QUE PEUT NOUS APPORTER LA SOCIAL-DEMOCRATIE ?

 

Le livre de Christian Pierret et Philippe Latorre, autour duquel s’est organisé notre débat avec la participation d’Edmond Alphandéry, aborde toutes nos grandes problématiques et constitue un véritable programme politique. Il est particulièrement intéressant dans le contexte de l’élection d’un nouveau Président de la République qui se réclame de la social-démocratie. Celle-ci est présentée comme un équilibre conforme à l’esprit des Lumières, impliquant un retour à l’Economie politique. Indissociable d’un volet social, celle-ci est très pertinente à un moment où l’accroissement des inégalités et la contestation du mode de vie inhérent au capitalisme créent un malaise de civilisation et une montée des extrêmes. Le défi de la social-démocratie, c’est de concilier les deux faces du capitalisme, c’est d’introduire de la justice sociale sans casser la dynamique de création de richesses.

 

Redonner du sens à la société

 

Deux aspects de l’évolution de la société contemporaine ont été soulignés :

 

1 – La complexité croissante : Accentuée par la dimension internationale et la place du numérique, elle touche tous les domaines et entraîne un désarroi général face à la problématique du pouvoir, y compris dans l’entreprise. Dans le développement de la complexité des textes juridiques et réglementaires, il faut bien reconnaître que la Commission européenne et notre Parlement ont une forte responsabilité.

 

2 – Le manque de vison d’ensemble : Nous avons vécu une période où l’action politique n’était que du pointillisme, une mosaïque de petites touches dispersées sur une multitude de sujets. On peut espérer qu’en rassemblant les forces vives dans un même mouvement on pourra conduire les réformes indispensables pour libérer notre société des blocages qui l’étouffent.

 

Pour redonner du sens, il faut essentiellement revenir à une expression politique cohérente, liée à une volonté d’organiser la société, et lutter contre le populisme. Celui-ci apparaît comme la mise en scène d’un peuple supposé homogène. Il n’est pas sans rapport avec la démocratie directe qui privilégie la prise de décisions en assemblée plénière ; c’est le plus éloquent qui l’emporte et les risques de manipulation sont évidents. Deux exemples d’un tel dysfonctionnement nous sont donnés avec l’aéroport Notre-Dame des Landes et le lac de Sivens. Il s’agit de projets qui avaient été définis en utilisant d’incontestables compétences scientifiques et techniques, puis décidés dans le respect des règles démocratiques. Mais il a suffi de deux ou trois cents manifestants n’ayant aucune légitimité et ne reculant pas devant une certaine violence pour que ces projets soient interminablement retardés. Nous devons affirmer la pertinence de la démocratie représentative où les citoyens délèguent le pouvoir à des personnes dont ils ont pu apprécier les qualités avant de les élire et dont ils peuvent ensuite contrôler l’action. Les populistes exaltent non seulement l’homogénéité des peuples mais aussi leur identité. Ils ont tendance à oublier que celle-ci n’est pas fixe ; elle évolue constamment en se nourrissant des apports extérieurs. Pour apprécier l’ampleur de telles évolutions, rappelons que, vers 1884, l’identité française, c’était de porter l’éducation, la science et la connaissance en Afrique occidentale et en Indochine pour le bien des populations !

 

Aujourd’hui, les musulmans participent à la construction progressive de l’identité française plurielle. Le drame, c’est qu’ils sont muselés par les risques liés au terrorisme, alors que l’Islam pourrait nous apporter beaucoup dans la construction de la vie sociale, conçue dans une perspective de tolérance, de respect et d’altérité. Le cas de la France n’est pas unique ; tous les pays d’Europe connaissent une immigration de plus en plus massive et on estime que 20 millions de personnes viendront en Europe d’ici 2030 ; il y aura des nouveaux transferts de population, des nouvelles mixités, des nouveaux apports… et aussi des nouvelles difficultés. Mais la France bénéficie d’un atout important avec une vision de la laïcité bien équilibrée entre ses deux exigences majeures : l’exercice libre des cultes et la neutralité du pouvoir de l’Etat ; à cet égard, elle est mieux placée que d’autres pays plus marqués par une religion dominante, Une politique sociale-démocrate peut aussi donner un nouvel élan car sa caractéristique majeure, c’est sans doute de reconnaître l’autre dans sa différence et d’admettre qu’il peut apporter quelque chose à une œuvre commune. Elle implique de réduire les inégalités, surtout dans les domaines où celles-ci sont les plus graves : le logement et l’instruction (point sur lequel l’image mythique de l’instituteur de la IIIème République pourrait nous encourager).

 

Une brève histoire de la social-démocratie en France

 

Notre débat nous renvoie aux évolutions récentes de la vie politique française, notamment au Parti socialiste où on a vu s’affronter deux sensibilités très différentes :

 

  • L’une, représentée par Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, se situe dans la ligne de la vision socialiste de 1981. Elle est plutôt jacobine, nationale, antieuropéenne, interventionniste, favorable à l’Etat, méfiante vis-à-vis de l’économie de marché et des entreprises. Elle privilégie la protection sociale par rapport à la compétitivité.

 

  • L’autre, qui a commencé à poindre en 1983, a été défendue par Jacques Delors et Michel Rocard. Elle est plutôt girondine, européenne, décentralisatrice, favorable à l’économie de marché. Sans exclure l’intervention de l’Etat, elle prend en compte les mécanismes du marché dont elle reconnaît l’efficacité.

 

Ces deux sensibilités avaient cohabité pendant plus de trente ans, grâce à l’autorité de François Mitterrand, grâce à la bonne conjoncture économique internationale qui avait accompagné le gouvernement de Lionel Jospin et grâce aussi à deux périodes (plus faciles !) passées dans l’opposition.

 

Puis les dissensions se sont multipliées sous la présidence de François Hollande, entre les frondeurs et ceux qui, plutôt favorables aux entreprises, n’étaient pas hostiles à l’économie de marché. François Hollande a toujours été social-démocrate : il a appartenu aux transcourants après avoir été formé à l’école de Jacques Delors ; malheureusement, il a cru qu’il pourrait gérer l’Etat comme il avait géré le Parti socialiste et il s’est noyé dans sa propension à la manœuvre politicienne. Son bilan n’est pas négatif pour autant… On notera qu’il a ouvert la possibilité de réformer le droit du travail par des ordonnances et son successeur va sans doute en profiter. Nous avons noté un paradoxe au cours du débat : le recours aux ordonnances n’est pas nécessairement antidémocratique : il exige en effet deux lois, une d’habilitation en amont de l’examen du texte par le Conseil d’Etat et une de ratification en aval ; et on peut noter que la haute juridiction ne s’est jamais privée de modifier profondément les propositions du gouvernement ! La rupture entre les deux sensibilités socialistes s’est produite peu avant les élections présidentielles de 2017. Aujourd’hui, la social-démocratie couvre la partie réformatrice des socialistes et s’étend à une grande partie du centre, voire de la droite. Emmanuel Macron a été élu contre les populismes (de droite et de gauche). Il sera le pivot autour duquel un certain nombre de réformes pourront se faire, à condition d’aller très vite.

 

Faire tomber les tabous

 

C’est le moment de faire tomber les tabous qui paralysent l’évolution de la société française. Plusieurs points ont été évoqués au cours du débat sans recueillir nécessairement un accord unanime :

 

  • Le contrat de travail : Il faut protéger les salariés et non les emplois. Le contrat à durée déterminée (CDD), qui résulte de la rigidité excessive du contrat à durée indéterminée (CDI), est le drame de la France. Des jeunes passeront vingt ans de leur vie sur de tels contrats, changeant de travail en permanence. On pourrait imaginer un contrat de travail unique.

 

  • Le statut de la fonction publique : La rente qu’il garantit pèse sur le salarié privé qui assume le risque de la perte de son emploi.

 

  • Les entreprises d’intérim : Il faut les solliciter davantage car elles permettent à des demandeurs d’emploi de trouver du travail et de se former en s’intégrant à une équipe.

 

  • La robotisation : Elle doit être encouragée pour favoriser la modernisation des entreprises. Ce n’est pas un facteur de chômage : en Allemagne, il y a trois fois plus de robots qu’en France et deux fois moins de chômage.

 

  • L’épargne : Elle sert trop à financer l’Etat ou le logement social et pas assez les entreprises qui prennent les risques.

 

  • Les inégalités : La véritable égalité procède du mérite.

 

  • Le capitalisme de marché : C’est un formidable moteur d’innovation, une capacité inégalée à produire des richesses.

 

  • L’innovation : Ce n’est pas la politique industrielle qui favorise l’innovation, mais l’imagination des entreprises et la pression de la concurrence.

 

  • La finance : L’idée que l’actionnaire cherche nécessairement à maximiser les résultats à court terme est contredite par le fait qu’aux Etats-Unis, où dominent les marchés financiers, les dépenses de recherche et développement sont élevées.

 

  • La protection sociale : Les dépenses correspondantes sont la première cause du déficit public ; elles conduisent à des inégalités fortes entre les générations et font peser sur les plus jeunes un poids dont on parle trop peu.

 

  • Le chômage : Nous avons évoqué un texte de 1994, la préférence française pour le chômage, où Denis Olivennes montre que le refus de la flexibilité et la protection de ceux qui détiennent un emploi arrangent tout le monde… sauf les chômeurs.

 

  • Les fonds de pension : Ils favorisent l’investissement à long terme dans les entreprises ; pourquoi tout miser sur la retraite par répartition et ne pas inciter les salariés à se constituer ainsi une retraite complémentaire ?

 

Relancer la construction européenne

 

L’Europe, qui a fait l’objet de nombreux débats pendant les périodes électorales, est une pièce maîtresse pour la promotion de la paix et le développement économique. Malheureusement, nous n’avons pas réussi à éviter des contraintes et des complexités stupides dans lesquelles les peuples ne peuvent pas se reconnaître.

 

  • La création de l’Euro a été une affirmation politique marquante dans l’histoire, mais nous ne sommes qu’au début d’une construction qui exigera une convergence politique dans les domaines du budget, de la fiscalité et de l’épargne. Malgré cela, l’Euro est un point d’appui pour la France : il nous permet de bénéficier de taux d’intérêt très faibles ; il est favorable à nos exportations, ainsi qu’à notre secteur bancaire et financier. Il a eu l’inconvénient d’être une monnaie trop forte, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

 

  • Il faut relancer la construction européenne, bien que les Allemands n’en aient pas particulièrement envie, compte tenu de leurs performances et de leur niveau de vie. C’est un aspect que nous devons examiner avec lucidité. En 2005, l’Allemagne avait lancé un plan de redressement drastique dont les effets ont été extrêmement rapides. Dans la même période, les gouvernements français ont profité de la protection qu’apportait l’Euro pour ne pas faire les efforts qui eussent été nécessaires. La compétitivité de nos entreprises et la balance de nos paiements courants se sont fortement dégradées. Notre pays a le devoir de corriger ces deux points pour redresser sa situation. Le problème de la compétitivité est beaucoup plus difficile qu’il ne l’a jamais été car nous avons perdu des pans entiers de notre industrie. Il ne suffit pas de maintenir la compétitivité de ce qui nous reste ; il faut rétablir un courant de création d’entreprises et surtout aider ces entreprises à atteindre une taille suffisante pour prendre place sur le marché international. Ces corrections sur notre compétitivité et sur la balance de nos paiements étant réalisées, notre pays pourra jouer son rôle dans la relance de la construction européenne.

 

  • Evidemment, il n’y aura pas de politique industrielle au sens où on l’entendait en France il y a trente ans (car les règles communautaires ne le permettent guère). On peut cependant espérer des coopérations renforcées :

a) soit sur des sujets relativement limités (défense, aéronautique), où la mise en commun s’avère nécessaire pour atteindre la taille critique ;

b) soit dans les technologies de l’information et de la communication où nous devons faire face au potentiel chinois et à la réalité américaine.

Ces coopérations peuvent favoriser un redémarrage de l’Europe, pour autant qu’Angela Merkel et Emmanuel Macron suscitent la dynamique nécessaire.

 

  • Indépendamment des considérations économiques, il convient de favoriser la convergence des cultures européenne qui procèdent d’un même fond commun ; ainsi, l’Europe baroque exprime, de Londres à Saint-Pétersbourg, la même joie de vivre et la même confiance en l’avenir. A l’Ouest, une telle convergence pourrait atténuer les conséquences catastrophiques du Brexit. A l’Est, elle pourrait favoriser les rapports avec la Russie, qui fait partie de l’Europe multiforme, mais que nous n’avons pas réussi à attirer ; espérons que le nouveau type de dialogue inauguré par Emmanuel Macron avec Vladimir Poutine créera des conditions plus favorables.

 

Et le réchauffement climatique ?

 

Dans la situation actuelle, l’Europe pourrait se réunir autour d’un grand projet relatif au développement durable et à la préservation du climat, cohérent avec l’élan donné par la COP 21. Mais comment ne serait-on pas déçu quand on découvre les 5 300 pages du Winter Package, présenté par la Commission européenne le 30 novembre 2016 pour expliquer comment produire de l’électricité en Europe ? Ce document ignore le nucléaire et l’hydroélectrique… Il ne cite que l’éolien, le photovoltaïque et le biogaz (celui-ci justifiant la culture de 8 millions d’hectares de maïs, lesquels seraient peut-être mieux utilisés pour nourrir des personnes affamées !). Il ne rejette pas la solution déplorable retenue par l’Allemagne, consistant à fermer les centrales nucléaires qui n’émettent pas de CO2 pour les remplacer par des centrales à charbon. Comme notre loi de transition énergétique, il traduit la mainmise de l’idéologie antinucléaire sur de nombreux mouvements écologistes.

 

Dans ce contexte très difficile, nous pourrions au moins nous fixer un objectif : mettre en place, au niveau européen, un prix du carbone qui soit significatif. Nous pourrions par exemple réduire les droits d’émission pour restaurer un équilibre convenable entre l’offre et la demande. Au-delà, il conviendrait de s’attacher à définir les mécanismes d’une gouvernance du carbone.

 

Claude Liévens

 

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