Préambule : J’ai eu l’honneur et l’immense plaisir que mon article sur Le positionnement international de l’Iran soit publié dans le n° 196 de Passages. Le même numéro a diffusé un entretien avec Son Excellence Saad Mohammed Alarify, ambassadeur de l’Arabie saoudite auprès de l’Union européenne (et ancien ambassadeur au Yémen). J’ai toujours apprécié que cette revue s’ouvre à des points de vue très différents sur les sujets essentiels de notre société. Cependant, les propos de l’Ambassadeur font l’apologie d’agissements qui me semblent s’apparenter à des crimes de guerre. Le malaise que j’ai ressenti m’a conduit à actualiser et approfondir mes connaissances sur la guerre du Yémen et à répondre brièvement aux propos de Saad Mohammed Alarify. Tels sont respectivement les objets du présent article et de son annexe.

 

LA GUERRE DU YEMEN

 

Le Yémen est partagé entre des sunnites chafiites (60 à 75% de la population) et des chiites zaydites (25 à 40%). Il est entraîné depuis très longtemps dans une spirale d’agitations incessantes. L’actuelle République du Yémen naît en 1990 de la réunion :

  • du  Yémen du Sud, ancienne colonie britannique, devenu en 1967 la République démocratique et populaire du Yémen nettement orientée vers l’Union soviétique ;
  • du­­­ Yémen du Nord, devenu la République arabe du Yémen après l’abolition de la monarchie en 1962 et ravagé, jusqu’en 1970, par une guerre civile dans laquelle les armées de Nasser s’étaient livrées à une épuisante intervention.

L’unification du Yémen permet de mettre fin à l’aide apportée par le gouvernement sud-yéménite aux guérillas marxistes du Yémen du Nord, marquant ainsi la fin de la guerre froide dans le monde arabe. Mais, dès sa première année d’existence, le nouvel état fait l’expérience du totalitarisme américain. Lors de la première guerre du Golfe et sans pour autant valider l’annexion du Koweït, il refuse de s’engager dans la coalition contre l’Irak, avec lequel il partage une certaine proximité religieuse. Cette position lui vaut les représailles américaines ; sa monnaie est attaquée et subit une forte dévaluation. L’Arabie saoudite suit son allié américain et expulse de son territoire les très nombreux travailleurs yéménites, privant de ressources des millions de personnes.

 

Dans le Yémen unifié, les relations se détériorent rapidement entre marxistes et unionistes, et la guerre civile éclate en mai 1994 ; les dirigeants issus du Sud, après avoir été limogés du gouvernement, tentent de recréer une République démocratique couvrant l’ancien territoire du Sud sous l’autorité de l’ex-secrétaire général du Parti socialiste, Ali Salem al-Beidh. Ils reçoivent alors un certain soutien de l’Arabie saoudite, peut-être inquiète de la présence d’un Yémen unifié à ses frontières. La guerre se termine en juillet lorsque l’armée nord-yéménite reprend le contrôle de l’ensemble du pays. Malgré la brièveté de ce conflit, le bilan est lourd : on compte de 7 000 à 10 000 morts, les dirigeants sudistes et de milliers de combattants sont condamnés à l’exil.

 

La naissance de la rébellion houthiste

 

Mais la guerre civile qu’avait connue le Yémen du Nord a laissé des traces encore plus profondes. Les hauts-plateaux yéménites, notamment la province de Saada, avaient soutenu les royalistes. Après la défaite de ceux-ci, ils sont exclus des différentes politiques de développement économique et leurs habitants souffrent de l’irruption de courants religieux très rigoristes (salafisme et wahhabisme). Ils sont de plus en plus stigmatisés, malgré l’implication des zaydites au niveau du pouvoir central yéménite (le président Ali Abdallah Saleh étant lui-même de cette confession). Cette situation les conduit à revendiquer une plus grande autonomie. En janvier 2002, au cours d’une conférence, Hussein Badreddine al-Houthi, ancien député qui donnera son nom au mouvement de contestation et qui sera assassiné en 2004, incite ses compatriotes à combattre l’hégémonie américaine sur le monde arabe et musulman. Les autorités yéménites, engagées après le 11 septembre 2001 dans un partenariat de lutte anti-terroriste avec les États-Unis, récusent cette démarche et procèdent à des centaines d’arrestations.

 

Ainsi naissent l’insurrection des Houthis et la rébellion de la région de Saada, conduisant à des affrontements de plus en plus durs. En 2004, des combats près de la frontière avec l’Arabie saoudite font environ 400 morts. En avril 2005, les forces gouvernementales attaquent la position des rebelles dans les montagnes du nord-ouest du pays ; trois semaines de combats dans la province de Saada provoquent la mort d’environ 200 personnes. En novembre 2009, alors que les statistiques de l’ONU dénombrent déjà 150 000 déplacés, l’Arabie saoudite intervient militairement contre la rébellion.

 

La révolution yéménite de 2011

 

La révolution yéménite, qui s’inscrit dans le contexte du Printemps arabe, commence en 2011 et s’achèvera en 2012. Les manifestants réclament la démocratie, la fin de la corruption et de la mainmise du Congrès général du peuple, de meilleures conditions de vie et le départ du président Saleh ; celui-ci, de religion chiite, est au pouvoir depuis 32 ans (soit au Yémen du Nord, soit au Yémen unifié). Les manifestations massives se veulent pacifiques. Pour gagner du temps, le pouvoir promet des concessions, mais il procède à une répression violente (52 morts le 18 mars). Des personnalités importantes (diplomates, militaires, chefs de tribus, dignitaires religieux) rejoignent alors l’opposition, laquelle bénéficie de soutiens occidentaux, ainsi qu’en témoigne l’attribution du prix Nobel de la paix à Tawakkol Karman, organisatrice de plusieurs manifestations. Des combattants tribaux entrent en insurrection.

 

 Malgré certaines tentatives de médiation, les affrontements deviennent de plus en plus violents. Le palais présidentiel est bombardé le 2 juin 2011 et le président Saleh, blessé, va se faire soigner en Arabie saoudite. Après son retour, des élections anticipées sont organisées le 21 février 2012 ; elles confient à l’ancien vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi un mandat intérimaire de deux ans. L’un des objectifs affichés est de réduire l’influence d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), laquelle s’est renforcée pendant le conflit. Le départ de Saleh met fin à cette révolution ; toutefois, des manifestations se poursuivent pour refuser l’immunité de l’ancien président et conserver ainsi la possibilité de le traduire en justice.

 

Tempête décisive

 

Le président Hadi lance la rédaction d’un projet de constitution qui sera remis en janvier 2015 et qui prévoit l’instauration d’un État fédéral comprenant six régions. Le mouvement houthiste, qui aspire à créer deux régions, dont l’une serait dominée par une majorité chiite, conteste ce projet. Début 2015, les Houthis investissent la capitale et s’emparent du palais présidentiel avec le soutien d’une partie des forces loyalistes. Le président Hadi s’enfuit à Aden et le pays s’enfonce dans la guerre civile. Les rebelles houthistes poursuivent leurs attaques, s’ouvrant la voie vers Aden où est retranché le gouvernement légal. L’Arabie saoudite lance en mars une intervention militaire (Tempête décisive), à la tête d’une coalition de pays arabes : les membres du Conseil de coopération du Golfe [CCG] sauf Oman (c’est-à-dire les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweit et le Qatar), l’Égypte, le Soudan et le Maroc. Cette coalition reçoit le soutien des Etats-Unis, notamment en matière de renseignement et de logistique, et accessoirement de la Turquie, du Pakistan, du Sénégal, de la Mauritanie, de la Somalie et de Djibouti. L’Arabie saoudite affirme que cette coalition a été créée à l’initiative du président légitime du Yémen ; cette vision est contestable car le mandat intérimaire confié par le suffrage universel à l’ex-président Hadi avait expiré lorsqu’il a formulé cette demande. On peut d’ailleurs noter que celui-ci a établi sa résidence en Arabie saoudite fin mars 2015 et que, depuis, il n’a jamais réapparu en territoire yéménite.

 

Dans la nuit du 25 au 26 mars 2015, la coalition effectue des frappes aériennes sur plusieurs bases et aéroports (dont l’aéroport international de Sanaa), sur des camps militaires, sur la capitale et sur des objectifs politiques (dont le palais présidentiel alors tenu par les milices houthistes). Des raids permettent de détruire les défenses antiaériennes des rebelles, ainsi que la base d’Al-Daïlami, attenante à l’aéroport de Sanaa ; l’espace aérien yéménite est totalement mis sous contrôle. L’ambassadeur saoudien à Washington réaffirme que « l’opération vise à défendre le gouvernement légitime du Yémen et à empêcher le mouvement radical houthiste (soutenu par l’Iran) de prendre le contrôle du pays ». La chaîne Al-Arabiya précise que 150 000 militaires et cent avions saoudiens sont engagés dans l’opération. Puis la coalition affirme mener quotidiennement plus de 120 raids aériens, souvent nocturnes ; ceux-ci ciblent notamment la piste de l’aéroport de Sanaa (afin de couper toute possibilité de ravitaillement), des bases de missiles, des dépôts d’armes, des positions houthistes, des routes d’approvisionnement et des convois, des camps de déplacés et certains quartiers de Sanaa.

 

Parallèlement, la marine saoudienne prend le contrôle de plusieurs ports yéménites ; des navires de guerre égyptiens et saoudiens se positionnent dans le détroit de Bab-el-Mandeb qui sera repris aux rebelles houthistes le 1er octobre. En réponse, les rebelles bombardent des zones résidentielles et incendient des maisons, actions dont l’efficacité militaire est pratiquement négligeable. Le 21 avril 2015, la coalition arabe annonce la fin de l’opération Tempête décisive, à laquelle va succéder l’opération Restaurer l’espoir. L’Arabie saoudite octroie à l’ONU 274 millions de dollars pour financer les aides humanitaires au Yémen. On commence cependant à apprécier les conséquences potentielles du chaos ambiant ; ainsi, Al-Qaida a pu prendre le contrôle de Moukalla, cinquième ville du pays ; il y exercera le pouvoir pendant une année en s’alliant avec des tribus locales.

 

Restaurer l’espoir (!)

 

Poursuivons l’étude avec la situation maritime. Les Houthis ont gagné leurs premiers accès directs à la mer en capturant les ports de Hodeïda en octobre 2014 et de Chakra en mars 2015. Vient ensuite la bataille du port d’Aden, dans laquelle la rébellion connaît plusieurs échecs entre mars et novembre. D’autre part, l’arraisonnement de navires iraniens transportant des armes donne à penser que la rébellion est approvisionnée via les ports érythréens, notamment à proximité de l’aéroport international d’Assab. En avril 2016, les EAU s’implantent dans cette région ; ils créent à Assab une base aéronavale qui utilise la piste de l’aéroport et une darse à proximité immédiate. C’est là que, dans la nuit du 1er au 2 octobre 2016, la rébellion houthiste détruit l’ancien HSV-2 Swift, navire à grande vitesse de type catamaran perce-vagues de l’US Navy, qui avait été vendu aux EAU et qui servait vraisemblablement dans le cadre de l’intervention au Yémen. Cette attaque, utilisant un missile de croisière antinavires d’origine chinoise, le C-802 (de 120 à 200 km de portée) serait la quatrième du genre, Ansar Allah (branche politique des Houthis) ayant déclaré en avoir mené trois auparavant. Cette action témoigne d’une stratégie globale visant à dénier l’usage de la mer à l’adversaire ; elle montre aussi qu’à ce moment la coalition n’a pas la maîtrise des mers et qu’elle n’a pas instauré un blocus efficace.

 

Le 4 septembre 2015 paraît constituer une étape notable dans l’évolution du conflit. Un missile balistique sol-sol tiré contre une des bases de la coalition dans la province de Marib atteint un dépôt de munitions et provoque une énorme explosion qui fait soixante morts. En représailles, les avions de la coalition bombardent Sanaa. Les lourdes pertes qui en résultent semblent faire prendre conscience des limites des offensives aériennes et convaincre la coalition d’intensifier son action au sol. Les bombardements de villages et de villes ne cessent pas pour autant ; citons quelques exemples qui ont, plus ou moins, ému la communauté internationale :

 

  • Le 28 septembre 2015, un bombardement atteint une salle de mariage à Mokha, tuant 130 personnes, dont une forte proportion de femmes et d’enfants.

 

  • Le 8 octobre, un autre provoque 13 morts et 38 blessés parmi les personnes qui assistent à un mariage dans la ville rebelle de Sanban.

 

  • Le 13 août 2016, dix enfants (de 6 à 14 ans) sont tués et vingt-huit autres blessés dans le bombardement d’une école coranique à Haydan.

 

  • Le 15 août, une attaque aérienne contre un hôpital public d’Abs, soutenu par Médecins sans frontière, fait 19 morts et 24 blessés.

 

  • Le 8 octobre, une attaque aérienne sur Sanaa lors d’une cérémonie funéraire fait (selon le coordinateur humanitaire de l’ONU) plus de 140 morts et 525 blessés ; après ce massacre, les États-Unis annoncent un « examen immédiat » de leur soutien à la coalition, mais ils ne semblent pas donner suite à cette déclaration.

 

  • En janvier 2017, un rapport de l’ONU enquêtant sur dix frappes aériennes distinctes menées par l’Arabie saoudite au Yémen, conclut que beaucoup d’entre elles sont le résultat d’attaques délibérées sur des cibles pacifiques. Les experts impliqués considèrent que certaines de ces attaques peuvent constituer des crimes de guerre.

 

  • Le 25 décembre, un raid vise un marché populaire très fréquenté dans la province de Taëz (54 morts, dont huit enfants) ; un autre tue 14 personnes d’une même famille dans la province de Hodeïda.

 

  • Le 20 juillet 2018, un camp de déplacés dans la région de Mawza, près de Taëz, fait l’objet d’une frappe aérienne en l’absence de tout objectif militaire proche ; une vingtaine de civils y trouvent la mort ;

 

  • Le 2 août 2018, plusieurs raids aériens frappent le port de pêche et le marché aux poissons d’Hodeïda, faisant une vingtaine de morts ;

 

  • Le 9 août 2018, un autobus transportant des écoliers est bombardé sur le marché de Dahyan; on dénombre 51 morts, dont 40 enfants. Les responsables saoudiens ont le cynisme de présenter cette action comme légitime, affirmant que de nombreux enfants sont enrôlés dans les forces combattantes rebelles. Le Conseil de sécurité de l’ONU déclare, dès le lendemain, vouloir une enquête crédible sur ce raid ; en l’absence d’enquêteurs indépendants, on ne peut qu’être sceptique sur cette crédibilité.

 

Ajoutons que de nombreux civils, notamment des enfants, sont tués ou grièvement blessés par les sous-munitions non explosées de bombes utilisées par la coalition.

 

Pendant ce temps, la rébellion intensifie son action. D’une part, elle gagne en sympathie et en légitimité aux yeux d’une population qui est victime de dommages collatéraux et (trop souvent) d’agressions directes. D’autre part, les troupes de la coalition sont moins performantes dans les combats au sol que dans les raids aériens ; certaines rumeurs font même état de risques de désertion parmi ses mercenaires. Enfin, la rébellion commence à faire une large utilisation de missiles et de drones, ce qui lui permet de viser des positions adverses en profondeur du territoire saoudien. Dans ces conditions, ses incursions sur ce territoire deviennent fréquentes. Détaillons ces différents points :

 

Utilisation de missiles : À plusieurs reprises, les rebelles yéménites ont lancé des missiles de moyenne portée vers des cibles saoudiennes ; citons quelques cas marquants, au-delà du tir du 4 septembre 2015 déjà évoqué :

 

  • le 4 novembre 2017, tir d’un missile balistique en direction de Riyad ;

 

  • le 25 mars 2018, tir de sept missiles visant des aéroports et des cibles dans les villes de Ryad et Najran et dans les provinces d’Asir et Jizan,

 

  • le 4 avril, envoi de missiles contre des installations pétrolières du sud de l’Arabie saoudite, notamment des dépôts de carburant d’Aramco, quelques heures après qu’un pétrolier saoudien ait été légèrement touché en mer Rouge ;

 

  • le 6 mai, lancement d’un missile balistique de moyenne portée sur une position de la coalition dans le district de Mawza ;

 

  • le 9 mai, nouveau tir d’un missile balistique en direction de Riyad ;

 

  • les 12 et 14 mai, lancement de missiles Badr-1 dans la province de Jizan, le premier sur le camp militaire d’al-Darb, le second sur un centre de recherche d’Aramco ;

 

  • le 20 août, tir d’un missile Badr-1 en direction de la province saoudienne de Najran, ciblant un nouveau camp de la coalition.

 

En général, les missiles de moyenne portée lancés par la rébellion vers les villes saoudiennes, ont été interceptés ou se sont écrasés dans des zones non habitées.

 

Utilisation de drones : Elle devient de plus en plus fréquente ; citons trois cas d’attaques marquantes :

 

  • le 11 avril, contre l’aéroport d’Abha dans la province d’Asir et contre d’autres cibles situées sur le territoire saoudien ;

 

  • le 4 juillet, contre le siège de la coalition à Aden ;

 

  • le 7 juillet, contre des installations de télécommunication de la coalition sur la côte ouest du Yémen.

 

Incursions sur le territoire saoudien : Les incursions des troupes rebelles ont conduit à évacuer quelques villages. Début août 2018, ce sont des bases de la coalition qui ont été attaquées, notamment dans la province de Jizan ; la rébellion réussit à prendre le contrôle de plusieurs positions à l’est et au nord du mont al-Doud. Elle mène aussi des assauts importants aux environs de Najran.

 

Situation au sol en territoire yéménite : Elle évolue de manière très confuse :

 

  • Les combats sont particulièrement intenses dans les zones qui permettent de contrôler l’accès terrestre à la ville et au port de Hodeïda. C’est notamment le cas autour de Sawiq et de Maghras. D’autre part, la coalition a subi début août 2018 un revers dans sa tentative d’occuper la région de Doureihmi au sud de Hodeïda.

 

  • La vaste offensive lancée par la coalition le 16 novembre 2017 pour reconquérir l’ensemble de la province de Taëz se heurte à une forte résistance des rebelles malgré la couverture aérienne dont bénéficient ses troupes. Les combats sont très violents, notamment autour de la localité portuaire de Dhoubab, pour le contrôle d’une région proche du détroit de Bab al-Mandeb.

 

  • La coalition semble avoir subi d’importants revers dans la région de Naham (à l’est de Sanaa) et dans les déserts frontaliers de Midi (sur la mer Rouge) et d’al-Ajasher (entre la province de Najran et le gouvernorat d’al-Jawf au Yémen).

 

Une opportunité pour les djihadistes

 

Le parti Al-Islah (Congrès yéménite pour la réforme), branche locale des Frères musulmans, avait joué un rôle central, politique et pacifique, au cours du printemps yéménite. Il pouvait susciter des sympathies, mais la coalition l’a vigoureusement combattu, entraînant deux conséquences. D’une part, il s’est avéré très difficile de mener simultanément le combat contre la rébellion houthiste et contre al-Islah ; cette stratégie peu clairvoyante explique en partie les difficultés que rencontre aujourd’hui la coalition. D’autre part, l’Arabie saoudite et les EAU ont renforcé des groupes salafistes concurrents d’Al-Islah en les finançant et en leur livrant des équipements civils et militaires ; or la frontière entre ces groupes et Al-Qaida est parfois poreuse… Dans ce contexte, l’effondrement des institutions yéménites bénéficie aux groupes islamistes armés.

 

Au-delà de la prise de contrôle de Moukalla, déjà évoquée, on peut y voir l’origine de certains actes terroristes qui ont frappé Aden, parmi lesquels on citera :

 

  • le 6 décembre 2015, un attentat à la voiture piégée revendiqué par Daech, tuant Jaafar Mohammed Saad, gouverneur d’Aden ;

 

  • le 9 décembre, la destruction par explosifs d’une église datant de l’époque britannique et, début 2016, l’incendie et le saccage de l’église de la Sainte-Famille ;

 

  • le 4 mars, un attentat contre un hospice tenu par des religieuses missionnaires de la charité ; seize personnes, dont quatre sœurs, sont tuées ;

 

  • le 25 mars, trois attentats suicides revendiqués par Daech faisant 27 morts ;

 

  • le 5 novembre 2017, un double attentat revendiqué par Daech contre le quartier général de la brigade criminelle, causant la mort de 35 personnes.

Si le conflit perdure, on peut craindre que le Yémen devienne une base de repli pour les djihadistes, qui y trouveront de nombreuses ressources, particulièrement des armes, pour exporter leur violence.

 

La pire crise humanitaire de la planète

 

Le 9 mai 2017, l’OMS annonce que cette guerre a permis le développement du choléra ; début novembre 2017, on dénombre déjà 2 200 décès et plus de 900 000 cas suspects. C’est l’un des aspects de l’effroyable crise humanitaire que subit le Yémen et qui est due essentiellement au blocus maritime, aérien et terrestre imposé par l’Arabie saoudite depuis mars 2015, en violation du droit international humanitaire. Ce blocus a considérablement restreint la livraison de vivres, de médicaments et de carburant à la population civile. Selon l’ONU, qui en réclame la levée, 22 millions de personnes ont un besoin d’aide humanitaire urgente (ce chiffre est confirmé par un rapport des services de renseignement militaire remis en avril 2018 aux élus du Congrès des États-Unis), sept millions sont au bord de la famine, un million sont malades du choléra et un enfant meurt de maladie toutes les dix minutes. C’est « la pire crise humanitaire de la planète ». Le directeur des opérations internationales de Médecins du monde évoque une « famine planifiée » susceptible de devenir un « crime de guerre ». On peut craindre que cette situation s’aggrave si la coalition prend le contrôle du port de Hodeïda par lequel  transitent 80 % des produits de première nécessité destinés au Yémen. Il est stupéfiant, dans ces conditions, que les agissements de l’Arabie saoudite soient soutenus par des Etats et des organisations qui prétendent respecter la personne humaine et défendre ses droits.

 

D’autre part, selon l’ONU, les combats et la crise humanitaire ont déjà provoqué le déplacement de plus de trois millions de Yéménites. Dans leur majorité, ces réfugiés ont regagné, à la campagne, les lieux dont étaient issues leurs familles ou des régions relativement stables. C’est ainsi que les réfugiés arrivent de toutes parts dans la ville de Marib qui est située à 120 km de Sanaa et dont la population est passée de 400.000 habitants à un peu plus de 3 millions, entraînant une situation jugée apocalyptique par une récente mission parlementaire française. Simultanément, on observe un épuisement des ressources en eaux souterraines, notamment autour de Sanaa et de Taëz, et le taux de natalité est très élevé. On ne peut donc exclure que, dans quelques années, de nombreux Yéménites traversent le golfe d’Aden et s’insèrent dans les réseaux migratoires qui tentent de traverser la Méditerranée et de gagner une Europe déjà incapable de gérer avec humanité la situation actuelle. On ne peut que regretter que les gouvernements européens s’intéressent si peu à la situation du Yémen et sous-traitent leur politique aux USA et à l’Arabie saoudite.

 

L’implication de l’Iran

 

L’implication du régime iranien dans les événements du Yémen devient de plus en plus importante et son soutien se renforce, via notamment la fourniture de différents types de missiles, d’armes légères et d’explosifs. Après le tir du 4 novembre 2017, l’Arabie saoudite a accusé Téhéran d’agression directe pour avoir fourni l’engin aux rebelles. L’inquiétude de Riyad grandit parce que le Hezbollah amènerait de nouveaux missiles de croisière ; de plus, Téhéran chercherait à produire par rétro-ingénierie des missiles de croisière KH-55SM (d’origine russe) et  à doter ses sous-marins de missiles de croisière d’attaque terrestre Kalibr-S.

 

L’Arabie saoudite, suivie par ses alliés, accuse l’Iran de développer une stratégie hégémonique. Cette accusation ne doit pas faire oublier que l’Iran n’a rien à voir dans l’origine et le financement du salafisme et du wahhabisme qui envahissent le monde musulman et l’incitent si souvent à la violence. Un autre reproche fait à l’Iran, c’est de s’ingérer dans les affaires des autres pays ; il est révélateur que ce reproche vienne des Etats-Unis ou de l’Arabie saoudite qui (avec quelques autres pays de la coalition) tentent d’envahir le territoire yéménite !

 

Certains observateurs dénoncent la tentative de constitution d’une ceinture chiite qui étranglerait le monde arabe. C’est peut-être excessif ; mais il est sûr que, si les Houthis l’emportaient, la puissance de l’Iran serait renforcée, notamment par son influence directe (Hormuz) et indirecte (Bab el-Mandeb) sur les deux détroits qui commandent le passage entre la Méditerranée et l’océan Indien, donc sur le cœur du système maritime mondial. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Donald Trump, Benyamin Netanyahou et Mohammed ben Salman s’acharnent à anéantir l’Iran. A Téhéran, les Gardiens de la révolution, qui dépendent du Guide suprême et qui disposent notamment des missiles et de la force al-Qods, cultivent le même niveau d’agressivité que ces va-t’en guerre. En revanche, Hassan Rohani, Président de la République réélu au suffrage universel dès le premier tour, a montré qu’il était un homme de paix et d’ouverture qui, par la négociation, s’attache à normaliser la position internationale de son pays et à mobiliser en ce sens l’immense potentiel d’évolution de la société iranienne.

 

Le maintien d’une politique fortement hostile à l’Iran, qui se traduit notamment par le reniement du JCPOA et la multiplication des sanctions, affaiblit Rohani, renforce les Gardiens de la Révolution, conduit inéluctablement la République islamique à développer ses capacités de nuisance et risque de mener le Moyen-Orient à un embrasement généralisé.

 

Pour conclure…

 

Quelle peut être l’attitude de l’Europe et particulièrement de la France face à cette crise ? Il convient d’abord – et on ne saurait trop insister sur ce point – d’éviter deux tentations qui ont fait tant de mal au cours des récentes décennies : 1) intervenir militairement et 2) donner des leçons avec arrogance. Nous devons nous consacrer à une action purement diplomatique, dont l’élaboration pourrait prendre en considération cinq points illustrés dans le présent article.

 

1) Le désastre humanitaire. Il est inévitable que les conflits armés entraînent des problèmes humanitaires, même si les responsables des pays belligérants sont attentifs à sauvegarder les populations civiles. Il faut donc être mesuré dans la condamnation des effets collatéraux des opérations militaires. Mais le cas du Yémen est particulier. D’une part, la coalition multiplie les raids aériens contre des populations civiles. D’autre part et surtout, l’Arabie saoudite impose depuis plus de trois ans, un blocus maritime, aérien et terrestre tel que 22 millions de yéménites ont un besoin d’aide humanitaire urgente et que sept millions sont au bord de la famine. Cette situation risque de s’aggraver si la coalition prend le contrôle du port de Hodeïda par lequel transitent 80 % des produits de première nécessité pour le Yémen. Il est stupéfiant que des pays qui prétendent respecter les droits de l’homme restent silencieux face à une telle infamie ou, plus encore, y participent activement, comme les Etats-Unis.

 

2) L’implication de l’Iran. On ne peut guère contester que l’Iran est impliqué dans la guerre du Yémen, mais a priori cette implication, liée à des convergences religieuses réelles, ne semble pas plus scandaleuse que celle des Etats-Unis ou d’autres pays membres de la coalition. Il faut garder à l’esprit que la situation intérieure de l’Iran, héritée d’un passé particulièrement tourmenté (dont l’Occident est largement responsable), est actuellement marquée par l’antagonisme entre le Président Hassan Rohani, homme de paix et d’ouverture qui n’aspire qu’à normaliser la position internationale de son pays, et les Gardiens de la Révolution qui disposent notamment des missiles et de la force al-Qods et qui cultivent l’agressivité vis-à-vis de l’étranger.

 

Le maintien d’une politique fortement hostile à l’Iran affaiblit Rohani, renforce les Gardiens de la Révolution et condamne le Moyen-Orient à une violence sans cesse accrue. Il est regrettable que les Etats-Unis refusent d’admettre cette évidence.

 

3) L’Europe concernée à long terme. Les dirigeants européens semblent s’intéresser peu à la crise yéménite. Pourtant, nous sommes concernés à un double point de vue :

 

  • D’une part, les attentats perpétués à Aden montrent que les groupes islamistes armés savent profiter de l’effondrement des institutions du Yémen. Si le conflit perdure, ce pays deviendra une base de repli pour les djihadistes, qui y trouveront des ressources notables, particulièrement en matière d’armement.

 

  • D’autre part, il se peut que de nombreux Yéménites traversent le golfe d’Aden et s’insèrent dans les réseaux migratoires qui tentent de traverser la Méditerranée et de gagner une Europe déjà incapable de gérer avec humanité les difficultés actuelles.

 

4) La légitimité du pouvoir yéménite. Abd Rabbo Mansour Hadi a été élu au suffrage universel à la Présidence de la République du Yémen pour un mandat intérimaire de deux ans qui s’est terminé le 21 février 2014. Il réside en Arabie saoudite depuis mars 2015. On peut donc douter de sa légitimité actuelle, surtout lorsqu’il s’agit de traiter d’un conflit qui oppose d’importantes forces populaires yéménites à une coalition internationale dirigée par l’Arabie saoudite.

 

5) Une médiation de l’ONU. Ce serait une chance à saisir car la poursuite des hostilités ne permettra pas de réduire les fractures qui divisent le peuple yéménite et ne fera qu’aggraver une situation humanitaire catastrophique. En juillet, les EAU s’y sont déclarés favorables. Martin Griffiths, émissaire de l’ONU pour le Yémen, a proposé d’entamer une session de consultations en septembre 2018 à Genève dans le but d’instaurer la confiance et de définir un plan spécifique vers un processus de paix. Vaste travail ! Mais c’est là que, peut-être, on pourrait restaurer l’espoir.

 

Claude Liévens

 

 

ANNEXE

 

La présente annexe répond très brièvement à quelques phrases significatives de l’entretien de Son Excellence Saad Mohammed Alarify avec Emile H. Malet, tel que publié dans le numéro 196 de Passages.

 

« L’Iran cherche à exporter sa révolution… »

 

Le régime politique iranien issu de la révolution conduite par l’ayatollah Khomeiny ne saurait être proposé en modèle. Mais, pour simplifier, il repose sur deux piliers : la prédominance du religieux (concrétisée par le rôle du Guide suprême) et la démocratie ; le Président de la République, les membres du Parlement et ceux de l’Assemblée des Experts (qui élit le Guide suprême) sont élus au suffrage universel direct.

 

  • Le premier pilier, que rejettent les démocraties occidentales, n’est pas spécifique de l’Iran dans cette région du mon D’ailleurs, l’exportation, vers les hauts-plateaux yéménites, de courants religieux très rigoristes d’origine saoudienne est une des causes des tensions qui ont conduit à la tragédie actuelle.

 

  • Quant au second pilier, on ne peut que souhaiter qu’il s’exporte davantqge

 

« Nous sommes convaincus de la nécessité de prendre toutes les mesures pour empêcher la prolifération des armes de destruction massive. »

 

Tel était l’objectif du JCPOA, accord sans doute imparfait, mais qui ouvrait une voie diplomatique et que l’Iran respectait. En sortant du JCPOA, les Etats-Unis ont abandonné la voie de la concertation pour privilégier leur totalitarisme et stimuler la haine.

 

 « … l’ingérence de l’Iran dans les affaires intérieures des pays de la région… »

 

Le summum de l’ingérence n’est-il pas plutôt le fait de l’Arabie saoudite qui suscite une coalition internationale pour envahir un pays voisin après avoir délibérément, par un blocus impitoyable, soumis sa population à la pire crise humanitaire actuelle.

 

« La coalition… a été créée en réponse à la demande du Yémen en vertu de l’article 51 de la Charte des Nations-Unis… »

 

Le Président Hadi avait été élu au suffrage universel pour un mandat intérimaire de deux ans qui s’est achevé le 21 février 2014, donc plus d’un an avant la création de la coalition. On peut donc mettre en doute la légitimité de sa demande. De plus, il réside en Arabie saoudite depuis mars 2015… N’est-il pas devenu aujourd’hui une marionnette qu’agitent les illusionnistes de la coalition pour justifier leurs exactions aux yeux de la communauté internationale ?

 

« [Les] milices Houthi… ne comptent que 50 000 personnes. »

 

Pour maîtriser 50 000 opposants, l’Arabie saoudite a créé un désastre tel que 28 millions de civils ont besoin d’une aide humanitaire urgente. S’agit-il d’un crime de guerre ou d’une absence totale de vision stratégique ?

 

« … les Iraniens sont présents au Yémen ; ils soutiennent les Houthis, leur fournissent des armes et des experts militaires. »

 

On pourrait dire de la même manière que les Américains sont présents au Yémen, qu’ils font partie de la coalition créée par l’Arabie saoudite, qu’ils lui fournissent des renseignements, des armes et des experts militaires. Il y a cependant une différence essentielle entre les deux pays. Les USA, en tant que première puissance mondiale, auraient la possibilité de lancer des actions diplomatiques de grande envergure pour progresser dans la résolution pacifique des conflits et promouvoir la paix. Mais l’Amérique de Donald Trump préfère exercer son totalitarisme, susciter les affrontements et développer la haine. Quel gâchis !

 

« La coalition dirigée par l’Arabie saoudite contribue de manière substantielle au plan d’intervention humanitaire des Nations-Unies au Yémen. »

 

Il y a effectivement une aide humanitaire qui est supervisée par les Nations-Unies et dont on peut raisonnablement penser qu’elle bénéficie à la partie la plus défavorisée du Yémen. C’est la voie qu’avait choisie l’Arabie saoudite pour verser  274 millions de dollars à la fin de l’opération Tempête décisive ; c’est aussi la voie par laquelle (selon Saad Mohammed Alarify) les pays de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite [ont] fait des donations à hauteur de 1,5 milliard de dollars. Evidemment, ce n’est pas négligeable, mais il faut relativiser : on peut par exemple rappeler que ce montant ne représente que 17 % de l’amende que les Etats-Unis, usant de l’extraterritorialité de leur législation, ont infligé à BNP-Paribas. Ce rapport illustre bien les véritables priorités des principaux acteurs de la crise.

 

Retour à la page Claude Liévens

 

Retour à la page Etudes