EN MARGE DU GRAND DEBAT…

 

En marge du Grand Débat, Passages a organisé le 20 mai une rencontre sur le thème Le raisonnable, le possible, l’impossible. Le forum franco-allemand récemment tenu à Strasbourg a confirmé que la situation européenne est très inquiétante. Il ne faut pas s’en étonner car l’Europe a été conçue comme un marché commun et non comme un projet politique. Mais les peuples sont aujourd’hui désemparés, alors que les populistes et les nationalistes assurent le spectacle.

 

Dans un contexte où l’Allemagne a beaucoup plus profité de l’Union Européenne (UE) que les autres pays, l’axe franco-allemand se délite.  Les deux pays sont incapables de construire une alliance sur des projets industriels stratégiques. Le Président de la Commission européenne, négociant à Washington le projet de traité commercial entre l’Europe et les Etats-Unis, semble surtout soucieux d’éviter que des nouvelles taxes douanières touchent l’industrie automobile allemande. Les véhicules électriques, promis à un essor considérable, donnent un autre exemple désolant ; les batteries représentent environ 40 % de leur prix ; or nos deux pays n’arrivent pas à se mettre d’accord pour développer une industrie européenne des batteries.

 

Allons-nous vers un démolissement de l’Europe ?

 

Emmanuel Macron et le Grand Débat

 

Salomon Malka, qui vient de publier Dieu, la République et Macron aux éditions du Cerf, évoque le rapport de notre Président à la foi. Emmanuel Macron vient d’une famille totalement laïque ; il a lui-même décidé de se faire baptiser à Amiens à l’âge de 13 ans, contre l’avis de son père ; il a reçu, au lycée de la Providence, chez les Jésuites, une éducation qui l’a marqué. Il a découvert pendant sa scolarité l’amour du théâtre, guidé par la femme qu’il allait épouser quelques années plus tard.

 

L’influence de Paul Ricœur l’a incontestablement marqué, en ce qui concerne par exemple le mélange du hasard et du destin dans une existence, l’action politique, qui ne peut jamais être dissociée de la dimension du projet, ou le compromis qui, aussi friable et révocable soit-il, est nécessaire à la poursuite du bien commun. En revanche, le versant herméneutique de sa pensée, son goût de l’exégèse et son approche du récit biblique semblent avoir peu marqué notre Président. Chez ce dernier, il y a aussi un tropisme protestant ; sa conception du travail est plus proche de Max Weber (perfectionnement de la création) que de la tradition catholique (souffrance en rachat du péché). Enfin, Macron semble proche de Ricœur quant à l’analyse des problèmes de l’Islam : la difficulté de se libérer des formes extrémistes entraîne un déclin sans fin. Malgré son attachement à la laïcité, qu’il considère comme un pilier de la République, le Président Macron souhaiterait réinitialiser les relations entre les religions et l’Etat, en particulier pour assurer une meilleure représentation de l’islam. Le catholicisme, le judaïsme, le protestantisme sont réellement représentés sur notre sol, alors que la création improvisée du CFCM est un fiasco. Mais d’autres influences que Ricœur ont marqué Emmanuel Macron. L’utilisation de petites phrases inutilement humiliantes ne fait-elle pas penser à la médiocrité de certains milieux de droite ?

 

Dans sa communication, Emmanuel Macron utilise volontiers la technique de nudging, qui consiste à créer une réelle complicité en vue d’orienter certains choix. C’est ainsi qu’aux Bernardins, lorsqu’il parle à des catholiques, il témoigne d’une très grande proximité : nous avons les mêmes références, j’ai étudié chez les jésuites, je connais vos textes… ; puis il infléchit son attitude : « Je partage largement votre point de vue, mais pour la PMA c’est différent… »

 

Dans notre pays, le Grand Débat a eu lieu et on ne peut que s’en réjouir. Dans les arènes médiatiques, il a offert une version moderne des jeux du cirque, où un brillant gladiateur affronte seul des fauves policés. La révolte perdure, avec un sentiment d’injustice, de déclassement, d’abandon. On peut aussi noter que certains sujets d’importance majeure, comme l’immigration, l’Europe et les religions, ont été peu abordés. Mais le Président Macron a compris qu’il lui fallait dialoguer avec les territoires, par l’intermédiaire des élus qu’il avait précédemment ignorés. Son discours est assurément sincère, bien qu’encore dépourvu d’empathie, et adroit, même s’il manque de rigueur économique. Le Grand Débat peut apparaître comme un faux dialogue entre le tenant d’une politique ultra-libérale mondialisée et les aspirations d’une population profondément marquée par la pulvérisation du lien social. Ainsi, l’individu moyen ne trouve plus d’interlocuteur humain auprès d’administrations qui ont totalement misé sur l’informatique et Internet. La mondialisation des marchés, dont la violence est exacerbée par la centralisation des biens et des services, entraîne la désertification des campagnes et des villes petites et moyennes. Ce qui, au siècle dernier, faisait encore vie et lien social (commerces, cafés, écoles, médecine) s’est fortement raréfié dans la France dite périphérique.

 

La préparation de la loi de bioéthique fait débat. Certaines de ses dispositions correspondent à des promesses de campagne. Selon les sondages, les Français sont majoritairement favorables à l’élargissement de la PMA, avec son ouverture à toutes les femmes. Mais les opposants à cette mesure mèneront une campagne vigoureuse qui réduira la possibilité d’élargir vers la droite la majorité actuelle. Il faudra au Président Macron un certain courage pour affronter cette difficulté. Il est peu probable, dans ces conditions, qu’il se hasarde à défendre la GPA, dont on ne peut nier par ailleurs qu’elle ouvrirait la porte à une certaine marchandisation du corps féminim.

 

Un héritage commun ; les racines chrétiennes de l’Europe ?

 

Marc Nacht souligne que la démocratie traduit une volonté de développer une existence commune fondée sur un bien culturel partagé. Il n’y a pas de démocratie sans la reconnaissance implicite d’un héritage. C’est ce pacte symbolique qui est de plus en plus remis en question et fragmenté au gré des origines, des modes de vie et même de la sexualité. Depuis mai 1968, nous assistons à un travail de déconstruction de tout ce qui faisait autorité aux plans individuel et social ; en particulier, la fonction symbolique du père disparaît, ce qui, si on extrapole Platon, scelle l’échec d’une démocratie et ouvre la porte à la tyrannie. Notre collectivité morcelée peut devenir le réceptacle de manipulations aboutissant à une violence désordonnée propre à mettre en échec les institutions et le gouvernement de la République. Plusieurs exemples en sont donnés avec la montée du populisme, du nationalisme et de l’extrême-droite en Europe, conséquence vraisemblable du sentiment des peuples de ne plus appartenir à une culture, à une civilisation. Dans ce contexte, il est inéluctable qu’on s’interroge sur la restauration du Un et que la question des racines chrétiennes de l’Europe resurgisse. Mais ce n’est pas par la restauration du Un qu’on arrivera à faire exister une Europe qui, par essence, est multiple et inclut des identités hétérogènes.

 

Certaines revendications qui s’expriment actuellement imputent le décrochage des civilisations à l’effacement du religieux. La catastrophe des années 1930 ne serait-elle pas liée à l’effondrement du discours religieux comme limite du pouvoir politique ? Faut-il pour autant faire mention des racines chrétiennes de l’Europe ? Notre pays s’est montré très discret sur cet héritage culturel, dans l’espoir de faciliter l’accueil et l’intégration, mais cette expérience a échoué. Si, à l’inverse, l’Europe se révèle dans un contexte de civilisation, on peut imaginer que chacun saura à quoi s’attendre et que l’intégration sera facilitée. Cependant, toute tentative d’inscription de l’Europe dans des valeurs chrétiennes communes se heurte à des difficultés multiples. Dans un essai récent, Olivier Roy les a contestées en se référant au fort déclin de la pratique religieuse. Mais il faut différencier la référence et la pratique ; ainsi, le peuple juif, à travers ses épreuves, a gardé son identité malgré le déclin de sa pratique religieuse. La référence au christianisme se heurte plus fondamentalement à d’autres questions. De quel christianisme s’agirait-il, alors que la disparité est considérable entre les différents mouvements culturels et politiques qui s’affirment chrétiens ? N’y a-t-il pas un risque de remettre fortement en cause la laïcité, de reculer sur la modernité, de disloquer l’ordre juridique ? Ne peut-on craindre que cette inscription se conjugue avec des phénomènes intégristes favorables au déchaînement de la violence ?

 

Pourquoi se limiter aux racines chrétiennes ? Ne serait-il pas plus judicieux de parler d’un héritage judéo-chrétien ? Et pourquoi négliger l’héritage gréco-romain ? Lévinas ne disait-il pas : « l’Europe, c’est la Bible et les Grecs » ? Le christianisme fait partie d’un héritage qui vient lui-même de cette chaîne de civilisations et que la pratique politique ne doit pas ignorer. Marc Strauss souligne que, si un énoncé faisant référence à un fondement religieux était destiné à faire loi et à produire un sens commun, il faudrait réfléchir à la fonction herméneutique qui s’y attache car la pluralité des interprétations peut créer des équivoques. Quoi qu’il en soit, il faudra souligner que la pratique sociale de l’UE est laïque et que la laïcité constitue un bien commun.

 

Peut-être serait-il plus pertinent de faire explicitement référence aux valeurs humanistes, dont l’affirmation et le maintien sont remis en question : respecter l’autre, améliorer les conditions de vie des plus vulnérables, éviter le nationalisme sans toucher à la nation, avancer vers la modernité sans céder à la tyrannie des modes. Un tel combat commence par la réaffirmation de l’universalité des droits de l’homme, souvent critiquée par les droites conservatrices ou nationalistes ; la déclaration de 1948 autorise et légalise l’existence des religions et la liberté de croyance. Il faudrait aussi évoquer les Lumières qui, avec la laïcité, sont le fondement de la modernité que nous connaissons. Il y a à la fois une chaîne des religions et une chaîne des civilisations, ni l’une ni l’autre n’étant un long fleuve tranquille !

 

Nous évoquons aussi la réforme des programmes de philosophie des lycées, qui introduirait l’idée de Dieu et éliminerait les notions d’inconscient et de travail, donc des auteurs comme Freud et Marx. Ceci porterait préjudice à la psychanalyse et la politique et détériorerait encore l’état de la psychiatrie. Peut-être une telle orientation traduit-elle une recherche de conformité aux critères de classement de Shanghaï…

 

Europe de l’Est et Europe de l’Ouest

 

La perception de la religion est très différente entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Pour les catholiques et les protestants de l‘Ouest, Dieu voit tout ; la religion est plutôt ressentie comme oppressante. A l’Est, c’était le KGB qui voyait tout ; la religion a été perçue comme un inventeur de liberté ; d’ailleurs le combat de Solidarnosc est passé par l’Eglise, ce qui explique l’impact des mots de Jean Paul II en 1982 : N’ayez pas peur. Puis la dislocation de l’Union Soviétique a discrédité le communisme, et la Russie a fait appel à l’église orthodoxe pour propager une nouvelle idéologie, tout en cultivant son image de libérateur, victorieux du nazisme et ennemi du fascisme. Janis Gailis note qu’une orientation comparable se retrouve dans les Pays Baltes : dès qu’un parti russophile prend le pouvoir dans une ville, on construit des églises orthodoxes. Aujourd’hui, les partis conservateurs d’Europe de l’Est sont sans doute les plus ardents pour revendiquer une réinscription de l’Europe dans le christianisme. Malheureusement, le renforcement des églises ne va pas toujours dans le sens des valeurs démocratiques ; en témoignent les populismes d’Europe de l’Est, la régression des lois aux Etats-Unis ou l’émergence de Jair Bolsonaro au Brésil !

 

Dans l’Europe de l’Est, les frontières ont été souvent découpées de manière arbitraire ; c’est par la pratique de la langue qu’on était croate, serbe, hongrois, polonais ou tchèque… Le fait que des peuples aient été partagés entre plusieurs empires a renforcé leur tendance au nationalisme. Dans l’histoire récente, les pays d’Europe de l’Est ont souffert de l’Allemagne et de la Russie, ce qui les conduit à ressentir un certain attrait pour l’Amérique. Puis l’Europe politique et les USA leur ont permis de faire face à la Russie avant de rejoindre l’OTAN et l’UE. Les Etats de l’Europe de l’Est qui sont entrés dans l’UE ne l’ont pas fait pour en épouser les valeurs, mais pour retrouver la liberté à travers le nationalisme et le christianisme ; c’est un aspect que l’Europe de l’Ouest ne prend pas suffisamment en compte. Leur sentiment antirusse reste fort aujourd’hui et leur vision politique de l’Europe s’appuie sur l’opposition Europe-Russie.

 

Pour Steve Bannon, il importe de réunir l’Occident (incluant l’UE et la Russie), l’ailleurs étant constitué par l’Islam et la Chine. Ce changement de posture des USA, qui se déclaraient alliée de l’Europe contre la Russie, ne traduit-il pas une tentative menée par les USA et la Russie pour dépecer l’Europe, chacun à son avantage ?

 

Les droits des femmes

 

Il y a en ce moment une forte régression en matière de libertés ; on peut l’imputer, en partie au moins, à la progression de la droite extrême et de l’extrême-droite. On peut citer plusieurs exemples :  les forces de police montent en puissance ; dans notre pays, le mariage pour tous suscite encore des réactions hostiles, bien qu’il ait été inscrit dans la loi au terme d’un débat passionné. Mais l’aspect le plus inquiétant, dans le monde actuel, concerne les multiples attaques contre les droits des femmes, acquis civilisationnel majeur des cinquante dernières années. Aux USA, depuis l’arrivée de Donald Trump, la moitié des Etats ont interdit l’avortement, alors que la jurisprudence de la Cour suprême l’autorisait depuis 1973 ; l’Iran vient d’interdire aux femmes de faire du vélo ; la Russie a dépénalisé les violences conjugales…

 

La charte universelle des droits de l’homme reconnaît l’égalité des hommes et des femmes ; elle est profondément laïque, voire antireligieuse dans la mesure où aucune religion ne reconnaît cette égalité. Pourtant les Evangiles montrent que les relations de Jésus avec les femmes étaient empreintes de la plus profonde liberté vis-à-vis des normes sociales en vigueur ; il appréciait leur présence et leur conversation, et son attitude manifestait un respect dont les apôtres ne manquaient pas de s’étonner. Le fait qu’après sa résurrection, alors que le statut de la femme était déplorable, il soit d’abord apparu à des femmes n’était-il pas une forte invitation à changer de paradigme ? Ceci étant, il faut bien admettre que l’église chrétienne et notamment catholique a largement trahi ce message…

 

Antoinette Fouque établissait un lien entre la forclusion du nom du père et la forclusion du corps de la mère et de la fonction symbolique de l’utérus comme producteur du vivant. Cependant, il est vraisemblable que la restauration du Un, précédemment évoquée, serait plutôt défavorable au progrès des droits des femmes.

 

La reconnaissance simultanée des valeurs masculines et des valeurs féminines conduit-elle à une sorte de multiculturalisme ? Il s’agit en fait de deux domaines différents. Ainsi, certains analystes, dont Yascha Mounk dans le peuple contre la démocratie, estiment que c’est la prise en compte du multiculturalisme qui a fait perdre Hillary Clinton face à Donald Trump. Elle a donné le sentiment qu’elle n’avait pas un discours, mais une multitude de langages adaptés aux différentes communautés, ce qui risquait de porter atteinte à la cohésion nationale. Au plan philosophique, on confond trop souvent le multiculturalisme et le cosmopolitisme. Le cosmopolitisme, c’est le dialogue des cultures et des civilisations à travers leurs dissensions comme à travers leurs convergences. Il pose une loi claire : où que tu sois, la loi du pays sera ta loi. Le multiculturalisme, au contraire, peut conduire à une situation où chaque communauté entend faire sa propre loi.

 

En conclusion, la crise du sujet…

 

Notre rencontre nous a conduits à braquer le projecteur sur des difficultés considérables qui sont largement imputables à la crise du sujet. Le contrôle des populations devient de plus en plus systématique ; l’Occident, notamment du fait des GAFA, est soumis à un capitalisme de surveillance ; en Chine, le capitalisme est encore plus verrouillé et la surveillance plus manifeste. La tendance est de réduire chaque être humain à un simple objet. Simultanément, les crédits consacrés aux sciences humaines se réduisent. De plus, une convergence pourrait progressivement s’établir entre le contrôle des populations et l’écologie via, par exemple, la surveillance des quantités d’eau ou d’énergie consommées, des quantités d’ordures produites etc.

 

A l’origine, le mouvement des Gilets Jaunes est né de la crise du sujet. Mais il s’est très vite orienté vers des revendications sur le pouvoir d’achat, plus faciles à formuler et susceptibles d’assouvir certains appétits suscités par la société de consommation. Il a ignoré que la faiblesse du pouvoir d’achat n’est que le résultat d’une forme violente de mondialisation qui, comme nous l’avons souligné, entraîne notamment la désertification de régions entières. Et quiconque souhaiterait réagir en réhabilitant des installations abandonnées se trouve découragé par l’obligation préalable de mises aux normes onéreuses ; la défaillance de la loi entraîne la prolifération de métastases réglementaires !

 

Face à toutes ces difficultés, nous ressentons une certaine impuissance ; nous n’avons pas, aujourd’hui, le pouvoir culturel qui serait nécessaire pour réagir efficacement.

 

Claude Liévens