LES NOUVEAUX CONSERVATEURS –
POLITIQUE ET NARCISSISME

 

LES NOUVEAUX CONSERVATEURS

(Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan)

 

Précisons d’abord que les nouveaux conservateurs sont étrangers aux néoconservateurs, à ces chantres du libéralisme qui avaient ouvert la voie à Ronald Reagan et à Margaret Thatcher et à ces intellectuels qui, auprès de George W. Bush, avaient promu le concept de guerre préventive.

 

Après l’effondrement du communisme, le monde en complet désarroi attendait l’arrivée d’une démocratie illimitée. Hélas, il y a eu les attentats du 11 septembre, les guerres d’Afghanistan et d’Irak, l’ouragan financier venu frapper un capitalisme qu’on croyait maîtriser et aujourd’hui le terrorisme et l’islamisme. Rien de ce qui était prévu ne s’est produit. Les nouveaux conservateurs rassemblent les couleurs du nationalisme, une résurgence religieuse, un hubris identitaire et des revendications populistes. Aux quatre hommes sur lesquels nous mettons l’accent peuvent être associés quelques épigones comme Theresa May et Viktor Orban : la fin des grandes idéologies du XXème siècle exacerbe partout les égoïsmes et les intérêts nationaux.

 

Ce n’est pas par hasard que nous sommes décontenancés par la scène politique française car notre pays est proche d’un état de mort cérébrale politique. Nous n’avons pas su interpréter les grands événements du monde, incapables de nous situer par rapport à la venue au pouvoir de Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan ou Xi Jinping. Mais l’élection de Donald Trump a joué un rôle de déclencheur : c’est dans le bastion de l’Occident que le pouvoir basculait. Qui va sortir vainqueur du combat mondial que se livrent deux tendances politiques ? D’un côté, les partisans d’une mondialisation globalisée et multiculturelle ; de l’autre, la nouvelle donne identitaire et nationaliste qui donne naissance aux nouveaux conservateurs. La question est d’autant plus difficile que ce clivage ne correspond pas à la dichotomie traditionnelle gauche/droite. Le nouveau conservatisme, c’est une kyrielle d’ingrédients religieux, économiques, sociaux, politiques et identitaires où on peut  identifier cinq points de rupture structurants.

 

1) Un réveil religieux. Sans doute attisé par l’islam politique, il y a un réveil religieux, pas exclusivement chrétien car on le voit aussi en Turquie et en Chine. Un événement est passé presque inaperçu en France : le 12 septembre 2006 à Ratisbonne, le Pape Benoît XVI a déclaré au cours d’un discours que, lorsque la politique et la religion se cristallisent autour d’un même objectif, la violence émerge. Il a pris l’exemple de conflits en cours. Mais notre diplomatie a vu ces propos comme plutôt scandaleux. Nous avons ignoré cette vérité profonde en soutenant les printemps arabes. Aujourd’hui il y a une sorte d’émulation concurrentielle et stratégique entre l’islam et le christianisme. L’émulation, du côté chrétien, n’est pas dans la pratique religieuse, mais dans divers mouvements, tels la résurgence de la droite chrétienne aux Etats-Unis ou la contestation du mariage pour tous en France… La droite chrétienne a opté pour Donald Trump ; l’église orthodoxe soutient Vladimir Poutine ; l’islam politique permet à Recep Tayyip Erdogan de tenir ; le régime chinois s’appuie sur une mystique religieuse identitaire qui se développe en réaction au prosélytisme sociétal islamique. Dans ce contexte, les nouveaux conservateurs ont compris que la religion et le sacré peuvent combler une faille idéologique, mais ils contribuent à maintenir la regrettable confusion qui existe entre religion et spiritualité.

 

2) L’ensauvagement du capitalisme. Après la fin du communisme, on pensait le capitalisme civilisé par la démocratie. Au contraire, il a contribué à l’affaiblir en donnant naissance, partout, à une classe qui représente beaucoup moins de 1 % de la population et qui détient beaucoup plus de 50 % des richesses. Les citoyens qui n’y peuvent rien n’ont plus cru ni à la droite ni à la gauche, qui d’ailleurs n’avaient rien vu venir. Les penseurs de l’économie politique (Keynes, Adam Smith, Ricardo…) considéraient que l’économie, tout en développant la prospérité, était au service du peuple et de l’intérêt général. Mais aujourd’hui il y a une guerre entre l’économique et le social. L’opulence explose partout pour une minorité de plus en plus réduite, alors que le chômage de masse s’étend et que les laissés pour compte sont de plus en plus nombreux. Le politique, de droite ou de gauche, est incapable d’apporter la moindre régulation. Cette situation crée l’incivisme ; le capitalisme sauvage ensauvage la société. Dans les années 1930, Keynes et Freud se rejoignaient sur un diagnostic commun : Une économie qui prône l’accumulation compulsive de l’argent conduit inéluctablement au drame. Nous y sommes, idéologiquement, politiquement et culturellement. C’est l’impasse.

 

3) Un avenir sans espoir. Comme la classe moyenne s’élargit en nombre et se rapetisse en pouvoir d’achat et en capital, nous n’espérerons plus un mieux-être pour nos enfants. Ce constat insupportable entraîne une révolte sociale et produit la désaffiliation. L’économie politique était fondée sur la main invisible d’Adam Smith : l’individu est mû par un intérêt particulier mais la somme des intérêts particuliers converge vers l’intérêt général. Or cette économie politique n’existe plus, remplacée par une économie sauvage où la délinquance financière se généralise. Il n’y a plus d’intérêt général ; l’égoïsme s’installe partout ; les nouveaux conservateurs savent l’exacerber pour agrandir et conduire leur troupeau. Ils sollicitent une foule en plein désarroi, nostalgique d’un paradis perdu dont ils promettent l’avènement. La foule, du fait de l’effondrement de son narcissisme, choisit ou accepte des leaders profondément narcissiques, qui réussissent alors, non sans perversité, à transférer leur idéal du moi sur la foule et à confondre l’idéal de la foule avec leur idéal du moi.

 

On peut noter incidemment que cette situation affaiblit la démocratie parlementaire ; le Parlement limite son pouvoir législatif à la ratification de ce que le gouvernement décide. Or les citoyens qui veulent profondément la paix se tournent vers des nouveaux conservateurs qui ont toutes les caractéristiques de chefs de guerre. Pourquoi? Pour arrêter quelque chose qui ne peut pas être arrêté. Les nouveaux conservateurs font la promotion d’une politique identitaire fondée sur la compassion et la revanche sociale. Ils parlent aux exclus avec l’identité et la religion, et ils promettent à la classe moyenne une rédemption économique et sociale. Ils inscrivent dans la convoitise des peuples en difficulté. Et si, à cette paupérisation sociale et à cet affaissement politique, on ajoute l’évolution des technologies, on aboutit à une mondialisation anomique, sans foi ni loi.

 

4) Le mirage du multiculturalisme. La société multiculturelle, dont on voudrait faire émerger la quintessence civilisationnelle, n’est qu’un agrégat de minorités qui multiplie les frontières, les classes sociales et les ségrégations culturelles. L’hybridation indistincte des populations et des cultures est une ineptie faussement généreuse car l’intégration des étrangers est d’autant plus difficile que la société ne dit pas quel est son socle culturel. L’obsession de la diversité produit une génération de narcissiques qui ignorent le sort de ceux qui n’appartiennent pas au groupe auquel ils s’identifient. Si, avec la diversité, il n’y a pas le Un, la notion d’intérêt général ne peut pas s’imposer dans la société.

 

5) La raison de sécurité. L’impératif de sécurité est entré en force dans le discours politique. Cette obsession permet d’imposer des perspectives et des mesures inacceptables par ailleurs. La raison de sécurité a remplacé la raison d’état. C’est le nouveau mythe de la démocratie occidentale. L’état dans lequel nous vivons à présent n’a pour but ni d’ordonner ni de discipliner, mais de gérer et de contrôler. La multiplication croissante des dispositifs sécuritaires témoigne d’un changement de la conceptualité politique. L’extension progressive à tous les citoyens de techniques d’identification, autrefois réservées aux criminels, agit immanquablement sur l’identité politique. Mais, avec l’état de sécurité, nous recherchons aussi un état de permissivité et un état de transparence. Il n’y a pas de mythe pour réguler une telle complexité et il devient de plus en plus difficile de construire des outils politiques pertinents. Nous observons des ingrédients incendiaires dans la société, mais les concepts politiques qui permettraient de les maîtriser n’émergent toujours pas.

 

Peut-être avons-nous surestimé la séquence, pourtant très courte, qui va de 1945 à l’effondrement du système soviétique. Nous en avions tiré la certitude de nous acheminer vers une stabilité politique et économique durable et vers l’opulence. Avec les nouveaux conservateurs se révèlent le désarroi du monde et le désordre économique. Sigmund Freud a écrit dans l’avenir d’une illusion : « Une civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion n’a aucune perspective de se maintenir de façon durable et ne le mérite pas. » C’est à nous qu’il appartient de forger de nouvelles utopies cosmopolites et de préparer ainsi une alternative crédible à la rébellion nationaliste et populiste. Mais ce travail prend beaucoup de temps et ne se fait pas dans les officines des conseillers en communication.

 

                                      POLITIQUE ET NARCISSISME

 

Ce sujet sera notamment examiné à travers les quatre nouveaux conservateurs auxquels nous venons de nous référer. A l’évidence, ceux-ci ont un commun cinq éléments : 1) leur charisme et leur narcissisme, 2) leur populisme, 3) l’utilisation de l’étranger comme bouc émissaire et comme victime désignée, 4) un comportement d’autorité quasi-hypnotique, 5) l’idéalisation d’un passé à retrouver. Nous nous intéresserons à leur psychologie, à la manière dont ils exercent le pouvoir et nous chercherons quels peuvent être les rapports entre politique et narcissisme.

 

Le narcissisme face à la diversité du peuple

 

En abordant ce sujet, on peut d’abord se référer à la Grèce antique : Platon était républicain ; le sophisme prônait la démocratie. C’est très différent : La république est un régime où seuls ceux qui savent peuvent accéder au pouvoir ; la démocratie, c’est « mon opinion contre la vôtre ». Celle-ci impose de convaincre et favorise donc l’éclosion du narcissisme.

 

Cependant, l’utilisation du concept de narcissisme dans le domaine politique se heurte à deux difficultés. D’une part, le narcissisme est intimement lié à de nombreuses autres notions analytiques qu’il conviendrait de prendre aussi en considération si on ne veut pas se limiter au sens phénoménologique et médiatique. D’autre part, le narcissisme est en relation avec le Un, le père primordial qui peut être atténué, notamment avec le jaillissement du féminisme. Alors le véritable Un se trouve du côté du peuple. Or il n’y a pas de peuple ou, plus exactement, il y a plusieurs peuples dans un même peuple. Les leaders vont s’attacher à unir, à fusionner ces différents peuples à partir de leurs propres idées et en utilisant leurs propres méthodes. La problématique du pouvoir, de l’autorité et de la souveraineté est éclairée, colorée par le narcissisme, mais le narcissisme n’est pas l’essentiel pour définir aujourd’hui cette problématique.

 

L’absence d’unité du peuple s’observe particulièrement dans les sociétés multiculturelles, surtout si la juxtaposition des cultures et des modes de vie s’accompagne d’une catégorisation excessive (les femmes, les juifs, les salariés, les homosexuels, les noirs, les arabes etc.). C’est le cas dans des pays comme le nôtre où le politique fragmente son discours pour essayer de le faire entendre par les différentes catégories. Comme il n’y parvient que très imparfaitement, les candidats aux élections n’apparaissent plus comme porteurs de l’intérêt national, mais seulement d’intérêts catégoriels ; c’est un des facteurs qui peuvent expliquer le fort taux d’abstention que nous observons.

 

Le pouvoir et les pulsions primitives

 

Le désir de diriger est indissociable des pulsions primitives. Freud a écrit : « Les pulsions primitives, sauvages et malfaisantes, n’ont pas forcément disparu chez l’individu ; elles continuent à exister sous une forme refoulée dans l’inconscient et attendent une occasion d’exercer leur activité. » On peut donc se demander si c’est le pouvoir qui est révélateur de ces pulsions primitives et s’il y a une incandescence entre les pulsions primitives et le pouvoir. Mais Freud a apporté un éclairage supplémentaire en introduisant, en plus de l’inconscient primaire et de l’inconscient secondaire, un troisième inconscient qui serait vestigial : Les pulsions primaires, en traversant le peu de structuration du moi et du ça, laisseraient un vestige sur la motricité.

 

Cette hypothèse peut expliquer les différentes formes de violence, celles des dictateurs comme celles des djihadistes. Elle éclaire aussi la posture des nouveaux conservateurs chez qui on observe une collision, voire une collusion entre le moi et le ça. Le moi, dans son exercice présent, peut être envahi par les pulsions primitives, par ce qui vient du labyrinthe archaïque. Ce moi-ça se met alors dans une attaque frontale contre le surmoi, c’est-à-dire contre la loi.

 

André Green définit le narcissisme comme l’effacement de la trace de l’autre dans le désir de l’un. Ce narcissisme peut être observé dans tous les domaines : les arts, la politique, l’économie, le numérique… mais sous des formes qui peuvent être différentes. Ainsi, les artistes ont une capacité de sublimation qui joue par rapport aux instincts primitifs et qu’on ne retrouve pas chez les gens qui n’ont que la folie des grandeurs. Régis Debray estime que le narcissisme exacerbé d’aujourd’hui vient de la décomposition sociale et laisse entendre que l’espace a pris le pas sur l’histoire et le temps. Dans cette société-là, qu’est-ce que réussir ? Ce n’est pas trouver un vaccin ni une théorie mathématique ni l’explication d’un phénomène physique ; il faut être aimé et célébré. Et celui qui l’est cherche à l’être encore plus.

 

L’impact sur les relations internationales

 

Si on se réfère à cette même définition d’André Green, il n’est pas étonnant que des personnalités politiques profondément narcissiques considèrent et fassent croire à leur peuple que le reste du monde constitue un environnement hostile. Un tel message est reçu favorablement par les peuples qui se sont laissés dominer par des valeurs matérielles dont ils craignent d’être privés, au moins partiellement, par une des multiples possibilités d’agression extérieure. Face à cette menace, amplifiée par les déraillements du capitalisme, ils veulent se donner une double assurance : un ascendant sur l’étranger et la capacité de réagir vite en cas de besoin. Ils cherchent donc des gouvernants qui partagent leurs analyses et leurs peurs et qui sont capables de les rassurer. De ce fait, les relations internationales sont touchées par la montée du narcissisme. On est passé de la guerre idéologique (est-ouest, capitalisme-communisme, droite-gauche) à des rapports de forces entre nations antagonistes conduites de façon autoritaire.

 

De plus, lorsque le désir de l’un (au sens d’André Green) est confronté aux croyances religieuses, il peut entraîner une émulation conflictuelle extrêmement violente, comme celle qu’on retrouve au niveau mondial entre l’islam et la chrétienté.

 

La place de la parole et du langage

 

Freud a établi une relation entre la croyance et le sens de certains mots. D’autre part, Levinas a montré la différence entre le dire et ce qui est dit. Il y a des paroles qui poussent à faire, tandis que les mots viennent en bout de chaîne. On gagne sa liberté si on entend des paroles pour faire ; mais on l’aliène si on reste dans la résonnance de paroles énoncées d’en haut. La parole et le langage avaient connu une certaine forme d’émancipation et de liberté vers la fin du XIXème siècle, alors qu’ils n’avaient plus besoin de la garantie du religieux. Mais, dans la crise politique qui a conduit à la décomposition de l‘Europe et à la seconde guerre mondiale, il y a eu un dérèglement, une transformation totalitaire, infectieuse, épidémique de la langue. Le nazisme et le stalinisme ont pénétré dans la chair de la foule à travers des mots, des locutions, des phrases sans cesse répétés. Un régime totalitaire s’appuie sur la construction d’une nouvelle langue. Dans un registre tout-à-fait différent, on peut évoquer la terrible erreur qu’a commise Bruxelles en restreignant le discours politique à un langage bureaucratique.

 

Les nouveaux conservateurs utilisent le langage, le discours, le logos pour manipuler les foules et les amener à n’être que des caisses de résonance. Ils considèrent qu’en parlant le plus simplement possible ils auront l’écoute du plus grand nombre. Ils cherchent aussi une langue qui donne l’illusion de porter en elle-même la solution, c’est-à-dire une langue fondée sur des mots plutôt que sur du sens. Tous, chacun dans son registre singulier, savent exprimer un lyrisme puisé dans des sources populaires. Leur astuce, c’est d’énoncer sur un mode archaïque des valeurs –l’ordre, l’autorité, le respect…– qui ont été conquises par la démocratie et de les faire coïncider avec leurs pulsions primitives.

 

L’évolution du langage doit aussi nous inciter à réfléchir sur la communication actuelle qui, ne prenant que des mots, voudrait en faire des paroles. Nous assistons partout à la fabrication d’une langue artificielle qui ne questionne plus, qui conduit à la perte du symbolique, à l’effondrement de la vérité, à la disparition du sujet et des acteurs et à l’automaticité des réponses. Pourtant nous ne pourrons endiguer le populisme et le nationalisme qu’en favorisant l’expression de langues porteuses d’histoire et de culture.

 

La psychologie des masses

 

Freud a découvert en 1920 qu’à travers le grand cataclysme collectif de la guerre il y avait une psychopathologie des foules. Pour lui, la cohésion de la masse n’est pas assurée par une pulsion grégaire mais sous-tendue par un lien libidinal. Quand un individu abandonne sa particularité au sein de la masse, il le fait parce qu’il ressent un besoin d’être en bonne intelligence plutôt qu’en conflit avec les autres et peut-être même par amour pour eux. Mais l’exigence d’amour vient masquer ou réprimer des pulsions violentes qui vont se déchaîner dès que la masse se délite. Cette conception nous fait passer de la psychologie des leaders politiques à la psychologie des masses.

 

Les nouveaux conservateurs ont compris que, pour retourner une situation à son avantage, il faut capter la psyché des gens. Ils ont retenu la leçon de Gustave Le Bon : si on veut faire marcher le troupeau, celui-ci doit pouvoir confier son verbe. Et ils ne lui laissent que la vocifération. Il faudrait, dans la ligne de Montesquieu, considérer que le peuple doit être suivi dans certaines conditions, mais qu’il peut aussi déraper et qu’alors il faut le faire suivre. Quand le peuple devient la foule, la démocratie n’est plus là ; s’il n’y a pas un désir de loi, s’il n’y a pas cette altérité instituante, on n’est plus dans la démocratie.

 

La plupart des pays développés sont entrés dans une ère de postmodernité dont on peut souligner deux caractéristiques :

1)    Le peuple vit dans le présent, bien plus préoccupé par le consumérisme que par la préparation de l’avenir ; il se laisse séduire par des leaders qui prônent un retour au passé, exaltant sur un mode archaïque des valeurs –l’ordre, l’autorité, le respect– qui ont été conquises par la démocratie mais qu’ils savent faire coïncider avec leurs pulsions primitives.

 

2)    Le peuple traverse une période de crises et d’acculturation ; on ne sollicite guère son intelligence et il n’y a pas d’agora où pourrait se développer le débat public ; cette panne générale le pousse à rechercher un chef qui se substitue à sa volonté et qui formule, à sa manière, le désir qu’il a su imaginer.

 

On n’entreprend pas une carrière politique sans narcissisme. Celui-ci est un puissant ressort de la démocratie car sans lui il n’y aurait pas de candidats aux élections. A fortiori on ne peut pas être un grand politique sans une forte dose de narcissisme. Mais on peut être narcissique avec un côté humanisant ou avec un côté déshumanisant. René Char considérait que, si l’un est un héros et l’autre un salaud (la majorité des gens se situant entre les deux), c’est parce que l’un, au fond de lui, garde une dose d’humanité et croit en l’avenir, tandis que l’autre pense que la mort emportera tout. Cependant le narcissisme ne suffit pas pour réussir en politique. Il faut aussi une capacité à comprendre la réalité, un véritable savoir-faire, une grande volonté et une immense capacité de travail.

 

Pourtant tout se transforme avec le numérique, pas nécessairement dans le bon sens. Tout est virtualisé ; le langage politique devient un langage abstrait. Les citoyens restent chez eux et il n’y a plus de débat collectif. Certes, il y a les réseaux sociaux, mais ce n’est pas du moi. Le numérique accentue la déperdition du logos. Il favorise pour le moment l’arrivée des nouveaux conservateurs C’est la grande mutation de notre époque dont on ne sait pas où elle peut aboutir. L’expérience de la virtualité que nous avons acquise aujourd’hui montre que ses conséquences sur la relation sociale seront considérables et, à de nombreux égards, particulièrement inquiétantes.

 

Claude LIEVENS

 

 

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