UN POINT DE VUE SUR LE TRANSHUMANISME

 

L’idée de transhumanisme vient de la convergence des NBIC (sciences Neurologiques, Biologiques, de l’Information, Cognitives) qui permet d’envisager un homme qui échappe à sa condition grâce à l’utilisation de diverses techniques qui progressent à une vitesse fulgurante. Depuis 2014, l’idéologie transhumaniste se définit comme la lutte contre les maladies et l’amélioration de toutes les capacités ; elle peut inclure l’accès à l’immortalité car la vieillesse est une maladie.

 

1 – Sens de la vie et dignité humaine

 

Dans un champ aussi large, jusqu’où peut-on aller ? A partir de quand l’homme commence-t-il à se dénaturer ? Certains diront qu’il faut respecter les limites que Dieu a voulu imposer à sa créature. C’est une vision qui me paraît très dangereuse car lesdites limites sont traduites par l’homme de manière parfois absurde ; ainsi, la pratique de l’accouchement sans douleur avait suscité l’opposition de nombreux intégristes qui se référaient à la Genèse (3-16) : « Tu enfanteras dans la douleur ».

 

Ils n’avaient pas compris que la complexité étymologique, les glissements sémantiques et les défauts de traduction conduisent souvent à confondre la notion de douleur et celle de travail. Ils savaient que la psychoprophylaxie obstétrique (PPO) avait été introduite en France par Fernand Lamaze après une mission d’étude en URSS organisée en 1951 par le Parti communiste français. Il fallait que la femme souffre puisque telle était la punition imposée par Dieu et vouloir l’en affranchir était une des aberrations des communistes !

 

Il me semble que l’approche religieuse doit se fonder sur une vérité : Dieu nous invite à partager son amour. Dans cette perspective, nous sommes appelés à orienter notre corps vers l’autre, à ouvrir notre vie spirituelle, à glorifier l’humanité dans l’amour (mais pas à en sortir). La sagesse humaine peut arriver à cette conclusion sans passer par l’intermédiaire d’une religion ! C’est en fonction de ce dessein (qui n’exclut pas les NBIC) que nous pouvons découvrir progressivement les formes de transhumanisme acceptables dans l’avenir. Il faut pour cela mener en permanence une réflexion profonde et commune, philosophique et spirituelle, sur le sens de la vie et sur les valeurs qui fondent la dignité humaine. L’éducation devrait donner à chaque citoyen les capacités et l’envie de participer à de tels débats car chacun est directement concerné.

 

2 – Des dangers majeurs

 

La mise en œuvre des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), telle que nous l’avons vécue au cours des dernières années, est une première étape dans la voie du transhumanisme. Or le bilan est, à de nombreux égards, désastreux. Ainsi, le mal-être au travail n’a pas cessé de progresser. Et il ne semble pas que le trading haute fréquence ait remis la finance au service de la société ! Cependant, le domaine médical nous donne une lueur d’optimisme ; des technologies brillantes sont remarquablement maîtrisées (par exemple dans l’imagerie cérébrale) et le personnel soignant n’a pas perdu son aptitude à trouver le mot, le geste ou le sourire qui contribue à faire redécouvrir la beauté de la vie.

 

Parmi les dangers qui menacent les prochains progrès des NTIC et des NBIC, je mettrai l’accent sur quatre points particuliers.

 

2.1 – Une menace pour la pensée créatrice

.

Nous aboutirons progressivement à la mise en œuvre d’implants de connaissances, permettant d’acquérir des connaissances en minimisant l’effort, donc en réduisant la part des synthèses cognitives nécessaires à la mise en mémoire. Mais, si j’ai bien compris, certains processus mentaux utilisés dans cette mise en mémoire se retrouvent aussi dans la pensée créatrice. Si ces processus ne sont plus suffisamment entraînés, nous risquons donc d’aboutir à une crise de la création, avec des conséquences dramatiques dans la littérature et les arts et même dans l’élaboration de nouveaux concepts nécessaires notamment en philosophie, en sociologie, en économie ou en psychanalyse. Comment porter remède à ce risque ?

 

2.2 – Le piège de la réalité virtuelle

 

Les NTIC nous permettent déjà de vivre dans une réalité virtuelle des expériences fascinantes d’exploration ou de rencontre. Cette pratique est appelée à se renforcer dans les prochaines années. Il sera donc de plus en plus difficile de s’extraire de la réalité virtuelle pour revenir dans le monde réel. Ceux qui sont à la pointe de l’évolution pressentent bien la cassure douloureuse que chacun pourra ressentir en ôtant son casque occultant et ses gants sensoriels.

 

Plus nous consacrerons notre temps à la réalité virtuelle plus le temps social sera réduit. Nous déserterons les multiples formes de la rencontre des corps. En matière de sexe et de désir, il n’est pas impossible que cette tendance se conjugue avec la suspicion et la peur que nous ont léguées nos traditions ancestrales…

 

2.3 – Le conditionnement de la personne connectée

 

La personne connectée transmet en permanence des données qui sont analysées et comparées à des normes. Si elle s’écarte de ces normes, elle est invitée à suivre des procédures qui lui permettront de les réintégrer. Nous nous acheminons vers un monde où l’écoute de soi et la subjectivité laisseront la place à des technostructures. L’homme naviguera entre l’angoisse de n’être pas conforme et le soulagement de s’en remettre à un autre. Ce sera en particulier le cas dans le domaine médical, où le sentiment de bien-être ou de mal-être ne sera plus reconnu comme mesure crédible.

 

Si les procédures sont cohérentes avec les normes (justifiées ou pas), la proportion de personnes connectées « conformes » s’accroîtra, ce qui crédibilisera à la fois les normes et les procédures. Alors la technostructure tendra à rendre les normes plus sévères, appuyée en cela par tous les acteurs économiques qui ont intérêt à la diffusion des produits et des services qui aident leurs consommateurs à être conformes. Ceux qui mettent en doute la légitimité ou l’utilité desdites normes seront de moins en moins entendus. Il s’agit donc d’un phénomène cumulatif.

 

2.4 – La dévalorisation des savoirs

 

Quel que soit le domaine considéré, l’internaute peut rassembler une masse d’informations telle qu’il peut avoir l’impression d’être plus compétent que les experts et les spécialistes qui détiennent un véritable savoir. De ce fait, les positions de ces derniers sont fragilisées, ce qui entraîne subrepticement une évolution profonde des catégories et des pratiques sociales.

 

3 – Une puce dans le cerveau

 

J’évoquerai maintenant un bouleversement majeur qui pourrait intervenir assez rapidement. Elon Musk, PDG de Tesla, SpaceX et Neuralink, prévoit que, dans quatre ou cinq ans, on pourra implanter dans le cerveau une puce électronique permettant d’assurer une interface rapide avec l’ordinateur. Les efforts engagés dans cette perspective résultent du constat que notre smartphone et notre ordinateur sont déjà des extensions de nous-mêmes, mais que la gestion de l’interface se fait avec nos doigts ou notre parole, ce qui est extrêmement lent.

 

Pour Elon Musk, les multiples formes de l’intelligence artificielle vont se développer et entrer en concurrence avec l’intelligence humaine ; si celle-ci ne progresse pas de manière significative, notamment en rapidité, nous perdrons face aux robots et l’humanité sera reléguée à un rôle périphérique. En préparant les outils de notre future compétitivité, il se pose donc en bienfaiteur de l’humanité.

 

Cette situation m’inspire trois remarques :

 

  • Bien sûr, les machines apprennent ce que l’homme leur programme d’apprendre, leur puissance ne les conduit pas à la conscience, leurs connaissances ne constituent pas de véritables savoirs et les changements de paradigmes sont liés à des concepts nouveaux inventés par l’homme. Mais la supériorité intrinsèque de l’intelligence humaine n’empêchera pas l’intelligence artificielle de la concurrencer dans de nombreux domaines.

 

  • Si on accélère l’interface entre le cerveau et l’ordinateur, on gagne du temps, mais on renforce aussi les défauts liés à l’utilisation d’internet : Hantés par l’immédiateté, les rédacteurs de courriels ne prennent pas un temps suffisant pour réfléchir à ce qu’ils écrivent ; et, en quelques clics, ils tendent à diffuser largement leurs messages. C’est pourquoi chacun de nous reçoit quotidiennement une ou plusieurs centaines de mails qui, pour la plupart, sont d’une grande médiocrité. Leur exploitation consomme un temps important et nous habitue à travailler de manière superficielle.

 

  • La puce d’Elon Musk ne fonctionnera pas longtemps à sens unique. Elle offrira vite aux maîtres du web la possibilité d’accéder plus sûrement à notre cerveau. Les géants de 2025 pourront dire ; « Je suis le fast-food de la pensée et vous n’avez plus besoin de passer la commande. J’ai réponse à tout et vous n’avez plus besoin de poser la question ».

 

4 – Vers une modification de l’espèce humaine

 

Sans doute est-il choquant de parler d’une aspiration eugénique ancestrale. Pourtant, chaque future mère, chaque futur père aspire à avoir un ou des enfants qui ne souffrent d’aucun handicap et qui sont dotés des capacités nécessaires pour réussir brillamment leur vie dans la société où ils seront immergés. De plus, certains peuvent être obnubilés par des caractéristiques particulières : le sexe, la couleur de la peau, des cheveux ou des yeux…

 

La réponse à ces aspirations est déjà amorcée par le diagnostic prénatal et par la technologie de fécondation in vitro (FIV) associée à la production massive d’ovules à partir de cellules banales. Ce sont les premiers maillons d’une chaîne qui s’imposera d’autant plus facilement que les opinions sont davantage fascinées par les solutions technico-scientifiques que par les voies de la sagesse et de l’effort portées par les vieilles traditions. La sélection continue et généralisée des individus dès la conception aboutira inéluctablement à une modification de l’espèce humaine.

 

Mais on peut prévoir aussi des méthodes beaucoup plus brutales, via des interventions sur le génome. Les concepteurs des procédures correspondantes seront tentés d’agir en fonction de leurs propres intérêts. Ceci me conduit à terminer par une phrase de Raymonde Ferrandi qui résume bien les craintes que je partage : « Quand les spécialistes de la filière animale améliorent la race porcine, c’est rarement dans l’intérêt des cochons. »

 

Claude Liévens

 

Retour à la page :  Claude Liévens

 

Retour à la page : Etudes