En débat à Passages

 

On ne peut pas dire que les Français ont peur : ils remplissent les terrasses des cafés et ils n’hésitent pas participer à des rassemblements massifs propices à la réalisation d’un attentat. Mais ils sont manipulés par l’utilisation qui est faite du principe de précaution pour éviter que les paranoïaques n’attaquent le pouvoir politique en lui reprochant de n’avoir pas prévenu de tel ou tel danger. Cette interprétation (qui est contestée) a un double inconvénient : multiplier les peurs et revendiquer l’élimination des activités donnant naissance à un risque.

 

La société digitale pousse les gens à la peur. D’une part, elle introduit des objets, comme l’iPhone, sur lesquels des personnes fragiles fixent leurs angoisses. D’autre part, la prise de risque est considérée comme un danger. Edmund Phelps, philosophe et prix Nobel d’économie, a écrit : Freud pousse davantage les gens à prendre des risques que les économistes. Nous sommes dans une société où les paroles ne poussent plus à faire ; les peurs occupent ce vide, devenant notre lot quotidien. Des discours collectifs prennent appui sur les dangers pour les légitimer, créant une inversion des normes sociales. Ainsi, une personne invitant des amis dans un restaurant en arrive à demander : Qu’est-ce que vous ne mangez pas ?

 

Si l’origine de la peur est la peur de l’origine, il n’est pas étonnant que les religions s’en soient emparées. Ainsi, le premier discours de Jean-Paul II appelait à ne pas avoir peur. Quand Moïse dit au peuple : N’ayez pas peur, c’est pour vous éprouver que Dieu est venu, il remplace toutes les peurs préexistantes par la peur de Dieu. On pourrait rapprocher de ce cheminement celui d’une jeune djihadiste qui, dans une interview citée par Ali Magoudi, déclarait : Avant de partir, j’étais dans une société où j’avais peur de tout. Quand je suis arrivée en Syrie, je n’avais plus peur de rien et surtout pas de mourir. Elle a peut-être remplacé toutes ses peurs par une seule : laisser insulter son Dieu sans réagir. Mais d’autres interprétations sont possibles ; on sait que l’acte de se soumettre entraîne la sécrétion d’endorphines du centre cérébral de la récompense permettant de se sentir mieux ; ou peut-être cette jeune djihadiste est-elle allée en Syrie poussée par un désir de mort qui existe chez les humains.

 

Nos sociétés occidentales refusent un discours religieux qui maîtriserait les peurs. Pour Jean-Jacques Moscovitz, la laïcité adresse ce message à la religion : tu n’es plus maître de la mort ; tu ne peux pas t’approprier mon origine, ma vie et ma mort. Les individus reprennent un peu d’indépendance, mais les peurs éparses prolifèrent, favorisées par la montée des discours qui les prescrivent. Ceux-ci, amplifiés par les réseaux sociaux, créent des paranoïas sans persécuteur repérable. D’où vient le régime sans gluten qui frappe 20 % de la population des États-Unis ? On peut évoquer les cinq céréales qui contiennent du gluten et que certains juifs vont chercher la veille de Pessa’h. S’il s’agit d’un retour subreptice du religieux, reconnaissons qu’il est plus contraignant que n’importe quelle kashrout.

 

Pour montrer qu’entre la peur et le danger de mort il y a la transgression, on fait souvent référence au jardin d’Éden ; quand Adam entend la voix de Dieu, il a peur. Mais trois interprétations différentes ont été données au cours du débat :

 

  • La scène se situe après qu’Adam ait croqué le fruit de l’arbre et avant qu’Eve et lui ne perdent l’éternité. La peur se déclencherait donc chez un individu parce qu’il craint de mourir et il craint de mourir parce qu’il n’a pas obéi à la loi.
  • Adam a peur parce qu’il se voit nu ; il n’est pas comme il pensait être. On peut alors évoquer Lacan selon lequel on n’a peur que de son inconscient.
  • Le dieu biblique n’a maudit ni Adam ni Ève ; il a maudit la terre et le serpent, montrant ainsi la difficulté de survivre. Il n’a pas interdit, mais plutôt conseillé, de toucher l’arbre de la connaissance, fût-ce au péril de sa vie, pour progresser en intelligence.

 

Les difficultés des rapports avec l’Islam ont été largement évoquées pendant le débat, notamment autour des termes blasphème et infidèle. La notion de blasphème rend difficile le respect de ce que l’autre considère comme sacré. Dans une société qui assure la liberté religieuse, chacun a le droit d’avoir un corpus qui, au regard du corpus de l’autre, est blasphématoire. Mais soulignons qu’il n’y a blasphème que si le fidèle d’une religion se met à insulter les fondements de sa propre religion.

 

La plupart des musulmans ont envie de vivre en harmonie avec les autres citoyens. Mais les textes fondateurs de leur religion appellent à un combat sans merci contre les infidèles. Cette contradiction est difficile à assumer ; il est donc normal qu’ils y répondent par le déni en affirmant qu’il n’y a pas de violence dans le Coran. L’adhésion de l’establishment à ce déni entraîne une peur de parler, donc une perte de liberté. Ainsi, Marielle David évoque les débats autour d’un projet de loi qui visait à interdire tout propos contre l’islam. Pourquoi n’avoir pas simplement cherché à interdire à toute religion d’attaquer violemment une autre religion ?

 

Chaque religion monothéiste prétend à l’universalisme et rêve de soumettre le monde à son Dieu. Dans la Bible (Nb 33), Dieu donne un territoire à une population, ce qui entraîne des conquêtes et des massacres. Comment les descendants imprégnés d’un tel héritage pourraient-ils ne pas s’en prévaloir pour justifier leurs propres exactions ? Toute injonction exclusivement fondée sur la spécificité de l’islam est donc marquée par l’injustice. Cependant, les musulmans radicaux, même s’ils ne sont animés que par l’amour de leur Dieu (et non par la haine), sont hantés par la crainte de ne pas répondre à l’appel au combat contre les infidèles. Interpelé par les risques correspondants, Daniel Sibony redoute que la vindicte antijuive et antichrétienne portée par les textes de l’Islam ne soit toujours transmise en France.

 

A première vue, Il peut paraître absurde de considérer que les juifs et les chrétiens sont des infidèles : comment être infidèle à l’Islam avant qu’il n’existe ? Mais, pour les musulmans, les gens du Livre ont reçu le message et ils doivent en suivre la voie normale : devenir musulmans. Les infidèles ne le font pas car ils ont occulté la vérité de ce message, alors que leurs ancêtres (Abraham, Moïse, Isaac…) sont musulmans dans le Coran. La laïcité doit garantir le libre exercice des religions, à charge pour chacune d’elles de ne pas propager de discours haineux ; c’est le meilleur moyen d’aider à dépasser les étiquettes de blasphémateur et d’infidèle.

 

La religion, c’est l’amour, l’amour qu’on reçoit, l’amour qu’on donne… mais le partage de l’amour ne doit pas se limiter à ceux qui pratiquent la même religion. Avant qu’un participant ne parvienne à formuler cette conclusion, les propos ont été parfois assez vifs. Quoi qu’il en soit, Emile Malet souligne que nous n’avons pas d’autre solution que d’utiliser et user notre logos pour lutter contre l’intolérance.

 

Claude Liévens

 

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