Bien que, dans les Évangiles, le Christ ne parle jamais d’Ève ni d’un péché originel, la femme est souvent considérée, dans les milieux chrétiens occidentaux, comme la démone, la tentatrice, la coupable majeure de la déchéance de l’homme. Cette tendance est renforcée par l’iconographie ; dans une des nombreuses époques de pudibonderie où le clergé fustige la sexualité, représenter Ève à côté de son pommier n’est-il pas le meilleur moyen de peindre une femme nue et désirable… en étant subventionné par l’église ? Ce constat invite à réfléchir sur le thème Jésus et les femmes.

 

L’héritage de l’Ancien Testament

 

Dans l’Ancien Testament, Ève apparaît comme responsable de la chute. L’Ecclésiaste l’exprime clairement : « L’origine de l’erreur est la femme et nous mourrons tous par sa faute » (Si 25, 24). La misogynie est inscrite dans la Bible et la tradition ne cesse de l’aggraver. Pourtant, le premier récit de la création (sans doute moins influencé que le second par la victoire du patriarcat) explique : « Dieu créa l’humanité à son image, mâle et femelle il les créa » (Gn 1, 27). L’humanité est donc double et Dieu contient l’image des deux sexes.

 

Dans le second récit, Dieu déclare : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui » (Gn 2, 18) ; la femme est donc présentée a priori comme une servante. Puis Ève succombe à l’action tentatrice du serpent. Cependant, le message le plus important de ce second récit réside très vraisemblablement dans la symbolique de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 17). Il est étonnant qu’elle n’ait été transmise par la tradition catholique que comme un interdit quelque peu arbitraire. Pourtant, ce récit nous alerte sur les risques que prend l’être humain en se donnant le droit de décider ce qui est bon et ce qui est mauvais. Si chacun peut, autant qu’il le souhaite, critiquer et juger autrui, il va argumenter pour justifier ses critiques et utiliser les moyens dont il dispose pour imposer ses jugements. Mais, simultanément, chacun sait que ceux qui l’entourent peuvent le critiquer et le juger ; il va donc argumenter contre les critiques qu’il subit ou qu’il prévoit, et utiliser les moyens dont il dispose pour se défendre des agressions réelles ou redoutées, voire pour préparer sa vengeance.

 

Chacun devient à la fois bourreau et victime. Dans chacune de ces postures, il développe des mécanismes qui pervertissent la parole, ce merveilleux instrument que Dieu a donné à l’être humain pour partager son amour. Il est alors inéluctable que les moyens d’attaque ou de défense mis en œuvre fassent largement appel à la violence. Il s’est agi surtout, pendant de nombreux millénaires, d’une violence physique, domaine dans lequel l’homme l’emporte incontestablement sur le sexe faible. Ceci explique que le statut de la femme soit devenu déplorable dans la quasi-totalité des sociétés. Le récit de la Genèse n’occulte pas ce risque ; ainsi Dieu dit à la femme : « Le désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi » (Gn 3, 16).

 

Aujourd’hui, le droit qu’on se donne de juger, la peur qu’on ressent face au jugement d’autrui et la perversion de la parole qui en résulte se retrouvent dans tous les domaines, par exemple dans celui de la politique que les média relaient allègrement. On peut en observer les conséquences dramatiques : l’animosité alors qu’il faudrait aimer, l’intolérance alors qu’il faudrait dialoguer, l’affrontement alors qu’il faudrait construire ensemble.

 

Revenons plus spécifiquement à l’image de la femme. Dans les religions du livre, les règles menstruelles, la période de gestation et l’accouchement, spécifiques du sexe féminin, sont impurs et viennent de la malédiction ayant frappé Ève :

 

  • La loi juive exclut la femme pendant ses règles. Plus tard, Jérôme déclarera : « Quand un homme a des rapports avec sa femme pendant cette période, il lui naît des enfants lépreux ou hydrocéphales. »

 

  • Les femmes en couches ne sont pas mieux traitées ; Luther s’insurge contre le fait que les femmes mortes en couche ne puissent pas être enterrées dans la partie commune des cimetières.

 

  • Les accouchées sont impures dans le judaïsme ; ainsi Marie se rend-elle à Jérusalem pour faire une offrande purificatrice quarante jours après la naissance de Jésus. Dans le christianisme, le synode de Trèves parle d’une nécessaire « réconciliation avec l’église » après l’accouchement, donnant naissance à une cérémonie des relevailles dont on trouve des traces dans la tradition catholique jusque dans les années 1960.

 

Jésus entouré de nombreuses femmes

 

Mais les évangélistes, notamment Luc, soulignent que, parmi les personnes qui suivent Jésus depuis la Galilée, il y a « des femmes qu’il avait délivrées d’esprit mauvais et guéri de leurs maladies : Marie, appelé Madeleine (qui avait été libérée de sept démons), Jeanne, femme de Kouza, l’intendant d’Hérode, Suzanne et beaucoup d’autres qui les aidaient de leurs ressources » (Lc 8, 2). De fait, plusieurs femmes remarquables sont proches de Jésus et certaines l’appuient, puis l’accompagnent, jusque dans les moments les plus atroces de sa passion. Souvent, les femmes comprennent mieux que les apôtres ce que Jésus veut dire ; aucune de celles qu’il rencontre ne le renie ni ne l’abandonne. Nous connaissons Marthe et Marie, sœurs de Lazare, la Samaritaine, Marie, mère de Jacques… Mais, indépendamment de ces personnalités, les Évangiles portent témoignage de la foi humble et insistante des femmes.

 

Il est clair que Jésus goûte la compagnie et la conversation des femmes et qu’il leur parle d’égal à égal. Il attend leurs réponses et en tient compte. Il leur donne une identité personnelle. Pour véritablement mesurer l’importance et le caractère paradoxal de cette proximité, il faut se replacer dans un contexte où le statut de la femme est déplorable :

 

  • La religion ne lui laisse qu’une place d’arrière-plan.

 

  • De nombreuses règles de pureté la frappent et limitent les contacts que les hommes peuvent avoir avec elles.

 

  • Le rôle d’une bonne épouse, c’est de donner à son mari une nombreuse postérité, de s’occuper du ménage, de chercher de l’eau, de faire les courses, de préparer les repas, de laver et faire sécher le linge, de s’occuper des enfants.

 

  • Le choix d’une épouse résulte d’un accord entre parents.

 

  • Lorsque la future épouse est enceinte, elle doit apporter la preuve que son futur époux est le père ou se soumettre à l’épreuve des eaux amères ; il s’agit d’absorber une infâme mixture sans vomir. Si elle vomit, elle peut être lapidée.

 

  • Lorsqu’une jeune épouse n’est pas trouvée vierge lors de sa première nuit de noce, elle peut être lapidée devant la maison paternelle.

 

  • La femme juive doit être fidèle à son époux, mais l’époux peut répudier sa femme pour une cause jugée honteuse, telle que la stérilité après dix ans de mariage ou l’incapacité d’élever ses enfants dans la loi juive…

 

  • Une femme indépendante ne peut pas avoir une vie digne. Les veuves sans protecteur sont vouées à l’extrême pauvreté ; les épouses répudiées sont réduites à la domesticité ou à la prostitution.

 

Les attitudes et les messages de Jésus envers les femmes

 

Les relations de Jésus avec les femmes sont empreintes de la plus profonde liberté vis-à-vis des normes sociales en vigueur. Tout au long des Évangiles, il témoigne envers elles d’un grand respect que les apôtres eux-mêmes ne comprennent pas et dont ils ne manquent pas de s’étonner ; les quatre évangélistes le disent honnêtement. C’est Jésus qui engage la conversation ; c’est lui qui annonce la guérison, le pardon, la paix… Son attitude semble promouvoir la libération des femmes par rapport aux codes culturels de son époque.

 

  • Jésus ne mentionne jamais les règles de pureté rituelle qui frappent les femmes.

 

  • Un jour, une femme impure (car affligé de pertes de sang depuis plusieurs années) touche le bas de son manteau. Jésus, loin de s’insurger, la délivre (en la guérissant) de l’isolement social dans lequel sa maladie l’avait plongée (Lc 8, 23-48).

 

  • Parmi les femmes qui émeuvent Jésus, on notera la Cananéenne qui le supplie de guérir son enfant malade (Mt, 15, 24-27). D’abord il la repousse en disant : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël », puis : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens ». Mais il se laisse convaincre par l’insistance de cette femme et par l’extraordinaire brio de sa réplique : « Justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ».

 

  • L’Évangile de Luc nous transporte dans la maison de Marthe et Marie, sœurs de Lazare, à Béthanie. Marthe s’agite et cuisine comme une bonne maîtresse de maison, tandis que Marie demeure au pied de Jésus, qu’elle écoute avec une affectueuse attention. Marthe en fait le reproche à Jésus : « Cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider ! » Mais Jésus répond : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 40-42). La femme n’est pas cantonnée dans la cuisine ; elle a droit à la réflexion et à l’étude.

 

  • Après la résurrection de Lazare, Marthe proclame magnifiquement sa foi : « Tu es le Messie… le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (Jn 11, 27). Quant à Marie, elle renverse du parfum sur les pieds de Jésus, pratiquant l’onction qui se fait en principe sur le corps des défunts. On peut donner de cet acte une belle interprétation : Marie suggère qu’on n’aura pas à pratiquer l’onction sur le corps de Jésus mort ; elle annonce implicitement sa résurrection.

 

  • Répondant à des pharisiens qui évoquent la loi de Moïse prescrivant la remise d’un acte de divorce avant la séparation, Jésus affirme : « C’est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes… Or je vous le dis : si quelqu’un renvoie sa femme (sauf en cas d’union illégitime) pour en épouser une autre, il est adultère » (Mt 19, 8-9). Ceci entraîne d’ailleurs un commentaire intéressant de Matthieu : « Si telle est la condition de l’homme envers la femme, il n’est pas avantageux de se marier » (Mt 19, 10).

 

En plus des figures éminentes précédemment évoquées, de nombreuses femmes traversent l’Évangile, réelles ou fictives, de tous âges et de toutes situations, épouses, célibataires ou veuves, mères comblées ou désolées, femme qui accouche, femme qui moud son blé ou pétrit son pain, femme qui balaie sa maison, femme qui bavarde avec ses voisines… Et, parmi les femmes qui s’approchent de Jésus, certaines ne sont pas dans une posture convenable.

 

  • C’est le cas d’une prostituée notoire qui, lors d’un banquet chez Simon, saisit les pieds de Jésus, les baigne avec ses larmes, les essuie avec ses cheveux et y répand un parfum très coûteux. Face au regard réprobateur du maître de maison et de ses invités, Jésus déclare : « Si ses nombreux péchés sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour (Lc 7, 47). » Ainsi, Jésus souligne simultanément la suprême valeur de l’amour et l’immense capacité des femmes à aimer.

 

  • On peut évidemment évoquer la scène de la femme prise en flagrant délit d’adultère et dont les accusateurs demandent à Jésus si elle doit être lapidée, conformément à la loi de Moïse. Avec beaucoup d’humour, Jésus propose que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. Tous les hommes se retirent et Jésus relève la femme en disant : « Moi non plus, je ne te condamne pas » (Jn 8, 11).

 

On peut s’interroger sur le fait que Jésus n’appelle aucune femme parmi les douze apôtres. L’explication la plus vraisemblable est liée au statut de la femme juive d’alors. Celle-ci ne peut pas prêcher en public, et encore moins dans les synagogues où il est exclu qu’elle se fasse remarquer. Comment pourrait-elle, dès lors, porter un message public aussi complexe et dérangeant que celui du Christ ? Mais, à cet argument d’efficacité, ne s’ajouterait-il pas une considération de galanterie ? Jésus connaît le sort qui sera réservé à ses apôtres et peut-être se refuse-t-il à entraîner directement une femme au martyre. Et une hypothèse du même ordre pourrait expliquer le célibat de Jésus, alors qu’il est inconcevable qu’un juif pieux ne se marie pas ; un proverbe alors très répandu affirme d’ailleurs : ce que Dieu déteste le plus, c’est un homme qui n’a pas de femme !

 

Ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous sépare

 

Quand, dialoguant avec Jésus, la Samaritaine aborde les relations avec les juifs, elle évoque d’abord ce qui oppose : « Comment toi, qui es juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? » (Jn 4, 9). Deux antagonismes apparaissent dans ce questionnement : homme/femme, juif/samaritain. Jésus ne poursuit pas sur le thème de la division, mais il oriente la conversation sur un autre sujet, débouchant sur la symbolique et le partage de l’eau vive. Pourtant, dès que la Samaritaine réalise que Jésus est un prophète, elle revient sur un autre sujet de division, important lui aussi : la localisation des différents lieux de culte (Samarie/Judée) : « Alors, explique-moi : nos pères ont adoré Dieu sur la montagne qui est là et vous, les juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer Dieu est à Jérusalem » (Jn 4, 20). Là aussi, Jésus dépasse la division : « Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer » (Jn 4, 24). Dans les différentes parties de ce texte de Jean, Jésus propose un rassemblement par l’esprit là où les races, les religions, les traditions, les sexes, les territoires tendent à nous diviser.

 

A la fin de ce récit, les disciples de Jésus, qui s’étaient éloignés, reviennent ; ils sont « surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit Que demandes-tu ? ou Pourquoi parles-tu avec elle ? » (Jn 4, 27). Ce passage est révélateur de l’attitude méfiante et dubitative des disciples lorsque Jésus se conduit de manière singulière par rapport aux usages de son temps, notamment en dialoguant avec une femme…

 

Le comportement de la Samaritaine fait écho à une attitude très répandue chez l’être humain : voir ce qui nous divise plutôt que ce qui nous unit. On peut faire le lien avec le récit de Gn 3, sur la consommation du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le premier objectif du serpent, c’est de diviser ; division entre l’être humain et Dieu, division entre Adam et Ève (Adam accusant Ève).

 

La propension à donner priorité à ce qui nous divise se retrouve particulièrement dans le domaine religieux, d’autant plus que chaque religion est éclatée entre plusieurs courants : catholique / orthodoxe / protestant pour le christianisme, sunnite / chiite pour l’Islam, grand véhicule / petit véhicule pour le bouddhisme, sadducéen / pharisien pour les juifs au temps de Jésus ; chacun de ces courants est lui-même divisé en de multiples sous-courants etc. Bien entendu, chacun milite pour le rétablissement d’une unité religieuse autour d’une vraie religion dont il est persuadé que ce ne peut être que la sienne. Dans cette démarche, on affiche d’abord les différences, pour faire ressortir les imperfections des autres (et cette démarche déchaîne parfois la violence). Chacun, en l’occurrence, mange les fruits de l’arbre funeste. Le passage de l’Évangile de Jean consacré à la Samaritaine montre la voie que Jésus propose : il est inutile de perdre son temps sur les raisons de nos divisions, mieux vaut aborder ce qui peut nous rassembler.

 

La place de la femme après la résurrection

 

Les Évangiles nous montrent qu’après la mort de Jésus les hommes se cachent ; mais, chez les femmes, la reconnaissance et l’amour sont plus forts que la peur et la mort. Ce sont des femmes, dont certaines suivent Jésus depuis la Galilée, qui sont présentes au pied de la croix. Un événement, parmi ceux qui accompagnent la résurrection, doit nous interpeler : les premiers témoins de la résurrection sont des femmes, parmi lesquelles Marie-Madeleine, Jeanne, Marie (mère de Jacques), Salomé… ; deux anges, près du tombeau vide, leur font cette annonce stupéfiante : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il est ressuscité » (Lc 24, 7). Ce sont des femmes qui sont chargées de porter cette bonne nouvelle qui deviendra le roc de la foi chrétienne. Dieu ne nous invite-t-il pas par là à changer de paradigme et à donner enfin à la femme la place qui lui revient dans nos sociétés ? Cette mutation n’est pas évidente, y compris dans l’entourage direct du Sauveur. En effet, les femmes courent annoncer la résurrection aux disciples, mais « ces propos leur semblèrent délirants, et ils ne les croyaient pas » (Lc 24, 11). C’est seulement au moment où Jésus apparaît à des hommes que la chose devient sérieuse : « C’est vrai ! Le Seigneur est ressuscité » (Lc 24, 34) !

 

A la lecture des Actes, on sent que les apôtres prennent en main le christianisme à leur manière d’homme. Ils ont du mal à saisir que le royaume des cieux ne se construit pas comme un temple ou une tour, mais qu’il grandit comme un arbre, comme un « grain de sénevé ». Paul est un monstre de misogynie. C’est difficile à comprendre de la part de l’auteur de l’hymne à l’amour (1Cor 13, 1-8) et certains exégètes considèrent que de nombreux passages lui sont attribués à tort ; mais la tradition catholique ne les a pas rejetés pour autant. Donnons-en quelques exemples :

 

  • « II est bon pour l’homme de ne point toucher la femme… Que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas… Celui qui épouse sa fiancée fait bien, et celui qui ne l’épouse pas fera encore mieux » (1Cor 7).

 

  • « L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu ; tandis que la femme est la gloire de l’homme. En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme été tirée de l’homme ; et l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme » (1Cor, 11, 7-11)… Pourtant, si l’homme a été créé par un Dieu-potier, la femme l’a été par un Dieu-chirurgien, ce qui n’est pas mal non plus !

 

  • « Il n’est pas convenable qu’une femme parle dans les assemblées » (1Cor 14, 35).

 

  • « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur, car le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l’église qui est son corps » (Ep 5, 22). Est-ce à dire que l’homme doit être un Dieu pour la femme ?

 

La trahison des théologiens

 

Les Pères de l’église et, plus généralement, les auteurs ecclésiastiques ont amplement commenté le second récit de la création, occultant le premier. Ils sont passés à l’idée de corps second et à celle de corps raté, voire monstrueux ou satanique. C’est, vis-à-vis de l’enseignement de Jésus, une véritable trahison. Donnons-en quelques exemples :

 

  • Tertullien s’adresse ainsi à Ève et à la femme : « C’est toi la porte du diable… ; c’est toi qui as circonvenu celui auquel le diable n’a pas pu s’attaquer ; c’est toi qui es venue si aisément à bout de l’homme, l’image de Dieu. C’est ton salaire, la mort, qui a valu la mort même du fils de Dieu. » Il affirme par ailleurs : « La toilette féminine présente un double aspect : la parure… et les soins de beauté [qu’il] faudrait appeler leur souillure. Nous inculpons l’une d’orgueil, les autres de luxure. »

 

  • Selon Jean-Chrysostome, la femme est un danger pour l’homme : « Et combien de fois ne souffrons-nous pas mille maux du simple fait de voir une femme… ; et pour le prix du bref plaisir d’un regard, nous endurons une sorte de tourment prolongé et continuel… La beauté d’une femme est le plus grand piège. »

 

  • Pour Thomas d’Aquin, la femme correspond « au second dessein de la nature, de même que la putréfaction, la difformité et la décrépitude. » Il affirme que « la femme est créée pour aider l’homme, mais seulement en vue de la procréation, car, pour tout autre travail, l’homme trouverait chez un autre homme une aide plus efficace ». Ou encore que « rien ne fait chuter l’esprit de l’homme de son élévation autant que les caresses de la femme et le contact physique sans lequel il ne peut posséder son épouse. »

 

  • Albert le Grand déclare : « La femme est un homme raté ; par rapport à l’homme, elle ne possède qu’une nature défectueuse et imparfaite… Aussi doit-on se garder de chaque femme comme d’un serpent venimeux ou du diable cornu… Son sentiment pousse la femme vers ce qui est mauvais, [alors que la] raison entraîne l’homme vers ce qui est bon. »

 

  • Pour Augustin, le péché originel a été l’acte de chair et il se transmet de génération en génération par la sexualité. La femme est la tentatrice, l’agent du péché : « Sous quelques traits que tu me la représentes, fût-elle comblée de tous les dons, il n’est rien que je sois aussi résolu d’éviter que le commerce d’une femme. Car il n’y a rien… qui abatte davantage l’essor de l’esprit que les caresses d’une femme et cette union des corps qui est l’essence même du mariage. C’est pourquoi, si c’est un des devoirs du sage de chercher à avoir des enfants…, celui qui s’unit à une femme dans ce seul but me paraît plus digne d’être admiré que d’être imité ; car il y a plus de danger dans cette tentative que de bonheur à y réussir. » L’Occident sera très marqué par la misogynie d’Augustin.

 

  • En 1497, dans Le Marteau des sorcières, deux dominicains inquisiteurs, Heinrich Krämer (Institoris) et Jacques Sprenger, affirment que, par sa faiblesse naturelle, la femme est encline à se vouer aux démons et aux pratiques de sorcellerie. Bénéficiant de l’essor de l’imprimerie, cet ancêtre du livre de poche est réédité 34 fois. C’est un véritable guide de la chasse aux sorcières, donnant des conseils précis pour repérer sur elles les marques laissées par leurs pactes avec le diable et pour pratiquer des tortures physiques et surtout psychologiques. C’est l’un des fondements de la psychose collective dans laquelle la justice religieuse et les tribunaux civils ouvrent la porte à de nouvelles formes de persécution et envoient des milliers de femmes sur les bûchers.

 

Pour les religions du Livre, la femme n’est qu’un vase passif dans lequel l’homme actif répand sa semence. Les découvertes scientifiques ne parviendront pas à changer cette représentation : la femme donne à l’embryon sa chair, mais l’homme lui confère l’esprit ! Ainsi, la femme se voit même privée de son rôle glorieux dans la reproduction.

 

Il faut cependant reconnaître un grand mérite au christianisme : il apporta une certaine dignité aux femmes modestes : l’accès aux sacrements, le principe de monogamie etc. De plus, malgré sa misogynie, l’Eglise n’a jamais remis en cause (même si elle l’a occulté) le fait qu’aux yeux du Christ les femmes étaient considérées comme les égales des hommes.

 

Et dans l’époque contemporaine ?

 

Au XIXème siècle, refoulée de la sphère politique, l’église catholique s’attache à renforcer son emprise sur la sphère privée ; la cellule familiale, qui se centre alors sur le couple et sa progéniture, devient son objectif prioritaire. Elle construit un idéal inspiré par sa propre vision de la Sainte-Famille, associant la soumission au Dieu Père (avec la figure du pater familias), l’absolu du dévouement maternel et la préservation parfaite de la pureté. Le contrôle de la sexualité des fidèles devient une obsession et (les pénitentes étant beaucoup plus nombreuses que les pénitents) la confession donne aux prêtres une emprise directe sur le corps des femmes.

 

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la sexualité du prêtre est exclusivement envisagée sous l’angle de la tentation qu’un bon prêtre parvient à éviter grâce à la prière et à la mortification. Des consignes de prudence sont transmises concernant le rapport avec les femmes mais, pour le reste, le silence règne. L’ouverture faite, non sans réticence, à partir des années 1960, par le biais de la psychologie, reste très modeste.

 

Le rejet de la sexualité demeure assez systématique ; c’est vraisemblablement le véritable responsable des actes de pédophilie qui salissent l’église. En effet, le rôle de directeur de conscience et, a fortiori, son autorité dans la solitude de la confession peuvent conduire des enfants à adopter une attitude charmeuse ou soumise, parfois à la limite de l’ambiguïté ; un prêtre qui a des tendances pédophiles risque alors de leur donner libre cours. Or il y a un seul moyen d’éviter un danger, c’est d’en parler franchement et d’alerter ceux qui y sont exposés ; on ne peut pas éviter la pédophilie sans parler de la sexualité et de ses dérèglements. Les programmes des séminaires et la formation permanente du clergé accordent-ils à ce sujet la place et la transparence qui seraient nécessaires ?

 

En conclusion

 

Face au scandale de la place et du rôle de la femme dans la société, les Évangiles nous ont transmis un témoignage et un message parfaitement clairs :

 

  • D’une part, Jésus goûte la compagnie et la conversation des femmes. Dans les relations qu’il noue avec elles, il n’hésite pas à transgresser les normes sociales et les codes culturels de son époque, au risque de choquer ses plus proches disciples. C’est un précurseur de la libération de la femme.

 

  • D’autre part, les premiers témoins de la résurrection, qui sont chargés de porter la bonne nouvelle qui fondera le christianisme, sont des femmes. Dieu ne nous invite-t-il pas ainsi à changer de paradigme et à donner à la femme la place qui lui revient dans la société.

 

Malheureusement, les responsables de l’église catholique ont refusé de relayer ce message fondamental. Au long des siècles, ils ont confirmé l’ostracisme qui frappait les femmes, leur interdisant l’accès à la prêtrise. Ils ont maintenu la présomption d’impureté qui les frappait ; c’est sans doute un des éléments qui ont conduit à l’obligation de célibat pour les prêtres et à la dévalorisation systématique de la sexualité. Augustin affirme : « La totale abstinence est plus facile que la parfaite modération. »

 

Mais l’évolution sociétale qui s’amorce depuis de nombreuses décades donnera à la femme une position (au moins) équivalente à celle de l’homme. Ce bouleversement est rendu possible par le fait que la force physique (qui est le domaine réservé de l’homme) n’est plus l’élément de domination prépondérant. Certains pourront considérer que le changement est trop lent, mais rien ne l’arrêtera. En s’obstinant dans sa misogynie, l’église catholique renforce et justifie son image de ringardise et elle s’enfonce dans un processus suicidaire dont il lui sera de moins en moins facile de sortir.

 

Alors, vers quel monde allons-nous ? La promotion des femmes conduira-t-elle à développer fortement d’autres formes de violence que la violence physique ou, au contraire, à réorienter la parole vers les valeurs de solidarité, de fraternité et d’amour ? Ce sont les femmes qui ont la clé de l’avenir. Mais on peut craindre que, du fait de son image misogyne et ringarde, l’église catholique se soit mise à l’écart de cet immense chantier.

 

Claude LIÉVENS

 

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