En débat à Passages,

avec Hervé Machenaud, Jean-Claude Lévy et Henri Tsiang

 

LES ROUTES DE LA SOIE,

LA CHINE A LA CONQUETE DES MARCHES MONDIAUX

 

MINUTES DE LA RENCONTRE

 

Intervention de Hervé Machenaud

 

La somme des investissements directs et des contrats d’infrastructure de la Chine à l’étranger représente, depuis 2005, 2400 milliards de dollars (G$). Ils sont, pour plus de la moitié d’entre eux, consacrés à l’ensemble « énergie + infrastructures de transports ». Ils concernent évidemment les corridors traditionnels, auxquels il faut ajouter les routes maritimes, 51 aéroports construits ou en projet et un futur corridor autoroutier de 9000 km. Mais il y a aussi d’autres réalisations gigantesques, comme des centrales au Brésil et en Argentine ou comme l’élargissement du canal du Panama (financé par les Chinois qui en sont aussi les premiers utilisateurs). Ces investissements concernent pratiquement tous les continents : l’ASEAN (25 %), l’Afrique (20 %), l’Europe (15 %), l’Amérique du Nord (17 %), l’Amérique latine (10 %), l’Australie (10 %). Bientôt, ces investissements vont s’étendre aux secteurs du commerce, du tourisme et de la culture. Il faut aussi mentionner le remarquable développement de la Route de la soie digitale, avec des douanes automatisées qui permettent déjà de gagner cinq jours sur les transports entre la Chine et la Russie, ainsi que de nombreux réseaux de télécommunication avec l’Europe et l’ensemble du monde.

 

La belt and road initiative, indissociable de l’expansion économique de la Chine, est perçue comme une menace par la plupart des observateurs. Ainsi, en 2014, le lancement de l’Asian infrastructure Investment Bank (AIIB) avait été ressenti comme une concurrence à la banque mondiale. En réalité, la Chine avait 4000 G$ de réserves de change qui n’étaient pas rémunérés et qui pouvaient être investis dans les pays en développement. D’autre part, depuis le début de son développement, la Chine a réalisé 30 000 km de TGV et des centaines de milliers de kilomètres d’autoroutes ; dans le domaine de l’énergie, elle a construit annuellement jusqu’à 100 GW de capacités électriques ; la plus grande partie provenait de centrales à charbon, mais avec une technologie très avancée et relativement peu polluante. Le rythme est aujourd’hui de 1 GW tous les huit jours. Le coût est très peu élevé (500 $ le kW), bien que les normes environnementales soient aujourd’hui plus sévères en Chine qu’en Europe. Elle a donc acquis des capacités remarquables. Pourquoi ne ferait-elle pas profiter les autres pays de ses disponibilités industrielles et financières ? Le processus d’investissements a donc été engagé et il se développe en fonction des opportunités. Ainsi, pour recevoir le label Route de la soie, il suffit qu’une ville propose des échanges positifs et stimule un environnement global harmonieux.

 

D’après Peter Frankopan (les Routes de la soie), les Chinois considèrent, en se fondant sur des analyses historiques, que les échanges créent de la richesse pour tous. Ils estiment être mal compris quand les Occidentaux leur prêtent un programme planifié d’expansion économique et stratégique. C’est pourquoi ils ont choisi la désignation Belt and Road initiative, pour montrer qu’il ne s’agissait que d’une initiative visant à ce que la dynamique commerciale entraîne des échanges fructueux au niveau des idées et des cultures. Celle-ci a été introduite dans les principes du Parti communiste chinois, accompagnée de trois concepts :

 

  • développer une juste vision de ce qui est équitable et répond aux intérêts des uns et des autres ;
  • concrétiser la communauté de destin de l’humanité ;
  • échanger et commercer afin de construire et de profiter ensemble.

 

Est-ce crédible ? L’avenir le dira. Kishore Mahbubani, d’origine indienne, ancien ambassadeur de Singapour à l’ONU, auteur de « Le miracle de l’ASEAN, un catalyseur pour la paix », estime que la Chine est le pays le plus prévisible car il annonce très clairement ce qu’il va faire. Elle assume ses responsabilités en termes de stabilité et de paix et nous avons collectivement intérêt à accepter l’idée qu’elle va devenir la première puissance mondiale. Elle permettra de changer la nature des relations internationales et de sortir du syndrome de Thucydide (quand une nation est en voie de devenir dominante, il y a toujours des guerres). La stabilité du système chinois est une garantie ; si son parti communiste s’écroulait, la Chine pourrait devenir beaucoup plus nationaliste et beaucoup plus dangereuse. On notera en outre que le président Xi Jinping s’attache à ouvrir le marché chinois : une grande foire des importations sera organisée à Shanghai en novembre afin que les entreprises du monde entier viennent exposer puis vendre en Chine.

 

Gardons-nous de fantasmer.

 

  • Les investissements de la Chine en France, qui nous inquiètent tant, ont augmenté de 27 % entre 2016 et 2017, ce qui leur a permis d’atteindre, pour la première fois, le niveau des investissements du Japon. Il y a longtemps que le Japon investit dans notre pays sans que personne ne s’en préoccupe. Mais souvenons-nous de la panique qu’il avait créée, dans les années 1970, quand il avait commencé d’investir dans notre pays.

 

  • Les Chinois investissent depuis longtemps en Afrique, où ils ont rencontré un certain nombre de difficultés. Au moment de la visite du Premier ministre Li Keqiang en France (juin 2015), une déclaration intergouvernementale commune avait été conclue sur la stratégie de développement dans les pays tiers (au premier rang desquels l’Afrique). Mais depuis, partout en France, on entend dire : « nous n’avons pas besoin des Chinois pour aller en Afrique où nous sommes implantés depuis longtemps ».

 

  • Pour ce qui est – autre fantasme – du déversement des entreprises publiques, une étude récente de Mac Kinsey montre que, dans tous les pays d’Afrique, la Chine est le premier partenaire commercial, le premier financeur d’infrastructures, le premier investisseur en investissements directs, le troisième donateur. Il y a 10 000 entreprises chinoises installées en Afrique ; 90 % d’entre elles sont privés et leur personnel est africain à 89 % (limite liée à la difficulté de trouver chez les Africains l’encadrement intermédiaire qui serait nécessaire).

 

Quand elles se rendent à Pékin, les personnalités politiques françaises disent souvent : « Les Routes de la soie, c’est très bien, mais pas dans n’importe quelles conditions ». Certes, mais quel type de conditions poser ? Quand les Chinois paient, ils ont des entreprises ; c’est l’application d’une règle tacite universelle ; quand la banque mondiale finance un projet, 90 % des fonds reviennent à des entreprises qui l’ont financé par son intermédiaire. Il y a aujourd’hui d’importants développements de centres de commerce le long des Routes de la soie et on voit mal quelles conditions pourraient être imposées. On peut aussi noter que 27 ambassadeurs des pays de l’Union européenne (celui de Hongrie s’étant abstenu) ont publié un rapport commun critiquant l’initiative des Routes de la soie et ses conséquences sur la liberté du commerce mondial. Pendant ce temps, Siemens ouvrait à Pékin un bureau spécialisé dans les Routes de la soie pour rechercher des partenaires et des projets ; ce cas n’est pas unique. Chacun se précipite en continuant de dire qu’il ne faut pas y aller.

 

Pour conclure, je rejoins Hervé de Tréglodé quand il se demande si l’Europe va aimer les Routes de la soie chinoises. Dans les cercles politiques européens de haut niveau, l’initiative chinoise a d’abord provoqué un malentendu, puis une hostilité, puis de l’ironie et finalement la participation. Ce n’est pas l’ouverture d’esprit ni l’intelligence des situations, c’est l’intérêt qui va entraîner notre entrée dans ce processus qui, s’il est pris de façon positive, est de nature ce à enrichir tous ceux qui y contribueront.

 

Intervention de Jean-Claude Lévy

 

Peter Frankopan, dans les Routes de la soie, considère que le développement du monde s’est toujours joué sur les territoires de ces routes. Il parle de la déroute des empires ; depuis Alexandre le Grand, ils s’y sont toujours déchirés : l’empire romain contre l’empire perse, puis les Mogols ; les Musulmans contre les Perses ; les empires russe, ottoman, austro-hongrois, japonais etc. On pourrait parler aussi, comme lui, de routes de la foi tant les juifs, les musulmans, les bouddhistes et les chrétiens s’y sont côtoyés, affrontés, acculturés. On peut faire deux constats à travers ces conflits. D’une part, à quelques exceptions près, l’empire chinois est toujours resté identique à lui-même. D’autre part, ce sont les forces productives qui ont accompagné, supporté ou abandonné les armées. On peut citer de nombreux exemples : la soie et les épices du Moyen Âge, les chevaux de Fergana venus d’Ouzbékistan, les métaux, le pétrole du XXe siècle… Peut-être demain parlera-t-on d’une guerre des métaux rares ; la Chine pourrait verrouiller leur exportation, mais ils sont indispensables aux techniques de communication de nos sociétés informatisées. En fait, ce sont les terres elles-mêmes qui font l’objet de convoitises et de guerres sans fin, et les forces productives y sont mobilisée en permanence.

 

Kenneth Pomeranz, dans son ouvrage comparatif Chine, Inde, Europe et économie du monde, examine les facteurs qui ont influencé la révolution industrielle et le décollage impérialiste de l’Angleterre. La révolution industrielle ne résulte pas d’un choix du roi d’Angleterre ni de facteurs industriels ou culturels spécifiques (politiques libérales, esprit d’entreprise, concurrence, compétitivité…). Si l’Angleterre l’a réussie avant les autres pays, c’est d’abord grâce au charbon et à l’esclavage, grâce aux possibilités qui lui ont été offertes par la découverte du Nouveau Monde et qui ont bouleversé les modes de production. Ces facteurs expliquent le retard pris alors par la Chine qui, comme le Japon, se trouvait au XVIIe siècle au même niveau que les pays développés ; on ne peut raisonnablement imputer ce retard à un quelconque immobilisme impérial. Pomeranz reprend la thèse de Fernand Braudel selon laquelle le développement de la civilisation matérielle est interactif car il se produit dans des espaces géographiques interconnectés à l’échelle du monde. C’est en travaillant sur les initiatives pragmatiques des forces productives et des grands marchands et entrepreneurs des XVIe et XVIIe siècles et en se plaçant sur la longue durée qu’on peut le mieux comprendre le développement économique et social amorcé à cette époque.

 

La puissance de la Chine nous oriente-t-elle vers une certaine convergence ou bien, au contraire, la grande divergence s’est-elle installée ? Nicolas Sarkozy a parlé de rupture, Emmanuel Macron de « disrupture », alors que Kenneth Pomeranz privilégie une analyse sur la longue durée. Il répond à cette importante question : Pourquoi la révolution industrielle anglaise a-t-elle réussi ? Vers 1750, le Delta du Yangtzé et l’Angleterre se ressemblaient beaucoup, à de nombreux égards : densité de population, niveau de vie, pratique de l’agriculture commercialisée intensive, artisanat familial et activités proto-industrielles rurales (filatures et tissages), économie monétarisée, sécurité de la propriété et des investissements, liberté des marchés, niveau de consommation… De plus, l’un et l’autre étaient confrontés à la limitation de l’espace susceptible d’être consacré à la production de nourriture et de matières premières. Le Delta se suffisait parfaitement à lui-même, sur ses propres ressources, équilibrant l’agriculture, l’artisanat familial et la proto-industrie, avec un niveau de vie comparable au niveau anglais. Sans le charbon et l’esclavage, il n’y aurait pas eu de succès occidental ni, en conséquence, d’échec asiatique. Tout aurait même pu s’inverser.

 

La thèse de Pomeranz peut être résumée en quatre points.

 

  • Jusqu’en 1830, les importations considérables venant du Nouveau Monde (bois, sucre, coton, céréales, viande) ont permis à l’Angleterre d’économiser de la terre et de la main-d’œuvre ; celle-ci a pu être libérée pour la production industrielle.

 

  • L’esclavage développé grâce au commerce triangulaire a fourni une main-d’œuvre quasiment gratuite, permettant d’accumuler des ressources financières suffisantes pour passer de la proto-industrie à la révolution industrielle.

 

  • La main-d’œuvre autochtone s’est trouvée disponible pour l’industrialisation et pour le travail dans la mine ; le charbon était là, sur place ; l’argent des mines du Potosi a apporté des ressources permettant d’investir considérablement, tout en fragilisant la monnaie chinoise ; rappelons que celle-ci était une monnaie d’argent et que la Chine ne produisait pas elle-même ce métal.

 

  • Grâce à sa révolution industrielle, l’Angleterre est devenue « l’atelier du monde ». Ce sera ensuite une puissance coloniale et militaire considérable, non seulement au Nouveau Monde mais aussi en Inde et en Chine (cf. les guerres de l’opium).

 

Si, à ce moment-là, la Chine a manqué le train de la révolution industrielle, c’est surtout parce que sa production et ses équilibres sociaux lui permettaient de vivre en autarcie.

 

Les Routes de la soie visent à briser l’endiguement stratégique et militaire qui entoure la Chine d’aujourd’hui. La douce métaphore de la soie n’est peut-être qu’un argument de séduction ; bien plus que d’altruisme, d’aide aux pays en développement, notamment africains, c’est de réalisme qu’il s’agit ; il faut exporter, utiliser et investir au mieux des capitaux considérables. Les Routes de la soie vont peut-être faire le bonheur de la Chine et de certains peuples environnants ; mais historiquement, depuis toujours, c’est une route où des impérialismes se déchirent parfois, principalement selon l’état, le niveau, l’attractivité ou le développement de leurs forces productives. On ne peut pas exclure que ce soit encore le cas aujourd’hui et dans le futur.

 

La Chine, puissance dominante de demain, est confrontée à des défis culturels complètement nouveaux, liés notamment au numérique et à Internet, à l’interconnexion des individus, aux progrès de la génétique et de la biologie. L’altruisme et la solidarité existent en Chine ; de ce fait, l’appareil politique chinois est peut-être bien placé pour maîtriser, mieux que nous nous le ferions, des errements qui pourraient être extrêmement dangereux pour l’avenir de l’humain. Les caractéristiques politiques chinoises nous sont assez peu familières. Ainsi, nous ne réalisons pas que la Chine est un pays très décentralisé : le maire de Chongqing peut fort bien s’opposer à celui de Shanghai si celui-ci veut faire de l’île une vitrine pour l’exposition universelle. Heureusement, les Chinois semblent nous comprendre mieux. Notons que les discussions entre la Chine et la Corée sur le nucléaire ont été, en 2017, le seul événement positif sur la scène internationale. Alors, pourquoi ne pas construire avec la Chine des relations saines fondées sur la concertation et la multipolarité ? Nos interrogations pourraient déboucher sur des réponses positives car la Chine est essentiellement un pays pacifique. On peut souligner à cet égard que, dans l’histoire, la Chine n’a jamais envahi un autre pays, ceci n’ayant pas empêché les Chinois de s’installer dans le monde entier pour faire du commerce.

 

Interventions de Henri Tsiang

 

Il faut souligner l’importance de l’éducation, qui était déjà très ancrée dans la culture confucéenne. Avec la politique de l’enfant unique, chaque enfant a été porté par six personnes (ses deux parents et ses quatre grands-parents) qui donnaient une priorité absolue à sa formation et à son éducation. Simultanément, il s’est senti redevable à ces six personnes et il a travaillé au mieux pour réussir et ainsi les satisfaire. Dans la coopération entre les laboratoires chinois et les laboratoires étrangers, il y a un mode de fonctionnement qui tend à se généraliser et qui s’avère remarquablement efficace pour transférer les savoir-faire et motiver les étudiants. Les autorités chinoises n’ont aucune objection à ce que les étudiants aillent travailler aux États-Unis ou en Europe et qu’ils y restent. Mais ceux qui, quelques années plus tard, se sont imposés par leurs qualités, sont invités (tout en conservant leur emploi à l’étranger) à passer de temps à autre un mois en Chine, où des moyens considérables sont alors mis à leur disposition.

 

On peut se demander pourquoi la science ne s’est pas développée en Chine. Il s’agit en fait d’une question religieuse. En Occident, la religion a donné naissance à une conception forte de la vérité ; il s’agissait d’abord de la vérité divine, qui s’est ensuite étendue à la vérité scientifique. Il y a une rupture très nette entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. En Chine, avec le yin et le yang, une telle frontière n’existe pas ; on peut toujours négocier. Cette impression de pouvoir négocier sur les faits scientifiques a fait obstacle au développement de la science. L’absence de vérité divine et de vérité scientifique entraîne aussi l’absence de vérité du droit. L’esprit chinois privilégie les médiations ; le droit, c’est l’ultime barrière, qu’on franchit ou qu’on ne franchit pas. L’absence de la notion de droit est une très grosse différence par rapport aux sociétés occidentales. Mais il est vrai que, sans le droit, reste l’éthique.

 

Il y a quelques années, beaucoup prévoyaient que la croissance chinoise allait s’arrêter, compte tenu de la démographie, du plafonnement du PNB, de la pollution etc. Pendant un certain temps, les observations ont pu conforter une telle hypothèse ; ce sont les projets de Routes de la soie qui conduisent aujourd’hui à la rejeter.

 

Les débats

 

Émile Malet estime que, dans les relations internationales, l’altruisme n’existe pas et n’a jamais existé. Plus généralement, la psychologie la plus sommaire nous apprend qu’il n’y a pas d’altruisme sans égoïsme.  Dès lors, si la Chine veut à ce point entraîner les autres pays dans les Routes de la soie, est-ce véritablement de l’altruisme ? Pour Hervé Machenaud, il importe peu que la Chine agisse par altruisme ou par intérêt. Elle agit selon son mode habituel de non confrontation, d’équilibre et d’harmonie. Ce n’est pas de l’altruisme pur ; il s’agit aussi de gagner de l’argent et de donner du travail à ses ressortissants. Les Chinois estiment qu’ils ont à gagner dans cette forme de développement dont ils vont être la cause, comme ils l’ont été à l’époque des premières Routes de la soie. L’intérêt national exige qu’on ne soit pas en confrontation avec les autres. Le Chinois éprouve une répulsion profonde envers les situations conflictuelles et il s’attache à les éviter.

 

Dans ce cas, comment expliquer l’explosion des dépenses militaires en Chine ? Trois aspects sont à prendre en compte :

 

  • La Chine adhère au concept de dissuasion : une puissance de dimension mondiale ne doit pas être à la merci des attaques extérieures.

 

  • Depuis l’origine de la Chine, l’intégrité nationale est plus qu’une religion et elle englobe aussi le Tibet, Taiwan et les îles de la mer de Chine.

 

  • La stratégie de la Chine est essentiellement défensive, mais doit tenir compte du fait qu’un blocus dans la mer de Chine pourrait l’asphyxier totalement.

 

Comment la Chine a-t-elle pu trouver la puissance intellectuelle nécessaire pour conduire une évolution aussi miraculeuse ?  La question se pose évidemment quand on se rappelle la pauvreté de la population en 1949. La Chine a commencé par former des étudiants, notamment en Russie, au Japon, en France… Puis, prenant conscience de son retard par rapport à l’Occident, elle a investi massivement dans les universités scientifiques. Mais les véritables causes du miracle sont aussi à rechercher dans le mode de gouvernance chinois. Quand Deng Xiaoping a décidé de relancer son pays, il a dit au peuple : « Allez-y et la réglementation suivra ». C’était cohérent avec la culture chinoise profonde ; « gouverner par le non-agir », selon la fameuse expression, ne signifie pas « ne rien faire », mais « laisser faire, puis rétablir les équilibres si nécessaire ». Comme dans la médecine chinoise ! C’est selon ce même principe que la Chine continue aujourd’hui à se développer. Quand, avec son homologue, Hubert Curien a créé un programme franco-chinois de recherche scientifique et technique, plus de 300 laboratoires des deux pays ont été associés ; au début, le niveau français était nettement supérieur mais, à partir de 1992, le niveau chinois s’est considérablement élevé. La cause est double :

 

  • le nombre, bien sûr : Quand, sur un sujet d’étude, on peut mobiliser 150 chercheurs de bon niveau et allouer les crédits nécessaires, on peut attendre des résultats !

 

  • mais surtout la volonté : Les familles chinoises font des efforts considérables pour que les enfants puissent entrer à l’Université, où la sélection est très sévère.

 

La Chine s’est fortement développée dans les secteurs traditionnels, mais aussi dans les domaines virtuels directement issus des Etats-Unis. Ainsi, dans les recherches sur le transhumanisme, le niveau de la Chine dépasse aujourd’hui celui des Etats-Unis. D’où vient cette sorte de mimétisme entre la Chine et les Etats-Unis ? Pour Hervé Machenaud, la question est trop restrictive. La Chine vient chercher dans chaque pays ce qu’il y a de mieux ; c’est souvent aux Etats-Unis, mais ce fut aussi le cas en France, par exemple pour l’énergie nucléaire (à partir de 1982) ou pour les mathématiques (avec la création, par l’INRIA, de l’Institut de mathématiques appliquées de Pékin). Si la Chine cherche ce qu’il y a de mieux dans le vaste monde, ce n’est pas pour copier, mais pour faire mieux ! Dès que la Chine s’approprie un nouveau domaine, la vitesse de développement est fantastique. Ainsi, il y a maintenant 11 fois plus de paiements dématérialisés (avec des portables) en Chine qu’aux États-Unis. Et on peut prévoir que la robotique progressera beaucoup plus vite en Chine que dans le reste du monde. Evidemment, l’effet de masse joue, mais il y a surtout une dimension culturelle : les Chinois ont connu tant de choses dans leur histoire commune que rien ne semble pouvoir les surprendre ni les arrêter. Raymond Aron a écrit qu’on ne peut pas penser ce qu’on n’imagine pas ; or l’imaginaire des Chinois a une immense capacité d’anticipation.

 

Comment percevez-vous le fait que la Chine est l’un des derniers pays qui, officiellement ou officieusement, conjuguent idéologie et développement ? Les Chinois ont adopté le marxisme-léninisme ; dans ce cadre, ils ont voulu imiter les Russes, ce qui les a conduits à de nombreux déboires car ils ont ainsi stérilisé les initiatives individuelles. Il y a eu aussi de l’idéologie lors de la révolution culturelle. Mais, depuis l’impulsion donnée par Den Xiaoping, la position commune des Chinois peut être ainsi résumée : nous travaillons, laissez-nous libres, ne nous importunez pas avec l’idéologie. Dans la Chine d’aujourd’hui, il n’y a plus d’idéologie au sens où l’entendent les pays occidentaux ; d’ailleurs, la Constitution ne fait plus référence au communisme. Hervé Machenaud considère que l’organisation socio-politique actuelle est la même qu’il y a 3000 ans ; les mandarins sont devenus le parti communiste chinois, avec la même vocation (veiller au bien commun), le même recrutement, la même organisation ; ce n’est pas de l’idéologie, c’est un héritage culturel. Un responsable politique chinois auquel on disait que l’appellation « parti communiste » risquait de créer un malentendu massif avait eu cette jolie réponse : « Pourquoi revenir à l’appellation de mandarins alors que la dénomination de parti communiste est une des rares concessions que nous ayons faites à la culture européenne ? »

 

Pourquoi le TGV Budapest-Belgrade est-il construit par les Chinois ? D’une part, il fait partie des maillons ferroviaires des Routes de la Soie et la Chine le finance très largement. D’autre part, les acteurs européens n’ont plus la compétitivité nécessaire. Très généralement, les Chinois nous ont très largement dépassés dans la maîtrise des processus qui permettent de passer de la connaissance scientifique aux inventions et innovations techniques, puis à la réalisation industrielle et à l’attaque des marchés ; ils ont ainsi créé une dynamique permanente d’innovation et de conquête commerciale. Certes, il y a eu autrefois en France « l’ardente obligation du plan », puis le Commissariat général du plan, qui pouvaient favoriser une démarche de ce type. Mais, la Commission européenne, aveuglée par le court-termisme libéral, a refusé toute politique industrielle. On peut en apprécier aujourd’hui les résultats.

 

Les difficultés que connaîtra la Chine du fait de son évolution démographique ne risquent-elles pas d’avoir des conséquences catastrophiques à partir 2025 ?  Les responsables chinois ont parfaitement compris qu’ils devront faire face à d’importantes dépenses. Au plan strictement démographique, ils se sont fixé la limite de 1,5 milliards d’habitants, ce qui a suscité la politique de l’enfant unique. Maintenant, ils peuvent relâcher le dispositif : chaque famille est autorisée à avoir deux enfants. Mais l’habitude a été prise de n’en avoir qu’un et un enfant coûte très cher. Il leur faut donc développer des incitations, comme les allocations familiales.

 

Pourquoi les responsables chinois utilisent-ils une expression aussi vague que « socialisme de marché » pour désigner leur système économique ? Ils savent que cette expression suscite une certaine ironie chez les économistes occidentaux. Mais ils ne sont pas dans l’idéologie : le socialisme, dont il est difficile de donner une définition précise, exprime pour eux une valeur de solidarité pour l’ensemble du peuple, valeur à laquelle ils sont très attachés et dont ils se sentent directement responsables. Quant au marché, ce n’est pas de l’idéologie ; la Chine l’a mis en œuvre depuis 25 ans et ça marche ; donc elle va continuer. Certains occidentaux considèrent que la société chinoise est dans une phase de transition entre la planification et le marché. Pour les Chinois, il faut les deux ; qu’importe s’il y a une contradiction. Dans la pensée chinoise, la contradiction est une source du progrès, un fondement de la dynamique.

 

La mondialisation telle que nous la connaissons, marquée par le consumérisme effréné et le capitalisme sauvage, modifiera-t-elle la civilisation chinoise ? Au début des années 1990, quand les jeunes ont commencé à boire du coca et à remplir les McDo, et les filles à porter des minijupes, beaucoup d’observateurs ont considéré que la Chine s’américanisait et que le régime allait s’écrouler. Mais cela ne s’est pas produit. La Chine a toujours fonctionné avec des alternances d’ouverture et de fermeture ; elle a connu des périodes de mondialisation considérable. Il est peu probable que l’épisode actuel change une culture dont l’empreinte est millénaire, mais on ne peut totalement l’exclure. Si l’influence de l’individualisme, du mercantilisme, du marché, du consumérisme devient trop forte, il peut avoir une explosion sociale, entraînant un véritable chaos. C’est ce risque, beaucoup plus que l’éventualité d’un virage démocratique, qui préoccupe Xi Jinping et son équipe et les incite à mieux prendre le pays en mains.

 

La référence au temps long est nécessaire pour comprendre et interpréter la vie internationale. Henry Kissinger, qui était un grand admirateur de la Chine, remarquait qu’aux États-Unis la question essentielle posée par rapport au temps, c’était de le réduire. Ce n’est pas spécifique des États-Unis ; toutes les civilisations occidentales sont obsédées par l’instantanéité et par la jouissance illimitée : plus c’est bref, mieux c’est !  En Chine, au contraire, le temps long et le temps dynastique prédominent. C’est une grande divergence. Si la Chine tire parti du temps long, peut-elle aussi tirer parti de l’étendue et de la diversité de l’espace dont elle dispose ? C’est une question dont on débat largement et très librement en Chine. La diversité dans la modernité est bien assumée. Ainsi, il y a à Shanghai une tour dite écologique de 360 m de haut, avec des jardins tous les 50 étages et, tout à côté, l’île de Chongming dont on fait progressivement un espace écologique, dans le parfait respect de l’économie circulaire.

 

La Chine et l’Inde vont représenter 3 milliards d’habitants très éduqués. Les Américains et les Européens n’ont-ils pas intérêt à travailler ensemble avec la Chine pour résister et retrouver une bonne croissance ? On a longtemps considéré, surtout aux USA, la possibilité de faire de l’Inde une barrière contre la Chine. Mais on constate aujourd’hui que les liens entre ces deux pays ne se sont pas distendus ; il est très peu probable que l’un devienne un contre-pouvoir vis-à-vis de l’autre. La Chine et l’Inde savent très bien qu’entre eux un conflit pourrait déclencher un processus conduisant à un suicide collectif. Quant au mot résister, il interpelle : à quoi résister ? L’Occident commet des erreurs stratégiques majeurs en essayant de résister à des dynamiques inévitables ; Kishore Mahbubani évoque ce problème dans son ouvrage Has the West lost it ? Il faut participer à la croissance là où elle se fait. Et, s’il fallait absolument sceller une alliance défensive, il n’est pas certain, dans le contexte actuel, que les États-Unis seraient le meilleur partenaire.

 

Jean-Jacques Moscovitz évoque la psychanalyse qui connaît en Chine un essor important ; c’est un domaine où les Français ont joué et jouent encore un rôle important ; d’une part, ils pratiquent la formation par Internet ; d’autre part, de nombreux élèves chinois viennent faire des thèses dans les universités françaises. La route du soi-même peut être explorée ! Les psychanalystes chinois sont très motivés et ils estiment que beaucoup d’enfants sont en état de souffrance dans leur pays.

 

  • L’image paternelle de Mao Zedong a très souvent écrasé celle des pères de famille chinois.

 

  • La pratique de l’enfant unique a perturbé de nombreux couples. Citons un exemple particulier : quand un couple se dissout, le père part souvent avec sa fille chez ses parents qui glissent peu à peu du rôle de grands-parents à celui de parents, entraînant des graves troubles chez le véritable père.

 

  • Il y a proportionnellement beaucoup d’autistes, ce qui peut s’expliquer par la politique de l’enfant unique.

 

Pour l’anecdote, on peut citer un exemple de progrès : il y a 10 ans, la sexualité au sens de Freud était assimilée à la sexualité des organes ; aujourd’hui, la bonne interprétation prédomine.

 

Émile Malet rappelle son attachement au cosmopolitisme qui permet de porter un regard autre sur les autres qui permet de porter un regard autre sur les autres et qui a beaucoup aidé à faire avancer les cultures et les civilisations. Ne peut-on craindre que la Chine, consciente de sa grande civilisation et de ses grands moyens, soit défavorable à ce cosmopolitisme ? L’étranger évoluant en Chine ne rencontre aucun problème qui fasse penser à une absence de cosmopolitisme. Mais ce qu’on observe au niveau individuel n’est pas nécessairement transposable au niveau national. Compte tenu de ses succès actuels, la Chine de Xi Jinping éblouit ; le risque n’est pas exclu qu’à un certain elle s’éblouisse elle-même. Elle pourrait alors constituer un obstacle à la recherche d’un développement partagé, surtout si nous continuons à la critiquer ou à la rejeter. Si nous jouons nous-mêmes le jeu du partage, il n’y aura vraisemblablement aucun problème. Il y a peu de pays qui soient aussi intéressés, curieux et informés de ce qui passe ailleurs. Et on ne peut qu’insister sur le cosmopolitisme de Shanghai ; les étrangers qui y vivent ne ressentent aucune xénophobie et, en général, ils ne demandent qu’à y rester. Ceci étant, les fondamentaux de la pensée chinoise sont radicalement opposés aux nôtres ; le métissage est compliqué, non seulement au niveau de la pensée, mais aussi dans le domaine de l’organisation politique. Cette difficulté nous est en partie imputable car nous n’avons pas toujours la volonté de comprendre le comment et le pourquoi des modes de fonctionnement chinois.

 

Claude Liévens

 

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