La revue et l’association Passages ont organisé, ce 4 juin 2018, un débat avec Monseigneur Benoist de Sinéty, vicaire général de l’archidiocèse de Paris, sur le thème les migrants, l’Europe et notre avenir. Elles m’ont fait l’honneur de me confier le rôle de discutant au cours de cette rencontre ; le travail de préparation auquel je me suis livré à cette occasion m’a conduit à rassembler plusieurs idées, à partir desquelles j’ai décidé de rédiger le présent article. Je me suis attaché à mettre l’accent sur cinq orientations dans lesquelles chacun de nous, dans l’environnement associatif qui est le sien, peut avoir une certaine influence. Le lecteur comprendra que je ne néglige pas pour autant l’importance de la géopolitique : en particulier, il est essentiel d’aider les pays les plus pauvres à se développer et à offrir, sur place, des opportunités à leur population.

 

Une certaine conception de nos valeurs

 

Les valeurs tiennent dans les discours français une place très importante et a priori on pourrait s’en réjouir.

  • Mais les valeurs dont nous nous targuons sont-elles partagées par tous les Français ? Ont-elles le même sens pour chacun de nous ? Certaines d’entre elles ne mériteraient-elles pas d’être revisitées, réexaminées, actualisées ?
  • Et que faisons-nous des valeurs que nous sommes censés partager ? Sont-elles un balisage qui nous permet de progresser au fil du quotidien ? Nous en inspirons-nous pour mieux accueillir l’autre ?

Tels sont, me semble-t-il, les deux grands groupes de questions que notre pays devrait se poser avec une certaine priorité.

 

En ce qui concerne le sens de nos valeurs, je me permettrai d’exercer mon caractère rebelle et mon esprit critique sur l’une de celles que nous a léguées la révolution française. Je soumettrai donc le lecteur à un préambule un peu long ; j’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur. Je parlerai du principe de conscription, qui est issu de l’esprit de Valmy et qui s’est étendu à de nombreux pays. Bien sûr, on peut parler de fraternité si chacun est prêt à donner sa vie pour défendre le bien commun. Mais, en pratique, la conscription a fourni la chair à canon aux responsables politiques de différents pays ; ceux-ci ont pu envoyer des centaines de milliers de jeunes se faire tuer sur les champs de bataille tout en prononçant des discours patriotiques enflammés à l’abri des combats. Ce fut le cas en 1870-71, en 1914-18 et en 1939-45 ; ce l’aurait sans doute été au début des années 1980 si le concept de dissuasion n’avait pris corps dans notre pays. La dissuasion nucléaire fait peser sur ceux qui sont tentés de déclencher une guerre le risque de se retrouver rapidement au milieu des ruines radioactives, ce qui calme leur frénésie. La conscription a entraîné des massacres ; la dissuasion nous a assuré la paix… même si ceux qui l’ont mise en œuvre ne bénéficient pas d’une reconnaissance particulière. La dissuasion a permis à Jacques Chirac de suspendre le service militaire obligatoire (suspension n’étant pas suppression !).

 

En général, les Français sont très fiers de leurs valeurs, même si la plupart d’entre eux auraient quelques difficultés à les définir. Ils s’en servent rarement pour se remettre en question, mais plutôt comme d’un étendard pour clamer leur supériorité et critiquer, non sans arrogance, les autres pays et les autres civilisations. Peut-être faut-il y voir l’origine d’une certaine xénophobie ou, au moins, de comportements inadaptés dans l’accueil de l’étranger.

 

A cet égard, je citerai une anecdote anodine mais révélatrice. Une charmante jeune chinoise était venue en France pour terminer des études brillantes. Elle est entrée ensuite dans la vie professionnelle et elle s’est mariée avec un français. Le premier poste qu’elle a occupé impliquait de travailler sur des lieux sensibles et je suppose que nos services de renseignement avaient préalablement recueilli sur elle les informations nécessaires. Sa situation ne posait donc aucun problème ; mais, pour obtenir une carte de résident de dix ans, elle a dû suivre la procédure normale dans une préfecture dont les services sont surchargés. Elle a donc fait la queue une bonne partie de la nuit, couru aussi vite que possible à l’ouverture des portes… pour se retrouver ensuite face à des policiers armés apparemment prêts à tirer. Cet exemple illustre notre difficulté viscérale à accueillir l’étranger, difficulté dont je pense qu’elle est partiellement à l’origine de notre attitude vis-à-vis des migrants.

 

Migrer, condition nécessaire de la survie

 

Les migrants ne sont pas des criminels ni des voleurs ni des violeurs ; ils ne cherchent pas à nous imposer quoi que ce soit. Le plus souvent, ils viennent parce que, dans leur pays, ils n’ont plus aucun avenir, ils n’ont plus la possibilité de vivre ni de nourrir leurs enfants ; l’exil est pour eux une souffrance, mais c’est la seule solution. Le dernier Forum mondial du développement durable, en examinant notamment la situation du Sahel, a montré que ce contexte dramatique risquait de s’aggraver au cours des prochaines décennies. Si l’Europe attire les migrants, c’est aussi parce que, via les médias et les touristes, elle diffuse une image de richesse et de jouissance illimitée. Les migrants arrivent dans ce qui leur paraît être un paradis avec le cœur plein d’espoir, après avoir affronté une multitude de dangers. Mais nous n’avons pour eux que haine et mépris. Parfois même, nous installons des équipements, dont le coût n’est pas négligeable, pour les empêcher de stationner et de prendre quelque repos : blocs de béton, surfaces inconfortables, plots en acier, douches glacées… Il ne s’agit plus d’indifférence, mais d’inhumanité.

 

Bien sûr, ce mépris se retrouve dans de nombreux pays occidentaux ; on se souvient de la jolie formule de Donald Trump : « Pourquoi faut-il que l’on accueille ces gens qui viennent de pays de merde ? » Mais, en Europe, la différence peut être très importante d’un pays à l’autre et la France n’est pas toujours la mieux placée ; ainsi, en 2015, le ratio entre le nombre de permis de résidence accordés aux réfugiés et le nombre d’habitants était d’un pour mille en France et d’un pour cent en Suède.

 

Le Pape François a souligné que tout immigrant qui frappe à notre porte est une occasion de rencontrer le Christ. Certains journalistes ont analysé ces propos comme une rupture par rapport au discours traditionnel de l’église ; pour eux, en effet, l’église ne peut être que conservatrice, donc plutôt réfractaire à l’entrée des migrants. Or Benoît XVI avait déjà rappelé que « l’église a toujours contemplé dans les migrants l’image du Christ qui a dit : J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». L’église doit être le lieu où les immigrés, fussent-ils en situation irrégulière, sont reconnus et accueillis comme des frères. Ses textes sont clairs à cet égard :

 

  • Joseph, fils de Jacob, devenu premier conseiller de Pharaon après avoir été vendu par ses frères à des marchands, accueille en Égypte toute sa famille qui est contrainte à migrer parce que sa terre est trop pauvre.

 

  • Le Lévitique (19, 34) nous exhorte à l’accueil : « L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même car vous-même avez été immigrés en pays d’Égypte ».

 

  • Pendant son exode en Égypte, après la naissance de Jésus, la Sainte-Famille est une famille de réfugiés qui se cache et fuit les persécutions.

 

N’oublions pas, d’autre part, que le mot paroisse vient du grec paroikeo qui signifie séjourner temporairement, comme un étranger.

 

Fustiger les mensonges et les discours de haine

 

Nous posons comme principe que les étrangers arrivant sur notre sol doivent adhérer à nos valeurs, dont nous sommes si fiers. L’accueil de l’autre devrait figurer en bonne place parmi ces valeurs, d’autant plus que la France a hérité d’une tradition chrétienne et qu’elle a été historiquement une terre de migration et de brassage. Pourtant, c’est un doux euphémisme de dire qu’elle n’a pas de politique publique en matière d’accueil et d’intégration ; tout est même fait pour que les migrants ne trouvent pas leur place chez nous. Nous interdisons à tout migrant en situation réputée irrégulière de pouvoir travailler sur notre territoire, sans qu’il ait commis d’autre délit que de vouloir survivre ou permettre à ses enfants de survivre. Pourtant, de très nombreux métiers ne trouvent pas de candidats sur notre sol. Ceci étant (et ce n’est pas le moindre des paradoxes) les travailleurs clandestins démontrant qu’ils ont un travail depuis plus de huit ans sont presque automatiquement régularisés.

 

Que faire face à ce drame ? Il convient d’abord que chacun de nous, là où il est, fustige les analyses grossièrement fausses qui, partant de faits réels qui nous interpellent, véhiculent un discours de repli sur soi, de rejet de l’autre ou de haine. Évoquons deux exemples, fort différents l’un de l’autre, mais significatifs.

 

  • En 2014, après le naufrage d’un bateau transportant trois cents réfugiés au large de Lampedusa, José Manuel Barroso, alors président de la Commission européenne, avait déclaré : « l’Europe doit renforcer ses frontières pour éviter qu’un tel événement ne se reproduise ! » En 10 ans, 33 300 migrants sont morts noyés en essayant de traverser la Méditerranée. Affirmer que ces drames résultent de la perméabilité de nos frontières est un mensonge inacceptable. Il faudrait, bien sûr, organiser des corridors humanitaires, à l’image de ce que nous faisons en Afrique ou en Asie lorsque des crises y éclatent ; mais reconnaissons que les conditions ne sont pas actuellement réunies pour cela.

 

  • La Fédération Pro Europa Christiana a lancé une campagne, qui me paraît justifiée, contre l’interdiction des croix et des crèches et contre la chasse aux symboles chrétiens dans notre pays. Mais, dans son argumentaire, cette association fait le parallèle entre le climat antichrétien et la montée de l’islam, et elle laisse entendre que le but des actions qu’elle dénonce, c’est de plaire aux islamistes. Pourquoi détourner vers les musulmans la responsabilité d’actions qui résultent exclusivement des manœuvres de laïcards fanatisés ?

 

Parmi les analyses mensongères, il convient de souligner le rapprochement scandaleux que certains font entre migrants et terroristes. Le Président de la République tchèque, après avoir déclaré qu’un bon migrant est un migrant qui ne vient pas chez nous, a affirmé : « L’immigration est un poison et le cheval de Troie du terrorisme. » Des arguments de ce type renforcent la peur irrationnelle, viscérale, qui nous conduit à désigner comme un danger le migrant qui foule notre sol. On ne peut évidemment exclure que la stratégie des promoteurs du terrorisme instrumentalise les phénomènes migratoires. Mais les migrants, comme nous, seraient les victimes de telles manœuvres ; la logique voudrait donc que nous mettions nos efforts en commun pour lutter contre ce fléau. Il faut aussi se garder des mots excessifs et des petits slogans qui se banalisent, qui envahissent notre pensée et qui rétrécissent nos cœurs. Citons quelques exemples : risque d’invasion, les Français d’abord, préférence nationale, commençons par nous occuper de nos pauvres

 

Orientation n° 1 : A tous les niveaux, fustiger les campagnes, les discours et les slogans mensongers qui suscitent des sentiments de haine ou de rejet de l’étranger, notamment par l’amalgame entre migration et terrorisme.

 

Patrie des droits de l’homme ?

 

Nous nous targuons d’être la patrie des droits de l’homme, mais les migrants en situation dite irrégulière n’ont chez nous aucun droit ni aucune aide sociale. Ils sont contraints à la survie et à la débrouille. Ils vivent dans une inquiétude permanente car, au titre des accords de Dublin, la France peut les renvoyer à tout moment vers le pays européen par lequel ils sont entrés (souvent l’Italie ou la Grèce). Pourtant, la situation d’irrégularité légale ne nous autorise pas à oublier la dignité de l’être humain. Notre modèle social a été créé au nom de la solidarité et de la justice, mais nous le transformons en un système qui exclut l’autre et se referme sur lui-même. Nous pratiquons de manière systématique la non-assistance à personne en danger en laissant les migrants à la merci de profiteurs sans scrupules, d’escrocs avérés et d’organisations mafieuses. On entend dire, de temps à autre, que les étrangers qui mendient dans le métro parisien sont exploités par des réseaux mafieux ; si tel est le cas, il ne doit pas être très difficile de recueillir les informations nécessaires pour identifier et sanctionner les responsables et démanteler les réseaux !

 

Les migrants se logent dans des conditions indignes et trouvent, sur le marché du travail occulte, des emplois particulièrement mal rémunérés. Aucune mesure sérieuse n’est prise contre les marchands de sommeil et les employeurs qui profitent à l’extrême de leur détresse. L’État ignore d’autant plus facilement la souffrance de ces travailleurs clandestins qu’ils ne sont pas syndiqués, qu’ils ne revendiquent rien et que, se faisant aussi discrets que possible, ils ne dérangent personne.

 

Orientation n° 2 : Identifier et sanctionner aussi sévèrement que possible les profiteurs sans scrupule, les escrocs et les organisations mafieuses qui profitent de la détresse des migrants.

 

Nous considérons les migrants comme des indésirables, beaucoup plus que comme des êtres humains. C’est peut-être parce qu’inconsciemment nous utilisons l’étranger pour fantasmer une collectivité nationale illusoire : le rejeter nous fait croire que notre collectivité est bien réelle. Quoi qu’il en soit, nous évitons le contact avec les migrants, sans doute parce que la rencontre est un lieu décisif où tout pourrait basculer. Nous ne satisfaisons pas leur besoin d’écoute ; ils n’ont aucun lieu pour extérioriser leurs angoisses, aucune oreille pour les entendre. Objectivement, on peut s’en étonner car nous sommes dans un pays où, lorsqu’un accident survient, on n’hésite pas à envoyer une armée de psychologues pour accompagner les témoins et les victimes survivantes. Certes, les associations font ce qu’elles peuvent et ce n’est pas négligeable, mais elles ne sont pas en mesure d’assurer le minimum d’attention qui serait nécessaire. De toute évidence, contacter les migrants en situation irrégulière est très difficile pour elles ; de plus, elles sont fragilisées par le fait que, répondant parfois à l’appel de l’État, par exemple pour ouvrir et organiser des centres d’accueil, elles dépendent d’une sorte de commande publique et donc des budgets qui y sont affectés. Et, en cas de désaccord avec l’État, leur marge de manœuvre serait nulle.

 

En 2015, Manuel Valls avait déclaré : « Maintenant, nous n’accueillerons plus de réfugiés ». Une lueur d’espoir était apparue quand, au cours de sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait expliqué qu’il fallait une plus grande humanité dans le traitement du dossier des migrants. Mais la réforme correspondante ne s’est pas avérée prioritaire. Bien au contraire, la situation s’aggrave ; la police descend dans les camps de réfugiés improvisés, parfois sur l’œil voyeuriste des caméras de télévision. Elle reçoit des directives qui visent à rendre infernale la vie des migrants ; les moyens ne manquent pas : on détruit les abris de fortune, on confisque les couvertures, on coupe l’eau potable etc. Le ministre de l’intérieur a appelé les forces de l’ordre à démanteler les points de fixation, comme s’il s’agissait d’opérations militaires contre une redoutable rébellion armée. Il a même innové en s’en prenant aux associations qui œuvraient sur le terrain et en leur demandant d’aller exercer leurs talents ailleurs. Des violences de ce type ne peuvent rien résoudre et elles vont à l’encontre de l’essentiel de nos valeurs : la dignité et la liberté de l’être humain.

 

Il faut bien reconnaître que les responsables politiques ont des excuses ; leurs électeurs attendent qu’ils multiplient les déclarations et les actes de fermeté ; un élu déclarait récemment : « Si j’ouvre un centre d’hébergement, je serai balayé aux prochaines élections ». À l’évidence, gouverner au gré des opinions d’une majorité de Français conduit à la faillite des valeurs que nous prétendons défendre. Mais, dans une démocratie, il est difficile, pour un professionnel de la politique, de négliger les sondages, le buzz des réseaux sociaux et les pulsions des électeurs… même si lesdites pulsions ne correspondent pas à ses convictions profondes. D’autre part, les experts en communication rappellent qu’en politique il faut faire viril et que la sensibilité ne paie pas. Et il est peut-être nécessaire que nos dirigeants agissent ainsi s’ils veulent contenir la montée des populismes.

 

Ecouter les petites voix

 

Si on veut être efficace, il est indispensable de sortir de l’opposition binaire entre, d’une part, l’accueil naïf et inconditionnel et, d’autre part, la position de fermeté et de fermeture. Mais c’est extrêmement difficile. Il faut se demander pourquoi viennent-ils ? plutôt que se focaliser exclusivement sur la question comment les empêcher de venir ? Le plus important, comme je l’ai rappelé au début de cet article, c’est d’aider les pays les plus pauvres à se développer et d’offrir ainsi, sur place, des opportunités à leur population. Au lendemain de son élection, Donald Trump avait annoncé, parmi d’autres mesures, qu’il allait augmenter le budget anti-immigration de 3 milliards de dollars. Ces crédits ne seraient-ils pas mieux utilisés pour développer des usines ou des infrastructures sanitaires au Mexique ?

 

Au plan national, il est essentiel d’écouter les petites voix d’élus locaux qui connaissent bien la réalité du terrain. Ce sont souvent des acteurs de la fraternité car ils ne cherchent pas à être élus pour la notoriété ni pour l’argent ni par intérêt personnel, mais simplement pour servir les autres. Ils ne sont pas dans l’idéologie ni dans la communication, mais ils prennent leurs responsabilités. Ainsi, le maire d’une ville moyenne déclare disposer de 300 logements et fait une proposition d’accueil ; un autre élu offre ses services pour accompagner l’installation de familles dans une cité tranquille ; mais les services de l’Etat restent souvent sourds. Il faut être attentif à de telles propositions et aussi à celles des petites associations (ou des petites équipes locales de grandes associations).

 

L’expérience que peuvent acquérir les bénévoles des associations caritatives au service des plus démunis montre que la générosité populaire permet de faire face aux problèmes les plus urgents en matière de nourriture et d’habillement. On peut même imaginer que cette générosité puisse être plus largement sollicitée. En revanche, dans les grandes villes ou à proximité, le problème du logement s’avère insoluble ; les initiatives isolées ne permettent de traiter qu’une infime partie du problème. On est alors tenté de se tourner vers l’État pour construire des logements, mais celui-ci n’a plus les moyens de les financer, les ressources nécessaires étant allées gonfler les fortunes des plus riches (comme le montrent en permanence les statistiques !). En revanche, quand on traverse certaines de nos régions, on ne peut qu’être frappé par le nombre de maisons inhabitées ; cette désertification offrirait de multiples possibilités d’accueil. Bien sûr, il serait absurde de légiférer au plan national, mais les initiatives locales doivent être encouragées et accompagnées.

 

Orientation n° 3 : Examiner et encourager les initiatives locales (maires et associations) qui, à partir des réalités du terrain, identifient des possibilités d’accueillir des migrants.

 

Accueillir, c’est aussi notre intérêt

 

Maîtrisons le réflexe qui nous conduit à penser que, si le nouvel arrivant obtient les mêmes droits que nous, nous devrons nécessairement abandonner quelque chose ; il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle ; nous pouvons créer des synergies qui permettront de grandir et de gagner ensemble. L’accueil des migrants est une nécessité si on veut établir une certaine cohérence entre les valeurs que nous affirmons et notre propre comportement. J’insiste encore sur ce point en me référant à un exemple douloureux. La France exprime parfois son souhait que soient libérés les migrants retenus comme esclaves en Libye. C’est très bien et d’autant plus justifié que cette situation n’est pas indépendante de l’élimination de Mouammar Kadhafi. Mais où les migrants ainsi libérés seront-ils accueillis ? On ne peut répondre à des questions de ce type qu’en favorisant l’intégration.

 

En dépit des difficultés d’une telle démarche, il conviendrait d’envisager la création d’une sorte de statut du migrant assurant le droit au travail et un certain accès à la santé. Ce statut permettrait de sortir de l’illégalité et faciliterait le travail des associations ; en particulier, celles-ci pourraient mettre en place des formations de migrants à la langue du pays qui les accueille avec un double objectif :

 

  • leur permettre de comprendre et d’être compris (ce qu’on pourrait considérer comme un droit fondamental de l’être humain),
  • les aider à cheminer dans le méandre des procédures administratives qui, fût-ce dans le meilleur des cas, ne manquent pas de leur être imposées.

 

On imagine mal, dans le contexte actuel, que des personnalités politiques occidentales puissent prendre l’initiative de la création d’un statut du migrant. Il appartient donc aux associations caritatives, aux ONG internationales, aux mouvements religieux… de rassembler des éléments suffisamment réalistes, de sensibiliser la société civile, puis d’élaborer et de discuter un texte susceptible d’être proposé aux autorités politiques et à l’ONU.

 

Orientation n° 4 : Mobiliser les associations caritatives, les ONG et les mouvements religieux sur la nécessité :

  • de créer un statut du migrant ;
  • de lancer une vaste concertation visant à élaborer un texte réaliste et à le proposer aux autorités politiques internationales.

 

Favoriser l’intégration de ceux qui arrivent chez nous, c’est aussi investir pour l’avenir, c’est éviter que le vieillissement de notre population n’entraîne des problèmes insolubles dans les prochaines décennies. Tel est peut-être le raisonnement qui a conduit la Chancelière Angela Merkel à adopter une position plus souple et plus humaine. Aujourd’hui, nous connaissons tous des compatriotes qui abordent la dernière partie de leur vie professionnelle et qui déchaînent leur courroux contre les migrants ; c’est notre devoir de leur répéter que la présence de nombreux immigrés dans le personnel soignant ou accompagnant leur permettra peut-être de mener une vie décente quand les effets de l’âge les auront rendus dépendants. D’une manière très générale, n’oublions pas que le taux de fécondité est très insuffisant pour assurer le renouvellement des générations ; des études récentes et peu contestables montrent qu’en France, à l’horizon 2050 :

  • il y aura plus de 20 millions de personnes âgées de 65 ans ou plus ;
  • la population en âge d’être active (20-64 ans) ne représentera que la moitié des habitants.

Et la situation française n’est pas la pire de l’Europe occidentale !

 

Orientation n° 5 : Répétons inlassablement que le vieillissement de la population conduit l’Europe occidentale à d’immenses difficultés et que l’accueil de migrants plutôt jeunes et courageux est sans doute le seul moyen d’éviter la catastrophe.

 

Quelques effets positifs d’un tel accueil se feront rapidement sentir. Ainsi,

  • de nombreux emplois qui, dans le contexte actuel, ne trouvent pas de candidats pourront être pourvus,
  • la désertification de nos campagnes pourra être endiguée.

 

Bien sûr, on peut prévoir que l’intégration de migrants transformera significativement notre société. Mais mieux vaut prendre le risque d’une transformation que se résigner à un vieillissement dont les conséquences sont inéluctables : perte de dynamisme, réduction des forces productives, accroissement des charges sociales, appauvrissement généralisé. Si nous optons pour la fermeture des frontières, les générations qui nous suivent poseront peut-être à leurs grands-parents et à leurs parents cette terrible question : « Vous connaissiez les conséquences du vieillissement ; des migrants jeunes et courageux frappaient à votre porte ; pourquoi n’avez-vous pas profité de cette chance extraordinaire ? »

 

Claude Liévens

 

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