INTERVENTION DE M. GILLES BERTHAULT

Porte-parole de la MedCOP Climat

 

Les deux « conventions des parties (COP) » sur le climat, qui se sont se sont succédé dans deux pays méditerranéens, à Paris et à Marrakech, ont été particulièrement stratégiques, marquées par la détermination de passer de la diplomatie à l’action dans des délais très courts. Ce qui est particulièrement important, ce sont les NDC, c’est-à-dire les engagements des pays. Si on considère l’ensemble de ces NDC, en supposant que chacun tienne ses engagements, on s’oriente vers un réchauffement global légèrement supérieur à 3°C. La publication du prochain rapport du GIEC réservera des surprises ; la nécessité du passage à l’acte devient de plus en plus urgente.

 

C’est dans ce cadre qu’a été créée la MedCOP Climat, forum méditerranéen pour le climat, dont une préfiguration avait eu lieu à Marseille en 2015 et qui s’est réunie lors de l’ouverture de la COP 22 le 19 juillet 2016 à Tanger, avec plus de 3000 participants, acteurs des territoires et de l’économie. Il ne s’agit pas de faire abstraction du rôle des Etats et des grandes instances internationales, mais de poser clairement la question : comment passer à l’acte, comment concrètement mieux travailler ensemble ? Il y a un foisonnement d’initiatives dans les régions du pourtour méditerranéen, mais nous pouvons gagner beaucoup en efficacité sur différents points. Ce constat a conduit les 200 associations présentes à rédiger ensemble un Agenda méditerranéen des solutions (actuellement consultable en ligne). En effet, il est impérieux d’accélérer le passage à l’acte en renforçant et en enrichissant le rôle des collectivités locales et notamment celui des régions.

 

Quatre grandes questions doivent être résolues :

 

  • Le financement : Il y a de l’argent dans la région, mais il faut beaucoup de travail pour passer de l’argent aux projets, pour mobiliser les investisseurs sur les sujets climatiques. Certains d’entre eux, en particulier les investisseurs de conviction (banques islamiques, Vatican, anglicans etc.), commencent à inscrire le climat dans leurs critères de décision. Mais tous doivent comprendre que, de plus en plus, le climat n’a pas qu’une dimension déontologique d’intérêt général, mais qu’il permet un bon retour sur investissement. Il faut rendre bancables et partageables les projets, y compris les plus petits (même ceux qui ne représentent que 5 000 ou 10 000 €), sans que leur duplicabilité passe nécessairement par les Etats. Je prendrai un exemple qui peut paraître tout-à-fait anecdotique ; au nord de Maroc, une ONG française, le Geres (Groupe Energies renouvelables, environnement et solidarité) a participé à la réalisation d’un hammam, dans le cadre du programme Hammams durables, lequel permet de diviser par deux l’impact CO2 du hammam. Une telle idée mérite d’être structurée  et partagée car, à l’échelle méditerranéenne, elle peut peser notablement. Il faut mettre en contact l’ensemble des acteurs susceptibles d’être concernés, à l’est comme à l’ouest de la Méditerranée.

 

  • Les compétences et les talents : Il y a un besoin de renforcer les capacités face à la numérisation et à la transition profonde des technologies. Ce sera le sujet du prochain forum MedCOP. L’objectif est d’attirer les talents et de mobiliser les start-up pour qu’elles mettent leurs inventions au service du climat. Lors de la COP 21, une soirée organisée sur ce thème au Grand Palais avait rassemblé plus de 4 000 participants français et méditerranéens autour du message suivant : il y a des marchés dans le domaine du climat, vous vous y sentirez plus utiles, amenez vos idées, partagez.

 

  • L’innovation : Il y a beaucoup d’inventions à faire, de richesses à créer. Cela ne concerne pas que les entreprises ; le rôle des collectivités locales est extrêmement important : quand elles comprennent les enjeux, elles sont prêtes à partager. La coopération avec les chercheurs est aussi une priorité, ainsi que leur capacité à croiser sciences dures et sciences humaines et à monter des partenariats à l’échelle méditerranéenne.

 

  • La dimension culturelle. Changer les comportements demande une bonne compréhension des habitudes, des envies, et une compétence en communication / mobilisation.

 

Je vais prendre un exemple concret de déploiement d’une technologie susceptible de révolutionner la mobilité des personnes. Une des plaies du pourtour méditerranéen, notamment de la rive sud, c’est la circulation catastrophique des deux roues thermiques. Indépendamment des problèmes de sécurité, les scooters, mobylettes et autres font du bruit, polluent et émettent beaucoup de CO2. Bien sûr il y a des solutions qui commencent à apparaître, mais l’adaptabilité doit être prise en compte prioritairement. A cet égard, on a besoin des collectivités locales, des maires, des conseillers régionaux qui connaissent bien leurs administrés.

 

Il y a ce vieux rêve de l’hydrogène dont Rifkin imaginait qu’il pouvait sauver la planète et sur lequel on butte pour des raisons de sécurité, les véhicules devant alors emporter des réservoirs pressurisés à plusieurs centaines de millibars. Mais une petite société internationale a imaginé un système de stockage d’hydrogène sans pression, le projet storage qui commence à se développer au Maroc et en Asie. La technologie existe maintenant avec une matrice à base d’hydrures. Et tout cela tient dans une cartouche de la taille d’une bouteille de sodas qui peut se recharger. Cela veut dire donc que l’on éviter l’infrastructure et même que l’on peut impliquer tout un réseau de distribution, comme les petits magasins, concourant ainsi au développement économique local. Et puisque le raisonnement a été porté à l’échelon territorial, le projet a permis d’imaginer un outil efficace de sharing, de véhicules en partage, y compris en free floating. Et puisque on pense vraiment en termes de territoire, des petites unités vont pouvoir se créer pour remplir les cartouches à partir d’énergies renouvelables comme l’éolien ou même la biomasse. Ce qui est d’autant plus intéressant que la cartouche peut servir de complément d’énergie pour la maison ou d’autres véhicules, du type logistique urbaine du dernier kilomètre.

 

Un des acteurs a donc pris la liberté, à un moment donné, de s’évader d’une idée préconçue (mettre l’hydrogène sous forte pression) et d’envisager d’autres technologies ; il a pris conscience de la nécessité d’investir et de mettre en place des démonstrateurs (lesquels apparaîtront bientôt en France). L’histoire est intéressante par ce qu’elle révèle : une vision systémique et globale, une capacité à impliquer tous les acteurs du territoire, un potentiel de création d’emplois, un partenariat original entre petites entreprises et grands industriels, un service amélioré pour les usagers, une diminution drastique de l’empreinte environnementale et des émissions polluantes à fort impact sanitaire, une solution à déploiement rapide. Ce projet se décline actuellement au Maroc, en France et en Chine.

 

Grâce aux collectivités locales et comme pour internet, on participe à la réinvention quotidienne du monde. C’est d’autant plus opportun que notre monde est un monde de jeunes ; dans seize pays africains, les moins de 16 ans représentent 45 % de la population. Ce sont ces jeunes-là qu’il s’agit d’embarquer dans un tel projet car ils ont besoin de rêver le monde, de l’imaginer, de l’inventer et de s’y projeter. En matière de développement durable, les problèmes du climat et de l’énergie sont les freins qui nous empêchent d’avancer. Il faut régler cette question énergétique majeure en Méditerranée en n’oubliant pas les risques les plus importants, comme la montée des eaux dans la vallée du Nil où 12 millions de personnes vivent à moins d’un mètre d’altitude, ce qu’un réchauffement de 3° rendrait totalement impossible. Le dérèglement climatique, avec ses conséquences, sera la principale cause de l’accroissement du phénomène migratoire. Pour le maîtriser, il faut s’attaquer davantage aux problèmes de l’énergie, ce qui impose de développer en permanence la négociation et les partenariats entre les Etats, les entreprises et les collectivités locales dans une dynamique qui implique chaque citoyen.

 

Sauvegarder le climat en Méditerranée, c’est laisser toute sa place à l’imagination, c’est renforcer la formation et les partenariats, c’est attirer les talents sur les questions environnementales, c’est faire en sorte que l’argent disponible pour les grandes infrastructures puisse aussi profiter aux petits projets… C’est promouvoir en permanence une approche localisée, multi-acteur et innovante.

 

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Consulter : Intervention de Son Excellence Ismail Haki Musa

Consulter : Intervention de Denis Simonneau

Consulter : Intervention d’Abderrahmane Mebtoul

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