrouver une Allemagne perdue ni de reconstituer une Allemagne imaginaire, mais de sauver ce qui peut l’être, puis de sculpter une Allemagne nouvelle.

 

Il est intéressant de mettre en regard Thomas Mann et Sigmund Freud, à la fois très proches et très éloignés, le premier manifestant une rivalité affective et ironique à l’égard du second. Avant la montée du fascisme, Mann n’a pas de mots durs envers l’Allemagne, contrairement à Freud qui semble comprendre rapidement qu’elle est irrécupérable. Mais il serait abusif de dire que Mann cherche à sauver l’Allemagne ou à sauver la culture judéo-allemande. Le sauvetage n’est pas à l’ordre du jour ; il faut d’abord comprendre le suicide. Mann et Freud partagent l’idée que Moïse, par la transmission de la loi, a créé le peuple juif qui n’existait pas auparavant. La Loi et Docteur Faustus constituent le testament de Mann, L’Homme Moïse et la religion monothéiste celui de Freud. Ces deux testaments, par leur complexité, invitent à revenir sur la façon dont ils ont été fabriqués et dont ils témoignent d’une actualité qu’on ne peut éclairer qu’avec un grand détour. Mais l’un fait varier son propos, alors que l’autre poursuit son approche par la psychanalyse.

 

Mann choisit le détour par la fiction et s’exprime dans le registre de l’énergie : Moïse est le sculpteur d’une masse informe qui devient le peuple juif et il se forme lui-même dans cette création ; il advient ce qu’il fait advenir. Pour parler de Moïse sculpteur, Mann, toujours subjugué par la figure de l’artiste, évoque Michel-Ange, grande référence s’il en est, en imaginant le travail qui fut nécessaire à un être a priori ordinaire et banal pour produire son Moïse. Quant à Freud, on peut s’interroger sur une hypothèse : n’aurait-il pas cherché à retrancher la haine du juif de la culture judéo-allemande en la baptisant haine de l’inconscient, tout en montrant que l’inconscient est universel ? Quoi qu’il en soit, après avoir consacré la plus grande partie de sa vie à mettre en place une méthode psychologique à partir de considérations cliniques, il décide d’écrire L’homme Moïse et la religion monothéiste. Peut-être réalise-t-il alors, tenant compte de l’évolution historique et des apports de la psychanalyse, qu’on ne peut rendre compte d’une telle situation que par un texte qui est de l’ordre de la fiction. Il semble alors donner dans l’irrationnel et le démonique, même s’il y a chez lui tout ce qu’il faut pour lutter contre ces tendances.

 

Le double jeu d’écrivain et d’essayiste

 

Thomas Mann est obsédé par un constat : rien d’analogue à la montée du nazisme ne s’est jamais produit dans l’histoire humaine ; il ressent la nécessité d’inventer de nouvelles voies pour saisir ce que signifie être allemand quand Hitler est allemand. En 1937, alors qu’il s’est exilé, il écrit Frère Hitler, un article dont le titre déconcertant est mal perçu dans les milieux de l’émigration, mais qui traduit une réalité : Hitler et lui sont issus de la même provenance, de la même formation. Il découvre alors la nécessité, en partant d’éléments connus, de mettre l’accent sur le façonnement d’une personnalité, sur une construction sans modèle préalable. Pour y parvenir, il se propose d’avoir un double discours d’écrivain et d’essayiste, de donner à l’œuvre littéraire une double construction fictive et discursive. Hermann Broch, lui aussi, est inspiré par ce double mouvement ; parallèlement à son œuvre de romancier, il entreprend un immense travail (qui restera inachevé) sur la Théorie de la folie des masses, folie que personne n’est capable de regarder en face.

 

Dans Le suicide de l’Allemagne – Sur le Moïse de Thomas Mann, Jean-Michel Rey analyse le geste de Mann créant le Moïse de La Loi, double geste d’auteur et d’essayiste. Ce geste implique un réinvestissement audacieux de la Bible faisant fi de l’orthodoxie, puis un travail de montage qui, à partir d’une sorte de fragmentation, donne la liberté de prélever des éléments très diversifiés. Joseph et ses frères avait déjà révélé la richesse d’une telle démarche. Moïse qui invente est à son tour inventé ; il faut la puissance de l’intervention critique par voie de fiction pour comprendre ce qu’est le suicide de l’Allemagne.

 

Vers la grande antériorité

 

En nous livrant une biographie de Moïse qui relate les principaux épisodes de sa vie, Thomas Mann met surtout l’accent sur son processus de formation, sur l’enchaînement des étapes de son devenir. Ce qui l’intéresse, c’est la transformation, sous l’effet d’une force qui le dépasse, d’un homme a priori banal qui, de plus, a tué quelqu’un et qui a une maîtresse alors qu’il est marié. Peut-être Mann vit-il un processus comparable dans la perspective du « comment parler ». Comment parler de l’immensité de la culture dans laquelle il s’est formé au moment où cette culture s’effondre ? Ce questionnement explique à la fois le détour par la fiction et l’impossibilité de terminer son travail.

 

Thomas Mann entend remonter en-deçà de l’évidence et du visible, se situer dans la grande antériorité, là où s’exprime l’énergie qui façonne. Comme le souligne Gisèle Berkman, il se place avant la loi et il imagine la force plastique qui rend la loi possible et dont elle est la conséquence. Cette démarche lui permet notamment d’éviter l’écueil de la médiocrité qui menace tout propos qui se veut directement politique. Quand il considère Michel-Ange artiste, Mann s’intéresse surtout à l’amont de ses œuvres, aux aléas de son mode de fabrication ; il se situe au niveau de la formation de la forme. C’est à partir du travail de ce sculpteur, tel qu’il l’imagine, qu’il essaie de comprendre Moïse, dont la figure révèle la puissance qui informe. La métaphore de la sculpture n’est ni un ornement ni une fleur de rhétorique ! Il faut faire appel à l’art pour saisir ce que représente la mise en place de la loi !

 

L’actualité de Thomas Mann

 

Malgré la victoire que les armes ont remportée sur le fascisme, les risques n’ont pas disparu ; Nietzsche, dans Volonté de puissance, a bien pressenti que la montée de l’impérialisme constituait une menace permanente. Dans La Loi, Moïse apparaît à la fois comme un novateur et comme un instrument de l’anamnèse. Cette œuvre va au-delà de la situation historique qui anima le talent de Thomas Mann. Ne sommes-nous pas aujourd’hui aux prises avec une pratique matérialisante, dite néolibérale, qui sacrifie la lettre de l’esprit au veau d’or devenu veau d’argent ? A la suite de Marc Nacht, évoquons brièvement deux aspects : le langage et la filiation.

 

Le récit des dix paroles que nous donne Tomas Mann dans La Loi (1943) illustre le combat du langage contre la barbarie, l’oppression et l’esclavage. D’autre part, les vociférations nazies démontrent que la barbarie est indissociable de la défaite du langage. Même s’il est étranger, donc impur selon la conception hitlérienne de la pureté raciale, Moïse est le prophète du langage. Mann s’attache aussi à rapatrier dans la langue allemande des mot fortement dévoyés, tels que Führer (Moïse est le Führer du peuple), salut (Heil), peuple (Volk), sang (Blut), honneur (Ehre), pureté (Reinheit), devoir (Pflicht)… Les mots appartiennent à ceux qui les utilisent et la fiction permet de les libérer du caractère toxique qui leur a été donné.

 

Thomas Mann nous fournit l’occasion de réfléchir aux menaces qui pèsent sur le maintien d’une langue, menaces qui peuvent être très voyantes, comme dans le contexte IIIe Reich, ou plus discrètes, comme dans nos sociétés actuelles. Aujourd’hui, nous aurions avantage à rapatrier de nombreux mots de notre langue, notamment en évitant les anglicismes. Quant à l’écriture inclusive, qui progresse et parfois s’impose, ne conduit-elle pas le signifiant à ne représenter qu’un signifié qui ne renvoie qu’à lui-même ? Le langage perd ses marques temporelles nées d’un long travail de symbolisation ; on va jusqu’à raciser les différences sexuelles.

 

Quant à la filiation, Mann fait de Moïse le fils naturel d’un esclave hébreu que la fille de Pharaon contraint à partager son lit et qui est assassiné sitôt après. Amram n’est pas son père et Yokébed n’est pas sa mère. Freud a fait de Moïse un prince égyptien ; Mann va plus loin car il en fait le petit-fils de Ramsès. Et c’est en menaçant Pharaon de révéler cette filiation que Moïse parvient à faire sortir les Hébreux de leur esclavage, les dix plaies d’Égypte n’étant que des accidents naturels. De nos jours, l’identité des géniteurs fait question ; l’opacité de la naissance peut être embrouillée par les pratiques médicales. Mais la filiation imaginée par Mann ne fait l’objet, de la part de Moïse, d’aucune inhibition susceptible de perturber la détermination de ses actes.

 

– O – O –

 

Le Moïse de Mann est un prophète qui guide, qui donne l’exemple et dirige le peuple, non pas par une puissance qui fait trembler, mais par une force singulière et un peu mystérieuse, celle des paroles pleines qui suscitent l’énergie.

 

Claude Liévens

 

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