XIIes ENTRETIENS ARMEMENT ET SECURITE

 QUESTIONS RELATIVES A L’IRAN

 

 

PRESENTATION DES TRAVAUX DE GRAED N° 4

par Saâd Aqejjaj

 

L’IRAN, LA FRANCE ET L’UNION EUROPEENNE

 

1 – Pourquoi s’intéresser à l’Iran ?

 

L’Iran a l’ambition de devenir une puissance régionale du Moyen-Orient reconnue et respectée. La France et l’Union Européenne ont l’occasion de revenir dans cette région où leur influence s’est amenuisée au fil des dernières décennies. Ce retour est possible à une triple condition :

 

  • Définir une politique étrangère claire, ouverte et sans exclusive concernant la région.

 

  • Accepter de se démarquer de la politique d’outre-Atlantique vis-à-vis de l’Iran (remise en cause du traité nucléaire, nouvelles sanctions) et s’affranchir de la menace que fait peser sur les entreprises françaises sa pratique judiciaire d’extra-territorialité.

 

  • Développer une série de projets s’inscrivant dans la durée permettant de tisser des liens économiques solides.

 

Il revient à la France, membre permanent du conseil sécurité de l’ONU et, après le Brexit, seule puissance nucléaire de l’Union Européenne, de prendre l’initiative de ce retour diplomatique et économique.

 

Plus que d’autres pays, l’Iran reste difficile à appréhender. Les rédacteurs du Groupe de réflexion numéro 4, allant eux aussi vers l’Orient compliqué avec des idées simples, ont mesuré la difficulté de trouver des sources fiables et ils ont conscience de la fragilité de leur étude. Ils sont convaincus de l’utilité de sortir l’Iran de son isolement tout en souhaitant que la France en tire bénéfice.

 

Alors que le président Hassan Rohani s’engage résolument dans une voie réformatrice, l’établissement d’un nouvel équilibre dépend du redémarrage de l’économie et surtout de la reprise des flux financiers nécessaires aux investissements tant étrangers qu’iraniens.

 

2 – Rééquilibrer nos relations avec l’Iran et avec l’Arabie Saoudite

 

Le Général de Gaulle, soucieux de la sécurité énergétique de la France, posa les fondements d’une relation franco-saoudienne reposant sur le principe ‘pétrole contre armement’.

 

Mais, sur le long terme, il faut admettre une évidence ; l’Arabie Saoudite donnera toujours la priorité à son alliance historique définie par le Pacte du Quincy et la France devra se contenter d’un statut d’allié de second rang. La diplomatie française devra cependant s’efforcer de rééquilibrer sa politique étrangère actuellement en faveur d’un axe sunnite dirigé par l’Arabie Saoudite. Une réintégration de l’Iran dans le concert des nations en tant que puissance régionale remettrait en question l’intérêt d’un programme nucléaire.

 

3 – Secteurs ou les coopérations France-Iran devraient  se développer

 

Il s’agit de reconstruire une relation en faisant abstraction des relations conflictuelles passées. Lors du déclenchement de la Révolution islamique en 1979, la France a cru pouvoir prendre une place économique et politique prééminente vis-à-vis du nouveau pouvoir, recueillant ainsi les dividendes du séjour à Neauphle-le-Château de l’ayatollah Khomeiny. Mais lors de la guerre Iran-Irak, la France a accepté de livrer à l’Irak de grandes quantités d’armements parmi les plus modernes. L’Iran a déclenché alors une campagne d’attentats terroristes contre les intérêts français, y compris dans notre Pré Carré.

 

Nous suggérons d’agir selon les axes suivants :

 

  • Une démarche « donnant-donnant » ;

 

  • Un rééquilibrage de notre politique étrangère ;

 

  • Une autonomie de décision vis à vis des politiques de sanctions de certains pays partenaires ;

 

  • Une prise en compte réaliste de la situation politique en Iran ;

 

  • Une politique d’influence ;

 

  • Et pourquoi ne pas envisager à plus long terme un retour dans le domaine de la défense? La création de postes d’attaché militaire et d’attaché d’armement pourrait être envisagée.

 

Des secteurs civils peuvent être l’objet de coopérations :

 

  • Le domaine de l’environnement devient une des priorités du gouvernement iranien. Le savoir-faire français dans la gestion de l’eau, des déchets et la maîtrise de la pollution de l’air peut trouver de nouveaux débouchés dans ces domaines.

 

  • Les grandes villes, comme Téhéran, Ispahan ou Machhad, qui ont changé de majorité à l’issue des dernières élections, vont inévitablement revoir leurs plans d’aménagement où les entreprises étrangères seront engagées dans des négociations.

 

  • La modernisation, la gestion, voire la construction des aéroports.

 

  • L’Iran dispose d’une capacité touristique considérable, qui est aujourd’hui encore peu exploitée, et doté d’infrastructures touristiques naissantes.

 

  • Notre rapport a mis en évidence que le secteur bancaire iranien est très préoccupant à de nombreux égards. Son état général exige une refonte urgente. Il y a là des possibilités de coopération car le secteur bancaire en France dispose d’un savoir-faire réel.

 

  • En dehors des bazars, la distribution en Iran est encore peu structurée. Des besoins de compétences en gestion de centres commerciaux commencent à se faire sentir.

 

  • Pour accéder au marché iranien, les sociétés françaises peuvent créer des filiales ou des coentreprises en Iran. En particulier, les PME françaises, peu présentes jusqu’ici, saisiront de très belles occasions de coopérer avec des PME locales.

 

  • Nous ne pouvons pas comprendre les Iraniens et négocier efficacement avec eux si nous ne sommes pas imprégnés de leur culture :
    • la culture du bazar,
    • une langue complexe, dont la traduction en français est délicate,
    • un rapport au temps différent du nôtre,lLa pérennité des rapports entre personnes, aussi bien pour le personnel diplomatique que pour les représentants de nos entreprises.

 

4 – La part de la France dans une coopération Union Européenne-Iran

 

  • Aujourd’hui, l’Union Européenne a l’occasion de revenir au Moyen-Orient où, depuis plusieurs décennies, son poids ne fait que décliner. Mais, pour en profiter, elle doit élaborer une politique étrangère commune. La collaboration franco-allemande, par son effet d’entrainement sur le reste de l’Union Européenne, peut être facilitée par une certaine convergence d’intérêts vis-à-vis de l’Iran.

 

  • La France et l’Union Européenne ont tout intérêt à aider l’Iran à se positionner en tant que puissance régionale, sans heurter frontalement les pays sunnites du Golfe. Cette démarche contribuerait aussi à la stabilisation du Moyen-Orient, restaurerait une présence européenne dans la région et permettrait de se positionner au même niveau que la Russie.

 

  • L’aide diplomatique ainsi apportée créera un climat favorable pour construire un partenariat avec l’Iran ; l’Union Européenne est en effet, pour celui-ci, un partenaire potentiel de tout premier ordre, à condition que les pays membres mettent en commun leurs capacités financières, industrielles et commerciales.

 

  • La montée en puissance de la Chine et ses besoins d’approvisionnement en énergie conduiront inéluctablement à la fin d’un système monétaire exclusivement fondé sur le dollar US, et donc soumis aux lois d’outre-Atlantique. L’euro doit s’imposer comme monnaie de référence dans le futur système international.

 

  • L’Iran et l’Union Européenne doivent élaborer ensemble une vision partagée des réponses diplomatiques qui peuvent être apportées aux partenaires et surtout rechercher les moyens de supprimer ou de contourner les obstacles administratifs et financiers d’outre-Atlantique mis par les États-Unis au commerce avec l’Iran. L’importance de l’amende infligée à BNP-Paribas (8,9 G$) et l’utilisation des données du système SWIFT pour faire condamner les entreprises européennes témoignent de la gravité de la situation.

 

  • La finance islamique, si elle se développe, peut apporter des solutions innovantes pour financer des investissements en Iran comportant une importante dimension sociétale. Elle pourrait favoriser le financement de certains plans d’équipement auxquels les entreprises françaises ou européennes pourraient participer au service de grandes villes iraniennes.

 

5 – Approfondir les relations scientifiques et techniques.

 

  • Les formations de haut niveau offrent des possibilités de partenariat. Les formations supérieures françaises (ingénieurs, commerce, finance) doivent accueillir plus d’étudiants iraniens dont nous savons qu’ils ont un excellent niveau.

 

  • La France et l’Union européenne ne sont pas assez les interlocuteurs des scientifiques iraniens. Il faut aussi que ces derniers soient accueillis dans des organismes scientifiques civils européens, ce qui est déjà le cas du CERN.

 

6 – Conclusion

 

L’intérêt bien compris de la France et de l’Union Européenne est de développer une coopération économique avec l’Iran pour que l’établissement de ces liens aide au rapprochement de ce pays avec les pays industrialisés, par exemple du G20.

 

La stabilité du Moyen-Orient est à ce prix

 

 

EXTRAITS DU DEBAT

animé par Christina Mackenzi,
avec des interventions du Professeur Bernard Hourcade et d’Emmanuel Dupuy

 

Un traitement médiatique des problèmes de sécurité

 

Le Pacte du Quincy, conclu entre Roosevelt et le roi d’Arabie, a été renouvelé en 2005 pour 60 ans, mais le contexte a profondément changé du fait de l’existence des pétromonarchies et de l’importance qu’elles ont prise. En 30 ans, des pays ont émergé, caractérisés par leur capacité financière colossale, leur faible densité de population et leur politique d’armement extrêmement prospère ; que faire d’ailleurs de cet armement ? De l’autre côté du Golfe persique, il y a un pays de 80 millions d’habitants qui a été bouleversés par l’immense révolution politique de 1979. L’Iran protégeait l’Occident contre l’Union soviétique ; soudain, la monarchie iranienne est tombée et, avec elle, notre protection contre les chars soviétiques susceptibles de prendre le contrôle du Golfe persique et de son pétrole ; un personnage un peu bizarre, Khomeini, est arrivé à la tête de l’Islam politique. Il s’agissait en fait de la première révolution postsoviétique et d’une expérience importante de ce que peut faire un état émergent (comme la Corée du Nord, le Brésil ou l’Afrique du Sud) pour affirmer son identité dans un monde postsoviétique, multipolaire ou apolaire. Cette expérience concernait particulièrement la France qui avait de nombreux liens avec l’Iran et qui avait été à l’origine du développement de ses capacités nucléaires.

 

Mais la crise iranienne, qui a bouleversé la scène politique, a été traitée de façon essentiellement médiatique, en sacrifiant le réalisme et la lucidité. On a parlé de rogue state, d’état voyou. Certains ont vu en Khomeini un agent bolchevique pouvant permettre à l’Union soviétique de prendre le contrôle du pétrole, alors qu’il s’agissait de l’émergence de l’Islam politique. Le dernier exemple en a été donné par le show télévisé de Benyamin Netanyahou concernant le nucléaire ; les preuves prétendument nouvelles qu’il a apportées contre l’Iran datent de 2011 ; elles étaient parfaitement connues lors de la négociation du JCPOA ; sur le fond, on pourrait considérer qu’il a plaidé en faveur de cet accord puisqu’il n’a cité aucune violation postérieure à sa signature. Pour traiter des problèmes de sécurité aussi graves et complexes que ceux du Moyen-Orient, il faut sortir de la propagande médiatique.

 

Aujourd’hui, il y a un grand débat sur ce qu’il faut faire avec l’Iran : le rayer de la carte, changer de régime rapidement, remettre au pouvoir quelque succédané du Chah… en supposant que cela soit possible. Mais les questions posées par l’émergence de l’Iran ne témoignent-elles pas de notre échec au Moyen-Orient ? Le terrorisme islamique montre que des groupes relativement restreints peuvent avoir un impact considérable sur la politique intérieure de pays aussi puissants que l’Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne.

 

L’Iran a expérimenté pendant 40 ans l’Islam politique et il est en train d’en sortir ; l’Islam a favorisé la structuration du pays ; mais aujourd’hui, alors que la société iranienne a émergé, notamment grâce aux femmes, on constate que l’Islam n’est pas la solution, même s’il n’est pas exclu qu’il en soit une partie. Les mollahs l’ont compris et ils cherchent beaucoup moins à monopoliser le pouvoir. Le Guide de la république islamique a été contraint de négocier sur le nucléaire, ce qui aurait été inenvisageable quelques années auparavant. On a donc, au Moyen-Orient, un pays riche en pétrole, avec une société extrêmement sophistiquée, qui s’est en quelque sorte laïcisée avec la confrontation internationale. C’est le seul cas au Moyen-Orient : l’Égypte s’est effondrée ; l’Arabie Saoudite fait aujourd’hui des réformes comparables à celles que le Chah avait mises en œuvre dans les années 60 ; l’Irak et la Syrie sont dans la situation qu’on connaît ; restent l’Iran et la Turquie.… L’Iran est le seul pays dont la dynamique postsoviétique est porteuse d’émergence, même s’il n’est pas angélique et s’il est confronté à une multitude de problèmes. Il s’agit d’accompagner ce pays ostracisé ; il y a pour cela deux voies possibles : soit le censurer, le contrôler, ce qu’on n’est pas capable de faire ; soit appuyer sa marche en avant, en orientant sa dynamique comme on peut.

 

Entre dissuasion et utilisation de troupes au sol

 

Les questions économiques sont essentielles pour répondre au besoin, unanimement ressenti en Iran, de mener une vie normale. La société civile impose des réformes au gouvernement ; les émeutes de l’hiver dernier en apportent la confirmation. On peut cependant regretter que les Iraniens du peuple n’aient guère l’occasion de se confronter à des étrangers car les entreprises étrangères n’ont pas la possibilité d’être présentes et de contribuer à l’évolution du pays.

 

Du point de vue militaire, le déséquilibre en matière d’armement conventionnel entre les deux rives du Golfe persique est gigantesque et l’Iran ne peut pas se faire livrer des armes conventionnelles. Il a donc deux types de réponses possibles :

 

  • Une réponse dissuasive, via le nucléaire et le balistique. L’Iran s’est engagé, dans le cadre du JCPOA, à ne pas développer d’armement nucléaire. En ce qui concerne le balistique, il faut rappeler que l’Iran (avec la guerre déclenchée par l’Irak) est le pays qui a reçu le plus grand nombre de missiles sans pouvoir y répondre ; c’est une situation comparable à celle qu’avaient connue Anvers et Londres lors de la seconde guerre mondiale. Certains veulent aujourd’hui qu’il abandonne ses programmes de missiles, ce qui lui interdirait toute réponse dissuasive.

 

  • Une réponse sur le terrain, avec l’utilisation de troupes au sol. L’Iran considère qu’il y a un enjeu stratégique à lutter contre un terrorisme islamiste qui est entre les mains de l’Arabie Saoudite. C’est pourquoi, en particulier avec la force al-Qods, il a été le seul état de la région à lutter efficacement contre l’État islamique et contre Daech.

 

C’est par une dualité entre la dissuasion et l’utilisation de forces spéciales au sol que l’Iran lutte contre le déséquilibre gigantesque d’avec l’Arabie Saoudite. Nul ne peut négliger cette réalité.

 

Il convient de relativiser l’importance des relations entre la France et l’Arabie Saoudite ; nous ne sommes que le 22e client de ce pays ; nos échanges commerciaux sont de l’ordre de 9 G€, à comparer aux 340 G€ (dont 110 concernent la défense) de contrats que Trump a signés lors de sa dernière visite à Riyad. Quand Emmanuel Macron a rencontré MbS, aucun contrat spectaculaire n’a été signé ; il conviendra d’être attentif à ce qui se passera lors de son déplacement officiel à Riyad. Pour réduire notre dépendance énergétique, nous avons diversifié en signant aussi des contrats avec d’autres fournisseurs comme le Qatar.

 

Comme Emmanuel Macron, Frederica Mogherini prend fermement parti en faveur du JCPOA ; mais les Iraniens peuvent avoir de notre position actuelle une perception biaisée ou différenciée. Le président Macron pourrait se rendre en Iran, mais quelques interrogations sont nées depuis le récent voyage de notre ministre des affaires étrangères. Nous sommes très loin de l’équidistance stratégique que le général de Gaulle appelait de ses vœux dans son discours de Phnom Penh en 1966 et qui avait permis une relation singulière avec des pays se situant à mi-chemin entre Moscou et Washington ; très loin de cette capacité de médiation que la France essaie de vendre sur un certain nombre de théâtres, que ce soit dans le Golfe, au Kurdistan ou concernant la question iranienne ; très loin de l’indépendance qui donnerait une crédibilité pour faire comprendre que l’Iran est fondé à disposer d’une armée moderne et efficace compte tenu du déséquilibre stratégique précédemment évoqué.

 

L’Iran, puissance régionale de l’Asie occidentale

 

Il faut mettre en perspective la question iranienne par rapport à l’actualité, donc réorienter notre regard stratégique jusqu’à présent focalisé sur la Méditerranée orientale et le Moyen-Orient. Evoquant la vente de bateaux et de sous-marins à l’Australie, le Président Macron a rappelé que nous devons prendre en compte le nouvel axe stratégique Delhi–Singapour–Canberra. L’Iran n’est pas seulement une puissance du Moyen-Orient ; c’est la puissance régionale de l’Asie occidentale. Ainsi, le rapprochement entre la Russie, la Turquie et l’Iran ne se limite pas à la question syrienne, et l’opposition frontale à Israël et aux États-Unis n’en est pas le moteur essentiel. Le plus important, c’est la crainte de l’Islam radical qui perturbe les Russes car ils ont 20 millions de musulmans sur leur territoire, notamment dans les franges du Caucase. Cette préoccupation rejoint celle du régime iranien, d’autant plus que plusieurs responsables sunnites appellent ouvertement à la destruction de l’Iran. Ce fut notamment le cas du ministre saoudien des affaires étrangères, Adel al-Joubeir, après qu’il ait dit qu’Ali Khamenei était l’égal de Hitler.

 

Mais l’Iran se positionne aussi dans une logique de coopération en tant que :

 

  • véritable acteur politique au Liban, par la présence du Hezbollah au sein-même du gouvernement de Michel Aoun,

 

  • acteur positif de la résolution du conflit en Syrie, notamment par l’intermédiaire du processus d’Astana,

 

  • acteur potentiel en Afghanistan.

 

Après la visite du président Rohani en France, nous avons appelé à renforcer cette coopération avec l’Iran. Mais, en quelques semaines, le narratif a profondément changé ; nous voulons maintenant juguler l’expansionnisme et l’ingérence de l’Iran ; tout est à reconstruire. Cependant, il ne faut pas oublier que, en dehors des États-Unis, la France est le seul pays qui ait joué un rôle politique en Iran, même si ce rôle a connu des hauts et des bas depuis la révolution islamique. Notre pays est donc un acteur essentiel et le voyage d’Emmanuel Macron à Téhéran revêtira une importance exceptionnelle.

 

La différence entre les sunnites et les chiites n’est pas de nature politique. Bien sûr, il y a une différence historique, comparable à celle qui existe entre les catholiques et les protestants. Martin Luther n’aurait eu que peu d’audience si les princes allemands n’avaient pas soutenu le protestantisme. C’est leur politique d’indépendance par rapport à la papauté qui a permis au protestantisme d’émerger. L’Iran est le premier pays chiite de l’histoire ; le chiisme fait partie de son identité nationale, comme la France et l’Italie sont de tradition catholique. Mais il serait évidemment absurde de vouloir expliquer toute la politique française par le catholicisme. De même, les problèmes du Moyen-Orient ne se réduisent pas à une opposition entre sunnites et chiites, même si tensions et la violence des mots font partie de la stratégie militaire et de la propagande.

 

Là aussi, il faut rationaliser le débat. Il y a 40 ans, les monarchies pétrolières n’existaient pas ; l’Iran du chah, allié à l’Occident, était un pays émergent ; la révolution islamique ne s’était pas produite. Cessons de raisonner avec des discours de guerre froide ; examinons plutôt les rapports de forces tels qu’ils existent aujourd’hui. L’analyse ethnique et raciale est très américaine, mais ce n’est pas l’essentiel de la vérité ; les Azéris (minorité la plus importante) raisonnent comme les Persans ; en Iran, il n’y a que très peu de rapport entre ethnicité et politique. Vouloir y faire la révolution en soutenant les Kurdes, c’est comme si, au moment de la révolution française, on avait voulu abattre la république en soutenant la lutte héroïque du peuple savoyard. Il faut voir de manière rationnelle les problèmes politiques et le déséquilibre qui existe en matière d’armement entre l’Arabie Saoudite et l’Iran.

 

Une stratégie d’archipel de minorités

 

L’Iran n’a pas de tradition impérialiste, sauf peut-être à l’époque de Darius, mais c’était 500 ans av. J.C. Les Iraniens, qui ne sont ni arabes ni turcs, n’ont jamais eu dans leur histoire la capacité ni la volonté de sortir de leurs frontières pour s’établir durablement à l’extérieur ; ils n’ont jamais colonisé la Syrie, l’Arabie, la Géorgie, ni quelque autre pays. Ils sont hypernationalistes. En revanche, ils constituent une minorité isolée dans la région et ils ont, surtout aujourd’hui, une stratégie de soutien aux minorités, religieuses ou ethniques, quelles qu’elles soient :

 

  • les minorités chiites, lorsqu’elles existent ;
  • toute autre minorité religieuse dans le monde musulman, y compris des minorités religieuses chrétiennes ;
  • les Arméniens contre les Azéris ;
  • les chrétiens de Syrie contre Daech ;
  • les groupes de Persans isolés, par exemple au Tadjikistan ou en Afghanistan.

 

Cette stratégie d’archipel de minorités est très importante ; elle rejoint la politique israélienne de Ben Gourion, qui avait choisi la périphérie autour des pays arabes (Turquie, Iran, Soudan du Sud…). L’Iran d’aujourd’hui soutient tout groupe qui, dans le monde, est susceptible d’appuyer sa politique ou de mettre une épine dans le pied d’un adversaire ; on peut le constater au Yémen avec les Houthis, hostiles à l’Arabie Saoudite, ou au Maroc avec les Sahraouis. Ceci ne les empêche pas d’abandonner leurs alliés si les nécessités nationales l’emportent ; ainsi, en 1973, le Chah a abandonné les Kurdes qui ont été massacrés par Saddam Hussein. Les minorités évoquées ici n’ont pas de moyens importants en armements classiques et elles fonctionnent selon un mode qu’on pourrait qualifier de « terroriste ». Mais il faut nuancer cette notion ; ainsi, le Hezbollah est un parti de libération nationale membre du gouvernement libanais représenté à l’ONU (comme l’a rappelé récemment le Premier ministre) ; pour la France, ce n’est pas une organisation terroriste, mais sa composante militaire l’est. Actuellement, l’Iran ne finance pas le terrorisme car celui-ci est l’œuvre de groupes non contrôlés, non étatiques, dont le mode d’action se situe à l’opposé du jacobinisme iranien.

 

Il ne faut pas confondre une action politique d’un État avec un acte terroriste :

 

  • Ce n’est pas l’Iran qui a détruit les Twin Towers, qui a fait l’attentat de Charlie hebdo, ni celui du Bataclan, ni celui de Kaboul. Ce n’est pas l’Iran qui arme les troupes contre lesquels les Français se battent au Mali. Globalement, le terrorisme islamique n’est pas le fait de l’Iran. Celui-ci le ressent même comme une menace stratégique car il est isolé à l’intérieur d’un océan wahhabite contrôlé par la dynamique d’universités islamiques comme celle de Médine.

 

  • Quand le gouvernement d’un État soutient un groupe à l’étranger, c’est une affaire d’État à État, ce n’est pas du terrorisme ; indépendamment de tout jugement de valeur, nous devons reconnaître que la logique est différente.

 

L’antisémitisme, outil de propagande vers le monde musulman ?

 

Dans un article récent publié dans Politique Internationale et intitulé « Israël et l’Iran, les meilleurs ennemis du monde », Pierre Razoux montre que les deux pays sont dans des positions stratégiques comparables : isolés, ils cherchent l’un et l’autre des alliés. L’antisémitisme en Iran est un phénomène récent, encore marginal, qui s’est développé pour des raisons politiques. Mahmoud Ahmadinejad a tenu des discours médiatiques et violents ; l’éradication d’Israël faisait partie de sa stratégie et l’arme nucléaire pouvait y contribuer. Mais ces discours antisémites étaient généralement écrits par des spécialistes français, suisses ou allemands invités à cette fin en Iran. Aujourd’hui, les Juifs peuvent aller à la synagogue sans difficulté et, bien que peu nombreux, ils sont toujours officiellement représentés au Parlement. Le discours antisémite de l’Iran n’a qu’un seul objectif : acquérir une certaine audience, une certaine popularité dans le monde musulman arabe ou turc. On est là dans la politique politicienne. Mais, dans divers secteurs d’activité, notamment universitaires, il n’y a aucune difficulté à faire travailler ensemble des Israéliens et des Iraniens.

 

Bien sûr, le Hezbollah est présent et il tire parfois des missiles contre Israël. Rappelons qu’il y a, au sud du Liban, une communauté chiite très importante, laquelle représente entre 30 et 50 % de la population, et que ce sont les chiites du Liban qui ont chiitisé l’Iran au XVIe siècle. Le Hezbollah est le seul succès politique international de l’Iran ; le Liban, pays très sensible, offre à l’Iran un moyen de toucher à peu de frais les Français, les Américains et, plus généralement, tous les Occidentaux ; c’est un moyen très efficace de pression internationale. Il faut bien comprendre la logique des relations entre l’Iran et ses satellites ; un satellite sert au pays central et les Iraniens ne vont pas se faire tuer pour lui. Il ne s’agit pas d’impérialisme. Bien que le Hezbollah soit son meilleur succès, l’Iran est prêt à l’abandonner en cas de nécessité. Il n’est pas dans ses intentions de coloniser tout le territoire entre Téhéran et la Méditerranée.

 

Les manifestations de décembre ont confirmé qu’il y a de puissantes forces centrifuges iraniennes, avec un courant conservateur qui n’a pas nécessairement le même agenda intérieur et extérieur que le président Rohani et ses partisans réformistes. Dans ce courant figurent des responsables politiques puissants, comme Mohammad Ghalibaf, ancien maire de Téhéran, ou Ebrahim Raïssi, qui ont une vision plus hostile à l’encontre de pays qui traditionnellement font figure de repoussoir ou de fédérateur sur la scène internationale. Il y a toutefois un paradoxe : depuis le changement de paradigme, l’Arabie Saoudite défend de moins en moins la cause palestinienne et MbS a incité le Président Abbas à être moins enclin à revendiquer Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine et à se tourner éventuellement vers sa banlieue (Abu Dis). La cause palestinienne devient un vecteur de légitimité de la part des Iraniens ; certains pays s’en plaignent car cela modifie un peu les équilibres régionaux.

 

L’extraterritorialité judiciaire des États-Unis

 

Il y a un puissant lobby pour affirmer que le terrorisme d’origine chiite est aussi dangereux que le terrorisme d’origine sunnite et que les deux doivent être combattus avec la même vigueur. Aux USA, ce lobby est représenté par John Bolton, conseiller national pour la sécurité, et Mike Pompeo, ministre des affaires étrangères. Mais certains mouvements sont politiquement plus structurés ; c’est le cas du Hezbollah, non seulement au Liban mais aussi en Afrique. Le Maroc vient de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, l’accusant de financer le front Polisario par l’intermédiaire du Hezbollah ; cette décision s’inscrit dans un vaste mouvement qui fait de l’Afrique un enjeu de lutte entre les différents protagonistes que sont le Qatar, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et l’Iran. À l’occasion de la venue de Donald Trump à Riyad en mai dernier, certains pays africains ont été incités à rompre leurs relations diplomatiques avec l’Iran ; des demandes analogues avaient été faites antérieurement au Sénégal, au Mali et au Gabon ; mais, quelques mois plus tard, les relations diplomatiques ont été rétablies. Il s’agit donc de décisions conjoncturelles.

 

L’extraterritorialité judiciaire des États-Unis a pris une nouvelle dimension et elle constitue un obstacle majeur au rétablissement de relations normales avec l’Iran. Il est très important, pour la France, de travailler avec ses partenaires européens afin de remettre en cause ce principe unilatéral. Lors de son discours au congrès américain, le Président Macron a bien souligné que ce nationalisme américain qui vise à se retirer des organisations internationales, y compris de l’OMC, a brisé toutes les règles internationales et jeté le discrédit sur les conventions signées par les États-Unis. Le lion fait ce qu’il veut, mais il crée un problème commercial majeur qui touche le monde entier (Européens, Coréens, Chinois, Brésiliens, Mexicains, Canadiens etc.). La crise iranienne aggrave la situation au Moyen-Orient, mais ce n’est qu’un des nombreux aspects des conséquences de la politique America First. Cette situation peut déclencher un processus de réaction non seulement européen, mais peut-être mondial. Le JCPOA a été une victoire diplomatique exceptionnelle car la question nucléaire a été résolue par la négociation. Si les États-Unis se retirent, on peut espérer que les autres signataires, Russes, Chinois et Européens, se resserreront pour trouver ensemble une réponse amicale mais ferme. On peut aussi noter que le JCPOA aurait pu servir de modèle alors qu’on recherche des solutions innovantes, dans un cadre diplomatique périphérique au système onusien, pour régler différents types de problèmes, notamment ceux liés à la prolifération.

 

Les entreprises allemandes aussi sont victimes des sanctions prises à l’encontre de la Russie, notamment celles qui travaillent dans le cadre de North Stream. C’est important car Gazprom fournit 20 % du gaz consommé en Allemagne (et, par exemple, 80 % de celui consommé en Hongrie) ; il vend environ 35 % de sa production en Europe. Sous couvert d’un conflit idéologique, il y a une véritable guerre commerciale et, de ce point de vue, l’extraterritorialité est une arme terrible, surtout quand il s’agit du pétrole ou de l’énergie. Il y a aussi le cas particulier de l’Iran en tant que producteur de pétrole. Celui-ci a été empêché de produire depuis les sanctions prises en 2006, alors qu’il a de grandes ambitions : près de 3 mbj (millions de barils par jour), dont 2 mbj exportés ; le ministre du pétrole parle de 6 mbj à l’horizon de 2021 (à comparer aux 12 mbj des Saoudiens). Mais les Iraniens se disent prêts à commercer en euros. Peut-être n’allons-nous pas rester dépendants de cette épée de Damoclès que le dollar fait peser sur nos entreprises ; celles-ci, généralement présentes aux États-Unis, risquent de ne plus pouvoir commercer avec le reste du monde.

 

Une sortie de l’Islam politique ?

 

L’Iran sort actuellement de l’Islam politique ; c’est le premier État qui se trouve dans cette situation. Sa société est la plus éduquée et la plus mûre du Moyen-Orient au plan politique, et c’est la seule qui soit suffisamment solide pour pouvoir se construire un avenir. Celui-ci sera-t-il républicain ? Il y a une réelle opportunité pour cela ; mais le gouvernement actuel connaît des difficultés ; s’il tombe, le pouvoir passera dans les mains des plus radicaux et cette opportunité sera perdue.

 

Le gouvernement des religieux a conscience de la dynamique actuelle. Ainsi, des ayatollahs souhaitent que Qom soit doté d’un statut juridique proche de celui du Vatican : principauté autonome dirigée par les religieux, dans le cadre d’un concordat conclu avec la république islamique.

 

Les manifestations de l’hiver dernier, bien qu’essentiellement d’ordre social, ont témoigné d’une aspiration à remettre en cause une politique étrangère que les Iraniens ont du mal à comprendre. Certains slogans sont révélateurs à cet égard : Quittez la Syrie, pensez à nous ! ou bien Mourir pour Gaza, non ! Cette réaction est assez prégnante dans la société. L’Iran et l’Arabie Saoudite, qui s’opposent dans la région depuis 40 ans, vivent des bouleversements considérables. Nous devons les aider à s’orienter vers un accord de sécurité régionale. Telle est la meilleure clé pour assurer la sécurité d’Israël, de la Syrie, de l’Algérie, du Maroc et d’autres pays.

 

Dans un récent discours, le président Rohani a appelé à tenir compte de l’évolution de la société. La question du voile a resurgi à travers les réseaux sociaux, avec la velléité de s’extirper de cette contrainte. La population iranienne est très jeune et on sent chez les étudiants des velléités qui rappellent celles des printemps arabes. Mais ces réflexions se situent dans un climat social très compliqué :  hausse des prix des denrées alimentaires et de l’essence, taux de chômage important (de l’ordre de 13 %), existence simultanée d’un Iran des villes et d’un Iran des campagnes. On peut aussi pressentir l’émergence de collectivités locales et le développement de relations internationales à ce niveau. C’est ainsi que la ville d’Ispahan a récemment témoigné de toute une série d’initiatives, pendant deux semaines à Paris.

 

Malgré les reproches qui peuvent être faits à son gouvernement, le président Hassan Rohani, avec l’aide de son ministre des affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, incarne au mieux l’ouverture sur le monde et la volonté de dialogue.

 

Claude Liévens

 

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