La situation est dramatique

 

La situation actuelle nous rend particulièrement attentifs aux problèmes nationaux. Comment les Français ne seraient-ils pas en colère alors que :

 

  • le taux de pauvreté, qui avait diminué dans les années 1990/2000, est reparti à la hausse, puis s’envole ; le « 1 % » de très riches n’a jamais été aussi prospère alors, pour la plupart des gens, la situation empire ; la classe moyenne s’est considérablement appauvrie ces 40 dernières années et cette tendance va s’aggraver ;

 

  • les retraites sont progressivement réduites et seront prochainement inférieures à la moitiédu salaire de la vie active ;

 

  • le taux de chômage est supérieur à 7 % depuis plus de quinze ans ;

 

  • la proportion des jeunes de 18 à 29 ans qui vivent chez leurs parents ne fait que croître depuis une quarantaine d’années et s’approche maintenant de 50 % ;

 

  • les 2/3 de la population ont du mal à « joindre les deux bouts » et les 3/4 ne peuvent guère épargner plus de 100 € par mois ;

 

  • notre pays est vice-champion du monde en matière de fiscalité ;

 

  • 46 % des Français pensent que leur situation s’est dégradée par rapport à celle de leurs parents et 73 % ont peur pour l’avenir de leurs enfants ?

 

En France, la vie politique se radicalise (cf. la vigueur du Front National, l’ascension de la France Insoumise, les Gilets Jaunes), les grèves se multiplient, les manifestations dégénèrent en violences et en affrontements. Tous ces mouvements qui expriment des revendications variées découlent directement de la situation actuelle : niveau de vie insuffisant, richesses mal réparties.

 

Les nouvelles mesures fiscales (augmentation de la CSG, alourdissement des impôts sur l’immobilier, augmentation des taxes sur le gaz et l’essence…) viennent encore rogner le pouvoir d’achat et d’épargne de la classe moyenne ; celle-ci, qui constituait la partie la plus stable politiquement et économiquement de notre société, est en voie de disparition. C’est un virage fondamental. Pour des millions d’entre nous, la vie s’était améliorée année après année, alors que le montant des salaires profitait de la croissance économique. Ce n’est plus le cas. Le pouvoir d’achat s’effondre ; les revenus ne permettent plus de vivre aussi bien qu’avant. Et cette situation va encore s’aggraver. C’est pourquoi nous assisterons bientôt à un événement politique et économique radical.

 

Cependant, il faut souligner que la France n’est pas le seul pays dans ce cas. Partout dans le monde, le désespoir s’installe et la situation devient explosive sous de nombreux aspects financiers, culturels et démographiques.  Les 62 personnes les plus riches du monde possèdent plus que les 3 800 000 000 les plus pauvres ! Les pauvres le sont de plus en plus, tandis que le patrimoine des plus riches s’accroît. Une crise politique et financière majeure est inéluctable.

 

Les gains de productivité n’alimentent plus la hausse des salaires

 

Il est incontestable que les investisseurs et les ultra-riches ont gagné beaucoup d’argent tandis que la majorité des travailleurs ont subi une baisse constante de leur niveau de vie. Pourquoi ? La réponse est simple : les salaires sont déconnectés des gains de productivité et les profits ne bénéficient plus à ceux qui travaillent.

 

Au début du XXème siècle, les gains économiques étaient partagés entre les patrons, les actionnaires et les travailleurs. Ainsi, Henry Ford, inventeur de la production en série et de la chaîne de montage, et ses employés se sont tous enrichis quand ils ont réalisé d’importants gains de productivité. Ces gains ont été répercutés sur les salaires ; en 1914, Ford a décidé que le salaire minimum dans ses usines serait plus que doublé. Imagine-t-on un tel bouleversement dans l’une des grandes entreprises actuelles ? Pendant plusieurs décennies, la productivité et les salaires ont évolué en parallèle. Puis le fossé s’est creusé, se traduisant par un déclin de la part du PIB alloué aux travailleurs et un accroissement de celle allouée au capital, surtout dans les économies développées.

 

Depuis le début du XXIème siècle, les salaires réels ont décliné pour la plupart des gens ; pourtant, la productivité a connu une véritable explosion, notamment grâce au développement des NTIC (PC, Internet, robotisation, intelligence artificielle, téléphones portables etc.). Mais parallèlement tout ce dont on a besoin pour vivre et prospérer (alimentation, logement, soins de santé, voitures, éducation…) est devenu beaucoup plus cher.

 

La divergence entre productivité et salaires est née au début la décennie 1970. Certains économistes l’imputent au président Nixon qui, en 1971, a supprimé tout lien entre le dollar et l’or, inaugurant une ère où la monnaie peut être créée à partir de rien, sans contrepartie. Il est dès lors inévitable que la valeur de la monnaie diminue au fil du temps ; les salariés qui ont réalisé des gains de productivité ne peuvent plus profiter du gain de pouvoir d’achat correspondant, surtout s’ils passent par l’intermédiaire de l’épargne. Les banques centrales, influencés par les responsables politiques, s’obstinent à créer toujours plus de monnaie, soit en l’injectant directement, soit en baissant le prix du crédit. Ainsi, la Réserve fédérale américaine, à elle seule, a ajouté 4 000 G$ à la masse monétaire américaine entre 2008 et 2014.

 

Dans un système sain, une banque accepte des dépôts d’argent provenant d’épargnants normaux. Elle prête ensuite cet argent à des emprunteurs, se rémunère et rémunère les déposants grâce aux intérêts qu’elle perçoit. L’argent circule, vient irriguer l’économie, sert au développement des entreprises, à la consommation, etc. Mais aujourd’hui, les banques fournissent des financements avec de la monnaie créée à partir de rien. Ce ne sont plus les dépôts qui font les crédits ; ce sont les crédits qui font les dépôts !

 

Certains en bénéficient largement. La santé éclatante du secteur du luxe en porte témoignage. Apple est récemment devenue la première société à atteindre les 1 000 G$ de capitalisation boursière ; les performances de Google, Facebook, Amazon et consorts sont aussi remarquables en ce domaine. L’augmentation du nombre de milliardaires dans le monde est frappante. La situation actuelle est idéale pour les investisseurs et quelques personnalités qui combinent le génie des nouvelles technologies, l’appât du gain et la chance, mais la plupart des salariés n’en bénéficient aucunement.

 

Le plus grave, c’est que l’argent ainsi créé entre en concurrence directe avec celui qui a été acquis par le travail. De ce fait, les produits indispensables à la vie de tous les jours (logement, alimentation, carburant…) deviennent de plus en plus chers. Les prix s’envolent alors que les salaires stagnent. Le citoyen ordinaire ne peut rien faire pour se protéger de l’inflation. Ce système achemine le travailleur moyen vers la pauvreté et il renforce les riches et les puissants. Travailler plus ou plus intelligemment ne profite pas aux salariés. Mais ceux qui possèdent des actifs boursiers et des entreprises voient leur richesse augmenter fortement.

 

Où cela pourrait-il exploser ?

 

L’embrasement pourrait commencer en Europe. Les germes toxiques des banques grecques, italiennes et espagnoles se sont lentement mais inexorablement répandus. Certaines banques systémiques, comme la Banco Popular italienne, ont déjà fait faillite. En 2012, la Grèce et Chypre étaient menacés, mais il s’agissait d’états relativement petits ; aujourd’hui, ce sont l’Italie et l’Espagne qui sont sur le devant de la scène.

 

Le système économique et politique européen, tel qu’il a été conçu, avait pour but d’encourager la croissance économique et de favoriser l’intégration politique. Sur ces deux fronts, l’échec est patent. L’Euro n’a pas favorisé la croissance. Et, en cherchant à traiter tous les pays de la même manière, on a détruit l’économie des pays de l’Europe du sud, les plongeant dans une dépression désastreuse.

 

  • L’Italie a connu six récessions depuis les années 90 ; son économie est en miettes. Le taux de chômage n’est pas descendu en dessous de 10 % depuis 2012 ; celui des jeunes dépasse 30 %. La dette italienne représente plus de 130 % de son PIB ; c’est le niveau où la Grèce avait commencé à connaître des problèmes graves.

 

  • En Espagne, le nombre de sans-abris a augmenté de 20 % depuis 2014. Dans certaines régions, le taux de chômage des moins de 25 ans atteint 63 %.

 

  • Au Portugal, la dette dépasse 140 % du PIB. Le système bancaire est étouffé sous les mauvaises dettes.

 

  • En Grèce, l’économie s’est effondrée avec la crise de 2008. La dette publique représente plus de 300 G€. Le chômage des jeunes dépasse 40 %.

 

Le projet européen n’a pas favorisé la stabilité et l’intégration. La Grande-Bretagne a choisi le Brexit. Dans le sud de l’Europe, la vie de millions de personnes a été ruinée. En Italie, des politiciens anti-establishment sont au pouvoir. En France, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, en Suède et en Hongrie, les partis anti-européens gagnent en popularité. Les peuples sont ulcérés.

 

Une monnaie telle que l’euro ne convient pas à des pays en quasi-faillite comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce ou le Portugal (sans parler de la France). Ces pays, qui vivent largement au-dessus de leurs moyens, ont besoin d’une devise plus faible pour compenser le mauvais état des finances publiques. Or ils sont écrasés par une devise forte appuyée par l’Allemagne. Si les pays en difficulté avaient eu leur propre devise, celle-ci aurait été dévaluée, rendant le pays plus compétitif et réduisant la valeur de sa dette. L’Italie avait utilisé cette soupape 13 fois durant les 19 années qui ont précédé la création de l’euro. Lorsqu’en 1992, la Grande-Bretagne a eu des difficultés de cet ordre, elle a choisi de ne pas adhérer au programme monétaire commun. Une monnaie unique ne peut pas refléter à la fois la vigueur allemande et la faiblesse de l’Europe du sud. L’euro étouffe lentement l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, tandis que les exportations allemandes explosent.

 

Il est presque inévitable qu’un jour les peuples refuseront totalement d’être étouffés par une ingénierie sociale et financière imposée de l’extérieur. L’explosion générale pourra se produire lorsqu’un pays majeur quittera l’euro en catastrophe. La crise financière sera accompagnée d’une grande dépression, entraînant une désintégration sociale, financière et politique. Des millions de personnes seront ruinées. C’est là que les autorités politiques désespérées seront tentées de mettre en place une solution ultime.

 

Il n’y a pas qu’en Europe que cette immense menace existe. Les États-Unis aussi connaissent de nombreux éléments déclencheurs de crise. Ces dernières années, pour résister à l’inflation lente et insidieuse, les consommateurs ont eu massivement recours au crédit. Les ménages américains ont désormais plus de 13 000 G$ de dette totale et cet argent est utilisé pour payer les dépenses quotidiennes, les études des enfants, les soins de santé etc. La charge de la dette pour les pauvres, rapportée à leurs revenus, a presque quadruplé au cours des vingt dernières années. Ne nous faisons pas d’illusion : cette dette ne pourra jamais être remboursée.

 

Partout, nous avons :

 

  • des Etats surendettés incapables de respecter les promesses sociales qu’ils ont faites (retraites, sécurité sociale, infrastructures…) et qui sont à bout de ressources et d’idées ;

 

  • des banques centrales qui n’ont plus aucune marge de manœuvre et qui tentent de redresser la situation en appliquant des remèdes peut-être pires que le mal ;

 

  • des citoyens désabusés qui ne font plus confiance aux institutions ni aux dirigeants et dont l’inquiétude et la colère s’accroissent de jour en jour.

 

Il est inévitable que prochainement des millions de gens descendent dans la rue pour protester contre leur gouvernement. Ce mouvement peut commencer aux Etats-Unis, en Italie, en France ou dans quelque autre pays dès lors que les taux d’intérêt longs augmenteront. Les dettes publiques et privées ne manquent pas ; elles représentent 233 000 G$ dans le monde. C’est bien plus qu’en 2008 où il y avait déjà une crise de la dette, laquelle a été soignée en faisant encore plus de dette.

 

Les conséquences d’un endettement excessif

 

Le secteur financier est beaucoup plus endetté encore que le secteur économique ; les banques et autres institutions financières sont devenues des parasites plus gros que leur hôte. La résorption de cette situation est indissociable d’une énorme crise monétaire et financière. La crise de 2008 aurait pu permettre aux marchés de revenir à la normale moyennant des remèdes douloureux, mais efficaces : les mauvais investissements auraient pu être purgés, les structures malsaines disparaître et l’économie repartir sur des bases plus solides. Cela ne s’est pas produit car les autorités ont préféré sauver ce qui était « trop gros pour faire faillite » et la marche de l’endettement a repris de plus belle.

 

La dette est de la croissance empruntée au futur ; si elle doit être remboursée, elle réduit la croissance à venir. Avec une dette qui pèse trois fois le PIB d’un pays et des taux d’intérêt moyens, à 3 % par exemple, il faut prélever 9 % du PIB rien que pour payer les intérêts. Avec des taux à 2 %, il faut en prélever 6 %. A 0 %, en revanche, la dette peut sembler indolore. C’est pourquoi les taux ont été forcés à la baisse par les banquiers centraux (spoliant les retraités et les épargnants).

 

Mais les taux longs repartent doucement à la hausse. C’est ainsi que la FED (Federal Reserve System) en est à sa septième augmentation de taux en trois ans. La BCE (Banque centrale européenne), de son côté, met fin à son programme d’assouplissement monétaire et on attend une première hausse de taux d’ici à septembre 2019. Le fardeau de la dette va devenir très lourd pour tout le monde :

 

  • dette des Etats (la dette affichée et aussi la dette dite hors bilan, qui concerne les retraites des agents et des fonctionnaires, les dépenses de santé etc.) ;

 

  • dette des entreprises ;

 

  • dette des ménages (prêts immobiliers, prêts étudiants, prêts automobiles, prêts à la consommation etc.).

 

L’équilibre apparent qui peut encore faire illusion est fortement menacé par une remontée, même modeste, des taux longs et, si la situation bascule, les conséquences seront catastrophiques :

 

  • Les Etats-providence feront défaut sur leurs engagements : retraites des fonctionnaires, remboursement des soins de santé et tous autres avantages considérés comme « garantis » par des gouvernements désormais incapables de financer leurs promesses.

 

  • Les entreprises feront faillite, notamment les banques et les institutions financières, dont le niveau d’endettement est gigantesque et qui entraîneront les déposants dans leur chute.

 

  • Les économies réalisées par les ménages seront annihilées.

 

  • L’immobilier s’effondrera, le marché n’étant plus soutenu par les achats des particuliers, désormais incapables de payer les traites d’une maison.

 

  • Le crédit à la consommation ne sera plus à l’ordre du jour et la consommation se réduira comme peau de chagrin, entraînant un ralentissement brutal de la croissance économique, suivi de récession, de crise et de chômage.

 

  • La bourse craquera, le marché obligataire implosera.

 

  • Les recettes fiscales s’écrouleront, poussant les Etats à pressurer encore davantage leurs contribuables, alimentant ainsi le cercle vicieux.

 

Les banquiers centraux peuvent créer de la dette comme ils l’entendent… mais ils ne peuvent pas créer des contribuables solvables.

 

Victime de cet enchaînement, un peuple, quelque part dans le monde, descendra dans la rue, exigeant que le gouvernement fasse quelque chose. C’est inévitable car, dans le système actuel, les personnes endettées sont plus nombreuses que les épargnants. La moindre difficulté (ralentissement économique, hausse d’impôts) peut les faire basculer dans le besoin. Ce pourrait être aux Etats-Unis, en France, en Italie, en Espagne ; quoi qu’il en soit, ce ne sera pas simplement un petit pays comme la Grèce, avec une facture apparemment supportable. Ce sera un pays trop gros pour faire faillite, et dont les banques aussi sont trop grosses pour faire faillite.

 

Le jubilé, ultime recours ?

 

Il y aura une escalade de la violence face à laquelle les responsables politiques du pays frappé s’inclineront. En ultime recours, ils seront peut-être conduits à ordonner l’effacement de l’ardoise et la remise à plat du système financier, rivalisant de belles paroles et promettant ainsi l’ouverture d’un chemin vers une société plus juste. Cette idée paraîtra séduisante a beaucoup. Les autres peuples exigeront que, pour eux aussi, on efface l’ardoise.

 

L’idée d’une remise générale des dettes n’est pas neuve. Les Hébreux avaient déjà inventé cette solution pour limiter le crédit et éviter qu’une partie notable de la population soit réduite en esclavage du fait de son incapacité à payer ses dettes. C’était le jubilé, l’annulation pure et simple des dettes, qui fut instituée à intervalle régulier de 50 ans. Les dettes étaient effacées, les hypothèques levées sur les terres, les esclaves affranchis (cf. Lv 25, 8-13). Puis un nouveau cycle de crédit repartait.

 

En 1300, le pape Boniface VIII institua le premier jubilé chrétien mais il ne conserva que le côté festif de l’événement. Aujourd’hui cette très vieille idée progresse. C’est ainsi que Stephen Roach (université de Yale) demandait en 2011 un jubilé de la dette des ménages américains. Au Congrès des USA, la députée Kathy Castor et le sénateur de Floride Bill Nelson évoquent l’effacement de la dette. En France, il y a aussi des partisans, comme Jacques Cheminade lors de la campagne présidentielle 2017. Et Christine Lagarde, présidente du FMI, évoquait déjà, en 2014 à Davos, une remise à plat complète du système actuel.

 

Ce ne serait pas la première fois qu’on aurait recours au jubilé dans l’ère moderne :

 

  • En 1934, en Europe, l’abandon de l’étalon-or a conduit de fait à l’effacement d’une partie des dettes nationales.

 

  • Après la seconde guerre mondiale, en 1953, l’accord de Londres a annulé la dette extérieure de l’Allemagne, laquelle représentait presque le triple de son PIB.

 

  • Une partie de la dette publique de la Grèce a été effacée lors de restructurations successives entre 2011 et 2013.

 

  • L’Islande, isolée, surendettée, meurtrie par la crise bancaire de 2008, est passée par là en 2014.

 

  • La Croatie a eu recours à un jubilé en 2015 pour effacer les crédits à la consommation de ses citoyens les plus en difficulté.

 

Il s’agissait de pays soit petits (sur la scène internationale), soit exsangues (après des années de guerre ou en situation de crise gravissime). Mais cela peut largement changer.

 

L’hypothèse d’un jubilé qui effacerait les dettes publiques et privées est vraisemblable. C’est ce qu’affirme notamment l’économiste Simone Wapler, rédactrice en chef des publications Agora, en soulignant qu’un tel événement ne serait pas limité à un seul pays ; il serait mondial. Plus les taux d’intérêt augmenteront, plus les populations souffriront, plus le mécontentement s’exprimera, plus les gouvernants seront sous pression. On peut facilement imaginer l’impact d’un responsable politique dont le programme serait : Je vais effacer vos dettes, vous permettre un nouveau départ, résoudre la question des inégalités, alléger le fardeau des ménages ; il faut que les Etats nettoient tout pour repartir sur de bonnes bases. Beaucoup voteraient pour lui avec enthousiasme, en oubliant un « léger » détail : qui va payer ?

 

En effet, dans un tel processus, il n’y a pas que les débiteurs ; il y a aussi les créanciers, c’est-à-dire les banques, les assureurs, tout le secteur financier qui détient l’argent des citoyens, cet argent que les banques ont fait circuler, prêté à tour de bras et que la magie de l’annulation de la dette volatiliserait du jour lendemain. Évidemment, les autorités emploieront de jolies expressions : restauration de la solvabilité nationale, effort financier patriotique, état d’urgence financière etc. Mais des centaines de milliards d’euros seront redistribuées des investisseurs et des épargnants vers ceux qui ne peuvent plus payer leurs dettes. Des millions d’investisseurs et d’épargnants seront ainsi dépouillés.

 

Peut-être l’engloutissement de l’épargne, des investissements et des fonds de retraite ne suffira-t-il pas. Dans ce cas, les Etats-providence, dont la France, ne pourront plus payer les retraites qu’ils doivent, ni les soins de santé, ni les promesses financées à coup de déficits et de dette publique ; les états en faillite auront les pires difficultés à faire racheter leurs dettes sur les marchés financiers.

 

Entre 2012 et maintenant, la situation des finances publiques de la France n’a cessé de se détériorer. Certes, le déficit public a été réduit, passant sous la barre des 3 %, et c’est une bonne chose ; mais la dette publique a augmenté, dépassant 2 250 G€. Et il ne faut pas oublier le « hors bilan », sorte de dette noire dissimulée aux yeux du grand public grâce à plusieurs structures telles que la caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). Nous sommes arrivés à une situation très inquiétante ; ainsi, en 2017, le Sénat a refusé d’examiner le bilan que le gouvernement lui présentait et la Cour des Comptes a estimé que les textes budgétaires étaient entachés d’insincérité. Certes, les apparences ont pu être maintenues ; la pratique des taux négatifs a été soigneusement entretenue par les banques centrales. Mais cette opportunité n’est pas durable et la tendance commence à s’inverser. La FED augmente ses taux ; la BCE a mis fin à son programme d’assouplissement quantitatif et il est vraisemblable que son futur président se montrera moins accommodant que Mario Draghi.

 

Une bombe venant des Etats-Unis ?

 

Mais la bombe susceptible de tout déclencher viendra peut-être des Etats-Unis. En 1841 déjà, les USA avaient modifié leurs lois pour que les débiteurs puissent être soulagés de leurs dettes sans le consentement des créditeurs ; 40 000 personnes en avaient bénéficié. Et les confidences faites par Donal Trump, parlant de sa situation personnelle, à un journaliste durant sa campagne présidentielle peuvent interpeler ; on peut ainsi les résumer : J’ai emprunté en sachant que je pourrai ne pas tout rembourser ; et je m’en plutôt bien tiré ; j’ai bluffé et ça a marché ; évidemment, avec un pays, c’est différent, mais j’emprunterai, sachant que, si l’économie s’effondrait, nous pourrions négocier. Pour Trump, 100 $ dus ne sont pas forcément 100 $ remboursés ! Tant pis pour le créancier !

 

L’économie américaine est sur le fil du rasoir. Donald Trump a beau vanter le miracle qu’il a produit, la réalité est pleine de dangers : la remontée des taux longs touchera particulièrement les ménages américains qui sont les plus endettés de la planète et dont les revenus ne progressent pas. On cite souvent : la dette étudiante (le nombre d’étudiants devant plus de 100 000 $ a quadruplé en dix ans), les crédits automobiles subprime, les crédits à la consommation (cartes de crédit), les crédits hypothécaires. Le problème social et politique ainsi créé imposera à la classe politique de réagir et, plutôt que de négocier une remise de dettes chez ses partenaires internationaux, le Président Trump pourrait décréter l’annulation complète de la dette, unilatéralement et sans autre forme de procès !

 

Les Chinois détiennent 1 184 G$ de dette US ; les Japonais 1 061 G$ ; mais la palme revient à la Zone euro avec 2 750 G$, dont 93 G$ pour la France. Si le président américain balaie tout cela d’un revers de la main, ce sera la catastrophe. Les marchés boursiers s’effondreront. Des grandes sociétés feront faillite. La panique se généralisera face à une situation imprévisible. Des millions d’investisseurs, de retraités, de détenteurs d’assurance-vie et d’épargnants perdront une fortune.

 

L’ancien banquier Robert Johnson, qui dirige l’Institute for New Economic Thinking, a esquissé un scenario que nous résumerons ainsi :

 

  • Les vingt plus grandes banques seront fermées pour un mois, pendant que les régulateurs dégraderont les notes des actifs et examineront comment les pertes sont susceptibles de se propager.

 

  • On épongera les pertes en prenant aux actionnaires, au management, éventuellement en éliminant les créances non garanties.

 

  • Le gouvernement interviendra et recapitalisera les banques.

 

  • Lorsqu’elles reprendront pied, elles seront revendues au secteur privé.

 

Les constructeurs automobiles, les promoteurs immobiliers, les sociétés de crédit à la consommation, les compagnies d’assurance, les banques et les entreprises opérant avec effet de levier seront frappés de plein fouet. Les sociétés financières pourront déclencher une crise bancaire. Le problème traversera rapidement l’Atlantique.

 

Et en Europe ?

 

En Europe, les coups de semonce se multiplient : Brexit, crise italienne etc. La Grèce semble oubliée, mais qu’en est-il de pays plus grands comme l’Italie et l’Espagne, où les ménages sont fortement endettés pour la consommation ? L’Espagne est porteuse de nombreux dangers, mais le pays en première ligne pourrait être l’Italie car ses banques sont plombées de créances douteuses et son taux de croissance est le plus faible ; le cercle vicieux y est engagé depuis la crise du printemps 2018 : le gouvernement surendetté ne peut pas venir en aide aux banques en difficulté, lesquelles refusent de continuer à financer l’Etat etc.

 

Si les choses s’aggravent, si une grosse banque (UniCredit ou Intesa, par exemple) fait faillite, la Commission européenne tentera de faire appliquer les procédures de résolution bancaire. Les actionnaires seront les premiers impliqués dans le renflouage, puis ce sera le tour des créanciers et des déposants ; ceux-ci ont souscrit sans en avoir conscience à des obligations de leur propre banque via des livrets ou des placements recommandés. Là encore, une spirale de défauts se mettra en place et les gens demanderont qu’on efface les dettes.

 

William White, président du comité économique de l’OCDE, a invité le monde politique et financier à prendre des dispositions pour organiser une sorte de jubilé. Il a publié une longue tribune dans le Financial Times où il précise que l’endettement est excessif, que les créances ne seront pas toutes remboursées et qu’il faut mettre en place des procédures permettant de gérer les faillites. Il souligne le besoin de mesures pour éviter que des mécanismes de marché chaotiques se mettent en place. Il insiste particulièrement sur :

 

  • l’absence de législation convenable pour traiter les banques qui ne sont pas viables mais demeurent trop grosses pour faire faillite,

 

  • l’inadéquation des procédures de restructuration des dettes souveraines.

 

Il envisage sérieusement l’hypothèse d’une annulation pure et simple des dettes mondiales.

 

En conclusion…

 

Les difficultés sociales et politiques qui s’amoncellent aujourd’hui dans la plupart des pays du monde résultent d’un seul phénomène : le niveau de vie de la grande majorité de la population a fortement baissé et cette évolution s’accélère. Ce phénomène a deux causes :

 

  • L’ensauvagement du capitalisme : les salaires sont maintenant déconnectés des gains de productivité. Depuis le début du XXIe siècle, la part du PIB allouée aux travailleurs n’a fait que décliner, alors que le développement des NTIC a permis un fantastique essor économique.

 

  • L’accroissement déraisonnable de la quantité de monnaie : c’est en injectant de la monnaie que les banques centrales ont cherché à traiter des problèmes conjoncturels, mais le remède est pire que le mal. Entre l’argent ainsi créé et celui qui a été acquis par le travail s’établit une sorte de concurrence entraînant une envolée des prix des produits indispensables à la vie de tous les jours (logement, alimentation, carburant…) Le citoyen ordinaire ne peut pas se protéger de l’inflation.

 

Aujourd’hui, l’endettement est général (ménages, états, banques…) ; les marges de manœuvre disparaissent et les banques centrales ne peuvent plus réagir efficacement. Le mécontentement s’accroît chez les citoyens. Certaines mesures gouvernementales maladroites et injustes peuvent s’avérer déplorables à cet égard ; c’est le cas, en France, avec le remplacement de l’impôt sur la fortune (ISF) par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI). Les valeurs mobilières en sont exemptées ; c’est un cadeau aux plus riches ; c’est surtout un cadeau à ceux qui, comme nous l’avons noté précédemment, se sont enrichis en détournant à leur seul profit les gains de productivité réalisés par les entreprises. Les foules seront de plus en plus furieuses et de plus en plus violentes. Lorsque la situation ne sera plus tenable, une réponse viendra à l’esprit : un jubilé qui effacerait les dettes des Etats, favoriserait des millions de travailleurs pauvres et remettrait le système à zéro.

 

Mais un tel bouleversement entraînerait des risques considérables, notamment pour les classes moyennes : Notre argent en banque, c’est une dette que la banque reconnaît avoir à notre égard ; nos livrets, ce sont des obligations bancaires ; notre assurance-vie à capital garanti, c’est de la dette souveraine ; nos pensions de retraite, ce sont des dettes des caisses de retraite à notre égard etc. Et, en cas de jubilé, tout cela serait susceptible d’être purement et simplement effacé. Et les engagements pris « hors bilan » pour nos retraites et nos soins de santé ne seraient plus honorés s’ils dépassaient les capacités des actifs.

 

C’est terrifiant, mais qu’envisager d’autre ?

 

Claude Liévens