(Un colloque a été organisé à l’UNESCO le 6 octobre 2018 sur le thème : « De quoi les nationalismes sont-ils le signe ? » Le présent article restitue mon intervention  à l’issue du panel n° 3 « Démocratie, laïcité et tolérance religieuse », dont j’étais rapporteur. Participaient à ce panel :

  • Elie Barnavi, historien, diplomate (Israël),
  • Denis Tillinac, écrivain, essayiste,
  • Jean-François Allilaire, professeur de psychiatrie, membre de l’Académie nationale de médecine,
  • Marc Caumel de Sauvejunte, psychiatre, psychanalyste.)

 

 

NATIONALISMES, DEMOCRATIE, LAÏCITE ET TOLERANCE RELIGIEUSE

 

Denis Tillinac a défini le nationalisme comme une pathologie du patriotisme qui se déclare sous forme de crispations identitaires (ethniques, confessionnelles, culturelles, régionales etc.) quand un peuple est la proie d’un sentiment de dépossession. Qu’on soit d’accord ou non avec cette définition, il faut bien reconnaître l’existence d’une telle pathologie. Ce sentiment de dépossession est attisé aujourd’hui par de nombreux facteurs : l’ensauvagement du capitalisme, la mondialisation, la révolution numérique… ; et les médias favorisent le développement d’une catégorisation forcenée (même lorsqu’ils rendent compte de débats et de luttes totalement légitimes) : les femmes, les juifs, les salariés, les LGBT, les noirs, les musulmans, les fonctionnaires, les retraités etc. Cette situation favorise la généralisation des égoïsmes ; la notion d’intérêt général disparaît, Chacun est amené à se focaliser sur le sort du groupe auquel il s’identifie. Les personnages politiques n’apparaissent plus comme porteurs de l’intérêt général, mais seulement d’intérêts catégoriels.

 

 Face à cette situation, il convient de dépasser les tabous et de prendre en considération, en les distinguant soigneusement, d’une part, les liens permanents qui résultent de l’histoire et de la géographie et, d’autre part, les pulsions dictées par la peur ou le ressentiment. C’est sans doute indispensable si on veut éviter de sombrer dans cette pathologie de l’esprit critique qu’est le nihilisme.

 

Il faut souligner la responsabilité du capitalisme sauvage qui ensauvage la société. Dans les années 1930, Keynes et Freud (dont les parcours étaient très différents) se rejoignaient sur un diagnostic commun : Une économie qui prône l’accumulation compulsive de l’argent conduit inéluctablement au désastre. Nous y sommes : moins de 1 % de la population détient beaucoup plus de la moitié des richesses ; la délinquance financière se généralise. Partout, l’opulence explose pour une minorité de plus en plus réduite, alors que les laissés pour compte sont de plus en plus nombreux. Les classes moyennes, qui s’élargissent en nombre et se rapetissent en pouvoir d’achat et en capital, ne peuvent plus espérer un mieux-être pour leurs enfants.

 

Dans les nations d’aujourd’hui, il n’y a plus un peuple, mais une mosaïque de groupes ; et les nouveaux leaders vont s’attacher à réunir et à stimuler certains d’entre eux sur lesquels ils comptent s’appuyer. Cette démarche est un des éléments qui font planer un doute sur le fonctionnement de la démocratie ; celle-ci devient un outil plus qu’une valeur. Mais, une fois parvenus au pouvoir, ces leaders narcissiques vont rechercher une certaine union nationale allant au-delà de leurs supporteurs habituels. Pour cela, ils vont faire croire que le reste du monde constitue un environnement défavorable, voire hostile. Ils vont exacerber et exploiter la crainte que chacun peut ressentir d’être privé de certains de ses avantages matériels à la suite d’une des multiples possibilités d’agression (commerciale, militaire, informatique ou autre) venant de l’étranger.

 

La problématique des relations internationales s’en trouve profondément bouleversée. C’est un point sur lequel le Professeur Allilaire a insisté. Il a souligné aussi que la fin du XXème siècle a été marquée par la prise de conscience du risque technologique et du risque écologique : la science est un danger pour l’homme et l’homme un danger pour la planète. La confiance dans le progrès, liée à la philosophie des Lumières, a fait place à la suspicion qui alimente la colère, le désarroi, le populisme et la course au nihilisme. Alors que l’être humain d’aujourd’hui veut s’accomplir dans le présent, ce bouleversement réoriente les citoyens vers les valeurs du passé, ce qui ne favorise guère la mobilisation des intelligences pour construire l’avenir.

 

Marc Caumel de Sauvejunte a évoqué les places respectives du savoir et du pouvoir dans les fondements de la démocratie. Lors de la préparation du panel, nous avons insisté sur le fait que l’Etat-nation est de moins en moins souverain. C’est une autre conséquence majeure du capitalisme sauvage : les plus riches ont développé leur opulence non seulement au détriment des moins favorisés, mais aussi au détriment des Etats, qui manquent cruellement de moyens pour affirmer leur souveraineté face aux entreprises de dimension mondiale et pour satisfaire les besoins d’aide qui sont plus importants que jamais. Alors certains gouvernements parent au plus pressé en vendant les bijoux de famille, ce qui contribue très rapidement à réduire encore leur souveraineté.

 

Aujourd’hui, peut-être attisé par l’islam politique, il y a un réveil du religieux ; du côté chrétien, il ne s’agit pas d’une progression de la pratique, mais de l’action de divers mouvements qui se réclament du christianisme ; citons par exemple, en France, la contestation du mariage pour tous et de la PMA et, aux Etats-Unis, la résurgence de la droite chrétienne (qui appuie Donald Trump). L’église orthodoxe soutient Vladimir Poutine et l’islam politique Recep Tayyip Erdogan. Le 12 septembre 2006 à Ratisbonne, le Pape Benoît XVI avait déclaré au cours d’un discours que, lorsque la politique et la religion se cristallisent autour d’un même objectif, la violence émerge.

 

Elie Barnavi a développé une idée voisine ; après avoir souligné que la nation est le cadre naturel de la démocratie, il a montré les graves conséquences d’une alliance entre religion et nationalisme ou, plus exactement, d’une influence excessive de la religion sur la politique. D’une manière générale, quand l’autorité politique instrumentalise à la fois la religion et le nationalisme pour faire triompher ses intérêts ou assouvir sa soif de puissance, on risque d’aboutir aux pires exactions. Israël est loin d’être un cas unique. L’histoire européenne en donne d’effroyables exemples avec les affrontements entre catholiques et protestants (qui pourtant se réclamaient du même dieu d’amour et de paix et de la même révélation). Et, beaucoup plus récemment, le Président G.W. Bush a invoqué Dieu, avec des accents très messianiques, avant d’entraîner les Etats-Unis et une grande partie de leurs alliés dans l’infâme guerre d’Irak. Ces constats justifient évidemment le concept de laïcité.

 

Mais quelle laïcité ? Gardons-nous de toute idéologie reposant sur le rejet de la réalité et des aspirations religieuses. Optons pour une laïcité positive et ouverte qui invite les représentants de toutes les religions et les philosophes athées ou agnostiques à travailler ensemble au développement d’une éthique qui humanise le capitalisme, la mondialisation et la révolution numérique. C’est le seul moyen de rénover le volet éthique qui, depuis la révolution industrielle et le progrès matériel de l’humanité, a pris un immense retard par rapport au volet matériel.

 

Terminons par une phrase de Sigmund Freud extraite de l’avenir d’une illusion : « Une civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants et les conduit à la rébellion n’a aucune perspective de se maintenir de façon durable et ne le mérite pas. » Ce constat montre l’impérieuse nécessité de forger de nouvelles utopies pour préparer une alternative crédible à la rébellion nationaliste et populiste. Mais les difficultés sont considérables et ce ne sont pas les officines de communication qui conseillent nos responsables politiques qui permettront de les surmonter.

 

Claude Liévens

 

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