Cet article présente une synthèse du séminaire animé par Emile Malet, directeur de Passages, le lundi 18 février 2019. A ses côtés sont notamment intervenus Marielle David, psychanalyste, Marc Strauss, psychiatre, Ali Magoudi, psychanalyste, Emmanuel Brassat, philosophe, et Camille Villet, philosophe et psychanalyste.

 

LES GILETS JAUNES

 

 Qu’auraient dit Freud et Lacan ? Quelle vérité sur la crise actuelle ?

 

Nietzsche invitait à « fertiliser le passé pour produire l’avenir ». C’est dans cet esprit que nous abordons la question des Gilets Jaunes et que nous évoquons Freud et Lacan.

 

La naissance de ce mouvement ne peut pas être expliquée par une crise de la représentation des classes populaires car celle-ci est bien antérieure à Emmanuel Macron. La cause est à rechercher dans la montée d’un malaise au sein de la population française. Ce phénomène était déjà présent quand Nicolas Sarkozy avait instauré un débat sur l’identité ; dans plusieurs villes, le thème proposé avait été submergé par un torrent de récriminations. D’autre part, la crise actuelle révèle une dislocation morale et une dislocation du langage ; notre seule arme pour la combattre, c’est le logos.

 

L’apport des disciplines traditionnelles…

 

Emmanuel Brassat a montré qu’en dehors de la psychanalyse de nombreuses disciplines pouvaient aider à comprendre les problèmes politiques tels que ceux que nous vivons aujourd’hui.

 

  • La sociologie constate que la société est constituée de groupes dont les intérêts économiques et politiques sont divergents ; elle montre que les antagonismes explosent quand un partage insuffisant de la richesse, de la ressource et du travail ne permet plus à certains groupes sociaux de vivre dans la dignité.

 

  • La science politique met en évidence que toutes les formes de l’État ne sont pas équivalentes. On parle de la république, en oubliant qu’il y en a eu cinq dans notre histoire. La Vème République est née en 1958 dans le contexte de la guerre d’Algérie, alors que la société française était au bord de la guerre civile. Elle repose sur le mythe de l’homme providentiel dont l’autorité va sauver la société des antagonismes qui la menacent ; on peut la qualifier de bonapartiste. Elle entraîne des processus de participation à la décision et à la vie de l’État qui sont aujourd’hui contestés et certains juristes souhaitent sa remise en cause.

 

  • L’économie s’intéresse à la répartition des richesses et des ressources, qui concernent directement le pouvoir d’achat, la dépense et l’endettement de l’État, le fonctionnement des services publics… Elle apporte des éléments quantitatifs essentiels ; ainsi, en France, 80 % des gens vivent avec moins de 2 000 € par mois, 15 % entre 2000 € et 3500 € et 5% avec plus de 3500 €. L’échelle des salaires est de 1 à 27 et celle des revenus de 1 à 400 ; les patrons de nos 40 plus grandes entreprises gagnent en moyenne 4 M€ par an. 14 millions de personnes sont exclues de l’activité économique et de l’intégration sociale.

 

  • L’histoire sociale montre que les avancées issues du Front populaire et du Conseil national de la résistance (limitation de la durée du travail, congés payés, sécurité sociale, gratuité de la santé et de l’école…) nous ont permis de vivre depuis 1945 dans une certaine paix sociale. Mais ces avancées sont fortement remises en cause. L’hôpital illustre les désastres produits par les politiques néolibérales au nom d’objectifs de coût et de performance économique : destruction des services publics, privatisation de la santé, précarité sociale. La psychiatrie est particulièrement touchée car, difficile à évaluer, elle entre difficilement dans les schémas des gestionnaires. D’autre part, la désindustrialisation entraîne une configuration d’habitat et de travail qui isole les gens en brisant les solidarités, les quartiers et les syndicats. Aujourd’hui, l’existence-même de la fonction publique est remise en cause par la contractualisation. L’histoire politique montre que les politiques qui brisent les consensus et les solidarités peuvent susciter la violence.

 

  • Le philosophe cherche à définir ce qui est juste en politique. Il constate que les sociétés actuelles sont profondément inégalitaires ; la concentration de la richesse entre les mains de ceux qui bénéficient des ressources et des revenus du capital n’a jamais été aussi forte. Une personne talentueuse ne peut plus, par la seule force de son travail, s’extraire de conditions sociales difficiles.

 

  • Le juriste note que la modification du droit du travail (lois El Khomri et Pénicaud) va entraîner une grande précarité ; auparavant, 85 % des embauches en France étaient faites sous contrat à durée indéterminée ; maintenant, 85 % le sont à durée déterminée. La situation s’est inversée.

 

Un besoin d’amour

 

La psychanalyse peut-elle apporter quelque chose de plus ? Certains en doutent car des concepts tels que la dimension pulsionnelle, l’aveuglement de la foule ou le meurtre du père ouvrent des catégories psychologiques mais non des catégories politiques. Freud et Lacan se sont intéressés aux réalités sociales et politiques, mais ils ne se sont pas engagés personnellement. Freud a été particulièrement prudent ; il s’est opposé à ses amis de gauche qui attendaient de lui une prise de position ferme sur la révolution bolchévique ; il considérait que la violence et la mort s’étaient déployées dès le départ et qu’elles ne cesseraient jamais ; plus tard, il n’a pas beaucoup écrit sur le nazisme qu’il a pourtant vu monter pendant des années. Lacan a adopté une théorie du discours et du désir, auquel il prête un caractère subversif : un désir morbide peut marquer une rupture avec l’ordre social, c’est-à-dire avec l’État et la propriété.

 

Si on se réfère à Freud, la foule a un sentiment de toute-puissance et permet à l’individu qui y participe de faire disparaître la notion de l’impossible. Elle est soumise à la force des mots qui peuvent provoquer les plus formidables tempêtes et aussi les apaiser. Par sa puissance absolue et irresponsable, la foule peut se laisser entraîner à tous les forfaits. Mais le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas, dans son ensemble, submergé par la violence. Pour Marielle David, qui s’inspire de Freud, c’est le résultat de pulsions qui expriment un besoin d’amour. Ceux qui se réunissent autour des ronds-points en portent témoignage. Ils réintroduisent la parole et ils instaurent un nouveau mode de relation et d’amitié dans une société dont le mode de vie crée l’isolement et l’exclusion. Peut-être la couleur jaune n’a-t-elle pas été choisie au hasard car c’est la couleur de l’exclusion. Au-delà de la réinvention du lien social, ils essaient d’établir un contact affectif pour se sentir aimés. Mais ceci pose une question difficile : s’agit-il de l’amour affectif, qui risque de nous faire régresser au niveau de nos simples pulsions, ou bien de l’amour-conscience, qui exige de donner du sens ?

 

Ce besoin d’amour est renforcé par le fantasme de l’enfant battu. Le fait que le Président Macron soit jeune réveille ce fantasme décrit par Freud : Un enfant autre que soi-même est battu ; cette maltraitance crée une certaine jouissance car elle permet de dire, via divers méandres : « Moi, je suis aimé par papa » ; on peut même être tenté d’y participer. La jeunesse du Président renforce à la fois les pulsions qui s’opposent à lui et le besoin d’amour des français.

 

Le besoin d’amour des foules (dont les pulsions peuvent aussi créer de la haine) n’est pas une spécificité française. A la mort de Staline, les communistes ont pleuré ; d’un point de vue psychanalytique, ils ont pleuré la perte d’un père qui, au moins dans ses discours, exprimait l’amour de son peuple. Dans un registre tout-à fait différent, Charles De Gaulle savait parler aux Français, ce qui lui permettait de franchir tous les obstacles qui se présentaient à lui ; sans son référendum suicidaire, il serait mort à l’Élysée. Lors des grèves de 1995, Charles Pasqua reprochait à Alain Juppé de n’avoir pas compris que le peuple a besoin qu’on lui parle d’amour…

 

Emmanuel Macron ne semble pas avoir entendu cette demande d’amour. Ses discours ne donnent guère l’illusion de distribuer de l’amour au corps social ; ses petites phrases (que les média relaient plus encore) blessent de nombreux citoyens. Pour Ali Magoudi, le mouvement des Gilets Jaunes peut être positif si les hommes politiques entendent et comprennent cette demande d’amour.

 

Une sensation d’étouffement

 

Freud affirmait que plus la civilisation avance, plus elle demande des renoncements. Certains privilégiés en sont capables, mais la plupart des gens ont le sentiment d’étouffer sous les contraintes. Si, interminablement, on leur parle de dialogue, ils finiront par exploser ; l’étouffement laissera place à des réactions incontrôlables. On oppose souvent les victimes et les gagnants de la mondialisation, mais on nous explique que ces gagnants étouffent aussi car ils luttent en permanence pour surnager dans une compétition implacable. Sans doute y a-t-il deux façons différentes d’étouffer ! Nous subissons une contrainte grandissante sur nos modes de vie. Lacan, à la suite de Freud, avait fustigé l’accaparement de la jouissance par ceux qui cumulent sur les épaules des autres les charges du besoin. Depuis le XIVème siècle, le sentiment d’injustice suscite des insurrections qui éclatent toujours à l’occasion d’une taxe considérée comme abusive. Les répressions peuvent être sanglantes, mais les idées défendues progressent au fil des siècles et finissent l’emporter.

 

Pour Lacan, la science rend la société de plus en plus irrespirable, mais il voit en la psychanalyse une force révolutionnaire capable de la contrer, un poumon artificiel permettant de respirer.  Marc Strauss illustre ce point de vue en citant trois exemples. Jacques Testart a permis d’augmenter considérablement la production des vaches laitières en espérant favoriser la vie des éleveurs, mais la surproduction est apparue et ceux-ci ont été appauvris. Le même Jacques Testart a réalisé le bébé-éprouvette pour satisfaire les attentes des couples stériles, mais l’eugénisme a progressé. Tim Berners-Lee a inventé le web pour connecter tous les savoirs, mais son enfant est devenu un monstre qui diffuse la haine, les fake news et renforce le contrôle des populations. Le capitalisme de surveillance s’ajoute au capitalisme financier ; la source de richesse, ce sont les informations que recueillent les entreprises telles que les GAFA et qui permettent d’orienter les achats. On veut calmer la colère des Gilets Jaunes, mais ceux qui, à moyen terme, voudront sortir de cette société de surveillance suivront peut-être un chemin comparable. Cependant, il ne faut pas oublier que le mouvement des Gilets Jaunes, qui est né grâce aux réseaux sociaux, est un peu le cousin du capitalisme de surveillance.

 

Sommes-nous dans une convulsion qui tend vers plus d’égalité et de justice ou changeons-nous d’époque ? L’être humain est de plus en plus réduit à son image ; le sujet est pulvérisé par le monde de l’image. C’est l’image qui conduit parfois les peuples à adhérer à celui qui les commande. Comment y échapper ? La question majeure d’aujourd’hui, c’est peut-être la place de la parole dans la société de l’image.

 

Une crise du sujet

 

Le monde occidental repose sur l’autonomie de la personne individuelle et sur sa constitution en sujet de liberté et de responsabilité ; le droit nous garantit cette subjectivation. Mais il n’est pas facile de donner une définition du sujet car chacun de nous est le sujet d’un désir qui lui échappe et qui vient buter sur la pulsion, laquelle peut entraîner des désastres. Cette question se pose aussi dans le domaine politique, dont la dimension passionnelle n’est pas négligeable (ne serait-ce qu’au plan collectif). Elle est d’autant plus importante que le politique est chargé de la justice et de la liberté et que son rôle peut être destructeur.

 

Pour Camille Villet, la crise des Gilets Jaunes est un symptôme de la crise du sujet car leurs revendications sont essentiellement matérielles et convoquent des problèmes financiers. Leurs véritables adversaires ne sont ni le gouvernement français, ni ceux qui souffrent du capitalisme libéral, mais plutôt les hyper-riches qui tiennent les rênes de l’économie et de la politique mondiales dans un contexte où le rôle politique de l’État-nation connaît une forte décadence.

 

Cette crise « à la française », pourrait annoncer un renouveau de l’esprit révolutionnaire : un Tiers-État contre cette nouvelle aristocratie que les hyper-riches forment à l’échelle mondiale. Cette crise peut être mise en résonance avec la crise européenne : une frange de plus en plus importante de la population est opposée à l’Europe de Maastricht en laquelle elle voit l’Europe du libéralisme. Mais on peut craindre que le mouvement de ceux qui n’ont pas été écoutés pendant des années soit récupéré par des franges populistes ou fascistes. Comment transformer ces tentatives de récupération en une appropriation, par des sujets pensants, d’un monde en pleine transformation ?

 

La notion de sujet permet d’approfondir l’analyse de la situation actuelle. Sur les ronds-points, les petits groupes qui expriment un désir de se rencontrer réagissent aussi contre l’éviction du sujet. Celle-ci s’observe dans tous les domaines, avec le capitalisme financier, avec l’intelligence artificielle, le transhumanisme, les rêves d’immortalité etc.  La science et la médecine prennent le corps comme un objet (ce qui par ailleurs n’est pas dénué d’efficacité) ; l’inconscient dérange le discours politique et économique ; dans les hôpitaux, les budgets consacrés à la psychiatrie s’effondrent. Le mal vient d’ailleurs, par exemple de Google (avec sa fondation tuer la mort) et de Marc Zuckerberg (qui veut éradiquer les maladies). Nous devons relancer la dynamique du sujet, qui a été affaiblie par la dynamique économique, et cesser de nous penser comme un corps chosifié et manipulable à merci ; cette démarche nous permettra aussi de lutter contre les risques d’autoritarisme et de tyrannie.

 

La crise du sujet conduit à relancer le débat sur la liberté et l’égalité, qui dure depuis la révolution française et qui trace la frontière entre la droite et la gauche. Dire que l’égalité porte atteinte à l’autonomie du sujet, c’est une position contre-révolutionnaire. Le devoir d’égalité, qu’il faut distinguer de l’égalitarisme, est un impératif éthique et politique ; certes, il est porteur d’effets pathogènes, mais l’impératif de liberté que l’exaltation ultralibérale traduit par l’absence de régulation économique, financière et sociale, entraîne des effets pathogènes beaucoup plus graves. Dire qu’il faut introduire un peu d’égalité dans les situations où il y a trop d’inégalités, c’est du bon sens, mais il ne peut s’agir d’égalitarisme. La lutte contre la précarité est une voie dans cette démarche. A la limite, on peut viser la garantie d’emploi à vie dans une économie flexisécurisée ; cette option impose à chacun de se former en permanence aux nouvelles technologies et lui permet de servir la société sans être angoissé par la perspective d’une perte durable d’emploi. C’est un enjeu de contrôle social plus qu’un enjeu d’autonomie.

 

Qu’attendre du mouvement ?

 

Dans le petit club de milliardaires qui possèdent et gèrent la plus grande partie de la finance mondiale, tous les pays sont représentés, des plus riches aux plus pauvres. De fait, les peuples délèguent à une infime minorité le soin de gérer leurs finances. Ce n’est pas notre Président de la République qui fait la loi dans la finance mondiale. Sur ce plan, les manifestations françaises sont donc inefficaces ; c’est une réalité dont les Gilets Jaunes doivent prendre conscience, aussi injuste soit-elle.

 

Lorsqu’on parle avec des Gilets Jaunes, l’échange est d’abord détendu, mais la véhémence s’installe peu à peu et se termine toujours par « Et l’autre, là-haut, il faut qu’il dégage ». On aboutit à une focalisation sur une seule personne. Les groupes se retrouvent, parfois d’une semaine sur l’autre, avec la volonté d’aller jusqu’au bout, de tout casser, mais sans savoir quoi mettre à la place.

 

Le mouvement des Gilets Jaunes risque de mal se terminer. Le problème trouve son origine au niveau de ceux que Marx appelait les révolutionnaires absolus, ceux qui expriment leur mécontentement sans conduite politique et sans structure de loi. Dès l’origine, le mouvement se voulait sans chef ni loi ; Ingrid Levavasseur en a été exclue parce qu’elle envisageait de déboucher sur des revendications sociales et politiques. On peut regretter en l’occurrence que les pulsions du peuple ne soient pas canalisées par une régulation politique ; en démocratie, la représentation a un sens et toute autre alternative risque d’aboutir soit à l’inefficacité, soit au chaos.

 

L’évocation d’Ingrid Levavasseur nous renvoie au signifiant juif, dont on peut regretter qu’il soit utilisé des deux côtés : d’une part, par antisémitisme pur et, d’autre part, pour discréditer le mouvement des Gilets Jaunes. C’est une arme à double tranchant dont l’usage risque de créer un amalgame et de transformer les manifestants actuels en antisémites convaincus. On retrouve un danger du même ordre en matière de violence. Du fait que des casseurs se mêlent à toute manifestation, fût-elle pacifique, pour donner libre cours à leur envie de détruire, de voler et d’agresser les forces de l’ordre, certains politiques et certains médias veulent nous convaincre que le mouvement des Gilets Jaunes est intrinsèquement violent. On oublie un peu trop que les réseaux de casseurs se sont formés peu après les réseaux de trafic de drogue et de trafic d’armes que les gouvernements successifs ont laissé se développer pendant près de 40 ans.

 

Peut-être les Gilets Jaunes sont-ils la première manifestation d’une grave crise sociale et humaine qui ne serait pas sans risques. Dans nos sociétés, la loi et les institutions politiques pourraient glisser vers des pratiques autoritaires qui remettraient profondément en cause les libertés démocratiques.

 

En conclusion, Emile Malet souligne que le discours analytique, qui parle de pulsions et d’amour, est largement aussi riche que certains discours philosophiques, politiques ou sociologiques d’aujourd’hui. Personne ne détient la vérité ; tous les discours méritent d’être entendus et nous devons les fertiliser les uns avec les autres. Mais ils ne doivent pas conduire à exclure du peuple tel ou tel groupe.

 

Le mouvement des Gilets Jaunes est une révolte contre le contexte social. Il est, pour le moment, dans une impasse dont seule une structuration politique lui permettrait de sortir. Le plus important, c’est de faire émerger une parole d’amour car il y a trop de clivages et trop de haine dans notre société française. Chacun doit mobiliser en ce sens la partie de savoir qu’il détient.

 

Claude Liévens

 

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