Introduction et plan du document

 

Situé au Moyen-Orient, entre le Caucase, l’Asie centrale et le sous-continent indien, l’Iran a accès à trois mers : la Caspienne, le golfe Persique et l’océan Indien (via le golfe d’Oman). Le pays fait 1,6 million de km² (trois fois la superficie de la France) et il est peuplé de près de 82 millions d’habitants ; le PIB est de 5 000 $ par habitant. L’Iran touche au cœur même des intérêts des grandes puissances. D’une part, c’est une plaque tournante idéalement située entre l’Occident et la Chine, même si aujourd’hui les sanctions internationales l’empêchent de jouer son rôle traditionnel d’intermédiation commerciale ; d’autre part, il détient en partie les clefs de l’approvisionnement énergétique de l’Europe occidentale, à la fois par l’exportation de sa production et par la possibilité de bloquer le ­­détroit d’Ormuz. En effet, il est idéalement placé entre les deux principaux bassins mondiaux d’hydrocarbures, le golfe Persique et la mer Caspienne. Reliant ces deux foyers par des pipe-lines, il a été propulsé au centre géopolitique du monde. Mais ce foyer énergétique perd en importance aux yeux des États-Unis depuis que ceux-ci exploitent leur propre gaz de schiste.

 

Plan du document

 

Introduction et plan du document           

                                                                     

Première partie : Un peuple d’une grande culture                                                     

I-1       L’héritage culturel

I-2       La transition démographique

I-3       La jeunesse et le dynamisme intellectuel

I-4       La place de la femme

I-5       Les minorités ethniques

I-6       Le chiisme

I-7       Les minorités religieuses

I-8       Internet et télévision

I-9       Une attaque terroriste

I-10     La diaspora

 

Deuxième partie : La situation politique                                                                         

II-1      La jurisprudence islamique

II-2      Le suffrage universel

II-3      Le corps des Gardiens de la révolution islamique

II-4      Les bonyads et le « Bazar »

II-5      Le clivage entre conservateurs et réformateurs

II-6      Les droits de l’homme et la peine de mort

II-7      Les attentes de la société civile

II-8      Quelles évolutions possibles ?

 

Troisième partie : L’Iran sur la scène internationale                                                  

III-1     Un esprit de résistance

III-2     L’histoire récente

III-3     La question nucléaire

III-4     Les sanctions occidentales et le diktat économique des Etats-Unis

III-5     Les relations avec les pays du Golfe

a) L’Arabie Saoudite ; b) Le Qatar ; c) Le Bahreïn ; d) Les EAU ;
e) Le Koweït ; f) Le sultanat d’Oman

III-6     Les ambitions régionales de l’Iran

a) Irak, Syrie, Liban, Yémen ; b) Asie centrale ; c) Caucase, Caspienne

III-7     Les relations avec Israël

III-8     Les relations avec les autres pays

a) La Russie ; b) La Chine ; c) La Turquie ; d) Le Pakistan ;
e) La Corée du Nord ; f) Autres

III-9     Une situation très grave

 

Quatrième partie : Quelle stratégie pour l’Union européenne et la France ?        

IV-1     Les défis économiques

IV-2     Le système bancaire de l’Iran

IV-3     Stratégie de l’Union européenne

IV-4     Stratégie de la France

a) Vis-à-vis de l’Arabie Saoudite ; b) Vis-à-vis de l’Iran.

IV-5     Comment travailler avec l’Iran ?

a) Veiller à la qualité de nos négociateurs et de nos cadres.
b) Approfondir le concept de négociation.
c) Exploiter nos points communs.
d) Rechercher des coopérations dans les secteurs civils
e) Créer des filiales et des start-ups.
f ) Etre attentif à l’évolution de à la finance islamique

 

Cinquième partie : Analyse sectorielle                                                                      

V-1      Industrie automobile

V-2      Airbus

V-3      Pétrole et gaz

V-4      Nouvelles technologies

V-5      Industries de défense

a) Généralités ; b) Guerre informatique et robotique ;c) Missiles et espace ;
d) Systèmes aéronautiques ; e) Drones ; f) Systèmes terrestres ; g) Systèmes navals

V-6      Autres secteurs

a) Industries minières ; b) Industrie cimentière ; c) Métallurgie ;
d) Construction navale civile ; e) Nucléaire civil ; f) Environnement ;
g) Agriculture et industrie agroalimentaire ; h) Agriculture et gestion d’aéroports ;
i) Développement touristique ; j) Grande distribution ; k) Santé ; l) Secteur bancaire

V-7      Etudiants et scientifiques

 

En conclusion…                                                                                                              

 

Annexe 1 : Schéma d’organisation du pouvoir en Iran                                             

Annexe 2 : Comparaison des principaux pays du Moyen-Orient                           

 

 

I – UN PEUPLE D’UNE GRANDE CULTURE

 

I-1 – L’héritage culturel

 

Les Iraniens sont très fiers de leur héritage culturel et cette fierté est présente dans toutes les couches sociales. Il suffit, pour s’en persuader, de constater la force de la tradition poétique (notamment dans les jardins) et de voir l’affluence et l’intérêt des classes de collégiens et de lycéens dans les monuments et les mosquées prestigieux du pays ; d’ailleurs, les Iraniens voyagent beaucoup à l’intérieur de leurs frontières.

 

Les lettrés savent l’influence des philosophes perses sur la civilisation musulmane et sur la culture occidentale. L’identité des Iraniens, c’est une identité héritée : des Grecs, ils ont retenu la philosophie, des Arabes l’alphabet et la religion, des Turcs l’art de l’armée et de l’état ; aujourd’hui, ils prennent de l’Occident la science et les universités. L’Iran est l’héritier d’une des plus grandes civilisations de l’humanité ; d’ailleurs, pour l’iranien, il n’y a que trois grandes civilisations : la Chine, l’Inde et la Perse. Le modernisme n’a pas coupé les liens avec le passé. Il y a une littérature persane qui est beaucoup lue, y compris dans les classes populaires. Zoroastre existe encore. Au cours des fêtes du nouvel an iranien (Nowrouz), on continue à sauter au-dessus d’un feu.

 

I-2 – La transition démographique

 

L’Iran a réussi sa transition démographique (1,7 enfant par couple, contre 3,6 sur la période 1976-86) ; ce résultat, qui a été favorisé par l’influence des mollahs, peut s’expliquer aussi par le taux de chômage élevé et par la situation économique précaire. L’âge médian est de 28 ans ; les moins de 30 ans représentent la moitié de la population. Le taux d’alphabétisation est de 98 % pour la tranche des 15/24 ans, 50 % pour les plus de 60 ans. Les hommes s’occupent beaucoup des enfants.

 

I-3 – La jeunesse et le dynamisme intellectuel

 

Contrairement à ses voisins, l’Iran consacre une très forte proportion de son budget à l’éducation et à la recherche ; il y a 3,5 millions d’étudiants, dont 150 000 doctorants. Les instituts d’enseignement ont fait émerger une classe hautement éduquée, capable de maîtriser la complexité des systèmes modernes et de développer une économie compétitive moins dépendante du pétrole. Les jeunes rêvent souvent de partir quelques années à l’étranger : on estime qu’actuellement les ¾ des étudiants de mastères de sciences exactes (mathématiques, physique, chimie) vont poursuivre leur formation à l’étranger. Mais seulement 10 % d’entre eux reviennent au pays (notamment parce que le bénéficiaire d’une bourse d’Etat doit préalablement en effectuer le remboursement). Cette déperdition constitue un frein important à l’ouverture et à l’évolution du pays, ainsi qu’à l’émergence de scientifiques de très haut niveau. On notera incidemment un certain paradoxe : les Iraniens brûlent le drapeau américain, mais ils rêvent d’envoyer leurs enfants étudier aux États-Unis.

 

Les jeunes citadins supportent mal la schizophrénie par laquelle on les incite à faire des études brillantes tout en leur interdisant de danser. De la civilisation traditionnelle, ils conservent la plus exquise politesse, mais ils respectent de moins en moins les tabous édictés par les autorités religieuses, même en matière de morale. Dans l’espace privé, ils n’hésitent pas à critiquer les personnalités politiques, mais les mots gardent généralement une mesure à laquelle les Français ne sont guère habitués. Certains observateurs parlent d’une rébellion ludique (moins dangereuse que les manifestations de rue) pour exprimer un mécontentement. Le développement des réseaux sociaux et de nombreuses applications officiellement interdites accélère les évolutions ; des jeunes filles de Téhéran défient parfois les autorités en s’exhibant sans voile sur les réseaux sociaux. La police des mœurs est assurée par les bassidji, en lesquels la jeunesse favorisée voit des jeunes chômeurs payés par le régime et désireux d’assouvir leur jalousie.

 

1-4 – La place de la femme

 

La révolution constitutionnelle de 1905-1911 marque le début d’une évolution dans le statut des femmes ; elle porte, pour l’essentiel, sur l’éducation et sur la possibilité d’expression (via la création d’associations de défense des droits des femmes). C’est le début du développement d’un enseignement destiné aux filles, faisant largement appel à des religieuses occidentales. À l’occasion du programme de modernisation du pays mis en place par le Chah, les femmes bénéficient de nombreuses avancées :

 

  • ouverture égale de l’enseignement et de l’université (1936) ;

 

  • interdiction de porter le tchador et le vêtement religieux dans l’espace public ;

 

  • droit de vote et éligibilité (1963) ;

 

  • meilleur accès à des postes de responsabilité dans la fonction publique ;

 

  • passage de l’âge légal du mariage de 13 ans à 15 (1931), puis 18 ans (1973) ;

 

  • polygamie soumise au consentement formel de la première épouse ;

 

  • évolution du droit du divorce dans un sens plus équitable pour les femmes.

 

Les femmes participent largement à la révolte contre le Chah et contribuent à l’instauration de la République islamique. Ce comportement est très lié au courant qui s’oppose à un régime trop soumis au diktat des États-Unis ; dans la classe éduquée, il y a aussi la volonté de s’exprimer sans contrainte et de lutter contre un pouvoir perçu comme tyrannique ; à l’inverse, dans les classes plus populaire, l’évolution récente a perturbé de nombreuses femmes, qui tendent à se rapprocher des mollahs. Mais la condition féminine connaît une violente régression sous l’Ayatollah Rouhollah Khomeini ; par exemple, l’âge légal du mariage est ramené de 18 ans à 9 ans. Puis il y a un réveil en lien avec la guerre Iran-Irak ; beaucoup d’hommes sont alors au front, ce qui permet aux femmes de reprendre un rôle économique actif.

 

La situation actuelle reste contrastée. Il y a de réelles ouvertures, notamment la réduction du nombre de métiers et de fonctions interdites aux femmes et le développement du planning familial. Dans les villes, les femmes se servent assez souvent du foulard comme d’un objet de coquetterie. Il faut souligner l’extraordinaire dynamisme des Iraniennes et leur montée en puissance politique et économique. Elles représentent 60 % des étudiants à l’université et, au Parlement, elles sont déjà plus nombreuses que les clercs. Beaucoup montent des entreprises et des projets, même dans des secteurs de haute technologie. Cependant, les femmes sont davantage touchées par la pauvreté qui frappe plus de 3 millions d’entre elles chefs de famille, qui favorise la prostitution et qui (combinée avec l’interdiction de distribuer gratuitement des moyens contraceptifs) conduit à des grossesses non-désirées. Des bastions d’obscurantisme survivent ; citons un exemple révélateur qui concerne les compétitions d’échecs ; lors du championnat du monde féminin de 2017, une joueuse iranienne membre de l’équipe nationale a été exclue pour avoir participé à une épreuve à Gibraltar sans porter le voile.

 

I-5 – Les minorités ethniques

 

Les Perses, qui parlent le Farsi (langue qui trouve son origine en Fars, région centrale de l’Iran) et constituent la majorité de la population, résident au centre du pays. Les nombreuses ethnies minoritaires (dont chacune parle sa langue historique) occupent les marges de celui-ci (détroit d’Ormuz, frontières orientales et occidentales) ; elles tendent à s’opposer à la volonté centralisatrice du régime. La mosaïque ethnique de l’Iran se divise en trois grands groupes : les persanophones (dont les Baloutches et les Kurdes), les turcophones et les sémitiques (dont les Arabes).

 

Les régions frontalières où des mouvements centrifuges pourraient se développer sont essentielles à l’Iran et, bien que la République islamique soit tiraillée entre la centralisation du pouvoir et la reconnaissance des particularismes, tout irrédentisme y sera sans nul doute sévèrement réprimé. Cependant, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) reconnaît la nécessité d’offrir plus d’autonomie aux minorités ethniques et religieuses.

 

  • Khûzistân arabe : Près de 90 % des exportations maritimes de pétrole et de gaz iraniens passent par la province d’Al-Ahwaz, elle-même très riche en gisements. Le mouvement séparatiste naît en 1922 et resurgit en 1941 ; à chaque fois, la répression est sanglante. Plusieurs partis indépendantistes ou autonomistes voient le jour vers la fin des années 1950. En 1980, le Front Démocratique Révolutionnaire pour la Libération de l’Arabistan (FDRLA) attaque l’ambassade d’Iran à Londres, prenant 26 personnes en otages. Cependant, les Arabes sunnites du Khûzistân font preuve d’un grand patriotisme pendant la guerre contre l’Irak. Des vagues de révoltes, violemment réprimées, surgissent à nouveau en 2005, en 2011, puis en 2015. En juin 2016, un nouveau groupe indépendantiste, les Faucons d’Ahvaz, revendique l’attaque d’une usine pétrochimique. Aujourd’hui, la province compte plus de quatre millions d’habitants ; le taux de chômage (de 50 à 60 %) suscite des dommages sociaux dangereux pour la sécurité-même du régime. Et, bien sûr, les usines pétrochimiques entraînent une pollution considérable. Dans un contexte de forte persianisation, la résistance risque de se prolonger et de se durcir ; elle peut représenter un péril pour l’unité de l’Iran.

 

  • Sistac Baloutchistan : Au sud-est, l’ethnie baloutche est partagée entre trois États (Iran, Afghanistan, Pakistan). Les 1 500 000 Baloutches iraniens occupent un axe stratégique que le régime cherche à développer, notamment avec la construction du pipeline IPI (Iran-Pakistan-Inde). Celui-ci, destiné à sécuriser une partie des exportations iraniennes et à les rendre moins coûteuses, offrirait une ouverture sur Karachi. Les revendications baloutches suscitent de puissantes forces centrifuges, comme le Jundallah dont les leaders sont formés à la mosquée de Binori, au Pakistan, haut lieu du djihadisme international.

 

  • Kurdistan iranien : À la frontière avec la Turquie, le Kurdistan iranien dispose d’une rente pétrolière au moins équivalente à celle du Mexique ou du Nigéria (25 à 30 milliards de barils), mais la minorité kurde n’en jouit pas directement. La lutte armée des Kurdes bénéficie de l’expérience développée par le PKK. Cependant, le problème des Kurdes semble moins aigu en Iran que dans d’autres pays ; ils apprécient l’évolution vers une citoyenneté iranienne et ils ont largement voté en faveur du Président Hassan Rohani.

 

I-6 – Le chiisme

 

Plus de 90 % des Iraniens sont chiites ; c’est la plus grande proportion dans le monde musulman. Les chiites sont majoritaires aussi en Irak et en Iran et ils forment une communauté très influente au Liban. Les responsables actuels des communautés chiites sont désignés par les titres de mollah ou d’ayatollah. Les mosquées ont un rôle social important : distribution de repas, résolution des conflits familiaux et des conflits de voisinage etc. La République islamique est une théocratie impliquant une connexion intime entre le chiisme et la politique mais, de manière plus générale, l’articulation du chiisme au politique est complexe. Elle est critiquée par certains courants du chiisme, notamment par le quiétisme, dont est proche le grand ayatollah irakien Ali al-Sistani, d’origine iranienne ; celui-ci est pratiquement à la tête de l’internationale religieuse chiite dans laquelle le discours de laïcité est plutôt dominant. Sauf en Iran, où domine le velayat-e faqih prôné par Rouhollah Khomeini, les chiites sont exclus du pouvoir politique et de la fonction publique.

 

I-7 – Les minorités religieuses

 

Les Iraniens acceptent très bien qu’on ait une religion autre que le chiisme (mais beaucoup comprennent mal qu’on n’en ait aucune). Les Zoroastriens, les Juifs et les Chrétiens (respectivement 25 000, 9 000 et 118 000) sont reconnus dans la Constitution et jouissent de la liberté d’exercer les rites religieux. Ils sont représentés au Parlement par des députés qui prêtent serment sur leurs livres religieux. Cependant, la Constitution consacre l’hégémonie de la religion chiite et des préceptes islamiques sur la totalité de la vie de la société, ce qui marginalise les autres groupes. Ainsi, bien que la Constitution garantisse le total respect des minorités, les sunnites ne disposent d’aucune représentation institutionnelle et, en pratique, les non-chiites ne peuvent pas accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat.

 

Les Chrétiens, qui sont assez présents dans les différents domaines de la vie politique, sociale et économique, sont reconnus comme des patriotes. Deux faits méritent d’être cités : la visite du Guide suprême Ali Khamenei à la famille d’un martyr chrétien à l’occasion des fêtes de Noël et la priorité donnée par Hassan Rohani à sa visite au Vatican et à sa rencontre avec le Pape lors de son dernier voyage en Europe. Les décisions relatives au mariage, au divorce et à l’héritage sont aux mains des églises chrétiennes qui possèdent leurs propres tribunaux.

 

Les Juifs d’Iran représentent (après Israël) la plus importante communauté juive du Moyen-Orient. En plus de deux mille ans, ils alternent phases de prospérité et périodes de discrimination, voire de persécutions. Les Achéménides, les Parthes, les Omeyyades et les Abbassides se montrent débonnaires à leur égard. Au contraire, les Sassanides et les Safavides font parfois preuve de grave intolérance. Au XIXème, les Juifs sont maintenus dans des ghettos mais, à la fin du siècle, la première lueur d’émancipation arrive avec l’ouverture des écoles de l’Alliance israélite universelle (grâce à des instituteurs venus de France). Au début du XXème siècle, la révolution constitutionnaliste efface toute discrimination légale. Mais l’administration, l’armée, les entreprises publiques, la vie politique leur sont pratiquement fermées. La République islamique s’efforce de distinguer l’antisionisme, dont elle fait pratiquement un dogme fondateur, et l’antisémitisme, qu’elle rejette. Mais, dans la réalité et surtout dans les médias, la frontière est parfois ténue. Aujourd’hui, Hassan Rohani adresse des signaux positifs aux Juifs d’Iran et du monde entier.

 

Parmi les religions minoritaires, il convient de citer le bahaïsme qui, né au XIXème siècle au sein d’un courant chiite messianique, se veut fédérateur et à vocation universelle. Il veut s’inscrire dans la continuité des révélations juive, chrétienne et musulmane, avec douze principes nouveaux, dont la non-violence, l’égalité entre homme et femme et la complémentarité entre sciences et religions. Il y a 350 000 bahaïs en Iran ; ils croient en un Dieu unique, créateur, omniscient et inaccessible ; l’homme est appelé à développer son âme à s’approcher de Lui par le respect du bien, de la justice et de l’amour ; l’unité de l’humanité doit répondre à l’unicité de Dieu. Bien qu’auteurs d’un attentat manqué (mais lourdement réprimé) contre Nassreddin Chah, les bahaïs sont relativement épargnés en Iran jusqu’à la révolution islamique. Mais la Constitution de 1979 les prive de leurs droits civils et politiques ; ils sont considérés comme des musulmans apostats et hérétiques ; leurs propriétés sont confisquées, leurs sanctuaires et leurs cimetières profanés, leur religion interdite.

 

I-8 – Internet et télévision

 

Tout le monde a accès à Internet… mais généralement sans le haut débit. Il n’y a que dans la bourgeoisie très occidentalisée qu’on trouve des applications comparables à YouTube ou Facebook. Comme partout, les smartphones et autres téléphones portables se sont généralisés. Les pouvoirs publics sont doublement préoccupés par cette évolution. D’une part, ils redoutent l’addiction aux écrans. D’autre part, ils craignent que les citoyens ne soient sensibles à des influences extérieures que les autorités ne pourraient pas contrôler ; c’est pourquoi le gouvernement a supprimé de nombreuses applications (Facebook, Twitter et YouTube…), mais la jeunesse y accède par le biais de logiciels peu coûteux. Pendant la campagne électorale, des millions d’Iraniens, bravant l’interdit, ont participé à la campagne sur les réseaux sociaux, n’hésitant pas à critiquer ouvertement le gouvernement en place. Parmi les nombreux iraniens amoureux de la photo, certains publient sur leur site des images de sujets considérés comme sensibles (souffrances, transsexualité, drogue), sans avoir d’ennuis de la part des autorités. De son côté, la télévision diffuse souvent un modèle consumériste avancé, mettant en vedette des familles de la classe supérieure, avec peu d’enfants, dans un décor esthétisé où le voile n’est qu’une touche de couleur faisant partie du décor.

 

I-9 – Une attaque terroriste

 

Le 7 juin 2017, l’Iran est frappé par deux attentats simultanés revendiqués par Daech, l’un au mausolée de l’imam Khomeini, l’autre au Parlement ; ces attentats ont tué 13 personnes et blessé 39 autres. Au Parlement, quatre assaillants armés ont fait irruption dans des bâtiments et ouvert le feu, puis ils se sont retranchés dans les étages supérieurs. Les députés iraniens ont néanmoins continué leur session ; la diffusion en direct de la séance parlementaire n’a pas été interrompue. Il n’y a eu ni loi martiale ni état d’urgence ; aucune liberté civile n’a été restreinte.

 

Après ces attentats, Donald Trump a déclaré dans un communiqué succinct que les Etats qui appuient le terrorisme risquent de devenir les victimes du mal qu’ils soutiennent. Il ne manque pas une occasion d’accuser l’Iran de financer ou de pratiquer le terrorisme. Il est vrai que, dans le passé, l’Iran a eu recours au terrorisme d’Etat, aidé par ses réseaux qui couvrent une grande partie de la planète. Mais sa politique actuelle n’a aucune commune mesure avec celle de Rouhollah Khomeini ; il n’est plus raisonnable aujourd’hui de considérer l’Iran comme un pays terroriste.

 

I-10 – La diaspora

 

La diaspora iranienne est importante (plus de 2 millions de personnes) et puissante ; elle maintient avec l’Iran des relations solides. Cette diaspora s’est constituée en quatre vagues successives :

 

  • vers les pays arabes voisins (Koweït, Émirats Arabes Unis et Bahreïn) et la Turquie pendant la première moitié du XXéme siècle ;

 

  • vers les États-Unis sous le règne du Chah Mohammad Reza Pahlavi ;

 

  • vers l’Europe, essentiellement l’Allemagne, dans les années 1980 ; il s’agit de réfugiés politiques à la suite de la création de la République islamique ;

 

  • vers l’Amérique du Nord, l’Asie du Sud-Est et l’Océanie (années 1990-2000), pour des raisons essentiellement économiques.

 

Il est fréquent que les membres de la diaspora états-unienne reviennent en vacances dans leur pays d’origine ; d’autre part, il y a des « jeunes » de 28 à 40 ans relativement aisés qui investissent dans leur pays d’origine, notamment dans des start-ups.

 

 

II – LA SITUATION POLITIQUE

 

II-1 – La jurisprudence islamique

 

La Constitution iranienne instaure un régime fondé sur une double légitimité : la jurisprudence islamique et le suffrage universel ; cette dualité est illustrée par l’annexe 1 Le Guide suprême, nommé à vie par l’Assemblée des experts, a le dernier mot sur les affaires de l’Etat. Il confirme la validation, par le Conseil des gardiens de la constitution, de l’élection du Président de la République. Il peut convoquer un référendum et déclarer la guerre. C’est de lui que dépend totalement le pouvoir judiciaire. Il nomme les commandants des Forces armées, les responsables des fondations religieuses et les responsables de l’information, en particulier le « Président de l’organisation de l’audiovisuel de la République islamique d’Iran » qui contrôle les chaînes de radio et de télévision. Le guide suprême est l’ayatollah Ali Khamenei, qui a succédé à Rouhollah Khomeini à sa mort (juin 1989).

 

La jurisprudence islamique s’exerce aussi à travers trois conseils :

 

  • Le Conseil de discernement est l’organe de conseil du Guide et l’organe d’arbitrage politique le plus élevé. Il règle les litiges entre le Parlement et le Conseil des Gardiens de la constitution. Il comprend notamment les six membres religieux de ce Conseil et les chefs des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif, ainsi que le ministre concerné par la question à l’ordre du jour. Ses réunions et comptes rendus sont confidentiels.

 

  • Le Conseil des Gardiens de la constitution est composé de douze membres désignés pour six ans : six sont des religieux nommés par le Guide suprême et six des juristes désignés par le chef du pouvoir judiciaire. Il vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l’islam ; il peut donc mettre un veto à des projets de loi approuvés par le Parlement. Il se prononce sur la validité des candidatures aux élections (présidentielles, législatives, Assemblée des experts) et valide tout scrutin. Sur environ 12 000 personnes qui s’étaient portées candidates aux dernières élections législatives, 11 000 ont été jugées recevables par le ministère de l’intérieur, mais le conseil des Gardiens de la constitution n’en a validé que 4 700 ; Hassan Rohani a dénoncé cette censure. Pour le Conseil des 88 experts, 801 candidats s’étaient présentés, mais 166 seulement ont été retenus.

 

  • Le conseil de coordination de la propagande islamique, qui dépend du Guide suprême, organise toutes les manifestations officielles du régime islamique.

 

II-2 – Le suffrage universel

 

Le Président de la République, élu au suffrage universel direct pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois, dispose d’une légitimité populaire. Il dirige un gouvernement composé de vingt ministres. Il exerce son contrôle sur l’économie et la diplomatie ; il signe les accords et les traités internationaux. Il est chargé d’organiser les élections.

 

Sont également élus au suffrage universel :

 

  • le Parlement (ou Majlis), composé de 290 membres élus pour un mandat de quatre ans. Cinq sièges sont réservés à la représentation des minorités religieuses reconnues (zoroastriens, juifs, chrétiens, arméniens assyriens et arméniens chaldéens). Il exerce le pouvoir législatif (nonobstant le droit de veto du Conseil des Gardiens de la constitution). Il a le pouvoir de renverser le Président ; il valide la nomination de chaque ministre, qu’il peut aussi révoquer.

 

  • l’Assemblée des experts, composée de 88 religieux élus pour huit ans. Elle désigne le Guide suprême, qu’elle peut aussi révoquer. Ahmad Jannati en a été élu président en mai 2017 ; c’est un ayatollah ultraconservateur de 89 ans, déjà président du Conseil des Gardiens de la constitution. Mais son fils Ali Jannati, ancien ministre de la culture et de la guidance islamiste de Hassan Rohani, s’est exprimé à plusieurs reprises pour un assouplissement de la censure dans le domaine culturel.

 

II-3 – Le corps des Gardiens de la révolution islamique

 

Le corps des Gardiens de la révolution islamique (ou Pasdaran ou Islamic Revolutionary Guard Corps [IRGC]), créé en 1979, est placé sous l’autorité du Guide suprême. Organisation paramilitaire bien équipée et bien entraînée, forte de 130 000 membres et de plus de 10 millions de volontaires mobilisables (les Bassidji), les Pasdaran constituent la force idéologique et le bras armé du pouvoir religieux ; ils entretiennent peu de rapports avec l’armée officielle, forte de 350 000 hommes. Ils disposent de la force stratégique et des missiles ; ils gèrent directement le renseignement. Leur unité spécialisée dans les opérations extérieures (force al-Qods, 15 000 hommes) constitue le principal outil du régime pour intervenir dans les autres pays du Moyen-Orient ; elle dispose d’un vaste arsenal militaire et maintient une présence supra-frontalière qui lui permet de gérer des conflits hors du territoire national. Les Bassidji forment la Force de mobilisation de la résistance ; ce sont des réservistes très politisés qui ont intérêt au maintien du régime qui leur accorde d’appréciables avantages sociaux.

 

A l’origine, les Pasdaran représentent les combattants valeureux de la guerre imposée par l’Irak, mais ils ne cessent de diversifier leurs missions et d’accroitre leur pouvoir économique et social. A la tête d’un immense empire industriel et commercial, ils sont notamment impliqués dans les industries pétrolières, gazières et pétrochimiques, ainsi que dans les grands projets d’infrastructure. Ils contrôlent des milliers de PME ; ils ont une réelle influence dans le domaine de l’éducation. Les Pasdaran et les groupes conservateurs qui en sont proches continuent à prôner le maintien d’une économie de guerre, exploitant l’obsession des conspirations étrangères. Ils ont été et restent fortement opposés au JCPOA. En réalité, leur opposition aux réformes est souvent motivée par la crainte de perdre des avantages financiers qui, parfois, sont liés au marché noir ou à la corruption. Ils pratiquent largement le clientélisme auprès des plus démunis et des plus fragiles.

 

II-4 – Les bonyads et le « Bazar »

 

Il convient de souligner l’importance des fondations (bonyads) qui, plus ou moins directement, contrôlent des pans entiers de l’économie (télécommunications, ciment, construction, raffineries, pétrochimie, santé, secteur bancaire…). On peut citer Astan-e Qods, qui gère à Machhad le mausolée de l’imam Reza. C’est, après l’État, le plus grand acteur financier du pays ; c’est le premier propriétaire foncier mondial et celui qui possède le plus grand territoire urbain. Les bonyads entretiennent avec les Pasdaran des relations fortes et complexes. Mais, pour l’essentiel, ces entités dépendent du Guide suprême.

 

De plus, les grandes industries iraniennes sont souvent contrôlées par des consortiums publics, à l’image de l’Organisation iranienne de développement industriel et de modernisation (Industrial Development and Renovation Organization [IDRO]), créé en 1967 par le Ministère de l’industrie et qui détient des actifs disséminés dans 161 sociétés de l’industrie iranienne. Le secteur privé est donc très limité (environ 17 % de l’économie) ; quelques groupes industriels privés émergent cependant dans la production d’équipements spécialisés. Mais c’est le « Bazar » qui est la face traditionnelle du secteur privé. Il constitue le cœur des cités, comme l’Agora de la Grèce antique ; c’est un lieu où on pratique le commerce de gros et de détail, la finance, l’organisation de la production artisanale ou de la petite industrie. C’est aussi une force politique incontestable.

 

II-5 – Le clivage entre conservateurs et réformateurs

 

Il faut se garder d’assimiler le clivage entre réformateurs et conservateurs au clivage entre laïcs et clercs ; Mahmoud Ahmadinejad, conservateur, est un ingénieur civil ; Hassan Rohani, religieux, est un réformateur. Il crée d’ailleurs une certaine surprise, peu après sa réélection, en déclarant que le fondement du principe de la primauté du religieux, c’est le choix du peuple ; il prend juste le soin d’ajouter que la justice divine n’est pas soumise à des élections !

 

Les relations entre le Président et les Pasdaran traduisent le clivage entre réformateurs et conservateurs. Tout en évitant les affrontements directs, Hassan Rohani dénonce la mainmise excessive des Pasdaran sur l’économie iranienne et cherche à réduire l’influence des bonyads. Il prône la libéralisation de l’économie, sujet sur lequel l’opinion est partagée ; d’un côté, elle a bien compris la nécessité d’une ouverture économique ; de l’autre côté, elle craint que cette libéralisation amène une paupérisation des travailleurs.

 

En matière de corruption, l’Iran occupe le 130e rang au classement mondial de Transparency International ; Hassan Rohani considère qu’il s’agit d’une menace contre la sécurité nationale et engage des réformes qui visent à développer la transparence. Les résultats des élections au Parlement, ainsi que le basculement, vers le camp réformateur, de grandes villes conservatrices, comme Téhéran, Ispahan ou Machhad, confirment le soutien populaire à cette politique.

 

Le clivage entre les forces politiques iraniennes évolue fortement en raison d’une certaine division du clan conservateur ; les plus radicaux estiment que seule la résistance permettra de garder l’identité islamique du pays, mais la plupart ont opté pour le pragmatisme. De ce fait, les réformateurs n’ont pas hésité à soutenir des conservateurs pragmatiques pour faire barrage aux plus radicaux. Cette stratégie convient parfaitement à Hassan Rohani qui ne veut pas se couper du Guide et qui craint qu’une ouverture trop rapide ne suscite des débordements.

 

Mais, à l’extrémité conservatrice du spectre politique iranien, figurent des personnalités inquiétantes qui pratiquent largement le populisme et critiquent systématiquement Hassan Rohani. Tel est le cas d’Ebrahim Raïssi, qui préside la fondation Astan-e Qods ; il a un lourd passé de répression sanglante ; en 1988, il a été impliqué dans un massacre au cours duquel 33 700 prisonniers ont été exécutés en moins de deux mois. Rouhollah Khomeini avait décidé d’éliminer physiquement tous les détenus membres des Moudjahidines du peuple d’Iran qui étaient restés fidèles à leurs convictions (même s’ils avaient purgé leur peine). L’application de ce critère était confiée à une commission de la mort dont Ebrahim Raïssi était procureur adjoint. Concurrent malheureux de Hassan Rohani aux dernières élections présidentielles, il était considéré comme un possible successeur d’Ali Khamenei à la fonction de Guide suprême !

 

Les leaders de la République islamique, qui ont connu la révolution islamique, commencent à vieillir ; des générations nouvelles vont prendre leur place. Les « 25-45 ans » n’abolissent pas la scission entre conservateurs et réformateurs, mais ils tiennent aux élections démocratiques et ils aspirent à un changement réel et progressif accompagné d’une ouverture internationale du pays. Ils semblent rejeter les pratiques de corruption et d’enrichissement qui continuent souvent à pourrir le système.

 

II-6 – Les droits de l’homme et la peine de mort

 

L’Iran affirme en permanence que les droits de l’homme sont utilisés comme prétexte pour faire pression sur une nation qui a choisi l’indépendance. Il critique surtout l’Arabie Saoudite, lorsqu’elle vote en faveur des résolutions correspondantes, alors que sa politique d’intervention au Yémen est jalonnée de bombardements d’écoles et d’hôpitaux. Ceci étant, les violations des droits de l’homme en Iran sont indéniables et les ONG concernées dénoncent régulièrement les exécutions capitales, les droits des femmes et la répression de certaines manifestations. A titre d’exemple, on peut aussi citer les sanctions prises contre les personnalités qui ont contesté la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, parmi lesquelles Mehdi Karroubi, ancien président du Parlement et ancien candidat aux élections présidentielles, et Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre. Plus généralement, la prison semble être une étape fréquente pour quiconque exprime une conviction politique forte : il y a la liberté d’expression, mais il n’y a pas de liberté après l’expression. L’Iran compte plus de mille prisonniers politiques.

 

Pour l’usage de la peine de mort, l’Iran occupe le peloton de tête aux côtés de la Chine, de l’Irak, de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis ; c’est l’un des points les plus négatifs de l’image du pays dans les sociétés occidentales. Il y a quelques années, les exécutions touchaient largement les Moudjahidines du peuple, mais la situation a changé ; il y a eu plus de 2 000 exécutions sous le premier mandat de Hassan Rohani (record mondial selon l’ONU) ; la peine de mort est essentiellement prononcée pour trafic de drogue (question particulièrement préoccupante depuis que les mafias passent la frontière afghane et inondent le pays de stupéfiants). Certaines personnalités iraniennes ont bien compris que, pour améliorer l’image de leur pays, il fallait cesser les exécutions capitales pour ce motif.

 

II-7 – Les attentes de la société civile

 

Durant ses deux mandats (1997-2005), Mohammad Khatami a encouragé la création d’organisations au sein de la société civile, afin d’entretenir la confiance et la coopération ; à la fin de ses mandats, on en comptait 28 000. Mais une ONG iranienne ne doit pas avoir un but politique ; sa création et ses activités à l’étranger sont soumises à l’appréciation de l’administration ; il est très fréquent que celle-ci multiplie les demandes d’informations et les enquêtes, et reporte sans cesse sa décision si l’objectif de l’ONG lui déplaît. Sous le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), les citoyens ordinaires se sont mobilisés, de manière formelle ou informelle, et la société civile a pu faire obstacle à l’hégémonie culturelle et idéologique du pouvoir. L’expansion d’Internet, avec sa dimension transnationale, est un facteur notable de cette mobilisation.

 

Les politiques réformistes menées par Hassan Rohani sont déjà parvenues à sortir le pays de la récession et à réduire l’inflation. Mais la société civile donne toujours la priorité à la reconstruction économique compte tenu de la pauvreté, de l’accroissement des inégalités, du chômage, de l’exode des jeunes diplômés et des difficultés des entreprises bloquées par les sanctions. Plus de trois millions de femmes chefs de famille vivent dans la pauvreté ; le chômage touche plus de 50 % des jeunes et les 600 000 diplômés qui chaque année sortent de l’université ne sont pas épargnés. Les autres priorités concernent essentiellement le domaine politique (volonté de démocratisation), la discrimination des minorités et, à un degré moindre, les droits de l’homme et les discriminations envers les femmes. Hassan Rohani a promis dans son programme d’y apporter des réponses.

 

II-8 – Quelles évolutions possibles ?

 

Les institutions iraniennes, au-delà de leur complexité, offrent de grandes souplesses de fonctionnement et n’interdisent pas des évolutions notables ; elles ont d’ailleurs permis la succession de personnalités extrêmement différentes. On peut cependant se demander si ce système satisfera longtemps un pays disposant d’une élite intellectuelle significative et d’une classe moyenne en cours de développement. Le pied-de-biche d’un renversement politique, c’est la jeunesse iranienne et particulièrement les jeunes filles éduquées de l’université. Il est cependant très probable que cette jeunesse restera fidèle au chiisme et à la nation iranienne.

 

 

III – L’IRAN SUR LA SCENE INTERNATIONALE

 

III-1 – Un esprit de résistance

 

L’Iran a des frontières avec quinze voisins (vice-record du monde après la Russie). Pendant un millénaire, il a été soumis à des invasions. Marqués par cette histoire, les Iraniens souffrent d’un complexe d’encerclement ; ils considèrent que l’esprit de résistance face à une agression constitue la suprême valeur et que leur pays est la victime récurrente de conspirations étrangères. Comme nous l’indiquons ci-après, les événements des dernières décades peuvent avoir renforcé ce sentiment. De plus, la présence américaine au Moyen-Orient (alliances et relations militaires avec l’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe, existence de plusieurs bases au Qatar, au Koweït et aux EAU, hébergement par le Bahreïn du commandement de la 5ème flotte) renforce le complexe d’encerclement qui obsède l’Iran.

 

On peut aussi évoquer une légende qu’on apprend dans les écoles. Le bon roi Fereydoun, qui contrôlait toute la région (c’est-à-dire la terre entière compte tenu des connaissances de l’époque), donne à son fils aîné Turaj les steppes de l’Asie Centrale, immenses et très prospères ; à son deuxième fils Salm, il donne la Mésopotamie, le Levant, le monde arabe actuel ; à son fils préféré Iraj, il donne le cœur du système, l’Iran. Et ensuite Turaj et Salm s’associent pour tuer Iraj. Cette alliance entre le Turc et l’Arabe, fatale à l’Iranien, c’est un mythe fondateur très marquant.

 

Les Iraniens ont une culture du martyre qui n’est pas indépendante du chiisme. En effet, ils vénèrent particulièrement Hussein, petit-fils du prophète, le troisième des douze imams, mort à la bataille de Kerbala. Ils célèbrent avec une très grande ferveur les martyrs de la guerre Iran-Irak. La fête de l’armée, c’est la date de l’attaque irakienne contre l’Iran, donc le début d’une invasion du territoire national. Le message est clair : nous avons été attaqués de manière infâme, mais nous avons bien résisté. D’ailleurs, les consignes du Guide suprême à Hassan Rohani sont aujourd’hui révélatrices : Soyez excellent en matière scientifique, excellent en matière islamique ; résistez en matière économique, politique et culturelle.

 

III-2 – L’histoire récente

 

Après l’épisode de nationalisation du pétrole par Mossadegh, les Américains et les Anglais remettent au pouvoir le Chah Reza Pahlavi ; celui-ci impose des réformes (la révolution blanche) qui, malgré d’incontestables succès, provoquent une certaine opposition. Simultanément, les Etats-Unis instrumentalisent l’Iran pour en faire le gendarme de l’Occident face à la menace soviétique. En 1964, le Chah fait voter une loi permettant aux Américains d’être jugés par les Etats-Unis et non par des tribunaux iraniens. Cette décision heurte profondément la population ; le principal opposant est l’Ayatollah Khomeini qui se fait connaître à cette occasion ; il est arrêté et exilé en Turquie, puis en Irak ; en 1978, il s’installe en France, à Neauphle-le-Château, d’où il fédère l’opposition iranienne.

 

En 1979, Rouhollah Khomeini renverse le Chah et instaure une République islamique dont les responsables se déclarent anti-américains et antisionistes. Se produit alors un événement essentiel, la prise d’otages des membres de l’Ambassade des Etats-Unis à Téhéran, au mépris de toutes les règles diplomatiques. Pour les Américains, c’est le signe d‘une rupture irréversible. Pour beaucoup d’Iraniens, c’est le résultat d’une politique qui instrumentalise leur pays pour asseoir la puissance des Etats-Unis.

 

En 1981, l’armée de Saddam Hussein envahit l’Iran. Cette guerre est due à une dispute frontalière. Le Chatt el-Arab, formé par la réunion du Tigre et de l’Euphrate, sépare les deux pays sur 90 km ; il a toujours été une frontière : entre deux puissances impériales (ottomane et perse), entre deux mondes (arabe et aryen), entre deux courants de l’islam (sunnisme et chiisme). En 1975, c’est l’accord d’Alger ; il est décidé, à l’initiative de l’Iran, de définir des nouvelles frontières en divisant le Chatt-el-Arab le long de la ligne fluviale médiane. L’Irak conteste cette décision. En 1981, Saddam Hussein attaque, considérant que son armée sera accueillie en libératrice par les populations du Khūzestān. Aux yeux des Iraniens, l’Occident (Etats-Unis et Europe) arme l’Irak pour détruire leur jeune République islamique moins d’un an après sa naissance. Quel contraste entre l’Irak soutenu par l’Occident et la Russie, et l’Iran pratiquement seul face au monde ! Téhéran subit des attaques de missiles Scud ; nul pays ne demande que cessent les bombardements de populations civiles par ces missiles. Cependant la Chine fournit quelques armements et Israël des pièces de rechange (d’origine américaine). Et la riposte du régime iranien se fait beaucoup plus ferme que prévu.

 

Après la mort de Rouhollah Khomeini en 1989 et la fin de la guerre Iran-Irak, les présidents Hachemi Rafsandjani puis Mohammad Khatami tentent de renouer des liens avec la communauté internationale, de relancer les investissements, puis d’ouvrir politiquement le régime, mais ils échouent. Les conservateurs se renforcent progressivement et, en 2004, portent au pouvoir Mahmoud Ahmadinejad, montrant qu’on peut devenir Président tout en étant issu du peuple, sans être ayatollah ni général ; très populaire, il instaure le revenu universel. Il relance une politique étrangère hostile à Israël et aux États-Unis ; il est réélu en 2009, de graves soupçons de fraudes électorales suscitant alors des manifestations violemment réprimées.

 

III-3 – La question nucléaire

 

L’Iran entame son programme nucléaire au cours des années 1950 en partenariat avec les États-Unis. Mais, en 1979, il doit se tourner vers des nouveaux fournisseurs (Chine, Russie, Corée du Nord, Pakistan). L’existence d’installations d’enrichissement d’uranium, divulguées en 2002 (Natanz) et 2009 (Fordow), constituent des manquements aux obligations de l’Iran en tant que signataire du Traité de non-prolifération (TNP). En 2010, la résolution 1929 du Conseil de sécurité établit un régime de sanctions, mais l’Iran poursuit ses activités nucléaires, avec l’installation de centrifugeuses et la reprise de l’enrichissement d’uranium. En 2012, l’Europe impose de nouvelles sanctions, notamment un embargo pétrolier, qui pèsent lourdement sur l’économie du pays. Les rares exportations iraniennes se limitent pratiquement à des produits agro-alimentaires (pistaches) et textiles (tapis).

 

Hassan Rohani est élu en 2013 à la présidence de la République, via la promesse d’un accord sur le nucléaire et d’une levée des sanctions internationales ; c’est la victoire des modérés. Les négociations sur le nucléaire sont relancées et aboutissent en juillet 2015 aux accords de Vienne dits Joint Comprehensive Plan of Action [JCPOA]). Le JCPOA, conclu pour une durée de quinze ans, limite très fortement le potentiel nucléaire militaire de l’Iran mais, au terme de ces quinze années, les Iraniens ne subissent aucune limitation dans le développement de leur industrie nucléaire, y compris pour produire des armes (clause dite de temporisation). Après la signature du JCPOA, l’Iran entre dans une phase d’optimisme en attendant la levée des sanctions. Il y a une reprise des relations commerciales avec l’UE, notamment pour les exportations de pétrole. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) confirme que l’Iran respecte ses engagements.

 

Mais les Etats-Unis estiment que l’Iran contrevient à la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU, laquelle entérine le JCPOA et ajoute une exigence qui n’y figure pas : il est interdit à l’Iran, pendant huit ans, de mener quelque activité liée à des missiles balistiques conçus pour emporter des armes nucléaires. L’Iran objecte que cette restriction ne lui est pas applicable puisque, signataire du JCPOA, il n’a pas l’intention de développer une arme nucléaire. D’autre part, le Guide suprême aurait limité à 2000 km la portée des missiles balistiques construits dans son pays ; une telle restriction n’est pas de nature à dissiper les inquiétudes des États-Unis et d’Israël car cette portée permet d’atteindre leurs bases militaires implantées dans la région. Le lancement du missile Simorgh, deux jours après le vote de nouvelles sanctions par la Chambre des représentants des États-Unis, traduit la volonté de l’Iran de refuser tout diktat. Mais Donald Trump durcit à l’extrême l’attitude des Etats-Unis, ruinant les espoirs iraniens et paralysant les investisseurs. Par ailleurs, il demande explicitement de supprimer la clause de temporisation

 

Berlin, Londres et Paris soulignent l’importance du JCPOA et leur attachement à cet accord, tout en partageant les inquiétudes de Washington sur deux points : le programme balistique et l’influence régionale de l’Iran. Ainsi, le Président Emmanuel Macron propose lors de son voyage à Riyad et aux EAU (novembre 2017) d’engager un dialogue avec l’Iran sur ces deux points. Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême pour les affaires internationales, affirme aussitôt que le programme balistique et la politique de défense de son pays « ne regardent pas » Macron.  Il est très probable que ces deux points litigieux seront exploités par les Etats-Unis pour demander à leurs partenaires européens de durcir leur position vis-à-vis de Téhéran. Quant à la Russie, elle considère que les programmes de missiles sont une affaire iranienne et dénonce comme inacceptables les sanctions unilatérales américaines qui déséquilibrent les termes du JCPOA.

 

III-4 – Les sanctions occidentales et le diktat économique des Etats-Unis

 

La politique des sanctions menée par l’Occident depuis 2010 a des conséquences très graves. La coopération qui s’est instaurée entre l’Iran et la Corée du Nord dans le domaine nucléaire constitue une excellente illustration des résultats qu’on peut ainsi obtenir. Non seulement un peuple soumis à des sanctions se replie sur soi et nourrit sa rancœur, mais, sur le terrain, ce sont les personnes défavorisées qui souffrent le plus des privations ; à l’inverse, des groupes et des individus peu scrupuleux trouvent l’opportunité d’en tirer profit : la corruption et le marché noir s‘installent. De plus, de nombreuses entreprises européennes ont été exclues du marché iranien et remplacées par des chinoises ; il leur sera difficile d’y revenir.

 

La principale difficulté que rencontrent les entreprises occidentales désireuses d’investir en Iran, c’est la réticence des grandes banques internationales à travailler avec ce pays, par crainte des mesures punitives de Washington. L’importance de l’amende infligée à BNP-Paribas (8,9 milliards de dollars !) fait comprendre la gravité de cette menace. De plus, les USA utilisent les données du système Swift pour faire condamner des banques européennes par leurs propres tribunaux en fonction de leurs propres lois. Le Parlement européen a accepté que ces données soient mises à la disposition des services états-uniens pour lutter contre le financement du terrorisme ; en outrepassant ce domaine légitime, les Etats-Unis se dotent d’une extraterritorialité de fait, sinon de droit. Il est étonnant que ce comportement inamical suscite si peu de réactions dans nos médias et notre opinion publique.

 

On peut certes concevoir des solutions ponctuelles ; ainsi, certaines opérations peuvent se faire en passant par des banques des pays du Golfe… ou des banques turques. Mais ce ne sont que des expédients. Le problème vient du fait qu’aujourd’hui le dollar s’impose comme monnaie dans une grande partie des transactions internationales. Or le seul fait que des paiements soient effectués en dollars permet à la justice des Etats-Unis d’intervenir en fonction de lois et de critères propres à son pays. Aujourd’hui, la montée en puissance de la Chine et ses besoins d’approvisionnement en énergie conduiront inéluctablement à la fin d’un système monétaire exclusivement fondé sur le dollar (et donc soumis au diktat des États-Unis). L’UE doit profiter de cet inévitable changement de paradigme pour réparer ses négligences passées et imposer enfin l’euro comme monnaie de référence dans le système international. Bien sûr, cette évolution pose des problèmes connexes qu’il sera nécessaire de prendre en compte, par exemple celui des marchés dérivés. Aujourd’hui, le marché du pétrole est totalement dollarisé, et les traders en pétrole ont l’habitude de faire des opérations sur des marchés dérivés qui sont tous en dollars et pratiquement tous aux États-Unis. Une situation dans laquelle coexisteront un marché du pétrole en euros et un marché dérivé en dollars introduira un risque de change.

 

III-5 – Les relations avec les pays du Golfe

 

Notons d’abord que, à l’exception de la Syrie qui en a été suspendue en 2011, les pays arabes du Moyen-Orient sont membres de la Ligue arabe, mais celle-ci ne promeut qu’une unité théorique. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) est un club plus restreint de pétromonarchies sunnites : Arabie Saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, EAU et Qatar, mais l’intégration régionale n’empêche pas la rivalité entre les membres. L’Alliance islamique multinationale a été créée en 2015 par l’Arabie Saoudite pour s’opposer à al-Qaïda et à l’Etat islamique ; elle réunit 41 pays et organisations, mais elle a exclu Bagdad et Téhéran dès sa création ; les manœuvres militaires de cette alliance qui se sont déroulées au nord-est de l’Arabie Saoudite en 2016 étaient clairement liées à un scénario d’attaque iranienne contre le régime saoudien.

 

III-5 a – L’Arabie Saoudite

 

L’Arabie Saoudite est, dans le Golfe, la puissance rivale de l’Iran ; leurs relations ont toujours été difficiles. Pour ces deux pays, la religion doit jouer un rôle fondamental dans le processus politique, mais leurs interprétations différentes de l’Islam s’opposent de plus en plus violemment. L’Arabie Saoudite craint que la révolution iranienne, dans ce qu’elle a de démocratique, ne s’étende au Moyen-Orient ; elle rejette toute idée d’élections, considérant que le pouvoir absolu à Riyad gouverne au nom de Dieu. Pourtant Téhéran essaie périodiquement de maintenir une ouverture en direction de l’Arabie Saoudite, la conviant à quitter le registre de la menace pour celui de la détente. Javad Zarif, Ministre iranien des affaires étrangères, est intervenu sur ce sujet à Davos en janvier 2017 ; il a mis l’accent sur la sortie des conflits syrien et yéménite, évoquant les aspects positifs du précédent libanais. L’idée de constituer un mécanisme de sécurité régionale est très ancienne dans la diplomatie de l’Iran, qui considère que ce mécanisme doit être organisé de manière autonome, donc sans les USA. Paradoxalement, depuis 40 ans, l’Occident incite toutes les monarchies pétrolières à se liguer contre une supposée menace iranienne, tandis qu’il s’acharne à isoler, à sanctionner, à appauvrir l’Iran. Le budget militaire de l’Arabie Saoudite s’élevait en 2015 à 81,9 G$ ; les Etats-Unis en sont le premier fournisseur.

 

En Arabie Saoudite les chiites sont traités de manière exécrable ; c’est particulièrement le cas dans les régions où ils sont majoritaires : à l’est du pays, où le pétrole est exploité, et dans la zone stratégique proche des détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb. Les relations diplomatiques entre l’Iran et l’ensemble « Arabie Saoudite, Soudan, Somalie, Bahreïn, Djibouti et Emirats arabes unis » ont été rompues à l’initiative de Riyad après l’attaque de son ambassade à Téhéran par des manifestants qui protestaient contre l’exécution du cheikh al-Nimr et de 46 autres chiites, dans la province orientale d’ach-Charqiya. En 2016, ces tensions ont privé du Hadj 64 000 musulmans iraniens. L’Iran accuse l’Arabie Saoudite de soutenir le terrorisme par l’intermédiaire du wahhabisme qui stimule les extrémistes sunnites. En fait, une proportion importante du financement des promoteurs du terrorisme provient probablement d’Arabie Saoudite, mais par des canaux qui n’ont pas nécessairement l’accord du gouvernement royal.

 

III-5 b – Le Qatar

 

Le Qatar, très riche et très influent, compte 3 millions d’habitants, dont 330 000 citoyens qataris. Il abrite d’importantes universités, ainsi que le géant médiatique Al-Jazeera qui lui donne une influence mondiale. Il a apporté son soutien aux mouvements du Printemps arabe, d’où son image très positive auprès du public et le courroux qu’il suscite auprès de l’Arabie Saoudite, des EAU et de l’Égypte. Ses politiques sont plus libérales que celles des autres pays du Golfe. Des bases militaires sont implantées sur son territoire. Le Qatar partage et exploite avec l’Iran la réserve de gaz naturel de South Pars. Les relations entre les deux pays sont plutôt bonnes, malgré certaines tensions ; ainsi, au moment où l’Iran subissait les sanctions internationales, le Qatar intensifiait son exploitation du gisement commun.

 

En juin 2017, l’Arabie Saoudite, suivie par les EAU, l’Égypte et le Bahreïn, rompt ses relations diplomatiques avec le Qatar, qu’elle accuse de financer le terrorisme (Frères musulmans, EILL [Etat islamique en Irak et au Levant], al-Qaïda, Hezbollah) et de promouvoir leurs valeurs par l’intermédiaire de ses médias. Comme l’Iran, la Turquie a immédiatement pris parti pour le Qatar avec lequel elle entretient de très bonnes relations : coopération énergétique, accueil d’une base militaire turque au Qatar, soutien commun de l’opposition modérée à Bacharal-Assad… L’Iran a réaffirmé sa volonté de coopérer avec le Qatar en donnant une large place au secteur privé, mais cette dynamique se heurte à la pression qu’exercent les Etats-Unis sur les banques internationales.

 

III-5 c – Le Bahreïn

 

Le Bahreïn est dirigé par la dynastie sunnite al-Khalifa d’origine saoudienne, mais 60 % de sa population est chiite, ce qui crée une situation de crise latente. En particulier, Manama a rappelé son ambassadeur à Téhéran suite à l’arrestation de deux Bahreïnis convoyeurs d’armes ayant des liens avec les Pasdaran iraniens. L’Arabie Saoudite est présente militairement dans ce pays à la demande du gouvernement afin de l’aider à réprimer une éventuelle rébellion. Les Etats-Unis y ont amarré leur 5ème flotte.

 

III-5 d – Les EAU

 

Les EAU et l’Iran appartiennent à des camps adverses ; de plus, ils sont confrontés au contentieux des Ilots d’Abu Musa, de la Petite et de la Grande Tomb occupés par l’Iran et revendiqués par les EAU. Mais plusieurs émirats, comme Dubaï et Charjah, interviennent très positivement vis-à-vis de l’Iran. Ainsi, ce pays partage avec l’Inde le premier rang des investisseurs à Dubaï ; certes, les Iraniens n’ont pas le droit d’investir aux EAU dans certains domaines, mais des familles iraniennes reçoivent des passeports qui leur donnent la possibilité de contourner cette interdiction. Soulignons que Dubaï est devenu la véritable capitale du Moyen-Orient ; son succès économique et sa fantastique éclosion sont uniques dans l’histoire mondiale. Alors que l’Iran a résisté avec fierté et magnificence à toutes les agressions internationales, Dubaï demandait simplement de faire du business et il a réussi !

 

II-5 e – Le Koweït

 

Le Koweït est un pays où les chiites duodécimains côtoient les sunnites malikites. En juillet 2017, en raison de l’implication de la République islamique dans l’affaire de la cellule terroriste d’Abdali (et peut-être sous la pression saoudienne), le Koweït ordonne la fermeture des missions culturelles et militaires de l’ambassade d’Iran. On notera que le Koweït ne s’associe pas à la mise en quarantaine de Doha.

 

III-5 f – Le sultanat d’Oman

 

Le sultanat d’Oman est le bastion historique de l’ibadisme, courant religieux issu du khâridjisme et distinct du sunnisme et du chiisme. Il contrôle le détroit d’Ormuz ; il affiche une position originale de neutralité entre les puissances sunnites et l’Iran et il essaie de les rapprocher ; il ne s’associe pas à la mise en quarantaine du Qatar. Dans les négociations du JCPOA, Mascate est un intermédiaire privilégié entre Washington et Téhéran. Les Saoudiens font pression pour qu’Oman s’aligne sur la politique anti-iranienne suivie par les autres pays du CCG. Oman a intégré l’Alliance islamique multinationale ; mais il ne participe pas à la guerre contre le Yémen ; il entretient même de bonnes relations avec les Houthis comme c’était le cas avec feu l’ancien président Saleh.

 

III-6 – Les ambitions régionales de l’Iran

 

III-6 a – Irak, Syrie, Liban, Yémen

 

Malgré son repli sur soi, l’Iran veut être reconnu comme une puissance majeure du Moyen-Orient ; il entend aussi que les minorités chiites y soient respectées. Ces objectifs se heurtent à d’autres intérêts, notamment à ceux de l’Arabie Saoudite. Il demeure engagé en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. Les dépenses importantes liées à ces actions portent préjudice au développement économique et peuvent ainsi nourrir le mécontentement populaire.

 

  • En Irak, la prise de pouvoir par les chiites majoritaires a permis aux Iraniens d’étendre leur influence après l’écrasement de Saddam Hussein.

 

  • En Syrie, l’Iran veut empêcher que le pays ne soit dominé par des extrémistes sunnites qui menaceraient son territoire, ainsi que les communautés chiites de la région ; il cherche aussi à conserver l’accès aux frontières sud du pays pour maintenir ses relations avec le Hezbollah; il ne voit pas d’autre solution que d’appuyer le régime de Bachar el-Assad. L’Iran, la Russie et la Turquie ont mis en place le processus diplomatique d’Astana qui associe le gouvernement syrien et son opposition (alors que le camp occidental faisait du départ de Bachar al-Assad un préalable à toute négociation). Jusqu’à présent, ce processus s’est avéré peu efficace, mais les pourparlers de paix de Genève, organisés de manière plus classique, sont toujours au point mort.

 

  • Le Liban offre à l’Iran un débouché vers Beyrouth et la Méditerranée. Il faut souligner l’ambiguïté du rôle du Hezbollah: acteur déterminant de la stabilité nationale au Liban, il est ailleurs un bras armé de l’Iran dans un contexte général de guerre asymétrique, facilement assimilable au terrorisme.

 

  • Au Yémen, l’Arabie Saoudite intervient en 2009 contre la rébellion des Houthis, mouvement activiste chiite soutenu par l’Iran. Elle constitue en 2015 une coalition d’une dizaine de pays arabes et sunnites, avec le soutien des Etats-Unis en matière de renseignement et de blocus maritime. Peu efficaces militairement, les opérations menées par cette coalition, jalonnées du bombardement de Sanaa (octobre 2016) et de plusieurs frappes sur des écoles et des hôpitaux, conduisent à une crise humanitaire d’une extrême gravité, dénoncée à la fois par l’ONU et par les ONG. Quant aux provocations houthistes, elles ne sont pas négligeables ; ainsi, deux missiles sont tirés fin 2017 et interceptés dans le ciel de Riyad ; l’Iran dément toute implication dans ces tirs.

 

Dans l’axe géopolitique Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth, qualifié d’arc chiite, certains dirigeants voient une volonté iranienne d’hégémonie justifiant la constitution d’un arc sunnite défensif Riyad-Doha-Le Caire-Ankara allié aux Occidentaux. Cependant, la notion d’arc chiite et très contestable :

 

  • Les Alaouites de Syrie, les Alévis de Turquie et les Druzes du Liban et de Syrie ne sont pas des chiites.

 

  • Comme nous l’avons vu en I-6, le chiisme est déconnecté du politique dans les pays autres que l’Iran.

 

  • La realpolitikiranienne ne s’enferme pas dans une dépendance de sa clientèle chiite ; ainsi, pour promouvoir un islam de solidarité avec les Palestiniens, Téhéran s’appuie à la fois sur le Hezbollah chiite et sur le Hamas sunnite.

 

  • En Irak, les chiites ont pris le pouvoir après le renversement de Saddam Hussein, puis le rôle sociétal et politique du chiisme n’a fait que s’atténuer avec l’instauration d’un régime politique reposant sur le suffrage universel.

 

D’ailleurs, la scission entre sunnites et chiites est un élément important, mais une grille d’analyse binaire serait trop simpliste. De nombreux dirigeants de la région, notamment dans les pétromonarchies, craignent surtout la revendication démocratique et ils instrumentalisent la religion sunnite au service de leur vision politique. Symétriquement, le régime de Bachar al-Assad cherche à confessionnaliser la crise politique interne afin de fédérer les nombreuses minorités ethno-confessionnelles autour d’une supposée menace sunnite.

 

D’autre part, il ne faut pas oublier deux éléments :

 

  • Des nations comme la Syrie ou l’Irak sont largement des illusions car les peuples de ces pays se sentent exclusivement membres de communautés : alaouite, chrétienne, druze, sunnite etc.

 

  • Dans la lutte contre l’Etat islamique, des armes et des matériels sont passés des stocks des armées régulières aux mains d’acteurs non-étatiques agissant sur un espace transfrontalier. Des zones de non-droit sur lesquelles les armées nationales n’ont plus prise s’élargissent : le chaos fait régner une violence décentralisée qui menace l’autorité des États.

 

La constitution d’une alliance de fait entre la Syrie, l’Iran, la Russie et le Hezbollah représente peut-être, dans ce morcellement, le seul élément structurant.

 

Les affrontements d’Al-Tanf fournissent un exemple frappant de l’acharnement des combats qui se poursuivent en Syrie. Les médias iraniens proches des Pasdaran ont indiqué que les Américains pourraient être contraints de quitter leur base d’Al-Tanf, localité du sud-est de la Syrie, à la frontière de l’Irak, près de la Jordanie. Par le passé, les avions américains ont frappé à plusieurs reprises les forces du régime syrien avançant en direction de ce lieu et le Pentagone a fait savoir qu’il poursuivrait de telles actions pour protéger ses forces et ses alliés. Du point de vue de Téhéran, le départ des troupes américaines d’Al-Tanf supprimerait une menace contre le régime de Bachar el Assad. Mais il contribuerait surtout à consolider les plans stratégiques de l’Iran en Syrie ; en effet, la région d’Al-Tanf permet de contrôler les mouvements entre Bagdad, Damas et Beyrouth. Les autorités russes soulignent que l’existence d’une base américaine dans cette région est illégitime, surtout depuis que le territoire syrien a été libéré de l’Etat islamique. D’autre part, en instaurant une zone interdite de 55 km autour de la base, les Etats-Unis isolent plus de 50.000 personnes (camp de réfugiés d’el-Rukban) qui ont besoin d’aide humanitaire et qui sont dans une situation catastrophique. Des personnels et du matériel lourd seraient encore récemment arrivés dans cette région.

 

III-6 b – Asie centrale

 

L’Iran entend renforcer ses positions dans l’Asie centrale, qui est à bien des égards une terre persane ; il est perçu par les états de la région comme un partenaire important au plan commercial, susceptible d’apporter des fonds et des compétences, sans manifester d’appétit politique féroce. La politique iranienne en Asie Centrale exploite le fait que, pour les états enclavés de cette région, l’Iran est la route la plus courte vers le marché international (alors que le gaz et le pétrole d’Asie Centrale sont jusqu’alors acheminés via la Russie, en lui apportant des revenus non négligeables). Un réseau d’oléoducs et de gazoducs est en train de se créer avec le Kazakhstan et le Turkménistan, et l’UE essaie de convaincre l’Iran de mettre en place un gazoduc transcaspien qui permettrait d’acheminer le gaz, notamment turkmène, par le territoire iranien. Cette stratégie réduirait la dépendance énergétique de l’UE par rapport à la Russie… tout en l’accroissant par rapport à l’Iran.

 

La Russie et l’Iran considèrent que la stabilité de l’Asie centrale évite l’expansion du salafisme et du wahhabisme qu’ils perçoivent comme des outils de l’influence américaine. La Russie est d’autant moins inquiète de la place qu’y prend l’Iran qu’elle détient le leadership politique, militaire (via l’organisation du traité de sécurité collective) et économique (via l’Union économique eurasiatique). L’Iran et la Chine sont des acteurs essentiellement économiques, mais qui partagent la volonté de maintenir les Etats-Unis en dehors du jeu. Dans cette région, l’Iran et la Russie considèrent la Turquie comme un véritable adversaire.

 

III-6 c – Caucase et Caspienne

 

Au Caucase, la Russie et l’Iran mènent une politique visant à resserrer les voies d’exportation du pétrole d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan vers la Mer Noire et la Méditerranée. Ils se sont efforcés de maintenir l’Arménie dans leur orbite car c’est la seule zone sûre pour les exportations par voie terrestre. Dans le conflit du Haut-Karabagh, ils l’ont soutenue contre l’Azerbaïdjan qui, bien qu’étant un pays chiite, a des liens avec Israël. Mais la situation évolue fortement et l’Azerbaïdjan se rapproche de l’orbite russo-iranienne.

 

La Mer Caspienne est aujourd’hui un lac. En droit international, l’utilisation de ses ressources ne peut donc se décider qu’à l’unanimité des pays riverains ; les richesses offshores sont réparties en cinq parts égales et on ne peut faire transiter sous les eaux ni oléoduc ni gazoduc. S’il s’agissait d’une mer, chaque Etat riverain se verrait attribuer des zones dont il serait libre d’exploiter les ressources à sa convenance et les eaux territoriales seraient limitées à 12 miles. Les Iraniens, les Russes et les Turkmènes sont favorables au statut actuel ; les Azerbaïdjanais et les Kazakhs à un changement. Pour ce qui est du Turkménistan, dont les réserves de gaz occupent le quatrième rang mondial, il entretient des relations étroites avec l’Iran. Mais il y a actuellement un contentieux important (de 2 à 3 G€) car, compte tenu de la forte augmentation du prix du gaz, l’Iran n’a pas été en mesure de payer les livraisons qui lui avaient été faites. On notera que les Italiens représentent une force commerciale considérable au Turkménistan, lequel a nommé un ambassadeur à Rome.

 

III-7 – Les relations avec Israël

 

Israël s’oppose radicalement à toute ambition iranienne de se doter de l’arme nucléaire, bien qu’il ait été le premier État de la région à acquérir cette capacité. Il se dit convaincu que l’Iran ambitionne de le détruire. Certes, en contexte de guerre des mots, une telle intention figurait plus ou moins dans des discours de Mahmoud Ahmadinejad ou de ses proches, mais il ne semble pas qu’elle ait été réitérée. Cependant, les agressions verbales et les provocations se multiplient de part et d’autre ; rappelons, à titre d’exemples, le lancement du virus informatique Stuxnet (2009), la liquidation de physiciens iraniens (2010) et quelques frappes israéliennes discrètes (2016). Mais c’est surtout par l’intermédiaire d’actions menées dans le cadre du conflit syrien que les deux Etats concrétisent leur hostilité réciproque (réplique israélienne à des tirs de projectiles venus de Syrie, frappe d’un centre de recherche et de fabrication d’armements près de Mesyaf etc.).

 

On comprend qu’Israël s’inquiète de l’emprise de l’Iran sur la Syrie ; il ne peut accepter qu’après la fin des combats les Pasdaran et le Hezbollah s’installent durablement dans la partie syrienne du Golan, près de sa frontière. Quant à l’Iran, il considère que l’armement israélien constitue une grave menace et nécessite une dissuasion ; il admet mal qu’on l’empêche de suivre une voie comparable à celle d’Israël au seul motif qu’il a signé le TNP.

 

Pourtant, dans l’Antiquité, les Juifs et les Perses entretiennent de bonnes relations. Après s’être emparé de Babylone, l’empereur perse Cyrus libère les Juifs de leur déportation ; le prophète Isaïe voit en lui le Berger du Seigneur, dont Dieu soutient la main droite. C’est sous la domination politique des Perses que le Temple de Jérusalem est reconstruit et que, vraisemblablement, la Bible hébraïque est composée. Cependant, dans un discours prononcé lors d’une récente visite au Kremlin, Benyamin Netanyahou affirme que la fête de Pourim commémore la victoire des Juifs contre ceux qui avaient projeté leur extermination, ajoutant que l’Iran poursuit aujourd’hui cette tentative de détruire l’État juif. Sans doute s’est-il inspiré du livre d’Esther, selon lequel l’empereur perse Assuérus aurait tenté d’exterminer les Juifs sous l’instigation de son grand vizir Haman ; les Juifs auraient été sauvés par l’intercession de la reine Esther, épouse juive d’Assuérus. Indépendamment des doutes historiques sur l’époque où ces faits se seraient produits et même sur l’existence d’Assuérus (peut-être Xerxès ?), il faut noter que, selon le texte, le sinistre Haman n’est pas perse, mais macédonien. Le récit d’Esther, dont Racine s’est inspiré pour écrire sa tragédie, pourrait alors concerner un règlement de compte entre deux minorités très influentes, juive et grecque, aboutissant à la déconfiture des Grecs. Esther a d’ailleurs son tombeau en Iran, ainsi que le prophète Daniel.

 

A l’époque moderne, jusqu’en 1979, les relations israélo-iraniennes sont bonnes. Pour David Ben Gourion, une alliance avec l’Iran crédibilise l’image d’un Moyen-Orient multireligieux et multiethnique, et permet d’endiguer les menaces sécuritaires des pays arabes. Israël continue à fournir des armes à l’Iran pendant la guerre contre l’Irak, notamment une quantité considérable de pièces de rechange pour les F4 de son armée de l’Air.

 

III-8 – Les relations avec les autres pays

 

III-8 a – La Russie

 

La conférence de Téhéran entre Churchill, Roosevelt et Staline (fin 1943), place l’Iran sous tutelle russo-britannique. En 1946, l’Union soviétique apporte son soutien à la République kurde autoproclamée de Mahabad, ce qui dévalorise le régime soviétique aux yeux de l’opinion iranienne. Pourtant, la proximité de l’Iran avec les Etats-Unis ne supprime pas totalement sa relation avec la Russie ; les deux pays amorcent une coopération technologique : installations hydroélectriques sur la rivière Araxe, construction d’une aciérie près d’Ispahan, acquisition d’armements (véhicules de combat d’infanterie et lance-roquettes) …

 

Lors de la révolution islamique de 1979, le Kremlin est partagé ; il apprécie le positionnement anti-américain, mais il admet mal le rôle prédominant du clergé. L’intervention soviétique en Afghanistan va dégrader les relations, notamment à cause de l’arrivée d’un million de réfugiés en Iran ; en 1988, durant la guerre entre l’Iran et l’Irak, les Iraniens attaquent l’ambassade soviétique à Téhéran pour protester contre les frappes de missiles Scud. Après la crise ukrainienne, Vladimir Poutine s’allie plus nettement avec l’Iran, mais le vice-Président Al Gore et le Premier ministre Tchernomyrdine passent un accord discret pour stopper la vente d’armes conventionnelles par la Russie à l’Iran, ce qui ravive la méfiance iranienne vis-à-vis des Russes. En outre, Téhéran admet mal que la Russie n’ait pas utilisé son droit de veto à l’ONU lorsque les Etats-Unis lui ont imposé des sanctions financières.

 

Aujourd’hui, au-delà de convergences sur la question syrienne, les relations russo-iraniennes ne sont pas fondées sur des valeurs communes, mais sur des intérêts et des adversaires communs (Etats-Unis et sunnites radicaux), ce qui n’exclut pas qu’elles puissent être solides. Les sunnites sont très présents en Russie ; ils représentent environ le quart de la population de Moscou ; les Russes partagent l’opinion que l’Arabie Saoudite est le grand argentier du terrorisme international et ils attachent une grande importance au partenariat avec les Iraniens pour combattre le salafisme et le wahhabisme. En 2016, l’Iran a pris la place de l’Inde au titre de premier client de la Russie. Les deux pays semblent déterminés à coopérer le plus possible sur les matériels de défense ; ainsi, l’Iran va obtenir des licences pour la fabrication de nouveaux types d’armes, notamment les avions Sukhoi Su-30 SM. Mais, en dehors de l’armement et du nucléaire civil, il n’est pas sûr que la Russie puisse apporter à l’Iran une aide déterminante pour son développement.

 

L’alliance avec l’Iran n’empêche pas la Russie d’entretenir des bonnes relations avec Israël et avec les pays du Golfe ; ainsi, le fonds souverain qatari (Qatar Investment Authority) a racheté, en décembre 2016, près de 20 % du géant de l’énergie russe Rosfnet. Vladimir Poutine est sans doute le seul dirigeant politique qui ait rencontré Ali Khamenei et Benyamin Netanyahou… Les Russes refusent de s’engager dans les conflits entre Saoudiens et Iraniens, entre sunnites et chiites ; en Syrie, ils souhaitent fortement trouver une solution négociée alors que les Iraniens gardent une approche essentiellement militaire.

 

III-8 b – La Chine

 

Les relations entre l’Iran et la Chine sont bonnes et les échanges harmonieux. Pendant la guerre contre l’Irak, la Chine a fourni à l’Iran un grand nombre de matériels. Aujourd’hui, elle est ouverte commercialement à tous les états de la région. Elle voit dans l’Iran un débouché pour ses produits manufacturés, bien que la qualité de certains d’entre eux pose problème ; affamée d’énergie, la Chine est un client des ressources pétrolières et gazières de l’Iran. Les entreprises iraniennes ont profité de la dépréciation du rial pour s’ouvrir davantage vers les marchés asiatiques. En 2004, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Iran.

 

L’Iran et la Turquie sont pour la Chine des éléments indispensables du projet des Routes de la Soie (terrestre et maritime) ; la Route de la soie maritime paraît très prometteuse pour permettre aux Chinois d’inonder les autres pays de leurs grands conteneurs et de leurs marchandises. Ils se sont fortement implantés dans le port de Duqm (Oman), d’où on peut atteindre facilement Dubaï et où ils financent des investissements considérables.

 

Evoquons ici l’origine de la dualité du taux de change du rial iranien. La Chine paie le pétrole iranien en yuans, devise dont l’inconvertibilité imposerait à l’Iran d’importer d’énormes quantités de biens d’origine chinoise et de détruire ainsi nombre de ses PME. L’Iran souhaite donc pouvoir utiliser les yuans qu’il détient dans des banques chinoises pour pouvoir acheter des produits ailleurs qu’en Chine, par exemple dans la zone euro. En principe, il faudrait pour cela qu’une banque chinoise ouvre un compte en euros, qu’elle ait un correspondant en euros et que ce correspondant accepte que des flux en provenance d’Iran rentrent chez lui, ce que les grandes banques européennes refusent par crainte des sanctions américaines.

 

C’est sur le compte de correspondant de la Banque centrale d’Iran à la Bank of Kowloon que, pendant la période d’embargo, la CNPC (China National Petroleum Corporation) verse la masse considérable de yuans renminbis correspondant aux importations de pétrole iranien. Des banques iraniennes dites privées reçoivent alors en Chine des allocations en renminbis destinées à payer des importations libellées dans d’autres devises, notamment en euros. Mais comment payer en euros quand on a des renminbis en Chine ? La Banque centrale d’Iran a développé (ou laissé se développer) un double marché des changes, avec un écart de 25 % entre le taux officiel et le taux officieux. Un agent iranien qui veut importer va acheter, au taux officieux, le moyen de paiement nécessaire dans la free zone de Dubaï, puis le paiement est effectué par une entité chinoise avec une surcote de 25 %. Le gouvernement iranien a annoncé son intention de faire fusionner les deux taux de change et aujourd’hui l’écart n’est plus de 25 %, mais de 15 %.

 

III-8 c – La Turquie

 

L’Iran et la Turquie sont deux puissances régionales qui se partagent une frontière de 560 km qui n’a pas changé depuis près de quatre siècles. Vieille d’un demi-millénaire et ponctuée de onze guerres, la rivalité entre les empires ottoman et perse constitue la plus ancienne lutte de pouvoir du Moyen-Orient. Il faut attendre 1847 et le second traité d’Erzurum pour qu’une paix durable soit signée entre les deux États, dont les ressemblances sont notables : fiers héritiers de civilisations anciennes, ils comptent chacun une population de 80 millions d’habitants ; au lendemain de la première guerre mondiale, ils tombent sous la coupe de deux grands modernisateurs (Reza Chah et Mustapha Kemal Atatürk) et, plus récemment, sous celle d’un régime islamiste autoritaire (Ali Khamenei et Recep Tayyip Erdoğan). Il y a cependant une différence notable : l’Iran est doté d’importantes réserves de gaz et de pétrole, mais la Turquie a développé une infrastructure économique sérieuse. Les deux régimes méprisent l’Occident, mais la Turquie demeure dans l’OTAN et envisage parfois de devenir membre de l’UE.

 

En Syrie, Téhéran soutient des djihadistes de tendance chiite et Ankara des djihadistes sunnites.  Au Yémen, ils soutiennent deux camps adverses. En Turquie, un radar de l’OTAN a été installé pour espionner l’Iran. La Turquie s’oppose à toute division religieuse ou sectaire dans la région et elle critique la politique de Téhéran qui encourage les mouvements séparatistes au Bahreïn et en Arabie Saoudite. Mais les deux états coopèrent au titre des traités relatifs à la sécurité et dans les organisations centrées sur l’économie et le commerce ; le rapprochement progresse. On peut, à titre d’exemple, citer les interventions d’Akbank, qui appartient à plus de 60 % au gouvernement turc, pour faciliter l’exportation de produits pétroliers iraniens vers la Turquie ou l’exportation de pièces automobiles de Renault vers l’Iran. De nombreux accords ont été signés, allant du tourisme au secteur bancaire, de la coopération économique au gaz naturel. Des concertations se sont déroulées sur les politiques à suivre face à la décision illégale de référendum prise par l’administration régionale kurde d’Irak du Nord, décision qui serait susceptible d’inciter les autres mouvements kurdes à revendiquer à leur tour l’indépendance, donc à diviser l’Irak et la Syrie.

 

III-8 d – Le Pakistan

 

Le Pakistan, qui a une frontière commune avec l’Iran, abrite la plus grande minorité chiite du monde. C’est un acteur militaire important : il possède l’arme nucléaire et une des plus grandes armées musulmanes ; c’est un exportateur de matériels militaires moins coûteux que ceux venant de l’Occident. Le Pakistan a fourni des mercenaires dans vingt-deux pays, devenant, dans ce domaine, le premier exportateur mondial ; l’engagement de ces mercenaires est essentiel pour l’action et le devenir du gouvernement saoudien. Le Pakistan maintient de bonnes relations avec ses voisins saoudien et iranien ; mais l’Iran est aux prises avec des djihadistes sunnites établis dans la région du Baloutchistan, au sud du Pakistan (de même qu’au sud de l’Afghanistan), qui font le choix de la lutte violente contre Téhéran ; ils sont formés dans des écoles coraniques qui, avec l’aide financière saoudienne, prolifèrent dans les zones tribales du Pakistan et qui avaient auparavant formé les Talibans. Ces groupes sont d’autant plus impliqués dans le trafic de drogue venant d’Afghanistan que le soutien financier des barons de la drogue est capital pour la survie du djihadisme séparatiste baloutche. Ce jeu nourrit les tensions entre les deux États ; les Iraniens accusent Karachi de négligences et commencent à intervenir sur le territoire baloutche pakistanais ; les extrémistes sunnites pakistanais rêvent de pousser leur pays dans une guerre contre les chiites, mais cette position n’est pas partagée par la majorité des élites pakistanaises.

 

III-8 e – La Corée du Nord

 

Depuis les années 1980 (et au-delà de la coopération nucléaire), la République démocratique et populaire de Corée est un important fournisseur d’armes du gouvernement iranien : blindés, canons antiaériens, canons automoteurs, missiles Scud, armes automatiques, mines navales, missiles sol-air… Dans les années 2000, elle livre à l’Iran 19 missiles balistiques en échange de pétrole. De plus, elle lui apporte une aide essentielle dans le domaine spatial, ainsi que dans les secteurs où il est le moins avancé, comme les propulseurs de missiles balistiques et les sous-marins. Les transferts de technologie sont nombreux : le missile Shahab 3 est un dérivé du No Dong nord-coréen et les mini-sous-marins qui permettent de pratiquer le swarming (cf. V-5 e) sont fabriqués à partir de plans nord-coréens.

 

III-8 f – Autres

 

La Corée du Sud : En coopération avec le sud-coréen DSME (Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering), l’IDRO va réaliser un chantier naval en Iran (cf. V-6). La coopération comprend aussi la livraison par les Coréens de packages d’équipements, ainsi que l’élaboration de solutions de financement. D’autre part, le groupe Hyundai Heavy Industries (HHI) a signé avec IRISL (Islamic Republic of Iran Shipping Lines) des contrats financés par les Coréens pour la construction de porte-conteneurs et de transporteurs de produits chimiques.

 

Le Soudan : Le Soudan a une usine d’assemblage de chars d’origine iranienne. C’est un cas où l’Iran réussit à exporter de la technologie d’un niveau moyen vers un pays qui, pour des raisons financières ou politiques, ne peut pas s’offrir mieux.

 

III-9 – Une situation très grave

 

Il ne faut pas sous-estimer la gravité de la situation actuelle :

 

  • Les Etats-Unis accroissent les tensions, par exemple en inscrivant les Pasdaran sur la liste des groupes terroristes ; c’est une première, s’agissant d’une entité d’État. D’autre part, l’Iran accepte de moins en moins la surveillance qu’ils exercent ; les manœuvres navales américaines dans le Golfe sont perçues comme des provocations auxquelles l’Iran répond par d’autres provocations, par exemple en narguant les gros bâtiments par des vedettes rapides ou par des drones.

 

  • L’évolution de la situation en Syrie attise les craintes d’Israël liées à la présence des Pasdaran ou du Hezbollah à proximité de sa frontière.

 

  • Le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane (MbS), tout en franchissant de nouvelles étapes dans la guerre des mots, intensifie la violence des actions menées au Yémen.

 

Comment l’Iran ne s’inquiéterait-il pas de l’alliance de circonstance qui réunit Israël, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis, et des provocations de Benyamin Netanyahou, de MbS et de Donald Trump ?

 

Soulignons, dans ce contexte, ce qu’il faut impérativement éviter :

 

  • Les dirigeants occidentaux doivent s‘abstenir de toute intervention militaire au Moyen-Orient ou dans les pays voisins sans avoir examiné avec la plus extrême attention comment seront remplacés les leaders ou les régimes qu’ils cherchent à destituer. En éliminant Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi, les USA et la France ont considérablement aggravé les conditions de vie des populations et la situation géopolitique générale ; ces exemples doivent être médités.

 

  • La mise en place de nouvelles sanctions contre l’Iran accroîtrait les effets néfastes déjà soulignés ; elle pousserait ce pays à se tourner davantage vers la Chine et la Russie et, si l’UE restait trop soudée aux États-Unis, la rupture avec l’Occident serait vraisemblablement irréversible.

 

  • Plus généralement, le maintien d’une politique fortement hostile à l’Iran (par exemple la rupture du JCPOA) ne ferait qu’affaiblir les partisans de Hassan Rohani, qui cherchent à œuvrer pour une ouverture internationale pacifique, et renforcer les conservateurs extrémistes. Ceux-ci pourraient pousser la République islamique à développer ses capacités de nuisance. L’escalade dans les provocations, à laquelle Benyamin Netanyahou, MbS et Donald Trump ne manqueraient pas de s’associer, pourrait alors déclencher un conflit général.

 

On peut aussi s‘interroger sur le risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient, sachant que les Saoudiens ont annoncé la construction de seize centrales nucléaires civiles avant 2040, qu’ils ont signé des accords nucléaires avec les Russes et les Chinois et que l’Égypte a conclu un accord avec la Russie pour la construction de quatre réacteurs nucléaires civils.

 

 

IV QUELLE STRATEGIE POUR L’UNION EUROPEENNE ET LA FRANCE ?

 

IV-1 – Les défis économiques

 

Le succès de la politique réformatrice de Hassan Rohani exige le redémarrage de l’économie et surtout la reprise des flux financiers nécessaires aux investissements qui ont été interrompus à cause des sanctions occidentales. De nombreux projets étudiés, voire conclus, avec l’étranger sont bloqués en raison du refus des grandes banques internationales d’opérer vers l’Iran. Il appartient à ce pays et à l’UE de trouver ensemble les moyens de supprimer ou de contourner les obstacles administratifs et financiers mis par les États-Unis. C’est une condition sine qua non pour que les entreprises européennes soient présentes en Iran et pour que le gouvernement de Hassan Rohani assure sa survie. Si l’Europe ne réussit pas, Téhéran accélérera son virage vers l’Asie et la Russie.

 

Les Iraniens demandent qu’on se positionne moins en exportateur et plus en investisseur ; ils rappellent régulièrement quatre critères : transferts de technologie, possibilités d’exportation, création d’emplois, apport du financement. Les compétences en ingénierie financière sont de plus en plus indispensables pour mettre en place des financements pour partie privés, pour partie publics et pour partie multilatéraux. En effet, si sa situation se normalise, l’Iran aura accès aux financements multilatéraux ; soulignons que, comme la Russie, c’est un acteur de l’Asian Infrastructure Investment Bank (dite Brics Bank), nouvelle banque d’investissement multilatérale créée à l’initiative des Chinois. Cette structure, à laquelle la France a adhéré, pourrait concurrencer la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement (BAD) comme alternative non soumise à des conditions politiques.

 

IV-2 – Le système bancaire de l’Iran

 

Avant d’envisager toute possibilité de coopération avec l’Iran, il est nécessaire de prendre conscience des difficultés que connaît le système bancaire de ce pays. La Banque centrale a un rôle prépondérant dans l’encadrement du crédit ; la plupart des banques sont publiques ou semi-publiques, même si quelques banques privées se sont développées depuis une dizaine d’années en raison des sanctions internationales qui menacent les banques historiques. Les banques iraniennes ont été coupées de la communauté bancaire internationale à partir de 1979 ; de ce fait, il leur a été impossible d’évoluer comme les autres banques ont pu le faire au fil des crises successives et des modifications de la régulation. Leur situation est très critique à de nombreux égards : sous-capitalisation et fort endettement, absence de normes prudentielles correspondant aux exigences occidentales, pénurie de spécialistes expérimentés, crédits improductifs et non recouvrables, absence de contrôle interne et insuffisance des contrôles externes, obsolescence des outils (la comptabilité ne répond pas aux normes IFRS), corruption et fraude, activités irrégulières ou sortant du périmètre autorisé, insuffisance des plans de développement, compétition entre intérêts concurrents pour la répartition des encaissements. Il est nécessaire d’opérer rapidement un nettoyage profond de ce système et de recapitaliser massivement certaines banques.

 

Par ailleurs, les sanctions décidées contre l’Iran ont détaché les structures iraniennes des systèmes normaux, tels que le système SWIFT qui, par l’intermédiaire de messages codés, permet de faire mouvementer les comptes de correspondant et de réaliser des opérations à l’étranger. Le raccordement à SWIFT est une opération nécessairement longue, mais qui, à elle seule, ne permet évidemment pas de lever le risque de sanctions américaines que nous avons précédemment examiné ni, en conséquence, de reprendre les transactions financières nécessaires au commerce international et au financement des investissements. D’autre part, dans la situation actuelle, l’exigence de traçabilité de l’origine des flux financiers ajoute une complication supplémentaire.

 

La communauté internationale attache une grande importance à la lutte contre le blanchiment. Mais, dans les périodes de guerre, de pénurie ou d’embargo, des individus sans scrupule bénéficient de multiples possibilités de faire fortune. Il n’est donc pas étonnant que les listes noires du GAFI (Groupe d’action financière) soient abondamment fournies en ressortissants iraniens et que toute tentative de réforme contrariant leurs intérêts se heurte à de fortes oppositions. La banque centrale d’Iran a néanmoins réussi à proposer un plan d’assainissement du secteur bancaire qui a obtenu l’accord du GAFI.

 

On notera en outre que les Iraniens pratiquent beaucoup le système de l’interface sans transfert de fonds, selon des schémas plus ou moins complexes. Donnons un exemple : en 2013, une banque finançait des exportations américaines de céréales pour l’Iran ; ces produits hors sanctions étaient livrés par Tradax, filiale genevoise du groupe Cargill, et payés au Bahreïn. C’est grâce à des systèmes de ce type que toute personne qui se rend au bazar constate qu’elle peut payer avec des cartes de crédit, ce qui est pourtant interdit.

 

IV-3 – Stratégie de l’Union européenne

 

Nous avons souligné l’impérieuse nécessité que l’UE impose l’euro comme monnaie de référence dans le système international et qu’elle prépare un amendement au texte d’habilitation qui ouvre les données de SWIFT aux services états-uniens (cf. III-4) ; il faut retirer le droit d’utiliser lesdites données contre des banques ou des entreprises européennes.

 

La problématique iranienne peut être une occasion de faire progresser l’élaboration de la politique étrangère commune de l’UE. Mais cette évolution ne sera réalisable que par l’engagement de quelques pays dont la France (seule puissance nucléaire de l’UE et seul membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis le Brexit). La collaboration franco-allemande, par son effet d’entraînement sur le reste de l’Europe, devient essentielle.

 

Il s’agit en effet de trouver des solutions innovantes :

 

  • pour aider l’Iran à se positionner en tant que puissance régionale sans heurter frontalement les Etats arabes voisins ;

 

  • pour travailler, avec tous les pays impliqués, à la stabilisation du Moyen-Orient, en ne laissant pas à la Russie l’exclusivité du jeu des alliances ;

 

  • pour combattre le manque d’objectivité de l’Occident ;

 

  • pour tisser des liens, notamment économiques, qui éviteront à l’Iran la tentation d’agir à l’encontre de la légalité internationale et de la stabilité régionale.

 

Illustrons le manque d’objectivité de l’Occident par deux constats :

 

  • Alors que les Saoudiens sont considérés comme des alliés dans la lutte contre l’extrémisme islamiste, il est absurde que l’Iran reste diabolisé car il a joué un rôle majeur dans le combat contre l’Etat islamique ; rappelons qu’il avait antérieurement proposé de collaborer en matière de renseignement et d’apporter son aide pour stabiliser et reconstruire l’Afghanistan.

 

  • En août 2017, la ville saoudienne d’Awamiya, à majorité chiite, est détruite par le régime saoudien, sous prétexte de combattre des cellules terroristes soutenues par l’Iran, quelques jours après avoir été classée par les Nations-unies comme lieu d’importance culturelle et religieuse exceptionnelle. De nombreux habitants sont exécutés de sang-froid. C’est un des événements qui conduisent à s’interroger sur les chaleureuses manifestations d’amitié que Donald Trump et le roi Salmane se sont échangées peu après.

 

Incontestablement, l’UE peut apporter une aide diplomatique à l’Iran et créer un climat favorable pour construire des partenariats. C’est en effet pour l’Iran un partenaire potentiel de tout premier ordre, à condition que les pays membres mettent en commun leurs capacités financières, industrielles et commerciales ; ce serait pour eux l’opportunité de faire un retour au Moyen-Orient où leur poids ne cesse de décliner. L’Iran se rapprocherait ainsi de la communauté des pays occidentaux.  Ce serait peut-être la manière la plus efficace de préparer les débats sur le nucléaire qui ne manqueront pas d’être soulevés, ne serait-ce qu’au terme de la durée du JCPOA (15 ans).

 

Les Iraniens, qui ressentent des divergences entre l’Europe et les États-Unis, sont tentés de se rapprocher de l’Europe. L’UE est plutôt bienveillante à leur égard, même si elle exprime fréquemment sa préoccupation quant aux missiles balistiques iraniens ; elle appuie l’adhésion de Téhéran à l’OMC et elle appelle toutes les parties à respecter les engagements pris au titre du JCPOA. Mais les investisseurs européens sont souvent dissuadés par les pressions américaines et ils le seront encore plus pour les projets qui concerneront des entreprises iraniennes liées aux Pasdaran. La Chancelière Angela Merkel exprime clairement son exaspération quant à l’attitude dominatrice des États-Unis à l’égard de l’Europe. Il y a, d’autre part, quelques modestes initiatives qui ne manquent pas d’intérêt ; citons-en trois :

 

  • Un séminaire s’est tenu à Bruxelles fin février 2017 entre des représentants de l’Iran et de l’UE en vue de donner de l’essor aux coopérations bilatérales en matière de technologie nucléaire. Il a été ouvert par Dominique Ristori, directeur général de l’Énergie à la Commission européenne.

 

  • La République tchèque a signé un MoU avec l’Iran ; la coopération entre les deux pays pourrait toucher la technologie nucléaire, le ferroviaire et l’ingénierie financière.

 

  • L’Italie a fait un exercice naval avec l’Iran.

 

Jean-Claude Junker se déclare inquiet des possibles conséquences du diktat états-unien sur la sécurité énergétique de l’UE. En effet, l’Iran et la Russie vont exercer un contrôle important sur les voies d’acheminement du pétrole et du gaz vers l’Europe occidentale. Or les occasions sont malheureusement nombreuses d’aviver la haine de l’Occident dans cette région du monde et Vladimir Poutine éprouve de forts ressentiments contre l’Europe occidentale : démantèlement de l’URSS, intégration dans l’UE de pays sortis du bloc soviétique, sanctions (notamment à l’occasion de la crise ukrainienne). On peut craindre des mesures de rétorsion qui porteraient atteinte à notre sécurité énergétique. Dans les années 1960-1990, celle-ci était une véritable priorité de la politique française ; maintenant qu’elle est menacée, on peut s’étonner qu’elle ne soit pas prise en compte, y compris dans les débats relatifs à l’avenir de notre nucléaire et de nos centrales.

 

IV-4 – Stratégie de la France

 

La France doit rééquilibrer sa politique étrangère, orientée trop exclusivement vers les principaux pays sunnites (Arabie Saoudite, Qatar, EAU), avec lesquels les relations commerciales récentes ont été assez ternes. Mais il faut d’autant moins sous-estimer la difficulté d’un tel rééquilibrage que l’Arabie Saoudite et le Qatar ont massivement investi dans de nombreux secteurs de notre économie ; quant aux EAU, qui abritent des bases militaires françaises, nous avons avec eux des liens très forts, comme en témoigne le Louvre d’Abu Dhabi. Notre stratégie diplomatique doit donc s’inscrire dans le long terme et viser à faire comprendre à toutes les parties prenantes que la stratégie de la tension conduit, au mieux, à une impasse et, au pire, à un embrasement général du Moyen-Orient. La cohabitation pacifique est possible ; elle serait fructueuse pour tous. Dans cette perspective, la France pourrait proposer des mesures de confiance, de transparence et de sécurité entre le CCG, l’Iran et l’Irak, en poussant par exemple l’idée d’une organisation de sécurité collective régionale s’inspirant du modèle européen de l’OSCE.

 

IV-4 a – Vis-à-vis de l’Arabie Saoudite

 

La France a reconnu l’État saoudien dès la conquête de la péninsule arabique par Ibn Saoud (1926), mais c’est au début de la Vème République, sous la conduite de Fayçal Abdelaziz al-Saoud et Charles de Gaulle, que les relations entre les deux pays prennent un tournant plus ambitieux et concret. L’Arabie Saoudite entend alors contrecarrer l’influence nassérienne dans la région. La France a une double ambition : être un acteur incontournable de la gestion des crises du Moyen-Orient ; se distancier de la tutelle américaine. Les deux chefs d’État sont motivés par la question israélo-palestinienne, la France prenant parti pour le retrait d’Israël de tous les territoires occupés. Charles de Gaulle, soucieux de la sécurité énergétique de la France, pose les fondements d’une relation franco-saoudienne autour de la transaction pétrole contre armement. Puis cette relation prend une ampleur nouvelle, militaire et économique, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. On se souvient de l’intervention du GIGN français lors de la prise de la Kaaba par des islamistes extrémistes (1979) et de la conclusion du contrat Sawari 1. L’arrivée du Président François Mitterrand en 1981 ne remet pas en cause cette politique. Après le 11 septembre, la France est le premier État à rétablir le contact dans le but de favoriser la stabilité régionale. Elle réussit à ouvrir l’Arabie Saoudite au dialogue sur le dossier afghan et, en 2003, elle s’oppose à la guerre d’Irak. Mais les relations commerciales sont assez décevantes depuis plusieurs années et il faut bien admettre que, sur le long terme et dans la logique du pacte du Quincy, l’Arabie Saoudite donnera toujours la priorité à son alliance avec les États-Unis par rapport à la France.

 

IV-4 b – Vis-à-vis de l’Iran

 

Le Général de Gaulle, qui a fondé l’indépendance militaire française sur la dissuasion nucléaire, a exercé une influence certaine sur les élites iraniennes. Mais notre pays, bien qu’il ait accueilli l’Ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château, dénigre la révolution iranienne, et la République islamique naissante ne lui montre aucune sympathie. Il refuse d’effectuer la livraison prévue d’uranium enrichi ; de ce fait, l’Iran entend récupérer au plus vite les investissements effectués par le Chah dans Eurodif. Une autre cause d’animosité est l’appui donné par la France à l’Irak lors de sa guerre contre l’Iran, notamment en lui livrant une grande quantité d’armements modernes qui contribuent à l’étouffement des capacités d’exportation du pétrole iranien. L’Iran réplique en déclenchant une longue série d’attentats dont le plus spectaculaire est effectué au camion piégé contre l’immeuble Drakkar occupé par les forces françaises à Beyrouth en 1983 (61 victimes françaises). Le remboursement du prêt à l’Iran par la France met fin à ces attentats. Dans les années suivantes, une large collaboration se développe entre la France et l’Iran dans l’industrie automobile, les mines, l’électricité et l’archéologie. Mais les relations politiques restent mauvaises car la France fustige le respect des droits de l’homme en Iran et joue un rôle important dans le dossier nucléaire et dans la mise en place des sanctions. Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner condamnent l’Iran avec une véhémence sans précédent.

 

Il s’agit donc de construire une nouvelle relation en faisant abstraction des divergences passées. Hassan Rohani est reçu à Paris de manière prestigieuse en janvier 2016 ; des déclarations sont faites sur le développement des coopérations ; quelques contrats et conventions sont signés. Après les attentats du 7 juin 2017, Emmanuel Macron propose aux Iraniens de coopérer en matière de lutte contre le terrorisme. Les deux pays ont un intérêt évident à œuvrer ensemble dans tous les domaines (économique, industriel, universitaire et environnemental) et aussi à unir leurs efforts contre le djihadisme. La France ne doit pas rester l’otage des pressions qu’exercent les États-Unis. Comme nous l’avons exposé en III-3, Emmanuel Macron estime nécessaire de dialoguer et de progresser sur d’autres sujets fondamentaux, de telle sorte que le nucléaire ne soit qu’une partie d’un accord plus global. Cependant, il ne faut pas oublier que, répondant il y a quelques mois à des propos de Jean-Yves le Drian, le porte-parole de la diplomatie iranienne a affirmé que la partialité de la France aggravait les crises régionales.

 

Quant au domaine de la défense, il ne peut que constituer un objectif à très long terme ; mais la création de postes d’attaché militaire et d’attaché d’armement pourrait être prévue dans un avenir proche, même si certains experts, marqués par le parti pris anti-iranien des dernières décades, tendent à s’y opposer. Cette démarche pourrait être rapprochée de la proposition, formulée par le Président Macron à la suite du double attentat de juin 2017, de lancer une coopération franco-iranienne en matière de lutte contre le terrorisme.

 

IV-5 – Comment travailler avec l’Iran ?

 

Au-delà des réelles difficultés que nous avons signalées, les entreprises françaises ont des atouts, mais elles doivent mettre en place une véritable stratégie, se hâter et se montrer compétitives ; elles souhaiteraient un soutien politique plus actif. La compétition est rude car beaucoup de nos concurrents, en particulier les Allemands, se sont bien structurés en filières. En Iran, Business France, inauguré en 2015, constitue un point d’appui public pour les entreprises françaises. Une commission mixte économique franco-iranienne a été mise en place pour les dossiers économiques ; elle permet aussi d’évoquer la coopération bilatérale en matière de recherche, d’enseignement supérieur et de culture.

 

IV-5 a – Veiller à la qualité de nos négociateurs et de nos cadres

 

Tant pour les entreprises que pour les services d’État, il est nécessaire que nos représentants :

 

  • connaissent la société locale et le contexte gouvernemental de l’Iran ; ils doivent tenir compte des différences majeures qui existent entre l’approche iranienne et la culture occidentale qui favorise abusivement le court terme ;

 

  • s’assurent que tous les négociateurs en charge des dossiers iraniens disposent de bonnes connaissances des usages et des coutumes du pays ;

 

  • évitent toute forme d’arrogance ; prohibent l’humiliation et la repentance, pour nous et pour nos interlocuteurs ; fassent des propositions aux partenaires sans sous-entendre qu’on va leur apprendre quelque chose.

 

Il faut éviter la rotation trop rapide des cadres sur place : on ne peut comprendre les Iraniens et négocier efficacement avec eux qu’en étant imprégné de leur culture.

 

Bien choisir les cadres est une préoccupation universelle ; nous insisterons ici sur deux points :

 

  • Les cadres iraniens, quelles que soient leurs immenses qualités, ont besoin de travailler aux côtés de leurs homologues étrangers pour apprendre les nouvelles techniques de production ou, plus simplement, comment on travaille avec les multinationales.

 

  • Il peut être intéressant d’embaucher des cadres franco-iraniens, mais leur positionnement peut être rendu difficile par le fait que les Iraniens attendent parfois d’eux qu’ils défendent les intérêts de leur pays plutôt que ceux de la société qui les emploie.

 

IV-5 b – Approfondir le concept de négociation

 

Les méthodes de négociation pratiquées en Iran sont la conséquence des invasions subies par ce pays. La culture du bazar l’a emporté sur la force de l’État et le charisme des dirigeants, et les courtiers prédominent sur les hommes de loi pour arbitrer les conflits. L’inertie s’est imposée ; la déliquescence de l’État a favorisé la lenteur et la corruption de ses agents ; un langage indirect et ambigu s’est développé pour se protéger de l’arbitraire du pouvoir. La culture iranienne va à rebours de la tradition française fondée sur le temps compté, la force de la loi, l’importance des délais, la place des magistrats, la bonne foi, valeurs que l’on trouve pourtant dans le droit romain et dans le droit zoroastrien. La négociation persane n’est pas une opération préparatoire à laquelle le droit met fin, mais elle préside à la naissance du droit, en accompagne la vie et en scelle souvent la destruction. Un accord, qu’il soit commercial ou diplomatique, n’est jamais définitif et la négociation se poursuit après sa conclusion ; c’est un départ plus qu’un aboutissement ; la renégociation est la norme.

 

IV-5 c – Exploiter nos points communs

 

Ce n’est pas un hasard si la Perse a été considérée pendant trois cents ans comme une France de l’Orient. Nos points communs sont variés : certaines similitudes entre la religion chiite et la tradition catholique, entraînant la convergence de nombreuses valeurs sociétales ; la place de l’histoire qui fait partie intégrante de l’identité ; l’importance de la gastronomie, de la conversation et de la politesse (le ta’arof). L’identité profonde de la France peut donc faciliter le dialogue avec l’Iran.

 

IV-5 d – Rechercher des coopérations dans les secteurs civils :

 

Ceci concerne notamment l’amélioration de l’environnement, le développement des infrastructures et la gestion des aéroports, la mise en valeur du potentiel touristique, la refonte du secteur bancaire, la gestion de la grande distribution, l’accueil d’étudiants, l’intégration de scientifiques. Ces différents points seront explicités dans la cinquième partie (Analyse sectorielle).

 

IV-5 e – Créer des filiales et des start-up

 

Les sociétés françaises peuvent trouver l’opportunité de créer des filiales ou des coentreprises en Iran. En particulier, les PME, peu présentes jusqu’ici, peuvent saisir de belles opportunités en coopérant avec des PME locales.

 

Dans tous les domaines, du fait de l’extraordinaire dynamisme des jeunes, les start-ups performantes se développent ; elles peuvent faire des essais ou des expérimentations à des prix peu élevés en utilisant les laboratoires de recherche iraniens. L’investisseur étranger peut être fortement intéressé pour créer des partenariats avec elles ; avec peu d’argent, il peut lancer rapidement des développements et obtenir des résultats intéressants. Cependant, il doit détenir au moins 33 % de l’entreprise pour bénéficier des droits intellectuels. On peut lui conseiller de privilégier les contacts avec des jeunes Iraniennes dont le dynamisme et l’esprit d’entreprise sont très développés et qui savent fort bien animer les réseaux d’influence nécessaires.

 

IV-5 f – Etre attentif à l’évolution de à la finance islamique

 

La finance islamique, si elle se développe, peut apporter des solutions innovantes pour financer des investissements qui comportent une importante dimension sociétale. Elle pourrait favoriser le financement de certains plans d’équipement auxquels les entreprises européennes ou françaises pourraient participer au service de grandes villes iraniennes.

 

 

V – ANALYSE SECTORIELLE

 

Ce cinquième chapitre présente quelques éléments relatifs aux secteurs susceptibles d’intéresser les intervenants français et à leur pénétration par des acteurs économiques étrangers.

 

V-1 – Industrie automobile

 

PSA et Renault ont largement contribué au démarrage de l’industrie automobile iranienne. Ils s’efforcent d’être les premiers à revenir dans le pays après la levée des sanctions internationales. Le marché iranien est très prometteur ; il redécolle après avoir chuté pendant la période des sanctions. Les voitures chinoises sont assez peu appréciées, les allemandes et les japonaises peu présentes. Mais il faut s’attendre à une concurrence active de la part de groupes coréens et allemands ; Mercedes affiche une volonté de présence alors que les camions et les bus sont assez âgés.

 

PSA est attendu, bien que son départ d’Iran ait été extrêmement brutal du fait des sanctions américaines. Il y a beaucoup de 207 et de 405 qui sont très fatiguées. Avec la reprise de Chrysler Europe en 1978, PSA a assuré la production de la Paykan avec Iran Khodro. Il a introduit en 1991 la 405, puis en 2001 la 206. PSA a détenu près de 40 % du marché automobile iranien, sans compter les dérivés sous la marque locale IECO ; ce marché était le deuxième débouché mondial de PSA (avec près de 470 000 véhicules produits en 2010). Mais, en 2012, son allié éphémère General Motors le contraint à se retirer du pays ; cet exemple est intéressant pour illustrer l’application concrète de la politique états-unienne des sanctions : General Motors a pu vendre à nouveau des voitures complètes avant que Peugeot ne puisse exporter ses pièces détachées…

 

Pendant la période de l’embargo, Iran Khodro continue de produire des 405 et des 206 avec des pièces de contrefaçon chinoises ; ainsi, près de 1,4 million de Peugeot sont fabriquées sous licence entre 2012 et mi-2016. Un accord est paraphé en juin 2016 pour que Peugeot fabrique sur place des 208, des 2008 et des 301 avec son partenaire traditionnel Iran Khodro, l’objectif étant de 350 000 véhicules par an. PSA est en discussion pour une coentreprise détenue à 50 / 50 et un transfert de technologie. Un autre accord est paraphé en octobre 2017 pour permettre le retour de Citroën dès 2018. La marque Citroën avait commencé en 1968 avec la fabrication de la Dyane, puis la Xantia a pris le relais.

 

Renault avait fabriqué la R5 sur place dès 1975, puis la Tondar (version de Dacia Logan) à partir de 2007. Malgré l’embargo, Renault maintient une activité industrielle avec ses partenaires ; il n’interrompt pas le montage de la Tondar ; il poursuit discrètement la livraison d’un petit nombre de composants. Après la conclusion du JCPOA, Renault annonce un plan ambitieux de présence sur le marché iranien. Fin 2016, il conclut un accord pour assembler annuellement 150 000 véhicules (Symbol [Logan II redessinée] et 4×4 Duster), de marque Dacia. A ce titre, Renault va créer une coentreprise dont il détiendra 60 %, le reste étant réparti à égalité entre un organisme public iranien et une société privée iranienne (Parto Neguine Nasseh) ; un centre d’ingénierie et d’achat va être créé pour favoriser le développement de fournisseurs locaux. À terme, la production des modèles Symbol et Duster devrait atteindre 300 000 voitures par an. 30 % de la production de cette usine seront exportés. Des projets existent aussi pour le lancement de la Kwid, petite voiture citadine à très bas coût, et de la Sandero.

 

V-2 – Airbus

 

La flotte iranienne d’avions de ligne a périclité en raison de l’embargo ; elle est composée d’environ 160 appareils de plus de 100 passagers âgés en moyenne de plus de 30 ans, seule la moitié d’entre eux étant en service. Le renouvellement portera sur 400 à 500 avions neufs dans les dix ans à venir.

 

Une semaine après un contrat portant sur 80 Boeing pour 16,6 G$ (au tarif catalogue), lran Air a finalisé la commande de près de cent Airbus : une quinzaine de longs courriers A350, une trentaine d’A330 et quarante-cinq A320. En revanche, l’Iran ne commande pas d’A380, ses aéroports n’ayant pas encore la capacité de les accueillir. Le contrat avec Airbus a été rendu possible par l’octroi de deux licences américaines autorisant l’avionneur à exporter en Iran des équipements et des composants américains. Les premiers A320 ont été livrés à Iran Air.

 

Pour financer ces acquisitions, Iran Air aurait passé un accord avec des sociétés de crédit-bail. De son côté, la compagnie Aseman a conclu l’acquisition de 7 Airbus A320 via une société de leasing. C’est une pratique usuelle dans le domaine de l’aviation civile ; le leasing peut aussi être alimenté par de l’argent iranien détenu en Europe par des personnes privées, ce qui constitue un moyen efficace de le renvoyer en Iran.

 

D’autre part, Airbus négocie la vente de 48 hélicoptères civils pour des missions d’évacuation sanitaire et de recherche-sauvetage en mer ; mais cette transaction peut s’avérer difficile, d’une part, à cause des obstacles dressés à l’intervention des banques et, d’autre part, parce que la technologie n’est pas européenne à 100 %, ce qui pourrait permettre un veto du Congrès américain.

 

V-3 – Pétrole et gaz

 

Aujourd’hui, l’Iran aurait besoin d’environ 300 G$ d’investissement pour répondre à ses objectifs dans les secteurs pétrolier et gazier. Dans ce contexte, les responsables iraniens s’attachent à introduire un nouveau type de réglementation conduisant à des joint-ventures plus séduisantes pour les entreprises internationales ; dans les contrats antérieurs de contre-achat (buyback [IPC]), l’Iran récupérait en effet l’exploitation du champ pétrolier après son développement. Par ailleurs, Lukoil cible l’Iran comme son principal projet d’investissement ; il y a longtemps qu’il essaie de prospecter dans ce pays au titre de concessions qui lui avaient été attribuées.

 

Au niveau du pétrole, l’Iran se place au quatrième rang mondial derrière le Venezuela, l’Arabie Saoudite et le Canada, avec 9,3 % du total des réserves prouvées de la planète. 70 % de la production est exportée, surtout vers l’Asie (Chine, Inde, Japon, Corée du Sud), bien que les exportations vers l’Europe aient repris. Mais les infrastructures industrielles sont vétustes et peu performantes.

 

En matière de gaz, le pays se place au premier rang mondial, devant la Russie, avec 18,2 % du total des réserves prouvées dans le monde. Une augmentation forte de la production nécessite des investissements étrangers. Total, qui est particulièrement impliqué, ne rompt pas les liens avec son partenaire iranien pendant l’embargo, tout en subordonnant la reprise de ses activités à la levée des sanctions. En application d’un accord de négociations exclusives signé en novembre 2017, il prend la tête d’un consortium pour exploiter le côté iranien du gisement offshore de South Pars (le plus important gisement gazier mondial, que l’Iran partage avec le Qatar). Il détient 50,1 % des parts, associé au groupe CNPCI (30 %) et à l’Iranien Petropars (19,9 %). Un accord qui porte sur 20 ans est conclu, notamment pour investir 2 G$ dans des installations de production et d’acheminement vers le réseau domestique iranien. La phase concernée inclut aussi la construction d’une usine de gaz naturel liquéfié (GNL) censée traiter la production. Extrait à partir de 2021, le gaz servira officiellement à la consommation intérieure de l’Iran, mais il est probable qu’il approvisionnera aussi la Turquie. Total espère que cet accord ouvrira d’autres opportunités dans les secteurs pétrolier, gazier et pétrochimique de l’Iran. Depuis la levée des sanctions, Total est la troisième grande entreprise française à revenir en Iran, après les groupes automobiles PSA et Renault. Il faut souligner que le gaz est devenu particulièrement stratégique pour limiter les émissions de gaz à effet de serre (d’où l’intérêt, pour General Electric, d’avoir racheté les turbines à gaz d’Alstom !).

 

Les routes pour exporter les hydrocarbures iraniens sont nombreuses mais souvent vulnérables en raison des tensions et des conflits régionaux. Actuellement, le passage par l’Arménie, la Géorgie, la mer Noire et la Méditerranée semble la meilleure solution ; c’est la plus courte, la moins coûteuse et, pour le moment, elle semble emporter les faveurs des investisseurs et du gouvernement iranien.

 

La pétrochimie constitue un axe de développement prioritaire ; ses exportations sont comptabilisées dans la partie non-pétrolière. Elle fournit la matière première nécessaire au développement de l’industrie plasturgique, très liée aux aléas du secteur automobile et à l’essor des emballages agroalimentaires. La société nationale de pétrochimie NPC (National Petrochemical Company) y joue un rôle prépondérant.

 

V-4 – Nouvelles technologies

 

L’Iran représente le plus grand marché de télécommunications du Moyen-Orient ; celui-ci, qui pourrait rapidement atteindre 30 G$, reste dominé par des acteurs publics, mais la part du privé s’accroît rapidement, notamment dans les services. Les sanctions américaines ont favorisé l’émergence, dans le pays, de quelques leaders très performants : Irancell, MCI (filiale de Telecommunication Company of Iran [TCI]), Rightel (opérateur public largement détenu par l’organisation de la Sécurité sociale), Techrasa (média en ligne consacré à l’actualité du numérique). Le gouvernement iranien a décidé de donner une place prépondérante au numérique ; ainsi, une plate-forme électronique permettant d’accéder aux services administratifs de manière transparente et non discriminatoire est en cours de réalisation. Les fournisseurs d’accès ADSL sont majoritairement privés, même si l’opérateur historique TCI tend à rattraper son retard. Orange est présent en Iran, où il espère se développer. Mais l’essor d’internet souffre de l’obsolescence des réseaux de transmission ; les vitesses de débit et le coût de la bande passante sont médiocres.

 

Les sanctions américaines ont éloigné la Silicon Valley du marché iranien, laissant le champ libre aux start-ups locales, stimulées par une population jeune, tournée vers les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Les noms des entreprises les plus dynamiques sont encore peu connus mais les services qu’elles proposent sont reconnaissables : Snapp, version iranienne d’Uber, Digikala, son Amazon, et Pintapin, son Booking.com. Les applications récentes concernent notamment les livraisons à domicile, les achats en ligne et les jeux. Un fonds d’investissement européen, Pomegranate investment, a investi à Téhéran dans un incubateur informatique, Sarava.

 

V-5 – Industries de défense

 

V-5 a – Généralités

 

Dans la période du Chah, l’Iran investit notablement dans l’industrie de défense locale ; le régime des ayatollahs poursuit cet effort. Puis l’Iran est contraint de développer une industrie de défense purement nationale suite à l’embargo sur les armes décidé par l’ONU. Cette démarche n’est pas évidente : partant de la technologie civile, les choses se compliquent dès qu’on touche aux composants militaires durcis, aux calculateurs sophistiqués ou à certains matériaux spéciaux (aciers servant à fabriquer des coques de sous-marins, titane, fibres de carbone…) ; ainsi, l’Iran a une aciérie (cf. III-8 a) qui, malgré ses qualités, ne semble pas encore capable de réaliser des aciers spéciaux. L’Iran n’a aujourd’hui aucune industrie des moteurs (ni turbines marines, ni turbines d’hélicoptères, ni réacteurs d’avions, ni diésels de chars). Il ne dispose de la technologie des propulseurs à poudre que pour les roquettes tactiques d’environ 200 km de portée ; il propulse ses missiles balistiques avec du carburant liquide et des moteurs nord-coréens.

 

Les dépenses militaires représentent 2,3 % du PIB, à comparer aux 10,8 % de l’Arabie Saoudite. Que ne dirait-on en Occident si l’Iran consacrait une telle part de son PIB à la défense ! Les députés iraniens ont adopté un plan de développement quinquennal allouant à la défense 5 % du budget annuel, faisant une large place aux missiles (y compris balistiques), à la défense aérienne, à la guerre électronique et informatique, à la défense cybernétique, à la lutte contre les groupes terroristes armés, à la flotte aérienne et au développement de la flotte maritime (sous-marins lourds, systèmes d’exploration et de surveillance).

 

Les techniques de reverse engineering sont très bien maîtrisées. Au moment de l’embargo, l’armée iranienne a développé les compétences nécessaires pour assurer la maintenance des matériels dont elle disposait, bénéficiant parfois d’aides officieuses, comme celle de la Thaïlande pour les moteurs des avions F5.

 

Les Iraniens cherchent à exporter certains armements, surtout des armes de qualité et de technologie moyennes à des pays qui ne peuvent pas s’offrir mieux pour des raisons financières ou politiques.

 

Mais il faut bien reconnaître que, malgré d’immenses progrès, l’industrie de défense iranienne produit beaucoup de papier, beaucoup de vidéos de propagande, beaucoup de faux drones dont les experts démontent régulièrement les subterfuges. Elle pratique largement Photoshop !

 

V-5 b – Guerre informatique et robotique

 

L’Iran est en pointe dans le domaine de la guerre informatique ; il a compris que le cyberespace, dans lequel il n’y a pas de lois et qui ne coûte pas cher, ouvre d’immenses possibilités. Des groupes de pirates iraniens se sont illustrés (attaques de Twitter et de sites d’organisations internationales) et l’armée régulière organise des exercices de cyberdéfense. Des informaticiens passionnés et brillamment formés dans les universités peuvent développer le virus ou le cheval de Troie dont on a besoin. Rappelons que les Iraniens ont fait atterrir chez eux un drone américain (peut-être au moyen d’un logiciel détourné sur internet). Les Iraniens bénéficient actuellement d’un excellent retour d’expérience car ils sont présents (directement ou par l’intermédiaire des groupes qu’ils soutiennent) au Yémen, en Syrie et dans le nord de l’Irak. Ils l’utilisent notamment pour évaluer les systèmes de spoofing pour fantassins, qui permettant d’intervenir dans les communications entre plusieurs machines dans le but de prendre le contrôle d’une ou plusieurs d’entre elles.

 

Les Iraniens ont suivi très attentivement une opération menée par les Russes dans la région de Lattaquié ; il s’agissait d’utiliser une unité de « robots » pour réduire une position ennemie plutôt bien équipée. Ces « robots », télécommandés mais non dotés d’intelligence artificielle, étaient équipés de missiles, de canons de moyen calibre etc., le tout survolé par des drones permettant d’analyser la situation en temps réel. Comme le cyberespace, le domaine de la robotique est juridiquement vierge ; l’ONU n’a pas publié un seul texte sur ce sujet. Rappelons que, dans les années 1950, Isaac Asimov avait déclenché l’hilarité générale en proposant un principe selon lequel un robot ne devait pas tuer un être humain …Il y a là une brèche importante dans laquelle beaucoup vont s’engouffrer, réservant de très mauvaises surprises…

 

V-5 c – Missiles, espace

 

La position iranienne sur les missiles semble traduire un consensus de toutes les branches du pouvoir politique ; les missiles balistiques (non nucléaires) demeurent la garantie ultime vis-à-vis d’Israël et de l’Arabie Saoudite. La fusée Simorgh à deux étages est destinée à propulser des satellites d’un poids maximal de 250 kg sur une orbite de 500 km (comme le futur satellite d’observation Tolou). L’Iran affirme sa capacité de concevoir, de développer et de produire toutes les gammes de missiles ; ceux qu’il réalise déjà couvrent une très large gamme.

 

La politique spatiale iranienne est relativement ambitieuse, autour d’un industriel (Aerospace Industries Organisation) ; c’est un domaine dans lequel il y a une certaine coopération avec la Corée du Nord. L’Iran a envoyé plusieurs satellites de courte durée de vie en orbite et, en 2013, il a lancé un singe dans l’espace ; cependant, il a abandonné la perspective d’envoyer des êtres humains en orbite, considérant que le coût était trop élevé. L’Iran cherche à coopérer avec d’autres pays sur des projets spatiaux communs. La fusée Simorgh à deux étages est destinée à propulser des satellites d’un poids maximal de 250 kg sur une orbite de 500 km (comme le futur satellite d’observation Tolou). Comme Israël, il sera bientôt capable de réaliser des systèmes de renseignement modernes utilisant des satellites d’observation.

 

V-5 d – Systèmes aéronautiques

 

Dans le domaine aéronautique, compte tenu de l’obsolescence de leur flotte actuelle et bien qu’ils parviennent à faire voler leurs appareils anciens (F-4 Phantom et F-14 Tomcat), les Iraniens ont un véritable besoin en avions de combat modernes. Pour répondre à la très haute priorité qu’il accorde à la défense aérienne, l’Iran se tourne vers la Russie ; il va acquérir l’avion multi-rôle Sukhoi Su-30 SM et des radars Rezonans. Un accord de 8 G$ a été passé avec la Russie ; il concerne aussi des avions d’entraînement, des hélicoptères de transport lourd, des batteries de missiles antinavires, des sous-marins classiques et des frégates capables de lancer des missiles de croisière Kalibr.

 

L’Azarakhsh (étincelle, en Farsi), avion de combat monoplace biréacteur dérivé du Northrop F-5E Tiger II, est le premier chasseur à réaction fabriqué en Iran (par l’Iran Aircraft Manufacturing Industrial Company [HESA]). Le Saeqeh, qui en est une version améliorée, pourrait représenter une alternative intéressante aux chasseurs occidentaux pour les pays en voie de développement ou placés sous embargo. L’Iran se déclare capable de réviser les différents types d’avions, notamment les réacteurs les plus sophistiqués, et de construire de manière autonome les pièces de rechange nécessaires. D’autre part, l’Iran a montré un avion qualifié de furtif, le Qaher-313, mais pour le moment il semble que ce soit surtout un jouet de propagande.

 

La Société iranienne de soutien et de renouvellement des hélicoptères (IHSRC ou PANHA) a dévoilé un nouvel hélicoptère bimoteur de poids moyen équipé de huit sièges, le Saba-248. Celui-ci est capable d’effectuer des missions de transport (fret et passagers), de photographie, de sauvetage et de transport sanitaire. Il pourrait être offert à un prix compétitif sur le marché international.

 

V-5 e – Drones

 

L’Iran maîtrise parfaitement la fabrication des drones et de leurs moteurs, et il en équipe vraisemblablement le Hezbollah. Ces drones sont peu coûteux et d’autant plus accessibles qu’ils font appel à des technologies réputées civiles. Constitués de plastique et de bois et volant par exemple à 30 m d’altitude, ils échappent aux systèmes de surveillance. On peut craindre, de manière générale, que de tels matériels soient utilisés par des groupes terroristes pour commettre des attentats. En effet, le petit monde de l’aéromodélisme fournit, via Internet, des solutions clé en main pour fabriquer des engins de moins de 100 kg propulsés à 800 km/h. Internet permet aujourd’hui de fabriquer des drones ou des missiles de croisière, véritables armes capables de porter des charges utiles très confortables.

 

V-5 f – Systèmes terrestre

 

La force terrestre iranienne est la plus puissante de la région (2 000 blindés, 3 500 pièces d’artillerie). Le char iranien le plus récent (le Tiam) marque une nette progression technologique, tout en restant inférieur aux standards modernes ; l’Iran, dont les capacités de conception sont encore modestes, serait prêt à franchir une étape importante dans le domaine des blindés en achetant des chars T-90 russes avec la licence de production.

 

D’importants développements ont été menés dans le domaine des roquettes et des fusées, pour l’appui-feu et la frappe dans la profondeur, jusqu’à 200 ou 300 km de portée, vraisemblablement avec une aide chinoise ou russe.

 

V-5 g – Systèmes navals

 

L’Iran ne maîtrise pas la propulsion ; c’est le principal handicap technologique qui lui interdit de réaliser des bâtiments de grande taille qui, d’ailleurs, ne lui seraient pas très utiles. Mais son industrie est très habile pour fabriquer des petits sous-marins (initialement conçus par des nord-coréens ou des yougoslaves et équipées avec des mines chinoises, russes ou de fabrication locale), ainsi que des petits bateaux rapides. A priori, on ne demande qu’une chose  à ces petits sous-marins : tirer une torpille et s’éloigner le plus rapidement possible. C’est largement suffisant pour pratiquer le swarming, tactique de guerre hybride (du faible au fort) qui s’inspire de l’essaim de frelons : on arrive en grand nombre, on harcèle, on attaque dans tous les sens, on se disperse rapidement… et éventuellement on recommence en jouant sur la mobilité et la furtivité. Cette tactique, que prônait déjà l’amiral Aube au début du XXème siècle, plait beaucoup aux Iraniens qui développent les matériels nécessaires, en y ajoutant les technologies modernes, et en s’entraînent en vue de contrecarrer des forces conventionnelles massives. Sur une surface très réduite (comme le Golfe), l’action optimisée d’une vingtaine de ces petits sous-marins peut suffire pour paralyser une flotte conventionnelle comme la 5ème flotte américaine… à condition de ne pas agir de manière conventionnelle. Les scénarios correspondants préoccupent beaucoup les marines majeures et font l’objet d’études très poussées aux Etats-Unis dans le but d’élaborer des ripostes efficaces.

 

Les capacités opérationnelles des sous-marins de poche iraniens, notamment basés à Bandar Abbas, ont été fortement élargies pour lancer non seulement des torpilles mais aussi des missiles de courte portée (équivalents au SM 39). Ils pourraient aussi transporter des commandos de Pasdaran. D’autre part, les Iraniens envisagent d’exporter de tels sous-marins dans le cadre de codéveloppements de nouvelles versions qui leur permettraient de progresser.

 

V-6 – Autres secteurs civils

 

V-6 a – Industries minières : L’Iran dispose d’importantes mines, actuellement peu exploitées : charbon, fer, cuivre, plomb, zinc, cobalt, chrome, sel, gypse, molybdène, strontium, silice, uranium et or. L’Etat, qui en est le propriétaire quasi-exclusif, cherche à attirer des investisseurs étrangers pour développer l’extraction ; il donne actuellement une certaine priorité à l’aluminium dont la demande intérieure croît fortement. On notera par ailleurs que les mines de Sar Cheshmeh représentent 5 % du cuivre mondial. L’Iran cherche à exporter du minerai de fer vers la Chine, qui en a un besoin important pour le ciment et le béton.

 

V-6 b – Industrie cimentière : L’Iran est un important producteur de ciment (premier au Moyen-Orient, quatrième mondial). Cette industrie a connu récemment un taux de croissance élevé lié à la demande irakienne ; mais celle-ci est en forte réduction.

 

V-6 c – Métallurgie : L’Iran a une aciérie assez performante aux environs d’Ispahan, mais son domaine d’activité est assez limité, notamment pour les aciers spéciaux. Des coopérations pourraient être envisagées avec des aciéristes de très haut niveau, comme Aubert et Duval.

 

V-6 d – Construction navale civile

 

Fin 2016, le constructeur sud-coréen DSME et l’IDRO, qui ont déjà construit ensemble 38 navires, signent un accord pour réaliser un chantier naval en Iran ; ce chantier travaillera en coopération avec le site coréen d’Okpo sur différents types de navires. La coopération comprend aussi la livraison par les Coréens de packages d’équipements, ainsi que l’élaboration de solutions de financement.

 

D’autre part, le groupe Hyundai Heavy Industries (HHI) a signé avec IRISL des contrats financés par les Coréens pour la construction de porte-conteneurs et de transporteurs de produits chimiques. En outre, l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (OIEA) lancerait une étude de conception de propulsion nucléaire, utilisable par des gros navires de surface (brise‐glaces ou porte-avions) ou par des sous‐marins stratégiques.

 

V-6 e – Nucléaire civil : Les Russes ont réalisé la centrale nucléaire de Bouchehr, et Rosatom envisage de construire quatre centrales nucléaires supplémentaires. Le retour français avec Orano (ex-Areva) est largement compromis.

 

V-6 f – Environnement

 

Le domaine de l’environnement apparaît depuis peu au sommet des priorités du gouvernement de la République islamique. La gestion de l’eau est une préoccupation majeure ; en dehors du problème assez général des pertes d’eau, il y a celui de l’acheminement souterrain lors de la fonte des neiges. De plus, le réchauffement climatique, s’ajoutant aux effets de mauvais investissements ou de mauvaises pratiques, risque d’accélérer l’assèchement de certaines ressources, comme en témoigne l’exemple tragique du lac Oroumieh.

 

En zone urbaine, d’importants besoins se font également sentir pour gérer les déchets et maîtriser la pollution de l’air. Le savoir-faire des entreprises françaises peut trouver de nouveaux débouchés dans ces domaines, d’autant plus que notre expérience pourrait aider les autorités iraniennes à construire un modèle de développement public-privé et à élaborer la législation correspondante. D’autre part, le passage de plusieurs grandes villes au camp réformateur les conduira à remettre en cause leurs schémas directeurs.

 

V-6 g – Agriculture et industrie agroalimentaire : La situation de pénurie a largement contribué au développement d’une industrie agroalimentaire iranienne qui se rapproche de l’autosuffisance, même si l’accord intérimaire sur les produits à caractère humanitaire a entraîné une reprise des importations agricoles (céréales, graines, sucre…). Les entreprises iraniennes souhaitent se tourner vers l’exportation. Pour leurs homologues françaises, il y a d’importantes possibilités de coopération : semences, élevage d’animaux reproducteurs, génétique animale, développement de nouvelles variétés… Danone et le groupe Bel sont implantés de manière significative. Adepta (Association pour le développement des échanges internationaux de produits et techniques agroalimentaires) coordonne l’ouverture des industriels français du secteur vers l’Iran. Des contrats ont été signés, notamment pour l’acquisition de 300 vaches normandes, dans le but de développer une filière bovine. On notera qu’Astan Qods, qui ne cesse de se diversifier, a des projets dans les secteurs agricole et agroalimentaire et offre des perspectives intéressantes de partenariat.

 

V-6 h – Infrastructures et gestion d’aéroports : Les besoins iraniens sont considérables dans tous les types d’infrastructures : remise à niveau des ports du golfe Persique et de la Caspienne, transport aérien de passagers et de fret (des accords ont été conclus avec Aéroport de Paris, Bouygues et Vinci), infrastructures urbaines. Comme l’environnement, ce domaine peut offrir de nouveaux débouchés. D’autre part, la construction et le développement d’aéroports (prévus dans le Plan national des transports) feront apparaître des opportunités d’assistance à la gestion de ces aéroports.

 

V-6 i – Développement touristique

 

L’Iran dispose d’une capacité touristique considérable : de nombreux sites archéologiques de tout premier plan, des plages, des montagnes (92 sommets de plus de 4 000 m, un important domaine skiable). Mais cette capacité est aujourd’hui peu exploitée, même si les touristes commencent à affluer (dont certains pour des motifs religieux). L’objectif du gouvernement, c’est d’atteindre, en 2025, 20 millions de visiteurs annuels et 30 G$ de revenus ; la progression bénéficiera du déclin d’autres destinations moyen-orientales (Égypte, Libye, Syrie, Liban, Turquie…) et aussi de l’héritage culturel dont l’Iran peut faire bénéficier ses visiteurs : artisanat réputé, art de vivre, convivialité, qualité de l’accueil, facilité de contact avec la population, envie de communiquer.  Cependant, le tourisme iranien gardera ses particularités : religieux, culturel, naturel, mais sûrement pas balnéaire ou festif ; on restera loin des plages de Thaïlande.

 

La France et l’UE pourraient participer à la mise en valeur de ce potentiel touristique. Accor Hôtels, qui a ouvert deux établissements sous ses enseignes Novotel et Ibis, est devenu le premier étranger de son secteur à s’implanter dans le pays, associé à la société iranienne Aria Ziggurat. Il y a de nombreuses opportunités ; ainsi, la ville de Machhad a des projets très ambitieux de développement touristique et industriel ; elle dispose d’un véritable plan stratégique embrassant tous les aspects de l’urbanisme (gares, hôtels…).

 

V-6 i – Grande distribution : La distribution en Iran est encore peu structurée (en dehors des bazars). La grande distribution, qui est passée de 5 % à 25 % en un peu plus de dix ans, présente un potentiel considérable. Quelques grandes enseignes sont apparues et 150 centres commerciaux sont en cours de construction. Des besoins de compétences en gestion de ces centres commencent à se faire sentir et peuvent offrir des opportunités à nos spécialistes.

 

V-6 k – Santé : Les Iraniens ont été longtemps privés de dispositifs et de médicaments essentiels. Même si l’accord intérimaire sur les produits à caractère humanitaire a entraîné une reprise des importations médicales, les besoins non satisfaits (médicaments destinés aux traitements du sida, des hépatites et des cancers, équipements médico-hospitaliers de haute technologie) ne font que croître. Nos produits médicaux et paramédicaux se vendent bien, mais les Iraniens souhaitent surtout développer les fabrications locales, avec un niveau de qualité équivalent aux standards européens. Des projets de coopération sont étudiés, par exemple dans le domaine de la purification des produits sanguins, sujet sensible en Iran. On peut noter par ailleurs que la coquetterie des belles iraniennes a propulsé le marché des cosmétiques au septième rang mondial.

 

V-6 l – Secteur bancaire : Son état requiert une refonte urgente qui exigera l’assistance d’experts étrangers. Il y a là des possibilités de coopération car la France dispose d’un savoir-faire réel au niveau des banques et des grands cabinets d’organisation.

 

V-7 – Etudiants et scientifiques

 

Accueil d’étudiants : Les formations de haut niveau offrent des opportunités de partenariat. Dans certains secteurs (ingénieurs, commerce, finance…), la France doit accueillir un nombre beaucoup plus important d’étudiantes et d’étudiants iraniens dont on sait a priori qu’ils ont un excellent niveau. Il est cependant indispensable que nous améliorions l’efficacité et l’image de notre système universitaire et que, parallèlement, nous développions quelques ouvertures sur la civilisation, la culture et la langue perses.

 

Intégration de scientifiques : La Russie et les États-Unis sont trop souvent les interlocuteurs exclusifs des scientifiques iraniens. Il faut aussi que ceux-ci soient intégrés dans des organismes scientifiques civils européens, comme le CERN ; les domaines qui touchent fortement à la défense sont cependant à éviter pour de nombreuses années.

 

 

EN CONCLUSION…

 

Compte tenu de la pauvreté, du chômage, des difficultés des entreprises et de l’exode massif des jeunes diplômés, le président Rohani et la société civile iranienne s’accordent à donner la première priorité à la reconstruction économique de leur pays. Dans ce cadre, ils font de nombreuses tentatives pour s’ouvrir aux investisseurs occidentaux, notamment européens. Ils partagent aussi une réelle volonté de faire progresser les valeurs démocratiques, domaine dans lequel certains indices sont encourageants. Un exemple symbolique nous est donné par Ali Khamenei, Guide suprême depuis la mort de Rouhollah Khomeini, incontestablement répertorié comme conservateur : il a commenté les résultats des dernières élections, qui avaient conduit à une très large victoire des réformateurs (donc à la défaite de son camp) en célébrant une victoire du peuple iranien ; quelle évolution en moins de trente ans !

 

L’arrogance des Etats-Unis interdit aux investisseurs européens de prendre ou de conserver leur place en Iran. Parallèlement, Vladimir Poutine comprend que les grandes puissances et grandes civilisations qui s’opposent à la mondialisation « à l’américaine », océanique et libérale, ce sont l’Iran, la Chine et la Russie. C’est un peu l’empire mongol du XIIIème siècle dans lequel il manquerait la Turquie. La politique russe agit en conséquence et on constate d’ailleurs que, depuis quelques années, la Turquie tend à se rapprocher du giron eurasiatique. En cas d’échec de la politique d’ouverture à l’Occident que Hassan Rohani tente de mener, Téhéran dispose d’une alternative évidente : aller vers l’est, s’allier avec la Russie, s’appuyer sur le pôle asiatique, s’intégrer de plus en plus dans les programmes de la Route de la Soie, participer à la construction d’un monde allant à rebours des stéréotypes occidentaux.

 

L’intérêt bien compris de l’Union européenne et de la France est de développer rapidement une coopération économique avec l’Iran et de l’aider ainsi à se rapprocher de l’Occident, écartant la tentation d’agir à l’encontre de la légalité internationale et de la stabilité du Moyen-Orient. Le plan européen ainsi mis en œuvre serait une première étape, essentielle, de la construction d’une politique internationale commune. La France et l’Allemagne doivent jouer ensemble un rôle moteur dans ce domaine où se joue notre avenir. Imaginons par exemple les conséquences sur notre sécurité énergétique que pourrait avoir une alliance irano-russe profonde qui serait animée par une frénésie de sanctions comparable à celle qu’a manifestée et manifeste encore l’Occident à l’encontre de l’Iran ! Il est étonnant que notre politique énergétique, soumise à l’idéologie antinucléaire, néglige presque totalement l’aspect « sécurité d’approvisionnement » auquel Charles de Gaulle attachait tant d’importance.

 

Nul ne peut contester que, malgré ses défauts et ses difficultés, l’Iran se place à l’avant-garde de la région en matière de pratiques démocratiques ; le contraste est saisissant avec les pays voisins de la Péninsule arabique, pourtant grands amis de l’Occident. Le potentiel d’évolution de ce pays est considérable. Les jeunes générations, très éduquées, aspirent à un changement profond. D’autre part, on ne peut qu’être impressionné par la montée en puissance politique et économique des femmes. Ces forces considérables seront-elles des partenaires ou des adversaires de l’Occident ? De l’attitude des pays de l’UE au cours des prochaine années dépend largement la réponse à cette question.

 

 

ANNEXE 1

 

Schéma d’organisation des circuits du pouvoir en Iran


 

 

ANNEXE 2

Comparaison des principaux pays du Moyen-Orient

  Turquie Iran Egypte Arabie Saoudite
Superficie 784.000 km2 1.648.000 km2 1.001.000 km2 2.150.000 km2
Population 78 millions 82 millions 82 millions 27 millions
Indice fécondité 2,1 1,9 2,9 2,17
Minorités ethniques Kurdes : 20 % Kurdes : 10% NS Immigrés 30 %
Religions

Sunnites : 80 %
Alevis : 20 %

Chiites : 89%
Sunnites : 10 %
Sunnites : 94 %
Coptes : 6 %
Sunnites : 90 %
Chiites : 10 %
PIB en Md US$ / (Clt) 960 / (18e) 818 / (23e) 537 / (41e) 930 /(20e)
Croissance moyenne PIB 8% 1,1% N.C 3,6%
PIB/Hab. (en PPA) 14.600 US$ 11.200 US$ 6.200 US$ 31.000 US$
Indice de Gini 0,40 0,44 0,34 NC
Indice de corruption 54 (49e/180) 28 (133e/180) 32 (118e/180) 46 (67e/180)
Indice IDH 0,758 (68e) 0,749 (74e) 0,682 (109e) 0,836 (33e)
Part de la défense / PIB 2,4% 2,6% 3,4% 8,0%
Part de la santé / PIB 6,7% 4,7 % 4,7% 3,7%
Part de l’éducation / PIB 2,9% 5,6% 3,8% 5,1%

 

Claude Liévens

 

Consulter : Entretiens Armement et Sécurité – L’IRAN

 

Consulter : Après le reniement du JCPOA par le Président Trump…

 

Consulter : Le positionnement international de l’Iran

 

 

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