Une vision globalement erronée

 

Le malthusianisme, ancêtre de la peur des bombes démographiques, se fondait sur l’adéquation entre la croissance de la production agricole et celle de la démographie. En réalité, les gros problèmes nutritionnels sont liés au gaspillage, aux lacunes de la distribution, à la dégradation écologique et au refus du partage. Il faut citer aussi la croissance de la consommation mondiale de viande : pour récupérer une calorie de viande, il faut donner quatre calories végétales à un poulet. Telles sont les véritables bombes du futur ; des solutions existent pour s’en prémunir, mais il faut convaincre et les inscrire dans la durée !

 

L’évolution du taux de croissance de la population mondiale donne à penser que la planète est en fin d’explosion démographique. La peur des bombes démographiques serait-elle un prétexte pour figer un ordre international dans lequel les pays riches voudraient pérenniser leur mode de vie et leurs habitudes de consommation (avec le niveau de pollution que cela implique), tout en interdisant aux autres pays d’y accéder ? Cette peur est agitée dans de multiples domaines et représente un véritable marché dans lequel les populismes viennent s’approvisionner en exploitant la fureur des peuples. Les réactions contre les migrants en donnent l’illustration.

 

D’autre part, on peut craindre le déclenchement d’une guerre des générations. En effet, de 2 000 à 2 050, le nombre des humains de plus de 60 ans aura doublé dans le monde. Dans nos sociétés qui tendent à rechercher et à fustiger le bouc émissaire, le vieux est tout trouvé : il coûte cher et il a légué une situation détestable.

 

Les « hot spots » démographiques

 

Relativiser le concept de bombes démographiques ne fait pas oublier les tragédies qui frappent certaines zones très fortement peuplées. En Afrique, la population doublera d’ici 2050 pour atteindre 2,5 milliards d’habitants ; entre les deux tropiques se produiront les trois quarts de la croissance démographique mondiale. C’est le terreau idéal pour que se développent les hot spots démographiques. De plus, on observe que les conflits touchent de plus en plus les régions où la population est la plus dense. Les promoteurs de la violence savent très bien exploiter les mécontentements liés aux inégalités. Quant aux pays occidentaux, ils doivent comprendre que leurs interventions militaires ont souvent des conséquences néfastes. Celle menée par la France en Libye en fournit un exemple frappant.

 

L’aide aux populations des hot spots s’inscrit dans la durée. L’urgence, c’est bien sûr d’interrompre les massacres, puis de régler les conflits dans le cadre d’une diplomatie très ouverte. Mais il ne faut pas perdre de temps pour amorcer le développement durable par la réalisation des grandes infrastructures, qui sont indispensables, et par la mise en place de modèles économiques nouveaux. Ces actions doivent s’inscrire dans des politiques sociales et économiques qui valorisent le capital humain au bénéfice des populations locales. Elles doivent créer des synergies entre les politiques publiques et les innovations pour accélérer l’accès à la santé et à l’éducation, optimiser l’agriculture, développer l’industrialisation, organiser et gérer les financements, qu’ils proviennent de l’épargne ou de l’aide internationale, et renouveler les politiques de l’emploi. Elles ne porteront leurs fruits que dans le long terme.

 

La mise en application du planning familial est indispensable ; elle passe par :

 

  • l’éducation des jeunes filles (qui doivent continuer d’aller à l’école après leur puberté) : ce n’est pas un hasard si Boko Haram attaque les écoles de filles ;
  • l’autonomie des femmes (donc leur possibilité d’accéder à l’emploi) ;
  • la lutte contre les traditions hostiles au contrôle des naissances, domaine dans lequel des progrès significatifs ont déjà été réalisés.

 

L’aide internationale est nécessaire. En Afrique, l’Union européenne doit jouer un rôle majeur pour développer des perspectives d’avenir ; elle contribuera ainsi à revitaliser le projet européen. Ne comptons pas sur les Américains. Ne laissons pas la Chine investir seule ce continent et luttons contre l’accaparement des terres dont les effets ne peuvent être que désastreux.

 

Le cas du Sahel et du Lac Tchad

 

Au Sahel, la situation est très critique et le changement climatique se fera particulièrement sentir. La région du Lac Tchad, qui présente un niveau de fécondité parmi les plus élevés du monde et qui souffre de vulnérabilités multiples, en fournit un exemple frappant. Du fait des sécheresses sévères des années 1970-80, la baisse du niveau des eaux a entraîné l’exondation d’un haut fond qui a scindé le lac en deux parties. La cuvette nord (qui abrite 500 000 habitants) ne reçoit l’eau du Chari via la cuvette sud que lorsque celle-ci se remplit suffisamment. Mais, depuis le début des années 1990, cette région est dans une situation hydrologique moyenne à l’échelle centennale ; elle compte des espaces fertiles, comme les rives du lac Tchad, qui permettent la résilience d’arrière-pays plus fragiles. Depuis 2012 environ, les violences de Boko Haram et les mesures contre-insurrectionnelles qu’elles ont suscitées ont frappé les populations ; des zones productives ont été vidées de leurs habitants ; deux millions de réfugiés ont été déplacés dans les pays limitrophes ; certains territoires évacués ont été occupés par de nouveaux acteurs, par exemple des éleveurs prétendument organisés en milices anti-Boko Haram.

 

D’ici 2050, la population du bassin du lac Tchad va plus que doubler, alors que le changement climatique menace les rendements agricoles. Mais la température croît, le ruissellement du fleuve se réduit, l’évaporation augmente ; de ce fait, les rendements agricoles baissent et le risque d’assèchement de la cuvette nord s’accroît. Les besoins risquent d’excéder les ressources et le contrôle de l’eau sera de plus en plus nécessaire

 

Pour répondre à cette tension, des solutions doivent être étudiées, le transfert interbassin depuis l’Oubangui (dont le coût est estimé à 14 G$) n’étant que l’une d’entre elles. Au-delà de la politique sécuritaire, les pays limitrophes (Nigéria, Niger Cameroun, Tchad) doivent définir des positions cohérentes. Citons, parmi les thèmes majeurs : l’optimisation de la gestion régionale de l’eau (incluant l’utilisation des eaux souterraines), la définition d’un modèle d’agriculture familiale adaptée au changement climatique et aux besoins en termes d’emploi, l’élaboration d’un nouveau modèle de développement territorial valorisant les savoir-faire des habitants.

 

L’accès à l’eau et à l’électricité

 

L’accès aux biens vitaux est une préoccupation majeure au plan mondial : en 2030, près de la moitié de la population sera soumise au stress hydrique. On peut noter que, simultanément, 15 à 18 milliards de m3 d’eau douce sont contaminés chaque année par la production de combustibles fossiles et que, dans plusieurs pays développés dont les Etats-Unis, l’eau utilisée pour faire fonctionner les centrales thermiques pèse autant que celle captée par l’agriculture. Ces constats montrent l’importance d’une gestion plus écologique de la planète. Le dessalement de l’eau de mer offre de belles posibilités, mais de nombreux territoires ne peuvent en profiter.

 

L’accès à l’électricité est, pour l’Afrique, un défi majeur. La situation actuelle, très variable selon les pays, est liée à l’insuffisance et à la mauvaise qualité des réseaux, à l’hétérogénéité et à la vétusté des matériels (dont certains datent de l’époque coloniale), aux difficultés financières résultant du défaut de paiement des factures. Des solutions existent, compte tenu du potentiel considérable dont dispose l’Afrique dans les domaines hydraulique (actuellement développé à 8 %) et solaire. Elles doivent être mises en œuvre dans un cadre d’urbanisation croissante (avec les zones périurbaines que cela implique). Mais l’électrification complète du continent africain prendra 50 ans ; compte tenu de la croissance démographique, d’ici à 2030, le nombre d’Africains n’ayant pas accès à l’électricité passera de 600 à 652 millions.

 

Les migrations et les problèmes sanitaires

 

Si, dans certains hot spots, les autorités locales et internationales ne parviennent pas à améliorer la situation, les habitants n’auront d’autre solution que la migration pour éviter à leur progéniture de mourir de faim. Peut-être grossiront ils alors la cohorte de ceux nous appelons les migrants économiques. Mais il ne faut pas oublier que les migrants les plus pauvres et les moins éduqués sont ceux qui s’éloignent le moins de leur territoire d’origine. Le Maghreb sera donc plus directement impliqué que L’Europe par ces migrations qui traduisent surtout la volonté de survivre.

 

Les migrations, l’urbanisation et le vieillissement facilitent la transmission des maladies infectieuses qui sont responsables du tiers des décès ; la médecine s’attache à maîtriser ce fléau et les progrès remarquables qu’elle obtient, notamment dans la lutte contre le VIH, incitent à l’optimisme. Mais il faut s’alarmer aussi de l’explosion des maladies non transmissibles (diabètes, obésités, cancers…) qui résulte de l’évolution des modes de vie : sédentarité, tabagisme, alimentation issue de l’agroalimentaire…

 

Les évolutions sociales et territoriales exigent des adaptations des systèmes de santé, dont le financement s’avère difficile en l’absence d’une croissance durable. Il est nécessaire de renforcer les rôles de l’aide publique, des ONG et de l’OMS. Ce n’est pas un hasard si l’accès à la santé est classé au troisième rang des objectifs de développement durable de l’ONU.

 

Compte tenu de la spécificité de la clinique des migrants (séquelles des actes de violence et des traumatismes qu’ils ont vécus, crainte de l’expulsion, difficultés transculturelles), leur prise en charge doit s’inscrire dans les principes de l’ethnopsychiatrie, qui associe l’anthropologie et la psychanalyse. A priori cette discipline n’implique qu’un nombre limité de spécialistes ; mais, à plus long terme, elle pourrait favoriser, dans les populations d’accueil, l’émergence d’une altérité constituante.

 

Le dividende démographique

 

Le dividende démographique décrit l’avantage économique dont dispose une population en cours de transition démographique : durant une période qui suit la baisse de la natalité, le nombre des adultes actifs augmente, celui des enfants et des personnes âgées diminue. Cette population peut assurer un maximum de production ; les transferts de richesse vers les enfants et les personnes âgées sont réduits ; les capacités d’épargne sont accrues. Une forte croissance économique est possible. Il faut sans doute y voir l’un des moteurs du boom économique chinois. L’Afrique peut-elle espérer un effet du même ordre ?

 

Dans certains pays, comme l’Algérie ou la Tunisie, qui semblaient avoir réussi leur transition démographique, le taux de fécondité remonte. Ce phénomène peut s’expliquer par les obstacles que rencontre la femme sur le marché du travail. Sans remettre en cause le concept de dividende démographique, il illustre la difficulté de concrétiser le potentiel ainsi offert. Lorsque le marché du travail n’est pas porteur, les jeunes adultes viennent grossir le nombre des chômeurs. Quant à la capacité d‘épargne, elle n’est utile que si les modèles de développement offrent de réelles opportunités d’investissement dans le pays et si les épargnants ne s’orientent pas vers des opérations jugées plus rentables sur les marchés financiers. Au-delà des modèles théoriques, il faut surtout faire preuve de pragmatisme.

 

Tout élément de solution implique de progresser dans une logique de réduction des inégalités. A une époque où, dans notre humanité, les huit personnes les plus riches possèdent autant que la moitié la plus pauvre (3,6 milliards d’êtres humains), il est facile de percevoir l’ampleur de la tâche !

 

Claude Liévens

 

Retour à la page :  Claude Liévens

 

Retour à la page ; Développement durable