LES GILETS JAUNES

 

La naissance du mouvement des Gilets jaunes est indépendante des partis politiques et des syndicats en place. Elle résulte de la montée d’un malaise, d’un sentiment d’injustice au sein de la population française. La contestation a éclaté, comme souvent, à l’occasion d’une taxe considérée comme abusive, l’augmentation de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Les premiers rassemblements se sont produits loin de Paris, notamment autour des ronds-points. Mais les revendications se sont rapidement cristallisées sur le pouvoir d’achat. Le mouvement s’est alors traduit par des manifestations importantes à Paris, notamment sur les Champs-Elysées, et dans plusieurs métropoles régionales.

 

Être aimé, être reconnu

 

Les premiers rassemblements ont largement exprimé un besoin d’amour. Ceux qui se sont rencontrés autour des ronds-points cherchaient un nouveau mode de relation et d’amitié dans une société dont le mode de vie crée l’isolement et l’exclusion. Ils essayaient d’établir un contact affectif pour se sentir aimés. On ne peut nier le besoin d’amour des peuples. A la mort de Staline, les communistes ont pleuré la perte d’un petit père qui (au moins dans ses discours !) exprimait l’amour des peuples. Dans un registre tout-à fait différent, Charles De Gaulle savait parler aux Français. Mais certaines petites phrases du Président Macron (que les média relaient allègrement) ne distribuent guère d’amour et blessent de nombreux citoyens. Le mouvement des Gilets jaunes aura une retombée positive s’il permet à nos responsables politiques d’entendre cette demande d’amour.

 

Les rassemblements autour des ronds-points traduisaient aussi le désir d’échapper à une sensation d’étouffement. Freud affirmait que plus la civilisation avance, plus elle demande des renoncements ; nous subissons des contraintes grandissantes sur nos modes de vie. Lacan en imputait partiellement la responsabilité à la science ; sans généraliser abusivement, on peut citer trois exemples qui vont en ce sens.  1) Loin d’améliorer la vie des éleveurs, l’augmentation de la production des vaches laitières les a appauvris en favorisant la surproduction. 2) L’innovation du bébé-éprouvette, qui devait satisfaire les attentes des couples stériles, a fait progresser l’eugénisme. 3) Le web a été inventé dans la perspective de connecter tous les savoirs, mais il est devenu un monstre qui diffuse la haine et les fake news et qui renforce le contrôle et la surveillance des populations.

 

Le capitalisme de surveillance s’ajoute au capitalisme financier ; le recueil et l’utilisation d’informations sur chacun de nous permettent d’orienter nos choix et nos achats ; les GAFA l’ont bien compris. De plus en plus, l’être humain est réduit à l’image qu’en donnent ces informations ; l’éviction du sujet se manifeste dans tous les domaines. Mais nous ne sommes pas des objets manipulables à merci ; chacun de nous a besoin d’être reconnu ; il faut relancer la dynamique du sujet. C’est pourquoi la place de la parole dans la société de l’image constitue une question majeure.

 

Le pouvoir d’achat

 

La cristallisation des revendications sur le pouvoir d’achat traduit un sentiment d’injustice que les réalités économiques expliquent et justifient. Notre société est profondément inégalitaire ; la concentration de la richesse entre les mains de ceux qui bénéficient des ressources et des revenus du capital n’a jamais été aussi forte. Dans la France d’aujourd’hui, 80 % des gens vivent avec moins de 24 000 € par an ; c’est 0,6 % de ce que gagnent en moyenne les patrons des 40 plus grandes entreprises (4 M€). La classe moyenne qui, politiquement et économiquement, constituait la partie la plus stable de notre société, est en voie de disparition. On ne peut plus, par la seule force de son travail, prétendre à un niveau de vie convenable. Les salaires ne profitent plus de la croissance économique. Le taux de pauvreté s’envole ; les retraites se réduisent inéluctablement ; le chômage perdure.

 

La France n’est pas un cas unique. Partout dans le monde, les pauvres le sont de plus en plus, tandis que le patrimoine des plus riches s’accroît ; les travailleurs subissent une baisse constante de leur niveau de vie. Dans le monde, moins de cent personnes possèdent plus que les 3 800 000 000 les plus pauvres ! L’injustice dépasse la limite du supportable ; l’inquiétude et le désespoir s’installent ; la violence menace partout ; des crises politiques majeures sont inéluctables.

 

Pourquoi sommes-nous arrivés là ? Pendant une longue période, productivité et salaires ont évolué conjointement ; puis la part allouée aux travailleurs a décliné, alors que celle du capital n’a cessé de croître. Le virage s’est amorcé au début des années 1970 ; la situation a empiré au tournant du siècle ; la plupart des salaires réels ont décliné alors que la productivité a connu une véritable explosion grâce au développement des nouvelles technologies. Le capitalisme s’est ensauvagé et s’est approprié le monde ; les gains de productivité ne bénéficient plus à ceux qui travaillent.

 

Le déclin des Etats-nations

 

L’enrichissement frénétique des plus favorisés s’est fait au détriment, non seulement des citoyens qui travaillent, mais aussi des Etats-nations qui n’ont plus les moyens d’accomplir leurs missions. Ils ne peuvent plus gérer correctement leurs propres infrastructures, ni venir en aide aux personnes nécessiteuses, ni exercer leur rôle régalien face aux très grandes entreprises à dimension mondiale. Ils sont même souvent mis en concurrence par les experts de l’optimisation fiscale. Nombre d’entre eux jettent l’éponge en privatisant certaines activités ; des grands groupes en prennent alors le contrôle, ce qui ne fait qu’accroître la part prélevée par le capital, aggraver la situation et renforcer le mécontentement.

 

Les petits pays et les pays de taille moyenne comme le nôtre ne sont plus en mesure de s’affirmer face à la domination du capital mondialisé. On pourrait dire que leurs gouvernants sont dans une situation comparable à celle des chefs de tribu au moment du colonialisme triomphant. Il est nécessaire que notre classe politique fasse un effort de réalisme et d’humilité. L’objectif premier de ceux qui s’engagent dans le combat politique ne doit plus être de conquérir un pouvoir largement illusoire par les promesses démesurées, le dénigrement des adversaires et l’exacerbation des antagonismes ; ils doivent s’allier au service d’un bien public menacé.

 

Objectivement, si les Gilets jaunes mettent l’accent sur le pouvoir d’achat, leurs adversaires ne devraient pas être les dirigeants français, mais les multimilliardaires qui possèdent et gèrent la plus grande partie de la finance mondiale. Cependant, nous pouvons demander que nos responsables politiques s’abstiennent de favoriser les progrès de ce capitalisme perverti. Il faut, par exemple, mettre un terme aux privatisations stupides qui détournent, au profit de grosses entreprises, des ressources importantes dont l’Etat pourrait bénéficier. Citons, en nous limitant au cas français, les autoroutes, les aéroports, la Française des Jeux ou Engie…

 

Gilets jaunes et violence

 

Bien qu’à l’origine les Gilets jaunes aient présenté leur mouvement comme pacifique, leurs manifestations ont été marquées par des actes de grande violence. Les proches du pouvoir peuvent être tentés de leur imputer ces exactions afin de les discréditer. En fait, ces violences résultent surtout de l’incapacité des gouvernements successifs à traiter des problèmes qui sont de leur ressort. Depuis les années 1980, les réseaux de trafic de drogue et de trafic d’armes ont progressivement pris le contrôle de certains territoires de notre pays vers lesquels avaient été refoulées de nombreuses familles démunies. C’est le résultat de l’incapacité des gouvernements successifs à mettre en place, développer et exploiter un système efficace de renseignement de proximité. Cette lacune a permis ensuite la constitution de groupes de casseurs qui se mêlent à des manifestations a priori pacifiques pour donner libre cours à leur envie de détruire le mobilier urbain, de piller les commerces et d’agresser les forces de l’ordre.

 

Nous ne referons pas le passé, mais évitons que l’avenir soit compromis par les conséquences de décisions qui exacerbent le malaise au sein de notre population. Nous citerons deux exemples : la suppression de l’ISF et les lois relatives au travail.

 

1) De nombreux Français ont conscience que les bénéficiaires des ressources et des revenus du capital volent les fruits de leur travail ; ils se rappellent aussi que les spéculateurs sont responsables de la crise financière de 2007-2008. Comment ne percevraient-ils pas la suppression de l’ISF, cadeau exclusivement offert à ceux qui possèdent des valeurs mobilières, comme une injustice inacceptable ?

 

2) Les avancées issues du Front populaire et du Conseil national de la résistance avaient assuré dans notre pays une certaine paix sociale. Elles ont forgé des consensus et des solidarités ; en les brisant, le pouvoir prend le risque d’entraîner, à plus ou moins long terme, beaucoup de souffrances et des réactions brutales. Prenons l’exemple de la modification du droit du travail, dont on peut entrevoir les premières conséquences : auparavant, plus de 80 % des embauches en France étaient faites sous contrat à durée indéterminée ; maintenant, plus de 80 % le sont à durée déterminée. Au prétexte d’apporter une nécessaire souplesse, les lois récentes vont généraliser la précarité et l’angoisse et probablement susciter de nouvelles colères.

 

Quel avenir pour le mouvement ?

 

Dès l’origine, le mouvement des Gilets jaunes s’est attaché à exprimer son mécontentement sans chef ni loi, oubliant qu’en démocratie la représentation a un sens et que toute autre voie risque d’aboutir à l’inefficacité ou au chaos. Quel que soit le bien-fondé de sa révolte, il est, pour le moment, dans une impasse dont seule une structuration politique lui permettrait de sortir. Certains Gilets jaunes affirment une volonté d’aller jusqu’au bout, mais sans savoir que mettre à la place.

 

Un mouvement qui exprime le sentiment de n’avoir pas été écouté pendant des années présente le risque important d’être récupéré par des franges populistes ou fascistes. A l’inverse, on pourrait voir dans les Gilets jaunes les prémisses d’un renouveau international de l’esprit révolutionnaire : un Tiers-État contre une aristocratie qui s’approprie la plus grande partie de la finance mondiale ; mais, pour le moment, les réactions des classes moyennes à l’étranger sont assez limitées…

 

En conclusion

 

L’analyse que nous venons de mener nous conduit à insister sur trois points.

 

Le déclin des Etats-nations doit nous alerter sur l’avenir des petits pays et des pays de moyenne importance (comme le nôtre), menacés à la fois par l’évolution du capitalisme mondial et par les tendances hégémoniques des grandes puissances. Notre identité et notre culture risquent de rejoindre rapidement le département des antiquités. Notre seule chance de survie, c’est la constitution rapide d’une Europe-puissance dont l’une des premières priorités devra être la lutte contre l’évasion et l’optimisation fiscales.

 

Le mouvement des Gilets jaunes donne lieu à de nombreuses analyses. Les discours qui en ressortent sont très différents ; ils méritent d’être entendus et fertilisés les uns avec les autres. Le plus important, c’est de faire émerger une parole d’amour car il y a trop de clivages et trop de haine dans notre société française. Chacun doit mobiliser en ce sens la partie de savoir qu’il détient.

 

Sans condamner le capitalisme en tant que tel, il faut bien reconnaître qu’il a amorcé un virage au début des années 1970. Ce que nous avons qualifié d’ensauvagement résulte de la perte des valeurs humanistes. Depuis la révolution industrielle, l’humanité a beaucoup progressé au plan matériel, mais le volet éthique et spirituel a pris un retard considérable. Notre état laïc doit promouvoir une laïcité positive et ouverte qui invite toutes les religions et toutes les cultures athées ou agnostiques à travailler ensemble pour élaborer une éthique cohérente avec la mondialisation et avec le développement des nouvelles technologies. C’est par leur travail commun que nous pourrons faire de notre société un espace vivable.

 

Claude Liévens

 

Consulter : Les gilets jaunes – Qu’auraient dit Freud et Lacan ?

 

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