INTERVENTION DE MONSEIGNEUR MICHEL DUBOST

Evêque d’Evry-Corbeil-Essonnes

Président du Conseil pour les relations interreligieuses des Evêques de France

Je ne suis pas un spécialiste de la crise, mais ma spécialité, c’est l’amitié ; et c’est par amitié pour les organisateurs que j’ai le plaisir de participer à ce débat. Je suis un évêque de banlieue ; j’habite dans un immeuble où il y a beaucoup de musulmans et je m’en porte fort bien. Je m’attache donc à ce que les images de la banlieue ne soient pas trop caricaturales. Le sujet dont nous avons à traiter les religions face à la crise englobe un aspect économique, un aspect social, un aspect politique. Il n’y a pas de définition dogmatique catholique de la crise. Il y a heureusement des analyses différentes. Mais je suivrai un analyste connu, Benoît XVI, et son texte Caritas in Veritate publié en juin 2009. Je me permettrai cependant quelques traverses. Et c’est précisément par une de ces traverses que j’ouvrirai mon propos.

Quand on parle de crise, on éprouve toujours le besoin de désigner des responsables. Le nombre de personnes qu’on accuse est considérable. Il y a probablement du vrai et je suis en accord avec Claude sur beaucoup de points. Mais je n’arrive pas à croire à la méchanceté perverse des gens. Bien sûr, il y a de la perversité, mais pourquoi les gens font-ils des choses qui sont mauvaises ? Généralement, c’est parce qu’il y a des questions, une partie de philosophie, une vision du monde qui conduisent à faire des bêtises… Sans être spécialiste, je trouve intéressant, à cet égard, d’interroger la banque, puisque la crise actuelle a eu son détonateur chez les banquiers. On connaît la chaine : Les banques faisaient des crédits peu sûrs, subprime ; elles les transformaient en titres, qu’elles vendaient sur les marchés, ce qui leur permettait de transférer les risques sur d’autres cabinets, de ne pas conserver des créances douteuses dans leurs bilans et, ainsi, de dépasser impunément les ratios prudentiels réglementaires. Ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c’est que ces titres aient été achetés ; et il convient de s’arrêter quelques instants sur ce point précis. On sait que sur les marchés ces titres douteux ont été mélangés et regroupés en paquets plus ou moins homogènes définis par leurs niveaux de risques ; les banques se sont attachées à faire acheter les paquets les plus risqués. Il faut rappeler à cet égard que les méthodes d’évaluation du risque par les agences de notation avaient subi dans les années 90 une large évolution. Elles n’étaient plus fondées sur une analyse rigoureuse des faits mais sur des modèles mathématiques d’analyse de type processus aléatoires. Sans doute les modèles utilisés sont-ils performants, mais leur utilisation a l’immense défaut de fournir, à partir d’incertitudes, des visions rassurantes.

Le cœur de la crise met en relief deux traits de la culture dont nous sommes tous responsables. Le premier, c’est une allergie à affronter l’inconnu que représente toujours le futur. On essaie de se rassurer à bon compte et, à mon avis, cette allergie se cache sous des alibis qui sont presque magiques. La deuxième, c’est la religion du chiffre. J’en ai personnellement fait l’expérience quand j’ai travaillé à la SOFRES à 26-27 ans. J’y ai alors conseillé des hommes politiques considérables. Ce qui me frappait, c’est que lorsque j’arrivais avec des chiffres, bien que n’y connaissant rien, les chiffres impressionnaient. Pourtant, tout le monde sait que, dans les sondages, ce qui est intéressant, c’est l’évolution de l’un à l’autre. Les chiffres eux-mêmes sont trop sensibles à la question qu’on pose, à la formulation qu’on en fait, pour qu’on puisse vraiment s’y fier. Mais il y a une religion du chiffre tout à fait extraordinaire qui traverse toute notre société. Je sais bien que cette observation a un caractère approximatif car, dans le mot statistique, il y a le mot Etat et le but des statistiques, c’est bien de gouverner. Mais, beaucoup plus généralement, les chiffres structurent notre regard sur le réel et nous empêchent de vraiment regarder le réel. Et cela, ça nous arrive à tous ! Je crois que ce constat préalable est important pour se pencher sur Caritas in Veritate. Je  vais adopter le schéma voir, juger, agir que les catholiques utilisent souvent.

Voir

Le Pape parle d’une crise à sept facettes : économie, pauvreté, climat, pénurie alimentaire, déficit énergétique, crise de gouvernance mondiale, crise culturelle et crise de sens. On peut légitimement parler depuis 50 ans d’un formidable accroissement de la richesse mondiale, qui est dû largement au développement culturel d’une grande partie de l’humanité. Il ne faut pas oublier l’émergence d’une classe moyenne qui n’existait pas jusqu’alors. Quand j’étais jeune étudiant, il y avait 70 000 étudiants en France. Quand j’étais curé à Saint-Jacques du Haut-Pas, il y en avait 110 000 dans le seul 5ème arrondissement de Paris. Dans le monde entier, le niveau culturel s’est formidablement développé, ce qui d’ailleurs pose, pour les classes moyennes, des problèmes de consommation, d’énergie etc. Il n’y a pas que du positif ni que du négatif dans l’évolution que nous venons de vivre. Mais, derrière cet accroissement, une inégalité se développe entre les pays et à l’intérieur des pays. Il conviendrait d’avoir une régulation mondiale car, sans cette régulation, on fragilise encore les plus fragiles. Il s’agit effectivement d’une crise du libéralisme.

Mais les bouleversements qui traversent le monde ne sont pas seulement économiques et financiers ; ils sont moraux en ce qu’ils révèlent une crise du sens. Paradoxalement, les grandes idéologies, le marxisme, le nazisme, permettaient de masquer cette crise du sens et de donner plutôt un sens frelaté à la vie humaine. A partir du moment où le marxisme est mort et où le libéralisme semble en échec, on s’aperçoit que l’humain a beaucoup de mal à trouver du sens, au moins en Occident. Et simultanément le sens de la planète est devenu une question primordiale. De mon point de vue, nous n’avons pas trouvé de structure intellectuelle pour comprendre comment on peut gérer le sens de la planète. Il faut y réfléchir.

Juger

Que faire de tous ces constats ? Comment réfléchir et déterminer les remèdes possibles à une telle situation ? A mon avis, il y a dans Caritas in Veritate un formidable appel à l’intelligence. Seuls des diagnostics exacts permettent de soigner une maladie ; sinon, on joue Diafoirus !  Je me permets de citer le Pape : « La vérité doit être cherchée, découverte, exprimée dans l’économie de l’amour. Mais l’amour, à son tour, doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Aimer et être intelligent. Ce n’est que  dans la vérité que l’amour resplendit. » Aimer, à condition d’être intelligent, nous a conduits, dans l’Eglise, avec le christianisme social, à dire des choses très simples : la destination universelle des biens, l’option préférentielle pour les pauvres, le combat pour la justice, le devoir de solidarité, le principe de subsidiarité, la recherche du bien commun et la nécessité d’une autorité pour la mener, un rééquilibrage nord-sud, le combat pour le développement. Trois nouvelles idées émergent depuis quelques temps :

  • A l’heure de la mondialisation, aucun des grands problèmes ne peut trouver de solution localement. Il faut d’abord penser global puis agir local.
  • A l’heure de la fin des idéologies, il convient de  retrouver le chemin de l’espérance. Certes, ni le monde terrestre, ni l’église, ni les autres confessions ne sont royaume, mais la certitude du royaume donne un sens à la construction humaine. Le drame d’aujourd’hui, c’est que dans la rapidité de ce qui se passe, nous ne regardons pas vraiment l’avenir. Et, ne regardant pas l’avenir, nous ne construisons pas le présent.
  • A l’heure de la communication et du développement, qui permettent heureusement de mettre en place des libertés de plus en plus grandes, il convient de réfléchir aux problèmes humains en termes de relations. Nous ne pouvons pas penser l’homme sans penser les relations. La personne humaine est en relations et ne peut pas se développer en circuit fermé.

Agir

L’action à laquelle invite le Pape dans Caritas in Veritate, se situe à différents niveaux. D’abord au niveau intime, personnel. Au-delà des grandes phrases, il faut comprendre que l’espérance, l’espoir, l’amour, ce sont des qualités et des vertus personnelles. Et puis, c’est très facile d’accuser les autres. Mais, nous-mêmes, où en sommes-nous ? En nous appelant à la conversion, le Pape nous appelle au don. Nous avons tous reçu la plus grande part de ce que nous sommes. On dit que les trois premières années sont les plus importantes de la vie. Peut-être, mais qui d’entre nous s’en souvient ? Pourtant, on nous a tout donné, à commencer par le langage. Il faut donc que nous nous mettions face au don et que nous comprenions que l’humanité ne peut fonctionner que s’il y a du don. Le Pape pousse le paradoxe jusqu’à reprendre ce qui se trouvait déjà dans le Lévitique : une économie où le don a sa place. Toutes les années sabbatiques (tous les 7 x 7 ans), on remettait l’économie à zéro. Ce principe, économiquement, a un sens. Quand il y a trop de pauvres qui ne consomment plus, l’économie ne fonctionne plus. Le sens du Lévitique, c’est qu’il faut remettre les gens dans le circuit. Et, pour cela, il faut donner. L’économie du don est indispensable pour que l’économie, même la plus technique, fonctionne. Il me semble que, si nous prenions conscience du don, nous découvririons tous – chrétiens et autres croyants – qu’un élément important face à la crise, c’est l’action de grâce. Prendre conscience du don de Dieu, s’ouvrir à l’avenir qu’Il nous propose, suppose de savoir dire merci. Ça peut paraître niais, simple, mais je crois qu’il n’y a pas de crise qui puisse se résorber si nous sommes tous des râleurs.

Toutes ces considérations ne seraient que gentillettes si elles ne nous conduisaient pas à l’action. Aujourd’hui, cette action est nécessairement précédée d’une recherche en commun. La vérité, pour nous, est un logos qui crée le dialogue, donc une communication et une communion. Quand on a cherché quelque chose en commun, on ne fait pas que construire quelque chose qui nous semble vrai, mais on construit aussi une communion entre nous. La recherche en commun crée simultanément de la communication et de la communion. En quelque sorte, on ne partage vraiment que ce qu’on n’a pas, qu’on cherche ensemble et qu’on trouve ensemble. Là, le partage est vrai. Alors, bien sûr, quand il y a des crises, il faut donner plus. Mais l’essentiel, c’est de partager. Cette communication, cette conversion doivent conduire à une vie sobre.

Je reviens à ce que je disais à propos de la banque : il ne faut plus voir le monde à travers le prisme du calcul. Celui-ci, qui est très important et qu’en soi j’aime beaucoup, doit être au service d’un regard sur l’homme, au service de la gratuité. Il faut aussi lutter contre la rapidité afin de garder du temps pour l’espérance, pour le temps long sur lequel insistait Claude. Il faut aussi travailler à la sobriété, à notre sobriété, pour permettre un développement sans gâchis. Cette conversion personnelle doit conduire à l’action. Et il convient d’inscrire l’économie dans la vie sociale et d’agir pour le bien commun. C’est un des grands thèmes de Caritas in Veritate et de la doctrine sociale de l’église. Tous les hommes politiques que je connais travaillent pour l’intérêt général. Mais ce n’est pas exactement la même chose. Et ils essaient tous de se libérer des gens qui disent que défendre leur propre intérêt, c’est défendre l’intérêt général ! On explique que si on ne défend pas son travail tout le travail va tomber etc. Essayer d’œuvrer ensemble, resituer toute l’économie dans la recherche du bien commun. Il n’y a pas de solution miracle. Il n’y a que la réflexion, la recherche du développement humain intégral aux plans matériel, psychologique et spirituel. Le Pape demande que la part de gratuité soit importante.

Ce que je viens de dire ne constitue pas un programme. Mais il me semble que les chrétiens et les autres croyants peuvent facilement souscrire à cet esprit-là. Et on peut déduire quelques pistes :

  • Agir à notre mesure  pour l’organisation d’un monde multipolaire.
  • Agir pour que les décisions soient prises au niveau convenable, en regroupant ce qui doit l’être pour subsister, en décentralisant ce qui doit l’être pour préserver l’humain.
  • Agir pour une organisation adaptée de la finance mondiale : taxe sur les transactions financières, lutte contre les paradis fiscaux (domaine dans lequel je me suis personnellement engagé).
  • Agir pour l’intégration sociale et faire en sorte que le mot fraternité prenne un sens collectif. Je réclame dans cette perspective qu’on ne parle plus des banlieues comme on en parle.
  • Agir pour casser les communautarismes exclusifs, qu’ils soient techniques ou sociaux. Quand, en général, un préfet me demande s’il y a du communautarisme chez moi, je lui réponds : oui, autour des golfs ; de même, il y a du communautarisme autour de l’ENA.
  • Agir pour que la transition énergétique soit réelle (rénovation thermique des bâtiments, diminution de la consommation des transports, réorganisation des territoires).

Ce sont des idées faciles à dire d’où je suis. Mais il vaut mieux les dire !

Etre chrétien, être croyant, c’est refuser la fatalité. C’est toujours aimer, subir en aimant quand il le faut, afin de repartir et agir par l’amour. Dieu nous donne la force de lutter et de souffrir par amour du bien commun, parce qu’il est notre tout, notre plus grande espérance. C’est Caritas in veritate.

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