SEMINAIRE SUR POLITIQUE ET NARCISSISME

tenu à l’Ecole Normale Supérieure le 20 juin 2017

 

SYNTHESE

 

Notre sujet sera notamment examiné à travers les quatre nouveaux conservateurs auxquels nous nous étions référés lors du premier séminaire : Donald Trump, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Xi Jinping. A l’évidence, ceux-ci ont un commun cinq éléments : 1) leur charisme et leur narcissisme, 2) leur populisme, 3) l’utilisation de l’étranger comme bouc émissaire et comme victime désignée, 4) un comportement d’autorité quasi-hypnotique, 5) l’idéalisation d’un passé à retrouver. Nous nous intéresserons à leur psychologie, à la manière dont ils exercent le pouvoir et nous chercherons quels peuvent être les rapports entre politique et narcissisme.

 

Le narcissisme face à la diversité du peuple

 

En abordant ce sujet, on peut d’abord se référer à la Grèce antique : Platon était républicain ; le sophisme prônait la démocratie. C’est très différent : La république est un régime où seuls ceux qui savent peuvent accéder au pouvoir ; la démocratie, c’est « mon opinion contre la vôtre ». Celle-ci impose de convaincre et favorise donc l’éclosion du narcissisme.

Cependant, l’utilisation du concept de narcissisme dans le domaine politique se heurte à deux difficultés. D’une part, le narcissisme est intimement lié à de nombreuses autres notions analytiques qu’il conviendrait de prendre aussi en considération si on ne veut pas se limiter au sens phénoménologique et médiatique. D’autre part, le narcissisme est en relation avec le Un, le père primordial qui peut être atténué, notamment avec le jaillissement du féminisme. Alors le véritable Un se trouve du côté du peuple. Or il n’y a pas de peuple ou, plus exactement, il y a plusieurs peuples dans un même peuple. Les leaders vont s’attacher à unir, à fusionner ces différents peuples à partir de leurs propres idées et en utilisant leurs propres méthodes. La problématique du pouvoir, de l’autorité et de la souveraineté est éclairée, colorée par le narcissisme, mais le narcissisme n’est pas l’essentiel pour définir aujourd’hui cette problématique.

L’absence d’unité du peuple s’observe particulièrement dans les sociétés multiculturelles, surtout si la juxtaposition des cultures et des modes de vie s’accompagne d’une catégorisation excessive (les femmes, les juifs, les salariés, les homosexuels, les noirs, les arabes etc.). C’est le cas dans des pays comme le nôtre où le politique fragmente son discours pour essayer de le faire entendre par les différentes catégories. Comme il n’y parvient que très imparfaitement, les candidats aux élections n’apparaissent plus comme porteurs de l’intérêt national, mais seulement d’intérêts catégoriels ; c’est un des facteurs qui peuvent expliquer le fort taux d’abstention que nous observons.

 

Le pouvoir et les pulsions primitives

 

Le désir de diriger est indissociable des pulsions primitives. Freud a écrit : « Les pulsions primitives, sauvages et malfaisantes, n’ont pas forcément disparu chez l’individu ; elles continuent à exister sous une forme refoulée dans l’inconscient et attendent une occasion d’exercer leur activité. » On peut donc se demander si c’est le pouvoir qui est révélateur de ces pulsions primitives et s’il y a une incandescence entre les pulsions primitives et le pouvoir. Mais Freud a apporté un éclairage supplémentaire en introduisant, en plus de l’inconscient primaire et de l’inconscient secondaire, un troisième inconscient qui serait vestigial : Les pulsions primaires, en traversant le peu de structuration du moi et du ça, laisseraient un vestige sur la motricité.

Cette hypothèse peut expliquer les différentes formes de violence, celles des dictateurs comme celles des djihadistes. Elle éclaire aussi la posture des nouveaux conservateurs chez qui on observe une collision, voire une collusion entre le moi et le ça. Le moi, dans son exercice présent, peut être envahi par les pulsions primitives, par ce qui vient du labyrinthe archaïque. Ce moi-ça se met alors dans une attaque frontale contre le surmoi, c’est-à-dire contre la loi.

André Green définit le narcissisme comme l’effacement de la trace de l’autre dans le désir de l’un. Ce narcissisme peut être observé dans tous les domaines : les arts, la politique, l’économie, le numérique… mais sous des formes qui peuvent être différentes. Ainsi, les artistes ont une capacité de sublimation qui joue par rapport aux instincts primitifs et qu’on ne retrouve pas chez les gens qui n’ont que la folie des grandeurs. Régis Debray estime que le narcissisme exacerbé d’aujourd’hui vient de la décomposition sociale et laisse entendre que l’espace a pris le pas sur l’histoire et le temps. Dans cette société-là, qu’est-ce que réussir ? Ce n’est pas trouver un vaccin ni une théorie mathématique ni l’explication d’un phénomène physique ; il faut être aimé et célébré. Et celui qui l’est cherche à l’être encore plus.

 

L’impact sur les relations internationales

 

Si on se réfère à cette même définition d’André Green, il n’est pas étonnant que des personnalités politiques profondément narcissiques considèrent et fassent croire à leur peuple que le reste du monde constitue un environnement hostile. Un tel message est reçu favorablement par les peuples qui se sont laissés dominer par des valeurs matérielles dont ils craignent d’être privés, au moins partiellement, par une des multiples possibilités d’agression extérieure. Face à cette menace, amplifiée par les déraillements du capitalisme, ils veulent se donner une double assurance : un ascendant sur l’étranger et la capacité de réagir vite en cas de besoin. Ils cherchent donc des gouvernants qui partagent leurs analyses et leurs peurs et qui sont capables de les rassurer. De ce fait, les relations internationales sont touchées par la montée du narcissisme. On est passé de la guerre idéologique (est-ouest, capitalisme-communisme, droite-gauche) à des rapports de forces entre nations antagonistes conduites de façon autoritaire.

De plus, lorsque le désir de l’un (au sens d’André Green) est confronté aux croyances religieuses, il peut entraîner une émulation conflictuelle extrêmement violente, comme celle qu’on retrouve au niveau mondial entre l’islam et la chrétienté.

 

La place de la parole et du langage

 

Freud a établi une relation entre la croyance et le sens de certains mots. D’autre part, Levinas a montré la différence entre le dire et ce qui est dit. Il y a des paroles qui poussent à faire, tandis que les mots viennent en bout de chaîne. On gagne sa liberté si on entend des paroles pour faire ; mais on l’aliène si on reste dans la résonance de paroles énoncées d’en haut. La parole et le langage avaient connu une certaine forme d’émancipation et de liberté vers la fin du XIXème siècle, alors qu’ils n’avaient plus besoin de la garantie du religieux. Mais, dans la crise politique qui a conduit à la décomposition de l‘Europe et à la seconde guerre mondiale, il y a eu un dérèglement, une transformation totalitaire, infectieuse, épidémique de la langue. Le nazisme et le stalinisme ont pénétré dans la chair de la foule à travers des mots, des locutions, des phrases sans cesse répétés. Un régime totalitaire s’appuie sur la construction d’une nouvelle langue. Dans un registre tout-à-fait différent, on peut évoquer la terrible erreur qu’a commise Bruxelles en restreignant le discours politique à un langage bureaucratique.

Les nouveaux conservateurs utilisent le langage, le discours, le logos pour manipuler les foules et les amener à n’être que des caisses de résonnance. Ils considèrent qu’en parlant le plus simplement possible ils auront l’écoute du plus grand nombre. Ils cherchent aussi une langue qui donne l’illusion de porter en elle-même la solution, c’est-à-dire une langue fondée sur des mots plutôt que sur du sens. Tous, chacun dans son registre singulier, savent exprimer un lyrisme puisé dans des sources populaires. Leur astuce, c’est d’énoncer sur un mode archaïque des valeurs –l’ordre, l’autorité, le respect…– qui ont été conquises par la démocratie et de les faire coïncider avec leurs pulsions primitives.

L’évolution du langage doit aussi nous inciter à réfléchir sur la communication actuelle qui, ne prenant que des mots, voudrait en faire des paroles. Nous assistons partout à la fabrication d’une langue artificielle qui ne questionne plus, qui conduit à la perte du symbolique, à l’effondrement de la vérité, à la disparition du sujet et des acteurs et à l’automaticité des réponses. Pourtant nous ne pourrons endiguer le populisme et le nationalisme qu’en favorisant l’expression de langues porteuses d’histoire et de culture.

 

La psychologie des masses

Freud a découvert en 1920 qu’à travers le grand cataclysme collectif de la guerre il y avait une psychopathologie des foules. Pour lui, la cohésion de la masse n’est pas assurée par une pulsion grégaire mais sous-tendue par un lien libidinal. Quand un individu abandonne sa particularité au sein de la masse, il le fait parce qu’il ressent un besoin d’être en bonne intelligence plutôt qu’en conflit avec les autres et peut-être même par amour pour eux. Mais l’exigence d’amour vient masquer ou réprimer des pulsions violentes qui vont se déchaîner dès que la masse se délite. Cette conception nous fait passer de la psychologie des leaders politiques à la psychologie des masses.

Les nouveaux conservateurs ont compris que, pour retourner une situation à son avantage, il faut capter la psyché des gens. Ils ont retenu la leçon de Gustave Le Bon : si on veut faire marcher le troupeau, celui-ci doit pouvoir confier son verbe. Et ils ne lui laissent que la vocifération. Il faudrait, dans la ligne de Montesquieu, considérer que le peuple doit être suivi dans certaines conditions, mais qu’il peut aussi déraper et qu’alors il faut le faire suivre. Quand le peuple devient la foule, la démocratie n’est plus là ; s’il n’y a pas un désir de loi, s’il n’y a pas cette altérité instituante, on n’est plus dans la démocratie.

La plupart des pays développés sont entrés dans une ère de postmodernité dont on peut souligner deux caractéristiques :

1)    Le peuple vit dans le présent, bien plus préoccupé par le consumérisme que par la préparation de l’avenir ; il se laisse séduire par des leaders qui prônent un retour au passé, exaltant sur un mode archaïque des valeurs –l’ordre, l’autorité, le respect– qui ont été conquises par la démocratie mais qu’ils savent faire coïncider avec leurs pulsions primitives.

2)    Le peuple traverse une période de crises et d’acculturation ; on ne sollicite guère son intelligence et il n’y a pas d’agora où pourrait se développer le débat public ; cette panne générale le pousse à rechercher un chef qui se substitue à sa volonté et qui formule, à sa manière, le désir qu’il a su imaginer.

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On n’entreprend pas une carrière politique sans narcissisme. Celui-ci est un puissant ressort de la démocratie car sans lui il n’y aurait pas de candidats aux élections. A fortiori on ne peut pas être un grand politique sans une forte dose de narcissisme. Mais on peut être narcissique avec un côté humanisant ou avec un côté déshumanisant. René Char considérait que, si l’un est un héros et l’autre un salaud (la majorité des gens se situant entre les deux), c’est parce que l’un, au fond de lui, garde une dose d’humanité et croit en l’avenir, tandis que l’autre pense que la mort emportera tout. Cependant le narcissisme ne suffit pas pour réussir en politique. Il faut aussi une capacité à comprendre la réalité, un véritable savoir-faire, une grande volonté et une immense capacité de travail.

Pourtant tout se transforme avec le numérique, pas nécessairement dans le bon sens. Tout est virtualisé ; le langage politique devient un langage abstrait. Les citoyens restent chez eux et il n’y a plus de débat collectif. Certes, il y a les réseaux sociaux, mais ce n’est pas du moi. Le numérique accentue la déperdition du logos. Il favorise pour le moment l’arrivée des nouveaux conservateurs C’est la grande mutation de notre époque dont on ne sait pas où elle peut aboutir. L’expérience de la virtualité que nous avons acquise aujourd’hui montre que ses conséquences sur la relation sociale seront considérables et, à de nombreux égards, particulièrement inquiétantes.

 

CONFERENCE D’EMILE H. MALET

 

Notre sujet, Politique et Narcissisme, sera examiné à travers le quatuor auquel nous nous étions référés au cours de notre précédent séminaire : Donald Trump, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Xi Jinping. Ces nouveaux conservateurs, qui ne sont pas des libéraux au plan économique, sont venus au pouvoir grâce à une contestation de l’ordre mondial, notamment en ce qui concerne :

  • la montée médiatique de l’islam (qui touche la quasi-totalité des conflits mondiaux actuels) et un revival chrétien. Le Pape Benoît XVI, dans son discours de Ratisbonne, avait souligné les liens entre la religion et la violence ;
  • l’échec du capitalisme, qui ne permet pas une juste distribution des biens produits, même si ceux-ci se développent ; les inégalités s’accroissent considérablement ; simultanément, la gauche et la droite sont déconsidérées ;
  • l’ensauvagement de notre planète, non seulement par le climat, mais aussi par la violence, l’argent, l’enchaînement des conflits ;
  • la société multiculturelle (à ne pas confondre avec le cosmopolitisme) ; la juxtaposition des cultures et des modes de vie porte atteinte aux intérêts nationaux et au bien commun; ctte critique radicale est venue de la gauche américaine ;
  • un retour des valeurs (sagesse judéo-chrétienne, sophisme…) et un retour aux nations, notamment dans une Europe bloquée à la fois dans son élargissement et dans son approfondissement.

Nous nous intéresserons à la psychologie de ces nouveaux conservateurs et, utilisant le concept de narcissisme, nous essaierons de comprendre la manière dont ils exercent le pouvoir. Sigmund Freud écrivait, en décembre 1914 : « Les pulsions primitives, sauvages et malfaisantes, n’ont pas forcément disparu chez l’individu ; elles continuent à exister sous une forme refoulée dans l’inconscient et attendent une occasion d’exercer leur activité. » On peut donc se demander si c’est le pouvoir (fût-ce celui que donne une matraque ou une grosse fortune) qui est révélateur de ces pulsions primitives. Qu’auraient été Staline et Hitler s’ils n’avaient pas eu le pouvoir ? Y a-t-il une incandescence entre les pulsions primitives et le pouvoir ?

Freud définit le narcissisme comme un ensemble de « traits qui pourraient être mis au compte du délire des grandeurs : une surestimation de la puissance des souhaits et des actes psychiques, la toute-puissance des pensées, une croyance en la force d’enchantement des mots, une technique envers le monde extérieur, la magie qui se révèle être l’application conséquente des présuppositions mégalomaniaques. » Cette définition s’applique parfaitement au quatuor considéré ; il s’agit d’hyper-narcissiques mégalomanes, marqués par la folie des grandeurs. Elle date de la fin de 1913, donc de la veille de la décomposition morbide de l’Europe, alors que Freud avait déjà publié l’essentiel de son œuvre clinique ; c’est le regard de l’anthropologue qui poursuit son œuvre magistrale face aux événements qui se déchaînement. Ces considérations freudiennes s’appuient sur une certaine conception des peuples primitifs. Nous chercherons ce que les membres du quatuor font de ces pulsions primitives (sans prétendre pour autant qu’il s’agisse d’êtres primitifs).

L’époque actuelle est très différente de celle de 1914 ; le XXIème siècle s’annonçait comme celui de la fin de l’histoire et des idéologies, celui de la victoire du capitalisme et de la démocratie… Mais rien de tout cela ne s’est produit ; les conflits ne cessent plus ; le déraillement financier a conduit à la crise de 2008 ; la mondialisation cultive les inégalités et les égoïsmes. Les héros contemporains sont partout à l’œuvre. Les traits freudiens du narcissisme ne s’appliquent pas qu’en politique ; on les retrouve chez des artistes ultramodernes comme Jeff Koons et dans le monde du numérique, avec Bill Gates, Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg. Cette folie des grandeurs est la chose la mieux partagée dans notre société. Régis Debray, dans son dernier livre Civilisation, estime que le narcissisme exacerbé d’aujourd’hui vient de la décomposition sociale et laisse entendre que l’espace a pris le pas sur l’histoire et le temps : on cherche par tous les moyens à se débarrasser de l’histoire pour aller vers un monde sans frontières… et on ne peut même pas dire que tout le mal est imputable aux Etats-Unis. La société multiculturelle vient de partout avec la modernité ; rien ne nous obligeait d’accepter la civilisation de Zuckerberg !

Dans cette société-là, qu’est-ce que réussir ? Ce n’est pas trouver un vaccin ni une théorie mathématique ni l’explication d’un phénomène physique ; aujourd’hui, il faut être aimé et célébré. Et celui qui l’est aspire à l’être encore plus. Bill Gates, après avoir fait fortune dans l’informatique, a cherché à se faire aimer et célébrer dans l’humanitaire. Et il est devenu encore plus riche… On notera aussi que, selon un rapport du gouvernement fédéral américain, Donald Trump a gagné 600 millions de dollars entre mi-2016 et mi-2017, alors qu’il s’était éloigné de toutes ses affaires.

Notre société contemporaine est partout dans un moment narcissique, qu’il s’agisse des arts, de la politique, de l’économie… Le narcissisme, très répandu chez les princes qui nous gouvernent, peut être observée chez tous les grands séducteurs de la planète. L’origine de leur inspiration nous renvoie à la Grèce antique. Narcisse, fils de la nymphe Liriope et du dieu fleuve Céphise, était capable, dès le berceau, de faire de faire tomber n’importe qui amoureux de lui. Nos grands narcissiques s’en sont inspirés ; ils ont fortement cultivé le besoin d’être aimés. C’est ce qui a permis à un milliardaire sans ressort culturel de récupérer la ferveur des classes moyennes et de porter l’espoir du peuple des Etats-Unis.

Dans notre sociologie contemporaine, pour accrocher les gens, il faut montrer de la compassion, épancher ses sentiments, étaler l’idéal du moi. Le psychanalyste Paul Denis y voit une forme du political correctness interne : il y a une adhésion politiquement correcte à cette espèce d’intimité. Aujourd’hui l’individu considère que tout ce qui a de la valeur (notamment le mercantilisme amplifié par les réseaux sociaux) est contrôlé par lui et doit s’exprimer de façon omnipotente et prépondérante. On peut dès lors comprendre l’affaiblissement de la démocratie de représentation ; en France, par exemple, on a voté pour Jupiter aux présidentielles et ensuite, Jupiter ayant pris du recul, les abstentions se sont multipliées. Selon André Green, le narcissisme est l’effacement de la trace de l’autre dans le désir de l’un. Les nouveaux conservateurs ont un désir hypertrophié, la folie des grandeurs ; ils considèrent que l’extérieur (en l’occurrence la politique) doit se résumer à l’accomplissement de leurs souhaits. Ce désir de l’un confronté aux croyances religieuses laisse percer une émulation conflictuelle violente qu’on retrouve au niveau mondial entre l’islam et la chrétienté. Nous vivons aussi un moment narcissique des relations internationales.

Aujourd’hui, celui qui est prêt à enchanter le monde, à le soumettre à la toute-puissance de ses pensées religieuses peut capter le pouvoir. C’est ainsi qu’ont agi les ayatollahs iraniens (avec l’aide de l’Europe car la France a donné asile à Rouhollah Khomeini à Neauphle-le-Château). Aujourd’hui, celui qui soumet le monde à sa puissance d’action se retrouve en instance de le gouverner. C’est la raison pour laquelle des grandes puissances comme les Etats-Unis, la Chine ou la Russie essaient, à partir de leurs fantasmes, de retrouver des projections impériales. André Malraux a dit que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas ; il ne s’est pas trompé quant à la venue au pouvoir de ces nouveaux conservateurs avec leur mystique d’enchantement populiste et nationaliste. Tous, chacun dans son registre singulier, ont un égal souci des grandeurs et un lyrisme puisé dans des sources populaires. Leur astuce, c’est d’énoncer sur un mode archaïque des valeurs –l’ordre, l’autorité, le respect…– qui ont été conquises par la démocratie et de les faire coïncider avec leurs pulsions primitives et archaïques.

Donald Trump est arrivé au pouvoir en haranguant les foules américaines, leur promettant sur le mode libidinal le retour à la puissance et à la grandeur, tout en donnant aux petits blancs la conviction que tel était l’accomplissement de ses propres souhaits. Sa folie des grandeurs politique correspondait à sa folie des grandeurs psychique. Quand on veut s’abstraire de la trace de l’autre on réduit tout à l’un ; ainsi, Donald Trump a décidé qu’il n’aurait pas recours à des tiers médiatiques pour faire passer ses idées ; il a mis en place sa propre communication, d’autant plus efficace qu’elle n’était pas élaborée par un discours ; il a correspondu avec des tweets (mais il n’est pas le seul à le faire). Il considère que sa venue à la Maison-Blanche s’inscrit en profonde rupture par rapport à Barack Obama. Il est vrai que, d’une certaine manière, il en a pris le contrepied sans filtre médiatique. Pour se faire entendre, il a essayé d’avoir une parole qui se réduit à des mots.

Une parole qui se réduit à des mots… Le grand linguiste français Claude Hagège explique ce qu’est une parole pleine, expression utilisée aussi par Lacan et qu’on retrouve dans les religions. Il dit que, lorsque Dieu a parlé à Moïse pour transmettre des paroles (et non pas des commandements, comme le laisse supposer une mauvaise traduction), ces paroles étaient destinées à faire, c’est-à-dire à sortir les Hébreux de l’esclavage pour les faire entrer dans la civilisation. Emmanuel Levinas montre aussi la différence entre le dire et ce qui est dit. Il y a des paroles qui poussent à faire, qui mettent l’individu en marche et en action, tandis que les mots viennent en bout de chaîne. L’individu qui prend conscience de cela, qui entend des paroles pour faire, gagne sa liberté ; mais celui reste dans la résonnance de la parole énoncée d’en haut risque la capture de sa liberté. Les nouveaux conservateurs ont compris ces mécanismes de psychologie sauvage, ce qui leur permet de s’emparer de l’attention et du vote des individus. Cette clé doit nous aider aussi à réfléchir sur la communication actuelle, telle qu’elle est formulée par la télévision, par les hommes politiques, dans l’entreprise etc. : On prend des mots et on veut en faire des paroles. Sur ce sujet, Michel Foucault a écrit un essai, les mots et les choses ; les mots, c’est ce qui résonne ; les choses, c’est la partie avancée de la parole.

Les nouveaux conservateurs utilisent le langage, le discours, le logos pour manipuler les foules et les amener à n’être que des caisses de résonnance.

  • Receip Tayyip Erdogan les représente sous leur forme la plus brutale ; le monde doit être témoin du pouvoir de la République turque. Il cherche à effacer la République laïque d’Atatürk pour renouer avec la magie frelatée d’un empire ottoman. Pour ce faire, il recourt à une logorrhée mégalomaniaque qu’il distille dans ses médias assermentés. Sa politique erratique aura été à l’origine de grands désordres.
  • Vladimir Poutine se présente comme une sorte de félin de la politique, toujours prêt à bondir sur les proies qu’il veut vassaliser (la Tchétchénie, la Géorgie, la Crimée…). Freud a décrit le narcissique comme un individu qui traite son propre corps de la même manière qu’on traite d’ordinaire celui d’un objet sexuel. Cette formule s’applique parfaitement à Vladimir Poutine qui veut montrer son extrême virilité en s’exhibant avec des léopards selon une gestuelle sophistiquée.
  • Bien que marquées de la même facture narcissique, la manière et le style de Xi Jinping sont très différents. Issu de la haute aristocratie et de la bureaucratie, il est remarquablement intelligent ; sa fille étudie à Harvard. Il semble avoir une volonté de conquête militaire qu’on n’avait jamais vue auparavant ; en effet, la Chine déploie un énorme budget pour se mettre en position de recoloniser des îles qui ne lui appartiennent pas. Il s’agit d’une évolution considérable ; Mao Zedong, le grand timonier, à l’instar des longues dynasties, a densifié son empire sans jamais chercher à réaliser aucune conquête extérieure. D’autre part, Xi Jinping s’inscrit dans la suite des dirigeants postérieurs à Mao, obligés de conquérir des marchés extérieurs pour permettre à son économie de rebondir constamment. Il était en janvier 2017 au Forum de Davos ; il a dit, en maître d’œuvre de la croissance mondiale : « Ce qui est bon pour la Chine est bon pour le monde. La croissance de la Chine, c’est la croissance du monde ». Nous entrons dans un processus impérialiste marqué par la folie des grandeurs…
  • Tous ces nouveaux conservateurs considèrent le reste du monde comme un environnement hostile et ils le font croire à leurs peuples. Pour capter l’intérieur, ils veulent effacer la trace de l’extérieur ; c’est une position profondément narcissique. Ils ne semblent pas dotés d’une grande culture, mais ils sont très instruits des passions archaïques et des pulsions primitives.

Simon Sebag Montefiore a écrit : « Le cœur de la Russie actuelle bat au rythme des réverbérations de son histoire. » La Russie n’a pas changé ; elle est en profonde continuité avec le tsarisme et le bolchévisme. Et Vladimir Poutine a des ancêtres intéressants, parmi lesquels son grand’ père Grégoire Poutine, chef de l’Astoria de Saint-Pétersbourg, nommé par le tsar cuisinier de Raspoutine. Quand, après l’assassinat de ce dernier, les bolchéviques arrivent au pouvoir, il devient le cuisinier de Lénine, puis de Staline et tient les cuisines du Kremlin jusqu’en 1953. Belle continuité ! Vladimir Poutine a révélé sa perception de l’histoire au cours d’une interview récente : « Les événements qui m’ont le plus marqué sont liés aux personnages que j’ai le plus détestés dans l’histoire russe, Nicolas II parce qu’il a mis fin au tsarisme et Gorbatchev parce qu’il a mis fin à l’URSS. La chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle dernier. » Le personnage de Vladimir Poutine a aussi un volet sexuel très fort. Ainsi, recevant des Femen, il a déclaré : « Je n’avais pas eu le temps de prendre mon petit déjeuner ; j’aurais préféré qu’elles me montrent du saucisson ou du lard plutôt que leurs attributs mais, dieu merci, les homosexuels n’ont pas eu l’idée de venir. » On voit un responsable politique obsédé à la fois par les instincts primitifs et par la grandeur de sa nation.

Et la France, dans ce contexte ? François Fillon était le nouveau conservateur qui devait gagner l’élection présidentielle : il était dans le revival chrétien, soutenu par Sens commun, nationaliste, défavorable à la société multiculturelle ; il répondait à certaines aspirations de la société française : l’autorité, l’ordre, le nationalisme. Mais il a perdu à cause de ses affaires personnelles et aussi parce qu’il s’est cramponné à un parti. Emmanuel Macron, qui l’a emporté, a eu le mérite de comprendre que notre société vivait un moment narcissique entraînant une décomposition complète des partis politiques.

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut se référer à l’histoire car la modernité est obscure. Hegel, dans la Raison dans l’Histoire, note que les grands hommes, en poursuivant leurs grands intérêts, ont souvent traité légèrement, sans égards, d’autres intérêts vénérables en soi et même des droits sacrés. Une telle conduite expose au blâme moral. Mais leur position est toute autre ; une si grande figure écrase nécessairement maintes fleurs innocentes, ruine maintes choses sur son passage. C’est la raison d’état, qui s’applique aux grands événements et aux grands hommes qui ont fait la France. Emmanuel Macron a compris qu’il fallait introduire un moment hégélien dans le désordre ambiant où la société française, battue par tous les vents et toutes les compassions, était devenue ingouvernable.

Politique et narcissisme ! On ne peut pas être un grand politique sans être narcissique.  Mais on peut être narcissique avec un côté humanisant ou avec un côté déshumanisant. Dans un cas, on préserve la liberté, on fait la réforme sociale, on est dans une tempérance historique. Dans l’autre, on a le conflit, la guerre et une espèce de représentation vindicative. Avec un narcissisme équivalent, on peut être Churchill ou Hitler, De Gaulle ou Mussolini, Lincoln ou Trump, Atatürk ou Erdogan, Gorbatchev ou Poutine, Den Xiaoping ou Xi Jinping. René Char considère dans les Feuillets d’Hypnos que, si l’un est un héros et l’autre un salaud (la majorité étant entre les deux), c’est parce que l’un, au fond de lui, garde une dose d’humanité et croit en l’avenir, tandis que l’autre pense que la mort emportera tout.

Le narcissisme que nous venons d’étudier chez les politiques s’observe aussi chez les artistes. La différence, c’est que les artistes ont une capacité de sublimation qui joue par rapport aux instincts primitifs et qu’on ne retrouve pas chez les gens qui n’ont que la folie des grandeurs. Terminons avec une touche psychanalytique : Chez les nouveaux conservateurs il y a, entre le moi et le ça, une collision qui peut aller jusqu’à la collusion ; le moi, dans son exercice présent, peut être envahi par les pulsions primitives, par ce qui vient du labyrinthe archaïque. Ce moi-ça se met alors dans une attaque frontale contre le surmoi, c’est-à-dire contre la loi. Comment s’en débarrasser ? On n’a pas la solution. Bruno Bettelheim dit que les contes de fées eux-mêmes ne font guère confiance aux coups de foudre. Les chefs qui sont arrivés sur un coup de foudre peuvent, à leur tour, être frappés par la foudre.

 

ELEMENTS DE DEBAT

 

Autour des observations de Benjamin LEVY

 

Lacan parle de la demande de l’autre quand quelqu’un vient inscrire quelque chose, peu ou beaucoup, de ce qu’on lui demande. Les nouveaux conservateurs sauraient ils, du fait de leur narcissisme, faire sans la demande de l’autre, uniquement par leur désir propre, donc par un désir qui tourne en rond, n’étant plus nourri par l’extérieur ? Non car leur pouvoir vient du fait qu’ils ont ramassé l’autre comme du bétail, comme un troupeau, sans lequel ils ne seraient rien. Ils ont aspiré la demande de l’autre en le convaincant, d’une part, de la sincérité de leur démarche et, d’autre part, de la parfaite correspondance entre la demande de l’autre et leur offre propre. On peut rapprocher cette position de l’idée que défendait Frédéric Lordon sur la marche du libéralisme avancé ; on demanderait aux employés de « faire leur » ce qu’on leur demande de faire, comme si eux-mêmes, de toute éternité, avaient désiré faire ce que le patron (ou le peuple !) désirait qu’ils fassent. Il n’est plus nécessaire, dès lors, d’articuler ou d’argumenter un discours puisque l’autre a toujours désiré ce que je désire.

 

Autour des observations de Jean-Jacques MOSCOVITZ

 

L’utilisation du narcissisme dans le domaine politique pose un problème méthodologique. En effet, le narcissisme est intimement lié à de nombreuses autres notions analytiques qu’il conviendrait de prendre aussi en considération ; sinon on se limite au sens phénoménologique et médiatique. Freud ne s’est pas immédiatement servi du narcissisme en matière psychanalytique ; il a d’abord fait la distinction entre les névroses de transfert (hystérie, phobies obsessionnelles…) et les névroses narcissiques qui sont des psychoses. C’est seulement là qu’il a abordé la question du narcissisme : Comment le moi tient-il le coup face à la déstructuration de la personnalité ? Freud va opposer l’investissement narcissique et l’investissement de l’objet, l’intérieur et l’extériorité du psychisme. Il va avancer Eros et Thanatos et se servir du narcissisme pour apprécier si on est dans la destructivité ou dans une certaine constructivité. Pour faire digression, on pourra noter que des personnalités comme Rita Hayworth, Marilyn Monroe ou Zinédine Zidane sont totalement coincées dans leur narcissisme, mais que sans lui ils ne seraient pas ce qu’ils sont.

De plus, quand on examine le narcissisme des grands responsables du domaine politique, on tombe sur une difficulté : Le narcissisme est en relation avec le Un, le père primordial, le père de la loi, le père qui doit être tué depuis toujours. Mais ce Un ne s’attend pas à être tué. Aujourd’hui, avec le jaillissement du féminisme et la place du féminin, ce Un est peut-être atténué ; le véritable Un se trouve du côté du peuple. Or il n’y a pas de peuple ou, plus exactement, il y a plusieurs peuples dans un même peuple. Les chefs vont faire en sorte, par tous les moyens, que leurs peuples deviennent un peuple uni à partir de leurs idées. L’application du narcissisme ne garantit pas le politique. Obama et Kennedy avaient aussi un narcissisme aigu ; ils étaient imbus de leur personne et persuadés d’avoir raison. La problématique du pouvoir, de l’autorité et de la souveraineté est éclairée par le narcissisme, mais le narcissisme n’est pas suffisant pour définir aujourd’hui cette problématique. En France, il y a du féminin dans la façon de faire d’Emmanuel Macron ; il maîtrise les notions de perte et de castration, telles que nous les enseigne le féminin ; il n’est pas monolithique, pas fermé sur soi-même, plus malin, plus fort et aussi plus névrotique, ce qui aide à tenir bon.

Le narcissisme est un concept qui colore les choses mais il n’est pas suffisant en soi. Le désir fondamental de diriger est lié aux pulsions, peut-être partielles, sexuelles, mais Freud a mis en évidence un élément essentiel. Il distingue un inconscient primaire, un inconscient secondaire et un troisième inconscient qui serait vestigial. Celui-ci, dans lequel les données de la formation de l’inconscient laissent quelque chose, collapserait ce qui n’est pas encore le moi et pas encore le ça. Les pulsions primaires vont agir, traverser le peu de structuration du moi et du ça, laissant un vestige sur la motricité. Cette hypothèse peut expliquer la violence, fût-ce celle des djihadistes. Quelque chose va court-circuiter l’idée-même d’une organisation psychique, jouer sur la désorganisation pour affronter la réalité, la corrompre et agir sur elle par la motricité. Ainsi, Freud ne s’est pas tenu à l’écart de la problématique du politique grâce à cette notion de troisième inconscient.

Les nouveaux conservateurs ont compris une leçon de l’histoire : si on veut retourner une situation à son avantage, il faut capter la psyché des gens et, pour cela, retourner à l’âge des foules. Ils ont retenu la leçon de Gustave Le Bon : si on veut faire marcher le troupeau, celui-ci doit pouvoir confier son verbe, c’est-à-dire sa chose ; et ils n’ont laissé au troupeau que la vocifération. Ce n’est pas leur narcissisme qui a fait ce qu’ils étaient ; c’est plutôt la collision entre le pouvoir et leur narcissisme qui a créé l’étincelle.

Si on prend par exemple l’économie, le principe de base, c’est qu’il faut trouver un équilibre entre l’offre et la demande. Le capitalisme a disjoncté ; il est devenu totalement sauvage, sans règle, financiarisé… Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton, a dit que le capitalisme d’aujourd’hui était l’ennemi de la démocratie. Pourquoi ? Parce qu’il a dysfonctionné au niveau de l’offre et de la demande. On peut prendre l’exemple de Walmart, la grande société de distribution qui fait les prix les plus bas pour les dividendes les plus élevés. Cette stratégie, qui rapproche considérablement les intérêts des consommateurs et ceux des actionnaires, signe le dérèglement de l’économie. C’est ce que font en politique les nouveaux conservateurs. Ceci étant, il ne faut pas condamner ni diaboliser le narcissisme. C’est une denrée comme une autre dont nous sommes pourvus.

Où se situe la ligne de partage entre le normal et le pathologique dans le narcissisme ? Le narcissisme est à la fois normal et pathologique ; il peut produire de belles choses, mais il peut aussi produire de la corruption et de la répression. Il faut introduire les notions de pulsion de mort et de pulsion de vie, ainsi que la question de la liberté. Quand le narcissisme est conjugué avec le pouvoir, notamment le pouvoir sur les autres et le pouvoir arbitraire, les pulsions archaïques peuvent remonter et prendre la place du moi.

Le narcissisme est un concept très ancien. Enchanter le monde, c’est ce dont parlait Protagoras. Dans la Grèce antique, les sophistes étaient pour la démocratie, Platon était républicain. C’est très différent ; la république est un régime où seuls ceux qui savent peuvent accéder au pouvoir ; la démocratie, c’est « mon opinion contre la vôtre » ; celle-ci favorise l’éclosion d’un certain narcissisme car fondamentalement elle impose de convaincre. Donald Trump, c’est l’expression parfaite de la démocratie ; toutes les valeurs sont mises à plat, comme dans le sophisme. Il faudrait plutôt se rapprocher de Montesquieu, considérer que le peuple doit être suivi dans certaines conditions, mais qu’il peut aussi déraper et qu’alors il faut le faire suivre. Quand le peuple devient la foule, la démocratie n’est plus là ; s’il n’y a pas un désir de loi, s’il n’y a pas cette altérité instituante, on n’est plus dans la démocratie.

Autour des observations de Francesca SALVAREZZA

 

Freud a créé une relation entre la croyance et le sens de certains mots. Dans la crise politique qui a conduit à la décomposition de l‘Europe et à la seconde guerre mondiale, il y a eu aussi un dérèglement au niveau du langage. On peut se référer à deux ouvrages différents qui ont donné des diagnostics proches concernant le mal absolu qui venait de ravager l’Europe : celui de Victor Klemperer, LTI (Lingua Tertii Imperii), sur la langue du troisième Reich, publié en 1947 ; celui de George Orwell, 1984, publié en 1949. Ces ouvrages montrent que les catastrophes du nazisme et du stalinisme doivent être lues en termes de catastrophes linguistiques ; il s’agit d’une transformation totalitaire de la langue, que les auteurs assimilent à un phénomène infectieux, épidémique. Le nazisme et le stalinisme pénètrent dans la chair de la foule à travers des mots, des locutions, des phrases sans cesse répétés. Un régime totalitaire s’appuie sur la construction d’une nouvelle langue artificielle. Mais comment ne pas faire le lien avec le langage de la communication d’aujourd’hui ? Nous assistons à la fabrication d’une langue artificielle qui conduit à la perte du symbolique, à l’effondrement de la vérité, à la disparition du sujet et des acteurs, à l’automaticité des réponses, portant ainsi atteinte à l’élaboration sociale et politique. La personnalisation paradoxale et l’extrême narcissisme de la politique n’entraînent-ils pas la disparition des acteurs de la communication et de l’acte communicatif lui-même ? Tous les leaders que se donne actuellement le monde parlent la même langue ; dans des langages véhiculaires différents, ils disent tous la même chose ; c’est peut-être la raison de leur succès.

La manipulation de l’histoire a toujours servi les extrêmes. Les nazis ont prétendu qu’ils étaient venus au pouvoir pour venger l’échec de la république de Weimar et Pétain pour venger celui du front populaire. Ces théories révisionnistes constituent une pure escroquerie. Mais y a-t-il une langue raciste, une langue nazie ? La langue, quand il n’y a plus de communication, favorise-t-elle une société totalitaire ? Claude Agège dit que plus il y a de crises moins il y a de langues ; et, si les écologistes s’inquiètent du fait que, chaque année, il y a de moins en moins d’espèces (faune, flore etc.), il faut aussi relever qu’il y a de moins en moins de langues parlées. L’atteinte à la diversité des langues appauvrit la civilisation. Les nouveaux conservateurs considèrent qu’en parlant le plus simplement possible ils auront l’écoute du plus grand nombre. Mais quelquefois des personnes de grande culture utilisent aussi cette méthode. Ainsi Laurent Fabius considérait qu’il fallait utiliser un nombre limité de mots pour être compris du plus grand nombre. A l’inverse, Léon Blum préférait une langue fleurie intégrant de la culture pour susciter l’effort. Il est sûr qu’une langue qui ne questionne pas est une langue morte. Peut-être les nouveaux conservateurs cherchent-ils, en fait, à utiliser une langue qui donne le sentiment qu’elle fournit en elle-même la solution, c’est-à-dire une langue portée par des mots plutôt que par du sens. Actuellement, tous les leaders que se donne le monde parlent la même langue ; dans des langages véhiculaires différents, ils disent tous la même chose.

Certains petits pays, comme la Suisse, les pays de l’Europe du Nord et les Pays-Bas, s’organisent très bien contre le narcissisme. Pour les plus grands, ce n’est peut-être pas possible, mais ce serait très souhaitable ! Si on veut endiguer le populisme et le nationalisme, il faut permettre l’expression de langues porteuses d’histoire et de culture. C’est une erreur de Bruxelles d’avoir restreint le discours politique à un langage bureaucratique, d’où la réaction de la Pologne et de la Hongrie.

Autour des observations de Jean-François ALLILAIRE

 

Le narcissisme a toujours intéressé les psychiatres qui ont constaté, dès le milieu du XXème siècle, une recrudescence de la pathologie borderline narcissique ; les psychanalystes s’en plaignent parce qu’ils ne retrouvent plus les traditionnelles névroses de culpabilité qui ont fait le fondement de la psychanalyse freudienne. Notre époque connaît une recrudescence de la pathologie narcissique qui pose la question du narcissisme des politiques et aussi des foules. Freud, dans son virage de 1920, a découvert qu’à travers le grand cataclysme collectif de la guerre il y avait une psychopathologie des foules. Il a relu Le Bon, qui évoquait une âme des foules, et il s’est interrogé sur un lien libidinal qui se crée dans les foules en certaines circonstances particulières. Aujourd’hui, on assiste à une dérive autocratique, populiste, nationaliste du fait des menaces collectives entraînées par les déraillements de la mondialisation. Mais cette dérive, qui a commencé à fleurir il y a longtemps, est menée par des leaders qui ont en commun des objectifs stratégiques proches et qui font école. On est passé de la guerre idéologique, est-ouest, capitalisme-communisme, droite-gauche, à des rapports de forces entre nations antagonistes conduites de façon autoritaire.

Qu’ont en commun les quatre nouveaux conservateurs que nous examinons ici ? Je retiendrai cinq éléments :

  • leur charisme, leur narcissisme, leur leadership narcissique recherchant l’admiration ; des meneurs de foules à la recherche de modèles protecteurs ;
  • leur populisme cherchant à shunter les élites mondialisées ;
  • l’utilisation de l’étranger comme bouc émissaire et comme victime désignée ;
  • un comportement d’autorité quasi-hypnotique qui fait florès au moment des élections ;
  • l’idéalisation d’un passé à retrouver : l’Empire ottoman, la Grande Russie, l’URSS…

Freud, après la grande guerre, réfléchit sur les masses et les foules ; il constate que la conception de Le Bon, avec sa psychologie des profondeurs, est proche de la sienne et, en particulier, il compare cela à la psychologie des enfants, à la psychologie des sauvages et à la psychologie du rêve, donc à quelque chose qui donne une part plus importante à l’imaginaire et au fantasmatique qu’au rationnel. Mais, pour Freud qui se démarque ainsi de Le Bon, la cohésion de la masse n’est pas assurée par une pulsion grégaire mais sous-tendue par un lien libidinal. Quand un individu abandonne sa particularité au sein de la masse et se laisse suggestionner par les autres, il le fait parce qu’il a en lui un besoin d’être en bonne intelligence plutôt qu’en conflit avec les autres et peut-être même par amour pour eux.

Mais, si l’amour est le fondement du lien de toute masse, ce n’est pas pour autant que la vie sociale est un paradis, même dans un amour sans limite. Freud constate que, si l’exigence de la protestation d’amour est hautement affichée dans ce système, elle vient en fait masquer, dénier ou réprimer des impulsions hostiles et violentes qui vont se déchaîner dès que la masse se défait. On l’a bien vu au cours des conflits mondiaux du XXème siècle. Freud aboutit finalement à une définition de la masse (formule de constitution libidinale !) comme « ensemble d’individus ou de sujets psychiques non pas précisément qui ont le même autre, mais qui ont mis le même objet à la place de leur idéal du moi, pour qui le même objet fait figure d’autre à qui se dévouer inconditionnellement, permettant une limitation du narcissisme et abolissant les différences et la séparation d’avec les autres, qui se reconnaissent aussi comme également affectés par l’autre à qui ils doivent accorder une empathie sans limite ». Cette conception est très intéressante parce qu’elle déplace notre intérêt : elle nous fait passer de la psychologie des leaders politiques (qui finalement se ressemblent tous à toutes les époques) à la psychologie des masses. Les psychiatres constatent de plus en plus l’importance, dans nos sociétés, de l’idéalisation du moi, du narcissisme et de la pathologie borderline (cf. la thèse d’Alain Ehrenberg). Nous sommes dans une conception postmoderne et consummatoire de la vie ; on ne construit plus l’avenir mais on vit dans le présent. Cette psychologie des masses s’est développée à l’occasion de la mondialisation et peut-être de la fin du conflit est-ouest, dans la mondialisation des cultures et le choc des civilisations, pour reprendre une formulation bien connue. Elle est propice à ce mécanisme, que Freud décrit très bien, de lien libidinal très régressif des collectivités, des populations, avec les leaders du type nouveaux conservateurs qui se font élire sans difficulté. Au-delà, il faut mettre le focus sur la psychologie collective actuelle qui est très inquiétante car elle donne prise à des mécanismes voisins de ceux qui ont fait le lit des deux grandes guerres du XXème siècle.

Sont-ce les grands hommes ou les grands peuples qui font l’histoire ? Il y a à ce sujet des controverses fameuses. Michelet, qui a exhorté la grandeur du peuple, considère que l’humanité est son œuvre à elle-même, que l’humanité est divine et qu’il n’y a pas d’homme divin. Pour lui, c’est le peuple qui fait le grand homme. On peut poser cette même question dans la politique contemporaine : est-ce Mitterrand qui a fait le peuple de gauche ou le peuple de gauche qui a fait Mitterrand ? Opter pour la première hypothèse, c’est dire que la thèse de Michelet ne fonctionne pas. Freud a dit que, dans la Bible, Moïse avait créé le peuple juif, mais il n’a pas dit que le peuple juif avait créé Moïse. C’est aussi le contraire de la thèse de Michelet. Mais le fait que Moïse a créé le peuple juif peut aussi s’expliquer en considérant que ce peuple était plein de la question de Dieu et de sa présence. D’autre part, dans le contexte actuel, est-ce Poutine qui a fait les foules russes ou bien les foules russes qui ont fait Poutine ? La géopolitique renvoie à la psychologie des masses et on peut avoir, sur cette question, des points de vue très différents.

Autour des observations de Marc DE SAUVEJUNTE

 

Sur les phénomènes de mondialisation et les réactions d’absorption et de rejet, les différentes populations mondiales se ressemblent étrangement. Elles vivent dans un présent étouffant de narcissisme et de vide, dans une pathologie dépressive collective, dans une pathologie borderline galopante et dans une postmodernité impressionnante, mais elles écoutent et élisent, presque sans réflexion, des personnalités qui se ressemblent beaucoup et qui prônent un retour au passé (l’Empire ottoman ou le grand empire russe ou America great again),

Concernant les mécanismes collectifs qui ont préparé le terrain aux deux guerres mondiales, on peut remarquer que le paradigme-même de la parole et du langage à la fin du XXème siècle a trouvé un moyen de ne plus avoir besoin de la garantie du religieux. A ce moment a pu s’organiser une certaine forme d’émancipation et de liberté qui a été interrompue par l’arrivée des totalitarismes. La véritable question du religieux est revenue ensuite, expliquant la communauté de langage précédemment évoqué, qui est patente dans le monde entier, la France pouvant cependant profiter de la chance que lui donne sa laïcité. Avec l’Islam, c’est fracassant ; il y a la certitude qu’il existe un au-delà qui nous dirige, alors qu’à la fin du XIXème siècle on arrivait à se garantir par soi-même grâce à la parole. Cet aspect est signifiant de la question-même d’un au-delà qui ferait union entre nous. Quand la Révolution française surgit et introduit la laïcité politique, les gens ressentent une grande peur : ils vont être obligés d’assumer leur parole et leurs désirs sans avoir un appui religieux. Cela va entraîner l’être suprême de Robespierre et aboutir en France à la séparation de l’église et de l’état. Puis une dimension quasi-religieuse va revenir avec les totalitarismes pour combler le vide que la Révolution française avait créé.

Autour des observations de Chantal CHAWAF

 

Un acteur ou un cinéaste imbu de lui-même, détestable, orgueilleux peut donner un immense plaisir ! De même, le politique a en général une capacité de comprendre la réalité supérieure à celle de la plupart des gens. Sinon il serait exclu par ses pairs. Il y a en politique un savoir-faire qui ne dépend pas du narcissisme. De ce fait, le narcissisme n’est pas le seul point commun du quatuor ; il y a aussi une grande volonté, un grand désir et des qualités personnelles pour manipuler les foules. Les électeurs veulent que quelqu’un se substitue à leur volonté et à leurs désirs. Aujourd’hui, nous sommes dans une période de crises, d’acculturation, sans appel à l’intelligence ni au bon sens ; il n’y a pas beaucoup de place pour le débat public intelligent dans les quatre pays évoqués et, même en France où les médias pourraient faire ce travail, il n’y a pas d’agora. Un peuple qui est ainsi en panne de formulation, d’intelligence, de capacités intellectuelles cherche quelqu’un qui se substitue à son désir, quelqu’un qui formule, à sa manière à lui, le désir du peuple qu’il a su imaginer. Un leader de ce type est donc fabriqué par le très grand déficit d’organisation des sociétés modernes. Son narcissisme risque certes de recouvrir des choses qui mériteraient d’être débattues du côté de l’objectal. Mais il sait investir l’objet ; ça lui plait et il a conscience qu’il doit le faire. Si certains politiques sont narcissiques, tant mieux, ça leur permet de tenir le coup alors qu’ils sont tous les jours en représentation théâtrale ! Il y a un savoir-faire, une spontanéité, une créativité qui existent quoi qu’il en soit.

Tout s’est aggravé avec le numérique. Celui-ci bouleverse considérablement les règles du jeu. Il transforme le langage politique en langage abstrait. C’est la grande mutation de notre époque dont on ne sait pas où elle peut aboutir. Les nouveaux conservateurs dont nous parlons font usage du numérique de la même manière que les pays démocratiques. Le résultat de la conjonction des deux nous est aujourd’hui inconnu. Comme pour le transhumanisme sur lequel Passages et l’ADAPes ont récemment travaillé, nous ignorons jusqu’où peuvent aller les rêves éveillés et les pulsions primitives quand ils sont amplifiés par le numérique.

Les gens restent chez eux et il n’y a plus de débat collectif, plus d’endroit où on parle (comme en mai 1968 !). Il y a bien les réseaux sociaux, mais ce n’est pas du moi. Les gens ont besoin de quelqu’un qui se substitue à eux et qui reflète leurs désirs. On peut tomber sur des pervers aussi bien que sur des gens très brillants. N’est-ce pas simplement le symptôme d’une société extrêmement malade ? Comment sortir de là ? Comment, plus généralement, sortir de l’isolement créé par les nouvelles technologies ?

Autour des observations de Charles JOSSELIN

 

Le narcissisme est une sorte de maladie qui affecte une proportion considérable des élus. Il est le ressort de la démocratie parce que c’est largement lui qui produit les candidats. Sans narcissisme, il n’y aurait plus de candidats. Il faut dénoncer les discours que nous entendons sur le thème : Moi, c’est pour le service des autres. La motivation la plus forte, c’est de se réaliser soi-même, bien qu’elle puisse se conjuguer avec autre chose. Cette vérité ne concerne pas que les chefs d’état : la décentralisation a eu des effets mais, bien avant, d’Edouard Herriot à Jacques Chaban-Delmas en passant par Alain Frèche, on a eu des exemples de narcissiques caractérisés qui tous ont utilisé la séduction parce qu’ils en avaient le talent. Un narcissique sans talent est un narcissique a priori battu. Enfin, l’analyse du narcissisme en politique est inséparable d’une analyse de la psychologie des masses. Le problème, aujourd’hui, c’est que les masses sont numérisées. La question, y compris en matière de langage, se pose d’une manière totalement nouvelle. Lorsque j’ai commencé ma vie publique, il y avait du monde dans les préaux et l’échange était direct. Autrefois, on faisait une réunion par commune ; aujourd’hui on en fait une par canton, même pour les élections présidentielles.  C’est un changement considérable

Enfin, il ne faudrait pas citer que les hommes : le narcissisme affectait aussi Margaret Thatcher et Hilary Clinton… On ne peut pas dire que les femmes soient plus narcissiques ou moins narcissiques que les hommes. Il faut laisser le désir féminin à sa place ; il incarne la vie et c’est déjà une très belle chose, surtout dans une société qu’envahit beaucoup de superficialité. Ceci étant, nous sommes dans une société où le rôle de la femme a évolué, où le rôle de l’homme a évolué, où l’image de l’homme et l’image de la femme ont évolué, où on n’attend plus la même chose d’un leader. On n’attend plus un père tout-puissant, mais on demande quand même que les gouvernants tranchent dans l’intérêt général. Une personne n’incarne pas à elle seule l’intérêt général ; la médiation politique est indispensable et doit s’exercer.

Pour faire une carrière politique, il est nécessaire de dire qu’on s’intéresse aux autres, même s’il s’agit d’abord d’une ambition personnelle. Concernant la majorité actuelle en France, on nous dit : le jeunisme et l’inexpérience, c’est extraordinaire ; ces gens-là n’ont jamais fait de la politique etc. C’est faire l’éloge du narcissisme. On a constitué une majorité autour d’un pôle narcissique qui s’incarnait en un homme. Le narcissisme vient de l’individu et atteint la foule, mais le narcissisme ne part pas des foules pour contaminer l’individu. Emmanuel Macron peut constituer une majorité à sa main, mais cette majorité n’aurait pas pu constituer Emmanuel Macron. Michelet donne une image un peu trop lyrique du peuple en considérant que c’est le peuple qui est divin et qu’il n’y a pas de grand homme.

Dans les sociétés d’aujourd’hui où l’image de la femme a évolué, il y a peut-être une moindre propension à suivre ce type de leader. Plutôt qu’un président, faudrait-il un triumvirat ? Ce n’est guère imaginable pour le moment, mais cela éviterait qu’un seul soit totalement maître du jeu et permettrait de dénarcissiser les choses. Tout reste à inventer et le féminin permettrait peut-être mieux que le masculin de progresser dans cette voie.

Un large débat s’engage sur les abstentions aux élections législatives.

  • Ce sont les jeunes qui se sont le plus abstenus, peut-être parce qu’ils ont une autre image du pouvoir et que le Père n’a plus pour eux la même signification.
  • L’abstention s’explique largement par le fait que la société française est une société multiculturelle qui a perdu, comme toutes les sociétés multiculturelles, le sens du bien commun et de l’intérêt national. Le problème est aggravé par le fait que cette société multiculturelle est catégorisée : les femmes, les juifs, les homosexuels, les noirs etc. Dès lors, les gens ont voté en fonction de catégories. Ils voulaient avoir telle personne élue ; si cette personne est éliminée, ils ne se déplacent plus. Ils considèrent que le politique ne porte pas l’intérêt national, mais seulement des intérêts catégoriels. Dans une société multiculturelle, on ne peut pas parler à tous parce que le discours a été fragmenté pour essayer de le faire entendre par les différentes catégories. On aboutit ainsi à un vote catégoriel. Un électeur ne va pas voter si son candidat n’est pas présent. Ainsi, dans notre 6ème arrondissement (11ème circonscription), il y a eu deux candidats pour le second tour, Marielle de Sarnez et Francis Szpiner, l’un issu des Républicains et l’autre du MoDem. La gauche n’a pas voté ; or elle y était majoritaire. Dans l’autre section du 6ème arrondissement (2ème circonscription), la situation est identique. Il y avait Nathalie Kosciusko-Morizet, représentante de la droite anti-Macron, et Gilles Legendre, représentant de la droite pro-Macron. La gauche n’a pas voté. Cet immense problème existe à l’échelle du pays et aussi en Italie, en Espagne ou en Grèce. Pour le moment, seule l’Allemagne semble y échapper. Le pari d’Emmanuel Macron –ni gauche ni droite, et gauche et droite– présente un danger notable qui a été pointé par quelques-uns de nos meilleurs penseurs, comme Jacques Julliard : il ne prend pas en considération la dimension historique et fait table rase des pesanteurs et des politiques. Ce pari risque de ne pas tenir et Emmanuel Macron devra densifier politiquement son discours.
  • Les abstentions étaient déjà très importantes au premier tour, alors qu’il y avait des larges possibilités de choix entre de très nombreux candidats. On ne peut donc pas les imputer au fait que les électeurs ne trouvaient pas un candidat à leur convenance. Peut-être les électeurs considéraient-ils que les jeux étaient déjà faits ! Sans doute n’y a-t-il pas d’explication unique.

Qu’est-ce qui caractérise les peuples qui vivent dans une paix relative ? Ils se connaissent bien, ils ont des mythes, ils maîtrisent leur imaginaire et leurs intuitions, ils ont des règles qui les guident, notamment dans les choix politiques ; ils savent mettre des limites. Malheureusement nous nous sommes laissés gouverner par le matériel, lequel peut être conquis par des agressions ; dès lors, nous nous percevons comme étant en danger, en danger de pénurie, en danger d’être privés de biens matériels, de ressources naturelles etc. Nous nous voyons un peu comme les ennemis les uns des autres. Nous cherchons des gouvernants qui perpétuent cette idée que nous sommes mis en danger par quelque chose d’extérieur, qu’il faut réagir vite, qu’il faut avoir un ascendant sur les autres, notamment au plan intellectuel. D’autre part, nos sociétés étant structurées par le capitalisme, la réussite appartient à ceux qui pensent le plus à eux-mêmes ; les gens recherchent pour les défendre des responsables qui fonctionnent selon les mêmes principes qu’eux. Le capitalisme, c’est l’égoïsme qui va promouvoir ceux qui savent le mieux tirer parti des choses.

Dans la Grèce antique, il y avait des pièces de théâtre, il y avait le personnage de Narcisse… ; peut-être ces représentations des passions humaines contribuaient-elles pas à pacifier les hommes et à maîtriser leurs instincts. L’oubli de la Grèce entraîne une régression considérable. On raconte qu’Emmanuel Levinas, quand un philosophe demandait à le rencontrer, lui conseillait de commencer par étudier Platon. Ce serait une très bonne chose aujourd’hui car on a oublié comment l’agora grecque arrivait à travailler sur les passions humaines… Mais, avec la mondialisation numérique, tout est virtualisé, la santé, le social etc., ce qui pose de nombreux problèmes. On ne peut pas aujourd’hui mesurer les conséquences de la virtualité sociale sur la relation sociale. Nous avons une perdition du logos qui est accentuée par le numérique. Nous en payons aussi le prix avec l’arrivée des nouveaux conservateurs. Il n’y a pas de relation directe de cause à effet mais plutôt un enchaînement qui conduit à la situation que nous connaissons.

 

Claude Liévens

 

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