Cet article rend compte d’un débat organisé par Passages le 23 mai 2018 avec Hervé Machenaud, Jean-Claude Lévy et Henri Tsiang sur le thème « Les Routes de la soie, la Chine à la conquête des marchés mondiaux ».

 

Des capacités industrielles et financières considérables

 

Hervé Machenaud a rappelé que la somme des investissements directs et des contrats d’infrastructure de la Chine à l’étranger représente, depuis 2005, 2400 milliards de dollars (G$). Ils concernent tous les continents et sont en majorité consacrés à l’énergie ou aux infrastructures de transports, mais ils vont bientôt s’étendre au commerce, au tourisme et à la culture. Il faut aussi mentionner le développement de la Route de la soie digitale, avec ses douanes automatisées, ainsi que de nombreux réseaux de télécommunication avec l’ensemble du monde.

 

Les Routes de la soie sont souvent perçues comme une menace. C’était déjà le cas de l’Asian infrastructure Investment Bank (AIIB), qui visait à investir des réserves considérables dans des pays en développement et qui avait été ressentie comme une concurrence à la banque mondiale. Depuis le début de son développement, la Chine a réalisé 30 000 km de TGV et des centaines de milliers de kilomètres d’autoroutes. Elle a construit annuellement jusqu’à 100 GW de capacités électriques ; le rythme est aujourd’hui de 1 GW tous les huit jours, à coût peu élevé (500 $ le kW) et en respectant les normes environnementales qui sont plus sévères en Chine qu’en Europe. A ses disponibilités financières s’ajoutent donc des capacités technologiques considérables.

 

La douce métaphore de la soie peut n’être qu’un argument de séduction, l’objectif réel étant d’investir au mieux des capitaux considérables et d’exporter. Beaucoup prévoyaient, il y a quelques années, que la croissance chinoise allait s’effondrer à cause de la démographie et de la pollution ; aujourd’hui, les Routes de la soie conduisent à rejeter cette hypothèse, promettant une nouvelle expansion économique pour la Chine (et aussi pour les populations environnantes). Mais historiquement ces routes ont été aussi les routes des impérialismes et on ne peut exclure que ce soit encore le cas dans le futur.

 

Pourtant, la Chine rejette l’idée d’impérialisme ; elle considère que les échanges créent de la richesse pour tous. L’appellation Belt and Road initiative vise à montrer qu’il ne s’agit pas d’un programme planifié d’expansion économique et stratégique, mais d’une initiative visant à créer une dynamique commerciale qui entraînera des échanges fructueux au niveau des idées et des cultures. Les responsables chinois affirment que cette démarche relève du concept de communauté de destin de l’humanité. En fait, la Chine agit toujours selon un mode de non confrontation, d’équilibre et d’harmonie qui lui permet de réaliser des profits et de donner du travail à ses ressortissants tout en étant bénéfique aux autres pays. Le Chinois déteste les situations d’affrontement ; pour lui, l’intérêt national exige de n’être en conflit avec aucun pays étranger.

 

Un éclairage historique

 

Selon Fernand Braudel, le développement de la civilisation matérielle est interactif car il se produit dans des espaces géographiques interconnectés à l’échelle du monde. Jean-Claude Lévy a montré que cette thèse s’applique aux territoires des Routes de la soie sur lesquels les empires se sont affrontés, amenant la déroute de plusieurs d’entre eux. Mais l’empire chinois est resté presque identique à lui-même. Les forces productives, mobilisées en permanence, y ont joué un rôle essentiel, du Moyen Âge (avec la soie et les épices) au XXe siècle (avec le pétrole).

 

L’histoire montre que la Chine est un pays pacifique. Elle n’a jamais envahi un autre pays, ce qui n’a pas empêché les Chinois de s’installer dans le monde entier pour faire du commerce, constituant des diasporas dont l’implantation est généralement harmonieuse. Pourquoi, dès lors, ses dépenses militaires explosent-elles ? D’une part, la Chine adhère au concept de dissuasion. D’autre part, l’intégrité territoriale est une priorité absolue, englobant aussi le Tibet, Taiwan et les îles de la mer de Chine. Enfin, une stratégie défensive est indispensable compte tenu des risques que ferait courir un blocus dans la mer de Chine. Ce dernier point peut être rapproché d’un sentiment d’endiguement stratégique et militaire, que les Routes de la soie contribueraient aussi à briser.

 

Pourquoi la Chine a-t-elle pris du retard par rapport à l’Occident au moment de la révolution industrielle ? Vers 1750, le Delta du Yangtzé et l’Angleterre se ressemblaient par la densité et le niveau de vie des populations, par les pratiques agricoles, par l’artisanat familial et par les activités proto-industrielles rurales (filatures et tissages). L’Angleterre a démarré avant les autres pays grâce à la découverte du Nouveau Monde, grâce au charbon et à l’esclavage. Les importations provenant d’Amérique ont permis de réorienter une partie de la main-d’œuvre vers la production industrielle et l’exploitation minière. L’esclavage, grâce au commerce triangulaire, a fourni une main-d’œuvre quasiment gratuite permettant l’accumulation des ressources financières nécessaires. Sans le charbon et l’esclavage, il n’y aurait pas eu ce succès occidental ni, en conséquence, cet échec asiatique.

 

Pourquoi la science s’est-elle développée en Occident plutôt qu’en Chine ? La réponse est liée à la religion qui, en Occident, a donné naissance à une conception forte de la vérité qui s’est ensuite étendue à d’autres domaines. En Chine, avec le yin et le yang, la frontière n’est pas aussi marquée ; l’absence d’un concept fort de vérité scientifique a fait obstacle au développement des sciences. On observe le même phénomène en matière juridique. L’esprit chinois privilégie les médiations ; le droit est l’ultime barrière. Mais on notera que la faiblesse du droit n’exclut pas l’éthique !

 

Henri Tsiang a insisté sur l’importance de l’éducation, déjà très ancrée dans la culture confucéenne et renforcée par la politique de l’enfant unique ; chaque enfant a été porté par six personnes (ses deux parents et ses quatre grands-parents) qui se sont consacrées à sa formation et à son éducation et auxquelles il s’est senti redevable, travaillant au mieux pour les satisfaire.

 

Les facteurs d’un développement prodigieux

 

La priorité donnée à l’éducation a fourni la puissance intellectuelle nécessaire pour réaliser un développement extraordinaire. La Chine a fait former de nombreux étudiants à l’étranger et elle a investi massivement dans les universités scientifiques. Des coopérations se sont instaurées entre laboratoires chinois et étrangers ; à partir des années 1990, le niveau chinois s’est considérablement élevé. L’effet de nombre a joué : quand, sur un sujet, on peut mobiliser 150 chercheurs de bon niveau et allouer les crédits nécessaires, on peut attendre des résultats ! Les coopérations entre laboratoires fonctionnent de manière très efficace pour transférer les savoir-faire et motiver les étudiants. Ainsi, les autorités chinoises n’ont aucune objection à ce que leurs étudiants restent travailler aux États-Unis ou en Europe. Mais ceux qui s’imposent ensuite par leur réussite sont invités à passer de temps à autre un mois dans leur pays d’origine qui met tout en œuvre pour assurer l’efficacité de ces visites.

 

Les causes du miracle sont à rechercher aussi dans le mode de gouvernance de Deng Xiaoping qui, pour relancer son pays, semble s’être appuyé sur quelques principes cohérents avec la culture chinoise profonde : Allez-y ; la réglementation viendra après ! Laissons-les travailler sans les importuner avec l’idéologie ! Laissons faire ; nous rétablirons les équilibres si c’est nécessaire (comme dans la médecine chinoise) ! La Chine d’aujourd’hui poursuit sa croissance selon les mêmes principes.

 

La Chine se développe fortement dans les domaines virtuels issus des Etats-Unis. Peut-on parler de mimétisme entre les deux pays ? Ce serait excessif. La Chine vient chercher partout ce qu’il y a de mieux ; c’est souvent aux Etats-Unis, mais ce fut aussi le cas en France, par exemple avec l’énergie nucléaire (à partir de 1982) et les mathématiques. Puis elle s’attache à faire mieux. Ainsi, elle a dépassé l’Occident dans la maîtrise des processus qui permettent de passer de la connaissance scientifique aux inventions, puis à la réalisation industrielle et à la conquête des marchés ; elle crée une dynamique permanente d’innovation et d’implantation commerciale. C’est un des facteurs qui ont permis à des entreprises chinoises d’être retenues pour la construction du TGV Budapest-Belgrade (qui fait partie des maillons ferroviaires des Routes de la soie et que la Chine finance largement). Dès que la Chine s’approprie un nouveau domaine, elle s’y développe avec une vitesse remarquable ; la robotique en porte aujourd’hui témoignage. Au-delà de l’effet de masse, la dimension culturelle est déterminante : la richesse et la diversité de l’acquis historique commun a donné à l’imaginaire chinois une immense capacité d’anticipation.

 

Adhérer ou non à l’initiative des Routes de la soie ?

 

Des personnalités politiques françaises proclament : « Les Routes de la soie, c’est très bien, mais pas à n’importe quelles conditions ». Certes, mais quel type de conditions poser ? Quand les Chinois paient, leurs entreprises en profitent ; ce n’est que l’application d’une règle universelle. Beaucoup s’alarment des conséquences que pourraient avoir les Routes de la soie sur la liberté du commerce mondial. On ne peut nier cependant que la Chine s’attache à ouvrir son propre marché ; tel est le but de la grande foire des importations qui sera organisée à Shanghai en novembre. On peut noter aussi (ce n’est qu’un exemple) que Siemens a créé à Pékin un bureau spécialisé dans les Routes de la soie pour rechercher des partenaires et des projets. Plus encore que l’ouverture d’esprit ou l’intelligence des situations, l’intérêt peut nous conduire à entrer dans un processus susceptible d’enrichir tous ceux qui y participent.

 

Notre plus ou moins grande adhésion à l’initiative des Routes de la soie n’est-elle pas liée à l’idée que nous nous faisons de l’évolution ultérieure de la Chine ? Nos prévisions sont perturbées par notre perception du temps : Le temps long prédomine en Chine alors que l’Occident est obsédé par la jouissance immédiate. L’organisation socio-politique chinoise est la même qu’il y a 3000 ans ; les mandarins sont devenus le parti communiste chinois (concession à la culture européenne !), avec la même vocation (veiller au bien commun), le même type de recrutement et d’organisation ; ce n’est pas de l’idéologie, c’est un héritage culturel. C’est aussi un gage de stabilité et un atout pour traiter les problèmes qui se poseront. À cet égard, on peut évoquer la démographie. La politique de l’enfant unique, imposée par le souci de maintenir la population en-dessous du seuil de 1,5 milliard, a pu être abandonnée. Mais un enfant coûte très cher et l’habitude a été prise de n’en avoir qu’un. Il faudra donc développer des incitations, par exemple mettre en place un système d’allocations familiales.

 

La Chine, puissance dominante de demain, est en première ligne face aux nouvelles menaces culturelles. Ceci concerne les défis liés au numérique, à Internet, à l’interconnexion des individus, aux progrès de la génétique et de la biologie. L’altruisme et la solidarité étant très présents dans la culture de la Chine, ses responsables politiques sont bien placés pour maîtriser, mieux que l’Occident, des évolutions très dangereuses pour l’avenir de l’humain. Mais il y a, plus généralement, la menace d’être submergé par le consumérisme effréné et le capitalisme sauvage qui dominent notre mondialisation. Xi Jinping y est sensible ; c’est ce qui l’incite, beaucoup plus que la crainte d’un virage démocratique, à prendre davantage le pays en mains.

 

Les succès de la Chine ne risquent-t-ils pas d’entraîner un repli sur soi et l’émergence d’une politique China first qui ferait obstacle à la recherche d’un développement partagé ? On ne peut l’exclure, mais il faut reconnaître que la Chine assume ses responsabilités en matière de stabilité et de paix et qu’elle a toujours annoncé clairement ce qu’elle allait faire. Ceci nous conduit à parier sur le cosmopolitisme chinois, que tout étranger peut expérimenter au quotidien et dont Shanghai apporte un témoignage éclatant. Peu de pays sont aussi intéressés, curieux et informés de ce qui passe ailleurs. Le meilleur pari, c’est de construire avec la Chine des relations saines, fondées sur la concertation, la confiance, la multipolarité et le partage. Le cosmopolitisme que nous renforcerons ensemble nous permettra de porter un regard autre sur les autres et de faire ainsi progresser les cultures et les civilisations.

 

 

Claude Liévens

 

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